lundi 9 janvier 2012

Passage à l'acte... (Ajouts le 11 et le 12.01.)

A David P., tout de même.


"Je me retrouve dans le fait de rencontrer une femme et de pouvoir faire l'amour avec elle tout de suite, le jour même, dans une liberté totale. Ça m'est arrivé assez souvent et à DSK aussi j'imagine. C'est ce que tous les hommes rêvent de vivre, la plupart ne le font pas parce qu'ils n'ont pas l'occasion, la force, ou le courage et ne savent pas prendre le présent à bras-le-corps. Moi je n'ai rien à voir avec ce mec et sa brutalité me répugne, je suis beaucoup plus tendre comme amoureux du sexe, mais l'impulsion originelle, fondamentale, primordiale, est là chez moi aussi, évidemment."

"Beethoven, sa musique n'exprime que le manque de baiser, « je souffre de ne pas baiser », c'est ce que dit la Neuvième Symphonie, L'Hymne à la joie est en fait un hymne à la jouissance qui ne peut pas s'accomplir pour le pauvre Beethoven." - ce qui, toute révérence gardée (et même si j'ai de longue date une préférence pour la 7e), explique pourquoi c'est une partition qui malgré sa grandeur a toujours eu un côté officiel. M.-É. Nabe met sur ce point en rapport Mozart et Beethoven, à l'avantage du premier - pour en revenir à notre dernière apparition derrière notre comptoir, il est de fait à l'honneur de Mozart que l'on n'imagine guère un pouvoir officiel prendre pour hymne n'importe lequel des monuments d'allégresse sensuelle qui composent les Noces de Figaro, Chérubin qui bande pour n'importe quel jupon, Suzanne qui anticipe tranquillement (et avec un double-jeu tout féminin où mensonge et vérité se nourrissent l'un l'autre et se confondent presque, les amateurs comprendront) sur sa jouissance à venir, le soir dans un bois, la Comtesse surtout, la Comtesse dont il faut rappeler que malgré son titre de noblesse elle n'a pas 25 ans

- c'est une des tragédies de l'opéra, que les chanteuses - sans compter le fait qu'elles soient souvent un peu trop girondes, mais passons -, c'est une tragédie surtout de l'opéra mozartien, que les chanteuses n'arrivent à maturité vocale qu'à un âge, certes peu avancé, surtout dans notre société vieillissante..., mais qui est sensiblement supérieur à celui des héroïnes qu'elles incarnent. La Comtesse est une belle jeune femme, momentanément délaissée par un mari très queutard (nettement plus queutard et séduisant que Figaro, d'ailleurs), Fiordiligi et Dorabella surtout sont des petites pucelles de 16 ans à peine, à qui l'opéra Cosi fan tutte fait subir un dépucelage moral d'une grande violence...

...je vais revenir là-dessus, mais finissons avec cette chère Comtesse, dont les deux airs sont si évidemment des moments de masturbation - si évidemment que je comprends un peu qu'ils ne soient pas (à ma connaissance) mis en scène sous cette forme : à part les difficultés pratiques de la chanteuse à assurer la beauté du chant tout en se touchant, il y aurait là comme une sorte de trahison de la métaphore. En même temps, ça vaudrait le coup que les choses soient dites (et montrées), une fois... Comme le dit MEN dans Alain Zannini :

"Dans ma guerre contre le silence, j'ai remporté de belles victoires sur le fameux « ça ne se dit pas ». Telle ou telle chose n'a l'air de rien, mais si on la dit, elle en dit plus sur ce qui ne se dit pas que les non-dits qui croient toujours en dire plus que ce qu'ils ne disent pas !" (p. 762)

Je n'accepterais pas ce raisonnement dans tous les domaines sans quelques réserves, mais l'excellente interview de MEN à Hot Vidéo (que je m'en vais de ce pas acheter pour ma collection nabienne, ça fera bien dans la bibliothèque...), qui par ailleurs me semble utilement compléter mon récent bilan sur le porno

- encore un domaine où l'on retrouve cette ambiguïté du statut de Nabe (le personnage littéraire comme ce que l'on peut imaginer de l'individu lui-même) : d'un certain point de vue le monde irait mieux (et serait à coup sûr plus vivant...) s'il y avait plus de gens comme lui, d'un autre côté ce qui est valable pour lui ne peut dans l'état actuel des choses être généralisé à toute l'humanité. Concernant le porno, je suis pleinement d'accord, sur le fond (pour ce qui est des exemples qu'il cite, c'est autre chose... chacun ses érections !), avec ce qu'il dit ici, mais on voit bien que son expérience, hélas sans doute, n'est pas universalisable à l'heure actuelle.

cette excellente interview, disais-je, va dans le sens de cette franchise, et, de derrière mon petit comptoir je me solidarise totalement avec l'auteur de L'enculé, non seulement lorsqu'il déclare, de façon d'ailleurs « evolienne », que :

"Les femmes qui se connaissent elles-mêmes savent qu'elles sont fondamentalement « et putes et soumises » et que toute leur vie est un combat contre cette putasserie et cette soumission. Alors tant mieux si ça les a fait évoluer sur le plan social, mais fondamentalement, quand une femme est excitée dans votre lit, elle est et pute et soumise, et ça la fait jouir, je ne parle pas de l'homme qui jouira de ça, c'est elle qui jouira d'être pute et soumise. C'est la nature féminine qui est comme ça, et tant mieux, c'est ça qui est magnifique, splendide.",

mais aussi quand qu'il clame que de tels propos n'ont strictement rien de macho, au contraire... Ah, que les femmes appartiennent donc aux petits binoclards qui ne pensent qu'à ça, à ceux qui, à l'encontre de leurs contemporains « sportifs », mettent toute leur énergie physique dans la satisfaction de leur bite et de la chatte où celle-ci se trouve, et pas dans le jogging... - La malingrité comme signe d'une virilité qui sait ne pas se disperser, comme signe de la conscience de l'essentiel sexuel - et de la conscience de la conscience qu'ont les femmes de l'essentiel sexuel, un certain rapport entre votre langue et votre bite, if you see what I mean, le reste, biceps et billets de banque, s'ils peuvent jouer le rôle de lubrifiants, n'étant en comparaison qu'accessoires, le lubrifiant humidifie mais ne fait pas mouiller...

(Ajout le 11.01 : j'allais écrire "le lubrifiant n'est pas métaphysique", ce qui est vrai, mais l'argent, lui, l'est-il ? That is the question ! Le concept de fétichisme vient à l'esprit, mais ne résout pas le problème. Après tout, je connais des femmes qui sont sexuellement plus excitées par l'argent des hommes que par les hommes, on peut toujours se dire que c'est dommage pour elles, mais bon. L'argent et la sexualité ne sont pas ignorés de l'enfant, certes, j'ai assez de souvenirs de mes rapports avec Marylin dès l'école primaire pour ne pas le nier, il n'en reste pas moins que ce sont les deux problématiques centrales de l'âge adulte, au moins en notre monde : que l'on cherche à remplacer l'un par l'autre n'est déjà pas étonnant, mais que la métaphysique de l'un déteigne un peu sur l'autre ne l'est pas non plus...)

- Par parenthèse, il est amusant de constater qu'un philosophe au moins a pu vivre une vie sexuelle qui se rapproche assez de ce que M.-É. Nabe dit de la vie sexuelle de l'artiste dans son interview : je lisais hier le livre de Barbara Cassin et Alain Badiou, Heidegger, les femmes, le nazisme, la philosophie (Fayard, 2010), d'où il ressort que le lourd Martin a souvent fait avancer les aventures de ses concepts en même temps que celles de sa queue, le tout sous le regard, si j'ose dire, plus ou moins consentant de Madame Heidegger - qui, ceci dit, je l'ignorais, lui a quand même fait un enfant dans le dos, important très tôt un petit bâtard dans la famille, comme une vengeance précoce par rapport à toutes les infidélités qu'il allait lui infliger... Pauvre Martin, Pauvre Heidegger, il y a un côté Eyes wide shut dans l'affaire... A quand un porno, La vie sexuelle de Martin H. ?, le premier samedi du mois sur Arte, avec Michelle Wild dans le rôle de Hannah Arendt ?


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Bon, une dernière remarque avant que vous ne commenciez votre semaine d'esclave salarié ou de chômeur - bien enculé dans les deux cas, et pas dans le sens strausso-nabien... Je ne sais pas s'il existe des textes là-dessus, mais il y aurait toute une thèse à faire sur la notion de dépucelage à l'opéra, et notamment dans l'opéra le plus bourgeois, le verdien (Verdi, encore un qui savait profiter de la vie). Otello notamment me semble particulièrement retors de ce point de vue - quand le héros déniaise-t-il Desdemone ? Avant l'opéra, ou à la fin du premier acte ? Comment est-ce que cela peut s'accorder avec sa jalousie envers Cassio ? A moins d'admettre que Desdemone n'était plus vierge en rencontrant Otello, mais est-ce possible ? Etc. - Wagner est plus explicite, à la fin de Siegfried par exemple, où ça nique dès le rideau tombé. Mozart, dans un univers moins bourgeois encore que celui de Verdi, peut être plus direct, mais, comme je l'évoquais plus haut, au moins aussi subtil... Zerline notamment mériterait une étude à part, vierge symbolique dans le duo "La ci darem la mano", parfaitement pute, soumise (et rusée) avec son promis quelque temps après ("Batti Batti O bel Masetto / La tua povera Zerlina...")... Allez, champagne !






Ajout le 12.01 : à propos de Heidegger, et de sa propension à qualifier de "Sainte" les femmes avec qui il avait couchées, voici ce qu'écrit, dans l'essai déjà cité, A. Badiou :

"Toute femme peut être dite « sainte », en tant que toute femme est capable d'au moins un miracle, celui de sa nudité amoureuse. La psychanalyse a établi que ce miracle est au point où le corps féminin fait tout le réel du Phallus, cette clé de l'ordre symbolique. Le dévoilement féminin « réellise », osons le vocable, l'ordre symbolique tout entier. Concluons donc que l'usage du vocabulaire religieux [par Heidegger] n'est qu'une transcription anticipée de l'énoncé bien connu : « Girl is Phallus ». En sorte que finalement on a la formule : « Sainte = Phallus », laquelle est inapplicable au Saint." (p. 80)

Je n'ai pas assez de culture psychanalytique pour comprendre vraiment cette idée du Phallus comme « clé de l'ordre symbolique », mais j'ai bien aimé (et rigolé à) ce passage, dont on peut tout de même se demander s'il veut vraiment dire autre chose que l'idée, certes éminemment juste, qu'un phallus sans femme n'est pas vraiment un phallus. - Ceci dit, un des axes de l'essai d'A. Badiou et B. Cassin est justement la façon dont Heidegger enjolive, voire recrée totalement, sa vie quotidienne, à l'aide de la puissance de sa prose. Alors, pourquoi pas un peu de grands mots...

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lundi 19 décembre 2011

Au royaume du porno les hommes invisibles sont rois. (Le sexe..., IV bis.)

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, I.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, II.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III bis.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III ter.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, IV.



Pas de photographies, nous allons parler de sexe tout du long (sic !), je ne voudrais pas me substituer à votre imagination...

Revenons au texte d'Evola qui fut l'objet et le sujet de notre dernière livraison. Dans ses précisions sur les paradoxes de l'activité et de la passivité masculines et féminines avant et pendant l'acte, l'auteur de la Métaphysique du sexe écrit :

"Si l'on envisage sous l'angle psychologique le plus intime l'expérience de l'étreinte, on constate que la situation de l'« aimant » s'y répète très souvent : le fait est que l'homme (…) est essentiellement passif, en ce sens qu'il s'oublie, toute son attention étant irrésistiblement captée, comme dans une fascination, par les états psychophysiques qui apparaissent chez la femme dans l'étreinte, et plus spécialement par leurs effets sur la physionomie féminine (…) : et c'est cela précisément qui constitue l'aphrodisiaque le plus intense pour l'ivresse et l'orgasme de l'homme."

Je vous avais promis de nuancer cette idée par un texte de Pierre Boutang, nous y arrivons. Ce n'est pas tant une nuance d'ailleurs, qu'une volonté d'éviter une confusion, à savoir, pour le dire (trop) simplement, la confusion entre désir et plaisir.

Dans son Apocalypse du désir (Grasset, 1979), Boutang s'attarde sur Hegel et l'interprétation que donne Kojève de sa philosophie. Hegel, est, de façon générale, une tête de Turc pour Boutang, et ce n'est pas sa conception du désir, ou celle que lui prête Kojève, qui va réconcilier le disciple de Maurras avec le gras Souabe.

En l'occurrence, mon sujet n'est pas de discuter cette conception, d'autant que même si l'on décide faire confiance à Kojève et à Boutang, on est loin des textes de Hegel lui-même. Le point qui m'intéresse aujourd'hui est l'idée exprimée par Kojève que le désir (au sens large) proprement humain, par opposition au désir animal, est désir du désir des autres. Boutang paraphrase puis commente cette thèse :

"Pour que [le désir] cesse d'être naturel [animal], il faut qu'il porte sur un objet non naturel, donc sur un désir même. (…) La pluralité de désirs encore animaux est donc indispensable à l'apparition de la conscience de soi. Il ne faut plus dire que l'homme serait un animal politique, mais que la politique, les désirs individuels animaux, s'entre-déchirant comme tels, sont anthropogènes, quasi créateurs de l'homme.

Qu'est-ce, maintenant, pour le désir, que de désirer un désir, un autre désir ? A quoi reconnaîtra-t-on cette altérité purement numérique, puisque le même objet sera désiré ? (…) Clairement ce qui se désigne là comme désir coïncide avec ce que l'on a toujours appelé l'envie, invidia, une convoitise haineuse n'émergeant qu'au miroir, et qui, en effet, devient intelligible si l'on suppose la modification du désir initial par le péché. Sans l'éclairement du péché, s'il est « anthropogène », il constitue l'espèce homme en tant que « sale bête », ce qui n'est pas loin de la pensée de Kojève et de son humanité historique comme maladie mortelle de la nature…" (p. 123)

Insistons à fins de clarté sur ce dernier point : on ne peut selon Boutang identifier désir et envie que dans le cadre du péché originel. Le faire comme Hegel/Kojève au sein d'une anthropologie « laïque », ou neutre, revient à une vision trop négative de la nature humaine et du désir humain.

(Il faudrait ici se pencher sur le cas de M.-É. Nabe, sa sexualité et son rapport - ou peu de rapport, justement, au péché. Ne nous dispersons pas...)

Ce qui pourrait permettre de faire la différence entre cette anthropologie hégélo-kojévienne et l'anthropologie de René Girard, elle aussi fondée sur l'envie et la circularité des désirs concurrents. Je dis « pourrait » car je ne me souviens plus si R. Girard lie aussi clairement désir, désir du désir des autres et péché originel. Quoi qu'il en soit, le même problème structurel se pose pour Hegel/Kojève et pour Girard : d'où vient en dernière instance le désir s'il n'est que désir du désir des autres ?

Boutang bien sûr aborde rapidement cette question, et cela va nous ramener à la question du désir sexuel. (Prenez votre souffle, on a fait plus clair que ce qui suit…)

"Kojève allègue, au même niveau, la relation sexuelle, qui ne serait humaine que si chacun ne désire pas le corps de l'autre, mais le désir de l'autre. En bonne logique il faudrait dire « mais le désir du corps de l'autre » ; ce qui s'égalerait à une forme particulière d'érotisme, sans doute devenue très fréquente, où l'être du corps de l'autre, se révélant par son plaisir, est seul capable de procurer aussi le plaisir, pour autant que ce plaisir soit signe, chez l'autre, du désir ; mais du désir d'un corps, c'est-à-dire des sensations qu'il dispense, sans quoi le mouvement est sans fin - ou ne commence pas." (p. 124)

Mettons cela en regard avec l'idée d'Evola :

"L'homme (…) est essentiellement passif, en ce sens qu'il s'oublie, toute son attention étant irrésistiblement captée, comme dans une fascination, par les états psychophysiques qui apparaissent chez la femme dans l'étreinte, et plus spécialement par leurs effets sur la physionomie féminine (…) : et c'est cela précisément qui constitue l'aphrodisiaque le plus intense pour l'ivresse et l'orgasme de l'homme."

Il est regrettable que Boutang ne justifie pas son incise : "une forme particulière d'érotisme, sans doute devenue très fréquente", mais vous voyez ce qui m'intéresse ici. Il est bien évident que dans le désir de l'homme pour la femme il y a anticipation de ce moment où en la possédant (avec des guillemets si vous voulez, un autre jour pour cette question) il va susciter en elle ces transformations si excitantes. Mais l'erreur de la « forme particulière d'érotisme » ici évoquée est de mettre la charrue avant les boeufs : non pas d'inclure dans le désir l'anticipation, même floue, du plaisir que l'on éprouve et que l'on donne, ce qui fait partie du jeu, mais de substituer au désir que l'on éprouve - en l'occurrence, que l'on n'éprouve pas, ou « pas assez » - cette anticipation, pour susciter son propre désir. Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe ; le désir est métaphysique. Ces principes que je vous serine ces jours-ci, la « forme particulière d'érotisme » ne les respecte pas : elle croit que le sexe n'est que le sexe, c'est-à-dire le plaisir ; elle oublie que le désir est métaphysique et à ce titre ne peut être complètement inféodé à l'idée du plaisir. - Et, pour en revenir à notre modèle, si la partenaire de son côté, en plus des formes spécifiques du désir féminin, est sur la même ligne, si elle désire moins, même potentiellement, qu'elle n'attend que son désir s'enflamme au contact du désir de l'autre, désir de l'autre qu'elle prend de moins en moins la peine de susciter, eh bien, soit, oui, le mouvement « ne commence pas », soit il y a de fortes chances qu'il ne débouche pas sur grand chose de convaincant.

Il est difficile de ne pas noter que cette forme d'attente circulaire du désir de l'autre est typique des vieux couples, où le souvenir des étreintes passées, à l'époque du désir spontané, est censé venir au secours d'ardeurs atténuées par l'habitude, le temps qui passe, les séquelles mal gérées des grossesses, etc. Chacun attend plus ou moins que le désir de l'autre s'enflamme, en espérant que ça ranime le sien… Ça peut durer longtemps.

De ce point de vue, la « forme particulière d'érotisme » ici diagnostiquée est peut-être liée à la sexualité conjugale moderne et ses contraintes, elle ne date pas pour autant d'aujourd'hui. Ce qui serait plus spécifiquement contemporain, c'est le rôle de la pornographie dans ce processus. Vous direz que ça m'obsède, et vous n'aurez pas tort : d'une part il y a là un point que je ne parviens pas à résoudre, ce qui m'agace ; d'autre part l'importance du porno dans notre monde est indéniablement un des traits distinctifs de notre civilisation, cela légitime pleinement l'intérêt que l'on peut lui porter.

Écartons d'abord de notre champ d'intérêt tout ce qui relève de l'exploitation, de l'esclavage, plaçons-nous dans l'optique d'un film tourné dans la bonne humeur entre adultes consentants. Ne nous concentrons pas non plus sur la question du caractère masculin des fantasmes mis en scène. Non qu'elle soit inintéressante - elle pose au moins le problème de la différence de la relation entre la vue et le désir chez l'homme et chez la femme -, mais ce n'est pas notre sujet du jour - du reste, je n'ai sauf erreur jamais vu un porno réalisé par une femme, ce qui est une lacune. L'éventuel avilissement de la femme nous rapproche déjà de notre « point ». Pourquoi une fellation serait-elle quelque chose de merveilleux et naturel dans la vie et d'avilissant pour celle qui la pratique à l'écran ? (Notons d'ailleurs que l'on ne dit jamais cela du cunnilinctus, alors qu'ici ce devrait être la même chose.) Certes on peut répondre par le contexte d'ensemble, par les thèmes que précisément nous avons évacués comme étant hors de notre sujet. Mais ne voit-on pas que le noeud du problème est ailleurs ?

Il y a quelques mois, suite à une livraison précédente sur ces sujets, M. Cinéma et moi-même avions brièvement abordé cette question. Je repense par ailleurs à l'évidente différence d'état d'esprit entre Marc-Édouard Nabe et quelqu'un comme le Libre Penseur sur le porno : le premier en fait un éloge explicite dans L'homme qui arrêta d'écrire, le second y voit un des symboles de la décadence occidentale. Ma difficulté personnelle est que quelque chose dans le porno me laisse sceptique, alors que je crois pas être bégueule pour un sou.

Essayons donc avec notre clé du jour, et constatons que le porno repose sur une interaction entre son propre désir - mais c'est un désir vague : « baiser » -, et la vision du plaisir des autres. Interaction d'autant plus efficace, soit dit en passant, que les acteurs eux-mêmes semblent en proie au désir, puis au plaisir (les films les plus excitants n'oublient pas, même avec le peu de finesse du genre, de s'attarder un chouïa sur la montée du désir, les actrices les plus excitantes restent un peu naturelles, même au sein des plus extravagantes acrobaties, même si ce ne sont pas celles qui font les plus extravagantes acrobaties),

mais interaction qui peut déboucher sur la confusion. Le sexe comme la mort ne se peuvent représenter, c'est bien connu, le porno repose sur une identification du spectateur à l'acteur masculin, sur une contemplation de ce que fait l'actrice. De ce point de vue d'ailleurs notons que le genre est rien moins que machiste : la bite de l'acteur n'existe pas, elle est remplacée par celle du spectateur, qui se consume en admiration devant la beauté de la fille et la façon dont elle donne son corps à l'amour… Paradoxe de ce genre où plus l'on en demande à la fille, plus on l'enferme dans un univers de fantasmes masculins parfois humiliants, et plus on l'admire de faire ce qu'elle fait, plus on lui en est reconnaissant, là où l'acteur ne reste qu'un automate, un robot qu'à la limite on ne voit pas.

Reprenons. Ce qui je crois pose vraiment problème dans l'importance qu'a prise le porno dans notre monde, c'est que cette importance est signe d'une confusion entre son propre désir et le plaisir des autres, et qu'elle nourrit donc l'expansion de la « forme particulière d'érotisme » diagnostiquée, à juste titre, par Boutang. Tous problèmes « féministes » mis à part, l'adolescent qui comble sa frustration, l'adulte (mâle ou femelle d'ailleurs) qui oublie un peu les tracas de tous les jours, ma foi, pourquoi les critiquer ? Le problème vient quand on finit par en perdre la trace de son propre désir, à le dissoudre d'une certaine façon dans la vision du plaisir - plus ou moins réel par ailleurs, mais ce n'est pas vraiment le problème - des autres.

C'est cette confusion qui entraîne les effets pervers sur la sexualité, et comme dit Laurent James, sa force subversive, dont je m'entretenais avec M. Cinéma. Il ne faut pas la dramatiser, car le concret de la rencontre avec la fille peut vous remettre les pieds sur terre et vous aider à élaborer en commun quelque chose qui soit lié au désir de chacun, et pas à une scène de film de cul, mais il ne faut pas nier le problème non plus.

(Avant de continuer sur ce registre, une incise : un film raconte toute cette histoire, un film décrit la « forme particulière d'érotisme » qui est aujourd'hui notre sujet, il s'agit bien sûr de Eyes wide shut, avec son mâle qui cherche à nourrir son désir du désir et du plaisir des autres, sa femelle qui, directement branchée sur ses fantasmes, si j'ose dire, a gardé (au moins dans les dernières scènes du film) toute l'essence métaphysique de son désir, et est donc plus à même d'orienter son couple dans une direction humaine. - Encore une fois, il faudrait aller plus loin dans l'exploration de la différence du rôle de la vue dans les sexualités masculine et féminine…)

Vous ai-je raconté déjà cette histoire, je ne sais plus, mais un jeune ami, qui allait découvrir l'amour dans les bras de sa copine, et qui évidemment était surexcité, devint tout flagada - « réfractaire », comme disent les psys - en découvrant la toison pubienne de celle-ci, qui, à l'encontre des filles du X, n'était pas rasée… C'est d'ailleurs intéressant cette question du sexe rasé des filles (qui n'est valable que pour le porno récent : je rappelle d'ailleurs que le porno encensé par Nabe dans L'homme qui arrêta d'écrire est plus celui des années 70-80). Outre qu'elle illustre une différence générationnelle tout de même pas négligeable : pour mon époque, une femme, c'est-à-dire ce qui déclenche le désir, est poilue, ce n'est pas le cas pour celle de mon pote. Et pour une génération antérieure, la femme était poilue aussi au niveau des aisselles… Outre qu'elle illustre cette différence, elle ressort tout à fait de notre propos. Tout lecteur de l'illustre docteur Zwang a appris que la toison pubienne féminine, contrairement à ce que l'on pourrait croire, est signe d'humanité et non pas d'animalité, qu'elle est précisément une des caractéristiques de l'espèce humaine. Il y a donc, dans ce qui semble être à l'origine dû à des causes de l'ordre de l'hygiène, une adéquation en réalité d'ordre métaphysique avec la dissolution possible du désir dans le plaisir qui nous a semblé être un des dangers de l'importance actuelle du porno : cette « dissolution » est un retour à l'animalité, en ce que la sexualité de l'animal n'est pas métaphysique, le sexe pour l'animal n'est pas autre chose que le sexe : il est procréation, comme pour le spectateur du porno il peut n'être que pur plaisir - dans les deux cas, c'est la métaphysique (ou Dieu, d'ailleurs, si l'on veut) qui passe par la fenêtre - pas de bol, la métaphysique, ou Dieu, c'est nous…

Ici, accrochez-vous un peu s'il vous plaît, puisque le plus simple est que je vous expose mon idée en même temps que la façon dont elle m'est réapparue, mais que cette simplicité oblige à quelque complication passagère. Ayant parfois lié libéralisme et retour à l'animalité - par la négation du don / contre-don, par l'insistance sur les besoins... -, je cherchais dans mes archives où j'avais exprimé cette idée, qui va tout à fait, vous l'aurez compris, avec l'expansion de la pornographie en société libérale, lorsque je suis retombé (ici et ) sur une citation… de Kojève, le monde est petit, ou la présentation par mes soins d'une évocation de Kojève par Muray, que voici :

"Muray lie « fin de l'Histoire » selon Kojève, retour de l'humanité à l'« animalité » (selon le même Kojève), et le fait que, je cite, « l'animal, à la différence de l'être humain, se définit de ce qu'il épuise toutes ses possibilités existentielles dans la procréation » . La culture comme échappée de la procréation ?"

La boucle est bouclée, CQFD : on retrouve dans le porno - ou, encore une fois, dans l'importance qu'il a prise et dans les modalités de son expression - ce qui fait le sel du libéralisme : animalité, non-existence du don / contre-don, utilitarisme (je n'ai pas développé, mais c'est facile : tous les discours sur le thème "Je fais ce que je veux de mon corps", qui considèrent ce corps comme une marchandise comme les autres, vont dans ce sens de la perte de la singularité de l'acte)… De ce point de vue, d'ailleurs, il faut bien voir que l'absence totale de l'idée de procréation dans le X (rien que l'évoquer est étrange…) est symétrique avec l'« épuisement des possibilités existentielles de l'animal dans la procréation », là où la sexualité humaine est en tension permanente avec la procréation.

Stop ! Deux liens pour finir (l'un avec une belle photo, je suis quand même pas chien) :

- de la joyeuse sexualité à l'ancienne (découverte via un blog curieux mais qui me compte dans ses favoris…) ;

- une sentence de Muray qui, soit dit en passant, rejoint ce que je disais sur le côté homme invisible de l'acteur porno. Le porno paradoxalement murayen…


Bonne bourre à tous !

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jeudi 11 août 2011

"Qui ceci, qui cela."

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Quelques brèves (de comptoir, bien sûr) :

- il semble qu'il y ait, comme cela arrive de temps à autre, un problème avec la fonction "Commentaires". Vous pouvez m'envoyer vos réactions par mail, en précisant de quel « post » vous parlez, je les intégrerai dans le corps du texte, le temps que la situation se rétablisse.

- ce qui fonctionne, en revanche, ce sont les statistiques fournies par M. Blogspot, et qui m'ont récemment permis de découvrir qu'un site lié au Monde me classait à la jonction même entre la droite et l'extrême-droite. Cela m'était déjà arrivé il y a cinq ans (!!!!!! - je ne sais pas si le temps existe, mais il passe, l'enflé) : un truc du même genre - le lien ne donne plus rien, la Toile l'a absorbé - me cataloguait aussi droite.

- à ce sujet, avant de revenir sur ces classements, une digression : cela faisait un certain temps que je le pensais à part moi, l'archiviste Emmanuel Ratier le confirme de son côté dans son entretien avec Égalité & Réconciliation : les informations diffusées sur Internet ont une durée de vie bien inférieure à celle assurée, malgré d'éventuelles vicissitudes matérielles, par l'imprimé. Je dirais même plus, Internet n'a rien d'éternel en soi et pourrait très bien disparaître un jour ; à tout le moins, être suspendu ou redémarrer à zéro, toutes les informations que l'on y trouve disparaissant dans les poubelles de l'Histoire en un autodafé sans équivalent. Je ne saurais par conséquent trop vous encourager à faire une copie des textes que vous aimez, et, pour les blogueurs, que vous écrivez. Ne venez pas râler en cas de problème...

- Bibi à droite, donc. Il y a plusieurs remarques à faire. D'abord, la démarche de ces sites. Outre qu'ils ne vous consultent pas, ce qui pourrait éviter des malentendus, ils semblent pratiquer par recoupements, tant à partir des liens entrants et sortants qu'à partir des auteurs évoqués, et il est de fait que je cite plus souvent Maurras que Marx en ce moment. A ce compte, on pourrait classer des chasseurs de fachos frénétiques comme P.-A. Taguieff et C. Fourest à l'extrême-droite - ce qui d'ailleurs, dans le cas du premier, est une hypothèse que j'aimerais bien mettre à l'épreuve un jour, mais passons.




J'ai rédigé ces lignes il y a quelques jours, suivies d'autres, bavardes et vides, sans parvenir à voir d'où venait la difficulté. Simple susceptibilité de la part d'un ancien gauchiste, qui ne voudrait pas reconnaître qu'il a évolué, comme beaucoup d'autres ? Mais je suis très content d'avoir évolué, au contraire, sans que cela m'oblige à me considérer « de droite ».

En réalité (laissons là les italiques), il y avait plusieurs causes à mon embarras. Certaines sont de l'ordre de la cuisine interne et peu intéressantes pour vous. D'autres relèvent de problèmes plus généraux. Et c'est finalement la conjonction entre les petits problèmes boursiers de ces derniers jours et l'annonce par M. Cinéma qu'il allait s'efforcer de trouver une « nouvelle formule » (on se croirait à Télérama...), qui m'a permis de mieux comprendre ce sur quoi je butais.

Il me semble que nous autres blogueurs - et j'insiste sur le fait que cela ne concerne pas qu'un blogueur orienté sur la politique, même dans un sens large, comme Bibi, mais aussi un cinéphile comme M. Cinéma, voire une skyblogueuse se demandant si elle doit coucher dès le premier soir - sommes actuellement pris entre deux mouvements contradictoires.

A partir du moment où vous avez l'ambition de réfléchir à certaines questions, il arrive un jour où le support du blog, avec tous ces avantages, vous limite plus qu'il ne vous stimule. Ce n'est pas tant l'habitude de l'alimenter assez régulièrement qui vous prend du temps par rapport à d'autres travaux de fond : c'est, plus profondément, qu'à force de touiller et retouiller certaines questions, vous pouvez avoir, à la fois soudainement et non soudainement, l'impression d'approcher de quelque chose de nouveau - et vous vous sentez à l'étroit dans votre costume de blogueur. Vous devinez confusément que si vous essayez de mieux préciser les contours de ce qui vous apparaît « nouveau », vous risquez fort de vous lancer dans un travail qui, matériellement, peut très bien être publié en plusieurs épisodes sur le blog, mais qui nécessite un engagement personnel, avec ce que cela suppose en termes d'heures de travail volées à la vie familiale et conjugale, que l'on ne sent pas nécessairement à même de fournir. (Sans compter, vanitas..., que dans ce cas-là on se verrait bien publié sous la forme d'un « vrai livre », merde...)

Pour continuer avec ma métaphore habituelle du comptoir : vous êtes le patron d'un café, vous faites un peu les mêmes plats chaque jour, mais avec des variations, des nouveaux ingrédients, vous apprenez vous-même de nouvelles manières d'accorder les aliments. Et un jour, à force, il vous semble que vous n'êtes pas loin de créer une nouvelle recette vraiment intéressante. Pas loin et en même temps très loin, parce que pour être à la hauteur de ce que vous imaginez être cette idée il vous faut sinon fermer votre enseigne, du moins réduire considérablement ses horaires d'ouverture, et changer votre rythme de vie habituel.

Cela m'était déjà arrivé une fois, lorsque je travaillais à ma série sur le concept de « nature humaine », série qui, il n'y a pas de hasard, plaisait particulièrement à M. Cinéma : j'avais le sentiment de toucher à un « truc » - mais n'ai pas poussé mon avantage. Non seulement j'en ai toujours gardé une forte rancune contre moi-même, mais j'y ai appris que dans ces cas-là le train ne repasse pas : l'effort que je devrais faire aujourd'hui pour reprendre possession (presque au sens charnel d'ailleurs, on s'imprègne et on possède des concepts autant peut-être qu'on peut le faire d'une femme) de ces idées, ne serait pas impossible à fournir, mais cela me serait bien plus difficile que si j'avais alors continué sur ma lancée.

Bref ! Vous l'aurez compris, je n'ai pas envie de rater cette fois le train Simone Weil - le problème ici, par rapport aux descriptions générales que je viens de vous soumettre, étant que cette chère juive antisémite a poussé très loin la cohérence entre ses idées et son mode de vie, et que donc il ne s'agit pas seulement de jouer avec des concepts, aussi intéressants fussent-ils.

Je ne suis pas en train de vous annoncer une conversion, un départ dans le désert pour y méditer, ni même une suspension d'activité. Je n'ai aucune idée de ce que je vais faire. Mais j'ai idée, en revanche, que mes problèmes ne sont pas que les miens, d'où l'intérêt potentiel de les mettre sur la table.


D'autant que, c'est le deuxième mouvement contradictoire que je vous annonçais plus haut, il y a en ce moment, et cela nous concerne donc tous, une telle concentration d'événements (je préfère cela à « accélération de l'actualité ») que l'on se sent quelque peu impuissant à l'affronter. Ça craque de toutes parts, on le voit bien, on a de bonnes raisons de s'en réjouir, et dans le même temps on a du mal à ne pas être inquiet sur ce que cela peut donner. Je vous la fais rapide sur ce thème, le maître ou M. Defensa vous en parleront mieux que moi.

Mais le fait est là : au moment même où j'ai besoin de temps, et d'abord, sans préjudice des réponses que je peux trouver, de temps de réflexion par rapport à mes propres réflexions, je sens que les efforts qu'il faut produire par ailleurs pour comprendre à peu près ce qui se passe et, surtout, ce qui risque de se passer, sont de plus en plus grands. En poussant le raisonnement, on peut dire que ça tombe bien : puisque le support du blog ne permet ni de coller à la compréhension du monde tel qu'il se défait et se refera peut-être, ni de transmettre des idées que l'on espère être plus originales qu'à l'accoutumée, alors autant mettre la clé sous la porte, sans regret. Le blog aurait fait son temps. Mais l'on voit bien que ces idées « plus originales » ne peuvent avoir de valeur que si leur auteur a quelque « compréhension du monde » : blog ou pas blog, le problème reste entier.


Restons-en là pour aujourd'hui. Je vous laisse juges de décider à quel point les questions que j'ai exposées me concernent plus particulièrement ou sont vécues d'une manière analogue par d'autres - blogueurs ou non blogueurs, faut-il le préciser.

Et finissons avec une petite coda, dont je vous prie de ne pas surinterpréter la provenance biblique. Après le match d'hier soir, j'ai rouvert mon Nouveau Testament et suis vite retombé sur ces lignes célèbres (le mot est faible), tirées de la première Épitre aux Corinthiens, dont la thématique « maussienne » m'a frappé :

"Quant à ce que vous m'avez écrit, il est bon pour l'homme de ne pas s'attacher de femme.

Mais par crainte de la prostitution [généralisée, note de AMG], que chacun ait sa femme et chacune son mari.

Que le mari rende à la femme son dû et de même la femme, à son mari.

Ce n'est pas la femme qui a pouvoir sur son propre corps, c'est son mari ; et de même, ce n'est pas le mari qui a pouvoir sur son propre corps, c'est sa femme.

Ne vous privez pas l'un de l'autre, sinon d'un commun accord et pour un instant, pour vaquer à la prière ; et remettez-vous ensemble de peur que le Satan ne vous éprouve par votre incontinence.

Ce que je vous dis est une concession et non un ordre.

Je voudrais que tous les hommes soient comme moi, mais chacun a de Dieu son propre don : qui ceci, qui cela." (VII, 1-7)

La suite est délectable, malheureusement je ne peux la retranscrire et c'est regrettable, ça vous aurait fait lire un peu... Bref, je ne vais pas recopier tout saint Paul.

A bientôt !

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jeudi 3 juin 2010

Sacrés droitards...

Quelques mois à peine après l'avoir commencé, j'ai fini le Maurras de P. Boutang, qui sans doute n'a pas fini de nous accompagner. Avant d'oublier, je voulais juste (vous signaler que j'étais encore de ce monde, et) noter « noir sur blanc » et devant témoins que pour un livre qui se vante fréquemment de son courage théorique, c'est-à-dire de sa volonté d'assumer jusqu'au bout les conséquences de ces idées - principe ô combien louable -, il est un peu étonnant de ne pas mentionner, hors une vague allusion à la volonté de lutter contre le communisme, la guerre d'Espagne et les positions alors prises par Maurras, notamment, si je puis me permettre, dans son livre Vers l'Espagne de Franco (1942), dont l'existence même n'est, sauf erreur de ma part, pas évoquée.


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Pas un mot précis sur la polémique avec Bernanos à ce sujet, mais seulement le regret que le chef de l'Action française n'ait pas mieux su utiliser les compétences de quelqu'un de cette ampleur. Il y avait pourtant de quoi faire, tant les positions de Maurras sur le franquisme, comme d'ailleurs sur le fascisme italien, méritent l'étude. Où finissent les soucis d'ordre, d'organisation, de perpétuation de la nation, où commencent l'injustice, la répression excessive, voire la férocité, c'est bien un des points cruciaux d'une doctrine comme celle du « nationalisme intégral ». De même, en lisant Mes idées politiques, que Maurras conçut justement en 1937, aimerait-on que l'auteur fasse plus précisément la part entre l'acceptation d'une forme d'injustice inévitable dans la société et ce qui pourrait devenir vite de l'insouciance ou du cynisme à l'égard de toute inégalité. La confrontation des écrits de Maurras avec Les grands cimetières aurait fourni, sur l'exemple certes fort complexe mais au moins concret de la guerre d'Espagne, un champ d'étude certainement fécond. Tant pis, Pierrot s'est un peu déballonné sur le coup... Le pire étant, j'exagère certes un peu, que l'on en vient presque à se demander ce qui aurait tellement gêné Maurras dans le nazisme si sa haine profonde de l'« Allemagne éternelle » - que certes je ne lui reproche pas -, n'avait pas joué alors son rôle.

(A pragmatique, pragmatique et demi...)


- Ce que je regrette d'autant plus qu'en parcourant un autre livre de Maurras, je tombe, en ouverture, sur cette sentence remarquable :

"Cet antipatriotisme sauvage respire encore, continue de propager les mêmes vanités, dans l'espoir de surprendre l'innocence et l'irréflexion par un assortiment d'idées qu'il vante comme généreuses.

Il n'y a pas d'idées généreuses. L'idée est vraie ou fausse. La libéralité ou la parcimonie sont affaire de coeur. Mais le coeur humain, s'il est animé d'une véritable bonté, comporte d'abord le désir de voir les choses ou les gens tels qu'ils sont. De la lumière même froide vaut mieux que les fausses couleurs qui menèrent toujours aux massacres." (C. Maurras, Au signe du Flore, Les oeuvres représentatives, 1931, pp. XI-XII.)

J'ai laissé l'allusion à l'antipatriotisme pour vous donner une idée du contexte, mais vous êtes bien sûr libres de généraliser cette sentence à toute « idée généreuse » de votre choix, croisade contre le communisme comprise...



Ce n'est pas vraiment un contrepoint à ce qui précède, mais ce n'est pas non plus sans rapport. Suite à un commentaire que j'ai laissé récemment chez M. Cinéma, j'ai repensé à la magnifique adaptation de Villon par Léo. La voici sans autre commentaire.






Merci !

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dimanche 11 avril 2010

Foutre...

(Ajout le lendemain.)


...j'aurais pu y penser plus tôt : le péché originel, c'est l'absence du don / contre-don, tout simplement.

Lorsque l'on fait référence au péché originel, on évoque souvent (avec d'ailleurs, semble-t-il, une certaine imprécision de langage) la néoténie , i.e. la longue incapacité du petit d'homme à survivre, se nourrir, s'occuper de lui-même, par rapport aux petits des animaux, bien plus vite autonomes.

Dans le texte qui inaugure ses Idées politiques (1937, réédité par Fayard en 1968, ce qui s'appelle aller à contre-courant), Maurras entend illustrer la nécessité de la hiérarchie par un tableau du nouveau-né, dont voici quelques extraits (p. 17-18 ; je ne signale pas les coupures) :

"Au petit homme, il manque tout. Le peu qu'il a d'instincts est impuissant à lui procurer les soins nécessaires, il faut qu'il les reçoive, tout ordonnés, d'autrui.

Il est né. Sa volonté n'est pas née, ni son action proprement dite. Il n'a pas dit Je ni Moi, et il en est fort loin, qu'un cercle de rapides actions prévenantes s'est dessiné autour de lui. Le petit homme presque inerte [c'est bien un sourd qui écrit ça…], qui périrait s'il affrontait la nature brute, est reçu dans l'enceinte d'une autre nature empressée, clémente et humaine.

Son existence a commencé par cet afflux de services extérieurs gratuits. Son compte s'ouvre par des libéralités dont il a le profit sans avoir pu les mériter, ni même y aider par une prière, il n'en a rien pu demander ni désirer. Des années passeront avant que la mémoire et la raison acquises viennent lui proposer aucun débit compensateur. Cependant, à la première minute du premier jour, quand toute vie personnelle est fort étrangère à son corps, qui ressemble à celui d'une petite bête, il attire et concentre les fatigues d'un groupe dont il dépend autant que sa mère lorsqu'il était enfermé dans son sein.

Cette activité sociale a donc pour premier caractère de ne comporter aucun degré de réciprocité. Elle est de sens unique, elle provient d'un même terme. Quant au terme que l'enfant figure, il est muet, infans, et dénué de liberté comme de pouvoir ; le groupe auquel il participe est parfaitement pur de toute égalité : aucun pacte possible, rien qui ressemble à un contrat. Ces accords moraux veulent que l'on soit deux. Le moral de l'un n'existe pas encore.

On n'en saurait prendre acte en termes trop formels, ni assez admirer ce spectacle d'autorité pure, ce paysage de hiérarchie absolument net."

La démonstration, dont je n'aborderai pas la discussion, est fort claire - et même très classique, la thématique anti-Rousseau, anti-Contrat social, explicite, mais ce qui m'a intéressé est la phrase : "Cette activité sociale a donc pour premier caractère de ne comporter aucun degré de réciprocité." Pour qui s'est accoutumé à la suite de Mauss à voir dans les « figures de la réciprocité », et l'architecture complexe du système du don / contre-don (et je rappelle, comme toujours, que les schémas du contrat et du donnant-donnant n'en sont que des formes non seulement simplistes mais, au moins dans le cas du contrat, dégradées), un des invariants forts de la définition de notre humanité, le lien est vite fait : ce qui manque à l'enfant, c'est la notion de réciprocité, qui justement nous fait humains. Le péché originel, c'est ne pas connaître la relation à l'autre, et ce sera le travail de la société (ou de la culture) que de contrebalancer cette ignorance originelle en insérant l'individu dans des réseaux de réciprocité plus ou moins complexes, jusqu'à des merveilles civilisationnelles comme l'architecture rituelle de la Kula.

J'ai écrit "contrebalancer", et non pas "annuler" ou "faire disparaître", car l'homme aura toujours justement tendance à vouloir s'échapper de ces réseaux : je ne parle pas des besoins normaux de solitude et de repli sur soi, mais de la tentation du « tout pour ma gueule » - c'est bien ce qui s'est passé, au niveau global des sociétés, avec le libéralisme, les robinsonnades, la dégradation du don / contre-don (où l'on doit donner plus que ce qu'on a reçu) en contrat, etc., vous connaissez l'histoire, Sarkozy n'en est qu'un chapitre supplémentaire et particulièrement ridicule, croustillant, consternant… - cette histoire générale de pompiers pyromanes qui font tout pour rendre une société sauvage (pardon pour les Sauvages !) et s'étonnent après qu'elle soit ingérable, ingouvernable, invivable. Et il n'y a pas de lieu de s'étonner que tous les si fiers théoriciens et praticiens du « tout pour ma gueule » aient des comportements d'enfants (pardon pour les enfants !).

Le libéralisme, m'est-il arrivé d'écrire, par son insistance sur les besoins comme par sa volonté d'atomisation de la condition humaine, rapproche l'homme de l'animal (pardon pour les animaux !) : nous en voyons ici un double aspect, à la fois anthropologique et démonologique. De ce point de vue il n'est d'ailleurs nullement exagéré de voir en lui quelque chose de diabolique - ce qui ne signifie certes pas qu'il faille recréer l'Inquisition et envoyer au bûcher tous les Minc et Strauss-Kahn de la terre (veinards de Polonais, ça n'arrive vraiment qu'aux autres, des accidents pareils, je pleurerais de joie si Sarko…).

On ajoutera, à l'autre pôle de l'existence, la possibilité pour Dieu de s'exempter, si j'ose dire, du don/contre-don - c'est la formule de Bernanos que je vous ai citée plusieurs fois déjà : "Entre nous, il n'est qu'échange, Dieu seul donne, lui seul." Cette sortie par le haut du don/contre-don - un don n'appelant pas de contre-don, et, d'ailleurs que pourrait-on rendre à Dieu de plus que la grâce ? on l'accepte si on peut, et on ferme sa gueule - allant tout à fait dans mon sens…



Fort bien, mais on ne peut en rester là. Si l'approche de Mauss a pour grand avantage notamment de puiser dans toutes les régions, spatiales et temporelles, de l'histoire de l'humanité, je l'ai conjointe à une théologie, chrétienne, qui pour riche de sens qu'elle soit, ne peut être considérée comme résumant toutes les autres.

Pourquoi cette interrogation ? Le libéralisme étant une création occidentale, il n'y a rien que de naturel que de le relier - et l'on sait que les liens sont complexes - avec les traditions religieuses occidentales. Mais cela n'évacue pas la question : le libéralisme, ou comment s'en débarrasser, et c'est ici que d'autres cultures, et donc d'autres religions - l'on pense vite à l'Islam - peuvent entrer en scène.

Je suis bien incapable d'aborder ce problème, mais il faut en signaler l'importance, et le hasard (avec de gros guillemets…) de mes lectures, Maurras vendredi soir, Laurent James hier matin (merci à M. Cinéma pour le lien, qui m'avait échappé) ne peut que m'y inciter.

Je vous recommande la lecture intégrale de ce texte,

dont je souhaiterais certes qu'il comporte moins de « évidemment » (je suis désolé, l'expérience prouve que c'est souvent lorsque l'on dit ou écrit cet averbe que les choses ne sont pas si évidentes - ce qui ne signifie pas non plus qu'à chaque fois que Laurent James l'emploie ce soit pour dire une bêtise ou une erreur),

qui comporte des contresens sur l'oeuvre de Muray, lui attribuant des pensées que justement il critique,

mais qui est très riche d'indications, et a l'intérêt, au moins pour moi, de se situer sur l'autre versant de mes réflexions : lorsque je triture un concept comme celui de nation, je m'arrête souvent au stade où l'on pourrait imaginer d'autres communautés - notamment religieuses. L'optique de L. James est autre, puisqu'il part de la Tradition (guénonienne), et ne rencontre la nation qu'après coup :

"La lente élaboration historique du concept de nation a été un des principaux ennemis de la mission catholique durant dix-huit siècles (je ne crois pas qu’il ait existé beaucoup de Rois ou d’Empereurs en Europe qui n’aient considéré le Pape comme autre chose qu’un rival). Ce sont les francs-maçons, les juifs talmudistes et les bourgeois commerçants qui imposèrent définitivement en France la nation dans son sens moderne ; et aujourd’hui, ce sont les mêmes qui veulent la détruire ! Ce n’est pas parce que ces messieurs ont changé d’avis, que Benoît XVI et moi-même devons immédiatement changer le nôtre ! On n’est pas à leur botte ! Ceci dit, si l’on cherche des êtres humains dans le milieu de la politique aujourd’hui, il est évident qu’il n’y a que chez les nationalistes que l’on a des chances d’en trouver (...) Personnellement, le rôle de la nation ne me semble pas être particulièrement crucial dans le programme de rénovation intégrale qui doit être mis en œuvre. (...) L’Empire est allé trop loin dans l’atomisation du genre humain : il est trop tard pour en appeler à une quelconque communauté sociale de rassemblement. Le seul salut possible consiste à opposer une solitude transcendantale de sens ascendant à la solitude nihiliste conglomératique imposée par le système ultra-libéral. Etre seul sans soi avec Dieu, plutôt qu’être seul sans Dieu au milieu des autres."

D'où l'importance de l'Islam :

"L’Islâm possède un atout majeur, une spécificité qu’aucune autre religion n’a jamais eue auparavant : il croit si fort en Dieu qu’il ne croit pas en l’homme. Voilà pourquoi son succès va grandissant de jour en jour. Ne pas croire en l’homme est en effet la seule manière d’apprêter les fastes du Jugement Dernier dans une époque où l’homme est entièrement démonisé. L’Islâm est donc la religion la plus à même de combattre l’Empire avec efficacité, puisque celui-ci repose justement sur la négation de l’être humain. Le combat se fait à armes égales."

Précisément, on ne comprend pas très bien pourquoi, avec de telles prémisses, il est si « évident » que les milieux nationalistes soient les seuls pourvoyeurs d'« êtres humains », même si ce n'est pas nécessairement faux. Est-ce de plus compatible avec ces idées sur l'Islam ? N'y a-t-il pas là presque une pente glucksmanienne, faisant se rejoindre islamisme et nihilisme ? - « Évidemment », ce n'est pas la même chose, mais jusqu'à quel point peut-on fonder un espoir sur la non-croyance en l'homme ? A suivre...



Ajout le 12.04 :
Un bref échange de mails avec L. James, que je remercie pour sa disponibilité, m'a fait recueillir la précision suivante :

"Je n'ai jamais voulu dire que les milieux nationalistes soient les seuls pourvoyeurs d'êtres humains, mais que si un être humain voulait faire aujourd'hui de la politique réelle et concrète, il ne pourrait se retrouver que dans le camp nationaliste (ou celui du PAS [Parti Anti-Sioniste, note de AMG]), ce qui n'est pas la même chose. Les raisons en sont humaines et sociologiques, et non pas principielles. Cela n'était pas vrai il y a 5 ans, et cela ne sera peut-être plus vrai dans 3 ou 4 ans."

Dont acte, j'avais résumé un peu à la truelle la pensée de L. James sur ce point. La difficulté me semble-t-il, et j'évoque ici la difficulté de notre situation, est la suivante : il y a un truc, qui s'appelle la nation, qui est une création historique récente, contemporaine de nombreuses horreurs humaines et spirituelles, mais qui a par moments fonctionné - il suffit de voir comment certains anti-nationalistes, internationalistes d'extrême-gauche ou traditionnalistes (dans un sens plus maistrien que guénonien) de droite la regrettent aujourd'hui qu'elle s'étiole. Je n'ai jamais quant à moi prétendu que la nation était l'horizon indépassable de l'humanité, je me suis au contraire efforcé de rappeler aussi souvent que je l'estimais nécessaire, qu'il y avait eu, si j'ose dire, de l'humanité avant. Le problème est que l'on ne sait pas quelle humanité il y aura après, et que, pour reprendre ce que disait Chaunu, "on ne sait pas quoi mettre à la place" de la nation - en tout cas, Chaunu et moi, L. James a plus de suggestions à faire - ceci dit, je précise au cas où, sans ironie aucune.

De ce fait, nous nous trouvons ici devant des « alternatives » assez analogues à celles qui ont fleuri dans les courants révolutionnaires de gauche au fil du XXe siècle, que les termes de réformisme, politique du pire, etc, ont pu illustrer. Et il ne faut pas plus schématiser ces « vieux » débats que les positions respectives de L. James et de bibi, qui sont sans doute plus proches d'ailleurs qu'il n'y paraît. Si vous voulez, je suis tout à fait conscient que la nation disparaîtra un jour - le verrai-je moi-même, c'est autre chose -, je souhaite seulement que cela se fasse sans trop de dégâts, et que ce qui arrive après soit mieux, ce qui n'est pas impossible, mais n'est pas franchement gagné.

D'où l'importance de savoir ce que nous sommes en train de perdre (et à quel point), afin d'essayer de comprendre si cela peut être remplacé, sous quelle forme, si on jette le bébé avec l'eau du bain ou si, la société ayant horreur du vide, elle parviendra à pourvoir à peu près bien à ses besoins principaux, etc. La difficulté (bis) étant de se situer à la fois du point de vue de ce que nous connaissons ou croyons connaître, la nation, parce que cela reste notre donné actuel, et du point de vue de ce qui arrive.

- Sur l'Islam, et en l'occurrence sa négation de l'homme par rapport à celle effectuée par le libéralisme, on peut faire le même type de raisonnements. Je laisse de plus compétents que moi en la matière les préciser, tout en maintenant pour l'heure ce qui était non pas une objection en tant que telle, mais une réserve : que peut-on fonder sur une non-croyance en l'homme ? - A quoi s'ajoute la question, mais je ne l'aborderai pas aujourd'hui : comment être seul avec Dieu ?

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dimanche 4 avril 2010

"J'avais l'air d'un con, ma mère..." Histoire sans fin.

Ce qui suit est une façon de traiter le problème Ferrat-FN-Bonnet. Ainsi que vous allez le constater, j'ai vite été amené, pour clarifier ces débats (je rappelle la question d'origine : y a-t-il quelque chose de commun entre Jean Ferrat et le FN d'aujourd'hui ?), à m'embarquer dans des généralités bien éloignées, pour l'instant, de l'auteur de Ma France. Et en même temps, d'une certaine manière, tout est dit ici. Je ne sais donc pas encore si je mettrai les points sur les i (de la connerie de M. Bonnet) et reviendrai précisément sur l'oeuvre de Ferrat, ou si j'en resterai là. Bonne lecture !


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Vous connaissez j'imagine le slogan d'Alain Soral : « Gauche du travail, droite des valeurs ». Il est loisible d'en discuter la cohérence, et/ou de s'étriper sur certaines de ces « valeurs » ; ce qui en fait l'efficacité est simple et permet de distinguer ce qui est trop souvent mélangé : on peut être pro-ouvrier, pro-syndicats, voire révolutionnaire si l'on veut, sans être pour le mariage homo ou la consommation de porno par les ados et pré-ados ; réciproquement, on peut avoir un attachement pour des valeurs conjugales (la fidélité) et familiales (un certain respect de l'autorité parentale) sans être pris d'érection à la vue du bouclier fiscal ou du démantèlement des services publics.

Exprimé ainsi, cela semble d'une simplicité proche de la banalité la plus éculée, mais je ne crois pas que l'on puisse retirer à Alain Soral ce mérite d'avoir su remettre ce genre de « banalités » sur la table.

« Les extrêmes se rejoignent » : durant ma jeunesse gauchiste je ne supportais pas ce lieu commun que les « centristes » (et les « centristes » - ainsi d'ailleurs que les « fachos » -, cela faisait alors beaucoup de monde pour moi) me jetaient périodiquement à la gueule. Il est bien clair que comme tout lieu commun il a sa part de vérité - je l'ai d'ailleurs récemment retrouvé dans les convergences théoriques que Boutang retrace entre Maurras et Georges Sorel, voire Lénine (pp. 119-121 de l'édition Plon de Maurras. La destinée et l'oeuvre), autant dire qu'il ne date pas d'aujourd'hui.

Cette convergence des extrêmes peut se faire à différents niveaux. Dans l'exemple que je viens de citer, il y a une dominante de la pratique, via la thématique du « coup », dans laquelle on peut inclure l'idée du « Grand Soir » : retourner tout le système en une seule fois. Chez Lénine et Maurras, c'est par le biais d'une minorité active qui retourne à son profit et, en principe, à celui de tous, le système économique et politique centralisé ; chez Sorel (et Marx), il se trouve un moment où l'on atteint le seuil critique de la prolétarisation généralisée, les faibles assez nombreux et décidés deviennent forts et virent leurs patrons du paysage. (Lénine d'ailleurs fait une sorte de jonction entre les deux thèmes.)

La convergence des extrêmes que l'on peut trouver chez A. Soral, qui est aussi une façon de reprendre à son compte notre cliché et de le retourner, justement, est plus d'ordre théorique : retrouver ce qui, à gauche du PS et à droite de l'UMP (notamment), est commun, par-delà les apparences. L'insistance sur le mariage gay, dans ce contexte, n'est pas accidentelle ni de nature homophobe (même si elle peut flatter les mauvais penchants de certains) : elle vise à distinguer l'essentiel du secondaire. Cet essentiel me semble-t-il est la conscience que le rejet du capitalisme, ou à tout le moins la diminution de ses effets négatifs et destructeurs, ne peut se faire qu'en s'appuyant sur certaines valeurs morales. D'où la critique du trotskysme et des organisations trotskystes, qui ne sont pas avares de grands mots anti-capitalistes, mais d'une part prêchent une morale libertaire qui dans le contexte actuel rejoint certaines tendances capitalistes fortes, d'autre part - et, peut-être plus de mon point de vue que de celui d'Alain Soral, surtout - n'arrivent pas imaginer qu'il puisse y avoir au moins des questions à se poser sur les possibilités réelles de coexistence de ces divers mots d'ordre politiques [1].

Je pars ici d'Alain Soral parce qu'il dirige une organisation politique et du fait de son parcours, du PCF au FN et au-delà, comme dirait Buzz l'Éclair, qu'il incarne et revendique cette convergence des extrêmes, mais ce dernier paragraphe pourrait me semble-t-il s'appliquer sans grand problème à un Jean-Claude Michéa [2].

Laissons de côté pour aujourd'hui la problématique des rapports entre État et capitalisme, telle que je la rappelle notamment, et à propos d'A. Soral, ici, et concentrons-nous sur un point particulier, la difficulté théorique et pratique à retrouver des valeurs, ce qui signifie nécessairement des interdits, des prohibitions, sans pour autant cautionner des « archaïsmes » ou, en tout cas, des comportements assez bas. Pour le dire encore une fois sous la forme d'une évidence : ce n'est pas parce qu'il y a un courant de fond libertaire qui mêle à la fois capitalisme et moeurs « libres » dans un même rejet de toutes formes de frontières, que l'on peut sérieusement imaginer que l'on va trouver une réponse aux maux du capitalisme dans l'interdiction du mariage homosexuel.

Sans prétendre résoudre cette « difficulté théorique et pratique », on indiquera ici que si les valeurs impliquent des interdictions, si elles se formulent parfois sous la forme d'interdictions (sept commandements sur dix...), les valeurs sont d'abord des définitions : elles instituent. Même quand elles interdisent, elles font partie d'un système qui est avant tout positif en ce qu'il produit du sens (les commandements qui prennent la forme d'une prohibition composent, avec les trois commandements positifs, un ensemble - le Décalogue - lui-même inscrit dans un ensemble plus vaste - la théologie biblique).

Ce qui signifie que la force d'une civilisation, d'une certaine manière, ne se mesure pas tant au contenu propre de ses valeurs, même si l'on peut toujours avoir des préférences personnelles pour le paganisme grec plutôt que pour le Moyen Age chrétien, ou le contraire, qu'à sa capacité à équilibrer définitions et interdictions, ou à équilibrer aspects positifs et aspects négatifs des définitions de valeurs. Reprenons le thème de l'homosexualité, ainsi que les exemples de civilisation que nous venons d'évoquer. Un homosexuel, devant le choix hypothétique de vivre à Athènes au Ve siècle avant J.-C. ou en France au XIVe ou XVe siècle, optera sans doute pour la première solution (à moins qu'il n'aime les plaisirs de la clandestinité...). Mais il serait absurde d'en conclure pour cette seule raison que la civilisation athénienne est intrinsèquement supérieure à la civilisation européenne médiévale. Ce qui compte, du point de vue très général qui est le nôtre ici, n'est pas tant ce que les cultures « pensent des pédés », que la façon dont elles articulent les valeurs cardinales qui sont les leurs avec ce qui dans le réel ne peut y être inclus. Dans le cas de la civilisation médiévale (entre autres) : un certain rapport hiérarchique entre homme et femme, l'hétérosexualité comme loi naturelle - que faire alors de l'homosexualité, du fait qu'en dépit de cette loi naturelle elle existe ? La force et la richesse d'une civilisation se mesurent alors à sa capacité à intégrer ce qu'elle a du mal à reconnaître, à lui trouver une place - même cachée. Sous cet angle d'ailleurs il n'est pas sûr que sur la durée le Moyen Age chrétien ait été plus dur et/ou plus incohérent avec ses « sodomites » que la civilisation athénienne et ses tendances égalitaires, à l'égard des femmes (et des métèques) [3].

« Une place, même cachée » : il est bien évident qu'à force d'accepter ce qui ne va pas dans son sens, éventuellement en le dissimulant comme la poussière sous le tapis, une civilisation court le risque de dévaloriser ses propres valeurs - c'est le cas exemplaire de ce que l'on a fustigé comme « l'hypocrisie bourgeoise » : les discours et les comportements ne sont plus en adéquation dans la partie même de la population qui veut dicter ses valeurs aux autres. Mais, pour réelle qu'ait été et soit encore cette hypocrisie, avec toutes les péripéties romanesques tragiques ou comiques qu'elle permet aux artistes de tous genres [4], il faut tout de même prendre garde à ne pas jeter le bébé de la conscience des limites des valeurs par rapport au réel avec l'eau du bain du laxisme bourgeois envers soi-même.

Il faut du caché, il faut de l'implicite : rappeler cette évidence a quelque chose de dérisoire. Non tant parce que notre société trop souvent l'oublie, même si elle a du mal à vivre avec : pour continuer sur le même exemple, nombreux sont ceux, et parmi eux des pédés, qui vivent très bien avec l'idée que « les homosexuels sont des gens comme les autres » mais qu'il n'est pas nécessairement souhaitable que l'institution du mariage leur soit ouverte - alors même que des tendances sociologiques fortes poussent à ne pas admettre ce partage, à voir dans cette différence un énorme scandale. Mais ce qui est ici quelque peu « dérisoire », c'est de devoir réclamer du caché, de l'implicite, alors que celui-ci ne peut se mettre en place que discrètement, presque clandestinement, au fil du temps : notre position (c'est-à-dire, à la fois la thèse que nous, AMG, soutenons et ce qui semble être, à nous, Français de 2010, notre place dans l'histoire) n'est pas illogique en tant que telle, car nous savons bien (AMG et les autres Français de 2010) que cet implicite se mettra en place de lui-même, mais elle est quelque peu paradoxale, puisque, à part rappeler aux exhibitionnistes de tous poils, dans des textes comme celui-ci et dans une certaine discrétion globale de nos comportements dans la vie quotidienne, les vertus (cachées ?) de l'intimité, il n'y a pas grand-chose que nous puissions faire...


...Et sans doute pas conclure. Une remarque tout de même pour finir : je n'avais pas prévu, en commençant à rédiger ce texte, que j'allais autant m'appuyer sur la thématique de la sexualité, en l'occurrence de l'homosexualité. Et ce d'autant plus que je démarre en écrivant avec Soral que cette question est nettement moins importante que l'on ne veut bien le dire. Ici comme ailleurs, il ne faut pas confondre contradiction et paradoxe. L'époque est égalitaire, tant mieux et/ou tant pis. Et dès que l'on essaie de rapprocher cet égalitarisme des thématiques des rapports entre les sexes (un exemple récent, où j'interviens d'ailleurs, chez M. Cinéma), on tombe très vite dans de sacrés sacs de noeuds. Ce pourquoi il faut bien prendre en compte le fait que notre société mêle ces différents sujets, et expliquer pourquoi elle a au moins en partie tort de le faire. Ici, la question du mariage gay, pour A. Soral me semble-t-il comme pour moi-même (cela avait déjà été le cas à l'époque), a ceci d'intéressant qu'elle se trouve au centre de ces débats sur l'égalitarisme, la différence des sexes..., et permet, tout en clarifiant donc certaines idées, d'en rester, en général, à la surface juridique des choses. Car bien sûr, si l'on veut reprendre la démonstration qui a été la mienne en faisant intervenir les rapports hommes-femmes, on ne peut plus se cantonner à la question du Droit : il faut mettre les mains dans le cambouis (N'écoutez pas Mesdames !) des relations (hiérarchiques, eh oui) entre les sexes, et on n'en finit plus, et on n'avance pas d'un pas...

Peut-être faudra-t-il s'y attaquer un jour. Je veux dire : tout le monde s'y attaque chaque jour que Dieu fait, mais peut-être que le cas de Ferrat, à l'origine indirecte de ce texte, nous incitera à y revenir bientôt. A suivre, d'une manière ou d'une autre...


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[1]
J'exagère : il peut y avoir des débats, notamment quand surgissent des problématiques devant lesquelles la doxa trotskiste se trouve dépourvue. Dans La "gauche", les Noirs, les Arabes (La Fabrique, 2009), Laurent Lévy décrit ainsi les secousses internes de la LCR au moment de la loi « anti-foulard ». Il reste qu'à l'heure actuelle, dans l'ensemble, l'organisation d'Alain Krivine et Olivier Besancenot préfère éviter de se poser trop de questions sur la cohérence de ses positions proprement politiques et de ses positions dites « sociétales ».


[2]
Ceci sans remonter à Chesterton, que d'ailleurs J.-C. Michéa vient de rééditer... En revanche, il faut bien comprendre que le thème de la « moralisation du capitalisme » n'a rien à faire ici, et est même contradictoire avec nos préoccupations. On peut toujours mettre fin à certaines pratiques, et cela peut avoir des effets positifs indéniables, mais il ne s'agit pas pour nous d'essayer de moraliser quelque chose d'essentiellement amoral, dont on accepte par ailleurs l'existence comme un fait acquis : il s'agit au contraire de voir à quelles conditions l'on pourrait le remplacer par une structure moins sauvage.


[3]
Ce passage doit beaucoup à Louis Dumont, que ce soit pour la notion de hiérarchie ou pour celle de résidu, ce que chaque société ne parvient pas à accueillir au sein de son système de valeurs. J'explique en fin de texte pourquoi j'ai préféré ne pas entrer dans trop de détails sur le concept de hiérarchie. On peut se reporter à la postface de l'édition « Tel » (1979) de Homo hierarchicus (Gallimard, 1966) ainsi qu'aux Essais sur l'individualisme (Seuil, 1983), et, concernant le « résidu », au § 22 de Homo hierarchicus.


[4]
A mesure que le bourgeois s'efface, l'artiste aussi, et l'on sent mieux à quel point ils étaient liés. Le premier aime que l'on parle de lui, même pour s'en moquer, le second aime être regardé et se moquer du premier : ils étaient faits pour s'entendre. D'où l'aspect vaudeville d'une grande part de l'art du XIXe siècle et du premier XXe : Flaubert, Proust, Morand...

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mercredi 10 mars 2010

Éléments de compréhension.

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Dans le dernier numéro (134) de la revue Éléments, paru il y a déjà quelque temps, vous pouvez trouver une interview de votre tenancier préféré, réalisée par un de mes plus vieux habitués, un alcoolique pur et dur, en l'occurrence l'excellent M. Cinéma, lequel a pour l'occasion rédigé un « chapeau » dont la lecture m'a fait rougir de plaisir, mais que je rougirais encore plus, et cette fois de honte, à l'idée de le reproduire, tant il est indulgent à mon égard.

Ayant laissé passer quelques semaines depuis la parution de ce numéro - principalement consacré à l'épineuse question : "L'animal est-il un être humain ?", et par ailleurs, comme à l'accoutumée, foisonnant d'informations -, je reproduis ci-après cette interview, qui n'apprendra sans doute pas grand-chose à mes piliers de comptoir, mais qui peut-être permet de mieux comprendre certaines de mes évolutions. Je ne modifie pas un iota à ce qui a été publié, même si nous avons dû couper certaines nuances et certains exemples pour les besoins de la publication (je rétablis en revanche les interlignes entre les différents paragraphes). Je ne ferai ensuite que quelques très brefs commentaires :

" - Dans votre étude critique de la modernité, quels maîtres conservez-vous et lesquels avez-vous fini par remettre en question ?

Un bref récapitulatif peut faire comprendre la portée de cette question. Lorsque j'ai ouvert mon café, dans un monde post-11 septembre 2001 très marqué en France par le communautarisme, notamment sioniste, alors extrêmement "décomplexé", je partais en guerre sous la double bannière de ma formation d'extrême-gauche - quelque part entre Deleuze et Debord, pour le dire vite - et du choc de ma lecture récente des livres de Jean-Pierre Voyer, dont l'audace de ton et la proximité de ses thèses avec ce que je pouvais ressentir dans ma vie quotidienne ont été des appels d'air frais qui m'ont sorti, selon la formule consacrée, de mon sommeil dogmatique. Tout simplement, la vie d'un français moyen, vous, moi, est mieux décrite par J.-P. Voyer que par Debord. Passées les premières "gueulantes" poussées sur mon site, je me suis efforcé de mieux comprendre pourquoi la lecture de livres comme Hécatombe ou le Rapport sur l'état des illusions dans notre parti m'avait fait un tel effet. En commençant à lire les auteurs recommandés par J.-P. Voyer - Marshall Sahlins, Vincent Descombes, Durkheim... -, puis, de fil en aiguille, d'autres - Louis Dumont, Joseph de Maistre, mais aussi des figures réputées plus « centristes » comme M. Gauchet ou P. Yonnet, j'ai élargi peu à peu mes perspectives. Ceci sans bien sûr oublier les regards d'artistes comme Baudelaire, Bloy, Musil, ou, de nos jours, quelqu'un comme M.-É. Nabe.

Tout cela n'a pu que m'éloigner petit à petit d'auteurs classés très à gauche, tels Alain Badiou ou Alain Brossat, nettement plus présents sur mon site il y a quatre ans qu'aujourd'hui, et même de Castoriadis, dont néanmoins les thèses sur l'auto-institution de la société ou sur l'autodestruction du capitalisme me semblent toujours très importantes.

Mais même si je dois parfois donner l'impression au lecteur de « pencher de plus en plus à droite », je crois qu'il ne faut pas raisonner trop en ces termes. Non qu'il n'y ait pas de réelle différence entre la gauche et la droite, je crois au contraire qu'il y en a toujours, mais parce que ces différences me paraissent moins importantes, pour ce qui est des idéologies, qu'entre les auteurs qui acceptent tout de la modernité, qui croient vraiment qu'avant la Révolution française l'histoire de l'humanité se résume à une succession de sordides dictatures intolérantes, et ceux qui essaient de soupeser autant que faire se peut ce que nous avons gagné et perdu dans l'histoire.

Et il est bien clair, de ce point de vue, que les auteurs dits de gauche souffrent en général d'une certaine cécité volontaire : même lorsqu'ils font référence à des gens comme Benjamin ou Arendt, assez « irréprochables » pour avoir le droit d'écrire sur la modernité le même genre de critiques que par contre on reproche à Maistre ou René Guénon, on a l'impression qu'ils ne retiennent de ces critiques « antimodernes » que le minimum, jusqu'à les édulcorer. (Et pourtant, à certains égards, Arendt est plus conservatrice que Maistre !) D'une autre génération, un Jean-Claude Michéa n'échappe pas totalement à cette critique. Mais il fait heureusement porter l'attention sur les premiers socialistes, pour qui la notion de communauté ne se dissout pas encore, comme chez le Marx de la maturité, dans une pure et simple addition d'« individualités ».

Aussi aimerais-je approfondir ces auteurs, tout en continuant à dérouler certains fils sur lesquels j'ai commencé à tirer en lisant des auteurs "catholiques paradoxaux" - mais un catholique n'est-il pas toujours paradoxal ? - comme Chesterton, qui assimilait tradition et démocratie, ou Boutang, dont le royalisme se nourrissait de Proudhon ou Sorel.

- Quels seront vos prochaines livraisons ?

Je fais comme M. Eric "traître en chef" Besson, je cherche à comprendre ce qu'est l'identité nationale française. A ceci près que je ne crois pas que l'expression « identité nationale » signifie grand-chose, ni actuellement, ni d'un point de vue logique. Une nation en acte fonctionne certes grâce à des valeurs communes - et on peut très bien en discuter publiquement -, mais elle crée son identité, ou plutôt ses identités, souvent conflictuelles, en avançant, et sans qu'il soit nécessairement souhaitable de trop réfléchir à ce qu'elle fait. Mieux vaut sans doute ne pas essayer d'avoir une définition trop stricte du régime républicain et de ses buts, un flou artistique permet mieux à diverses sensibilités de s'y retrouver. Toutes généralités qui me semblent particulièrement vraies pour la France. Ceci n'empêchant pas de se demander à quel point un concept comme celui de nation peut encore être viable dans le monde d'aujourd'hui. Il y au moins des raisons d'en douter.

Si la question se résumait à lutter contre le capitalisme financier, la réponse serait assez simple : l'État-nation peut reprendre les prérogatives qu'il a lui-même abandonnées. Ce serait difficile, il y faudrait une pression populaire forte dans de nombreux pays à la fois, mais cela n'aurait rien d'impossible. C'est en gros le schéma d'un Alain Soral. Mais si, dans la lignée d'un François Fourquet, on croit à la quasi-identité de l'État moderne, donc l'État contemporain du développement des nations, et du capitalisme ; si, d'autre part, on constate à quel point l'individualisme - éventuellement "familial", autour de la famille nucléaire, comme chez Paul Yonnet - dévore tout sur son passage, on sera plus dubitatif, d'une part sur l'avenir des nations, qui sont ou étaient des concentrés particuliers d'individualisme et de holisme, pour reprendre la terminologie de Dumont, d'autre part sur les éventuelles idées à apporter pour que la disparition éventuelle de ces nations ne débouche pas sur le chaos le plus complet. Le pire n'étant, faut-il le rappeler, jamais sûr.

Ce qui est éternel, ce n'est pas le capitalisme, ce n'est pas non plus le marché au sens que l'on donne actuellement à ce terme, ce sont ce qu'avec Braudel on peut appeler les « jeux de l'échange ». De l'État-Nation P. Chaunu dit que "nous n'avons rien à mettre à sa place" : et pourtant, si nous changeons de « jeux », cet État ne peut qu'en être fortement affecté.

C'est donc sur sa signification qu'il me semble important de réfléchir : son rôle dans la naissance et le développement du capitalisme, dans la naissance et le développement des nations, sa fonction d'incarnation et de représentation du peuple, ceci sur fond d'individualisme toujours croissant... On doit se situer entre l'enquête historique, la philosophie politique, l'ethnologie de nos contemporains, telle que Dumont l'estimait pratiquée par Tocqueville, et qu'il m'arrive de la retrouver chez P. Muray ou M.-É. Nabe : cela fait beaucoup de choses à la fois, mais si l'un de ces piliers manque, tout l'édifice, fût-il encore à construire, risque fort de s'écrouler, et nous en-dessous."


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Cet entretien ayant lui-même été réalisé il y a plusieurs mois, vous avez pu constater par vous-même que si j'ai un peu avancé du côté de Boutang - et Maurras -, mon beau programme d'évaluation précise du rôle de l'État est pour l'heure resté lettre morte. Les investigations historiques - de même que proprement philosophiques - sont devenues comme mes parents pauvres, j'y reviendrai.

J'ajouterai simplement aujourd'hui que rédiger ces réponses m'a permis de comprendre une autre évolution : passés les premiers tâtonnements, j'ai trouvé une première direction générale en cherchant à étudier les différences entre tradition et modernité. Cela m'occupe évidemment toujours, « et que c'est pas fini », mais il faut de toute évidence s'occuper aussi de ce qui peut être commun à ces deux époques de l'histoire de l'humanité, surtout si nous espérons que certains enseignements de la tradition seraient susceptibles de nous aider à ne pas sombrer dans l'anarchie complète... On doit essayer de voir si les types anthropologiques modernes peuvent comprendre et accepter ces enseignements, même en les adaptant.

Bonne journée à tous !


Minette1

L'animal est-il un être humain...

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vendredi 4 décembre 2009

When tomorrow comes... (Erotomania)

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Voici mes réponses au questionnaire de M. Cinéma. Je me suis aperçu petit à petit que je trichais ou galégeais sur un certain nombre de réponses, et parlais beaucoup de moi. J'ai noté un jour, à ce propos, en laissant un commentaire à M. Toujours-aussi-Maso, que je me débraguettais beaucoup plus chez les autres que chez moi : c'est après tout normal pour un tenancier, qui ne va pas raconter sa vie à ses clients, mais peut bien se le permettre de temps à autre chez... les autres. Que l'on considère donc que ceci est comme déposé chez M. Cinéma. Par ailleurs, certaines questions - ce n'est pas une critique - étant ambiguës, j'ai préféré ne pas me tourmenter trop longtemps sur leur signification. J'évite enfin les photographies, pour cette fois.


1- Quel est votre plus ancien souvenir d'émoi érotique ayant un lien avec le cinéma ?

La découverte dans la bibliothèque de ma mère, vers 7-8 ans, de la Marylin de Norman Mailer, notamment les photographies où l'on distingue ses seins derrière un tissu assez transparent. Je ne sais pas à quel point on est influencé dans l'ensemble de sa vie sexuelle par ses premières découvertes, je me méfie des reconstructions a posteriori, mais je dois constater qu'aujourd'hui encore si je devais choisir une actrice comme représentant « la femme », c'est vers Marylin que je me tournerai - ceci même si je suis tombé amoureux de bien d'autres actrices, fort différentes.

Autre souvenir lointain, plutôt vers 11-12 ans : une photographie en noir et blanc, dans Télérama, de B.B. allongée sur un lit, un bout de drap couvrant son sexe (Et Dieu créa la femme ?). Je me souviens très clairement m'être demandé ce qu'il y avait en-dessous du drap. Et bien sûr, c'est une question à laquelle je n'ai pas encore trouvé de réponse vraiment satisfaisante.

2- Quels films (un par décennie depuis les années 20) représentent pour vous le summum de l'érotisme ?

La question la plus difficile, peut-être, allons-y à l'instinct, sans scrupule à oublier des chefs-d'oeuvre :

Les deux orphelines.

Cette sacrée vérité.

Lumière d'été.

Vertigo - impossible de ne pas le citer, impossible d'imaginer une vie dans laquelle je n'aurais pas rencontré ce film.

Pas de printemps pour Marnie, cette suite maudite et sublime de Vertigo, que je n'ai vue que deux fois avec dans les deux cas une émotion démesurée et que je n'ai plus osée revoir depuis plus de quinze ans.

Le diable probablement et La marquise d'O.

Let there be rock et Pauline à la plage (en gros, gardez un Rohmer pour l'une de ces deux décennies, et enlevez le film de votre choix).

Le Val Abraham.

Quatre nuits avec Anna ? Je ne l'ai pas vu, mais il faut faire une place à Skolimowski, dont l'érotisme, notamment dans Deep end, m'a toujours beaucoup touché. Et puis je suis court sur les années 90 et 2000...

3- Quelle acteur/actrice a su vous montrer la plus belle chevelure ?

Je ne peux ici que tricher : la fille dont j'étais amoureux en classe de première, derrière qui je me trouvais en maths, m'a laissé un souvenir indélibile en se passant la main dans les cheveux : j'ai encore dans mon corps la trace de la sensation, à proprement parler électrique, éprouvée en voyant quelques-uns de ses cheveux retomber doucement après être restés un merveilleux instant suspendus en l'air, et il n'y a aucun souvenir cinématographique qui approche cette émotion.

4- Les plus beaux pieds ?

Les pieds de Machiko Kyo enlevant ses chaussons pour marcher au supplice à la fin de L'impératrice Yang-Kwei-Fei.

5- Si tout comme dans La Rose pourpre du Caire, un personnage devait sortir de l'écran et vous accompagner quelques jours avant de disparaître à jamais, qui serait-il ?

Toute modestie bue, la Marylin des Misfits, à la fois pour sa beauté si sublime et si émouvante, et parce que personne dans le film, ni les personnages ni malheureusement (ce tocard partouzard surfait de) John Huston, ne réussit à l'aimer autant qu'elle le mérite. Tout le monde lui répète qu'elle est très belle - au cas où cela ne se verrait pas - mais personne ne l'aime vraiment : je comblerais volontiers moi-même cette lacune.

6- Quelle est votre scène de pluie préférée ?

Peut-être une scène qui n'existe pas : je me souviens d'un beau texte de Vecchiali sur Demy, où il disait que celui-ci était capable de réussir mieux que personne une scène du genre « les amants se retrouvent sous la pluie et s'embrassent ». Sauf grossière erreur de ma part, Demy n'a jamais tourné cette scène, mais j'en ai une version dans mon cerveau, les grands travellings des Parapluies de Cherbourg avec la pluie en plus, et une Deneuve un peu plus mûre - pas virginale, pour être clair. L'amant reste dans le flou - ce doit être moi.

7- Y a-t-il une musique de film qui saurait accompagner vos ébats amoureux ?

Je pourrais à la rigueur m'imaginer batifoler au son des musiques de Vertigo et du Mépris, mais qui prête attention à un fonds sonore pendant qu'il fait l'amour ? En revanche, rejouer avec ma douce la scène inaugurale, primitive, du Mépris, musique à l'appui, pourrait être amusant.

8- Avez-vous vu dans un film un vêtement que vous aimeriez porter ou offrir ?

Je pourrais m'en tirer par une pirouette en disant que les vêtements sont faits pour être enlevés, le fait est que je sèche... Disons que Jane Russell porte d'ordinaire si bien ce qu'elle porte qu'on a envie de le lui arracher !

9- Existe-t-il une actrice de films pornographiques que vous aimeriez voir dans un film d'un autre genre ?

Est-ce tricher que de répondre que, spontanément, ce qui me vient à l'esprit est plutôt de tourner moi-même des films pornos avec certaines femmes de ma connaissance ? Ou, l'un n'empêche pas l'autre, de faire l'amour avec certaines belles actrices X ? De fait, une actrice porno n'apporte a priori rien à un film traditionnel, sauf à le faire devenir porno, et dans ce cas, n'est-ce pas plus excitant avec une femme qui n'a pas pour occupation courante d'accueillir des éjaculations faciales ?

10- Quelle est la scène (ou le film) ayant le mieux stimulé votre odorat ?

J'ai toujours trouvé que la scène du Professeur où Alain Delon enfouit goulûment et désespérément son visage dans les cuisses de la belle Sonia Petrova sentait vraiment et délicieusement la chatte.

11- Si vous pouviez prolonger une séquence soudain interrompue, quelle porte fermée rouvririez-vous, quel rideau tiré écarteriez-vous ou quel panoramique s'esquivant vers le décor anodin, redresseriez-vous ?

Comme d'autres, je trouve cette question difficile, ou paradoxale. Ma réponse sera donc un rien ambivalente : la très érotique scène lesbienne de The killing of Sister George, où une femme mûre se met à déshabiller la belle jeune endormie est formidablement sensuelle, on râle qu'elle soit interrompue... mais il était difficile qu'elle dure plus longtemps : le réveil de la jeune, qui si mes souvenirs sont bons interrompt les attouchements en cours, est à la fois une frustration, un accomplissement naturel de la scène, et le signe de la maîtrise d'Aldrich, grand cinéaste s'il en fût.

12- Quelle actrice ou quel acteur a su vous montrer la plus belle poitrine ?

Mon érotisme ayant pendant longtemps - pendant mon pucelage ? - été plus centré sur les seins que sur les fesses (j'irais parfois jusqu'à soutenir que l'on ne découvre vraiment le cul des femmes qu'une fois qu'on en a prise une en levrette), j'aurais tendance à me cacher derrière ou dans toutes les belles poitrines auxquelles je peux penser... J'avoue avec un rien de honte, parce qu'une part de moi a une vraie haine pour le porno, que le souvenir des seins de « Laure Sainclair » me bouleverse toujours.

13- Les plus belles dents ?

BB, Lauren Bacall et ma femme.

14- Vous êtes enfermé jusqu'au matin, avec le partenaire de jeu de votre choix, dans un musée berlinois qui a reconstitué des centaines de décors de films. Lequel choisissez-vous pour votre nuit ?

Ce n'est pas berlinois, mais germano-polonais (je n'aurais sans doute pas eu cette idée sans une telle référence géographique) : Adam et Eve recréent l'humanité depuis Auschwitz - qui ne me suggère pas un film particulier, mais hante le cinéma (et un peu trop la critique de cinéma).

15- Quel est pour vous le mot, la phrase ou le dialogue le plus empreint de sensualité ?

Sensualité, je ne sais pas si c'est le mot, mais j'adore la réplique de la coiffeuse dans Vertigo, avant la fin de la « retransformation » de Kim Novak, quand James Stewart donne des conseils précis : "The gentleman certainly does know what he wants."

16- Quelle est votre scène de douche préférée ?

Difficile d'éviter Psycho et Pulsions. Sinon, ce n'est pas vraiment érotique, mais j'aime bien l'utilisation du Requiem de Fauré par Vecchiali quand N. Silberg prend sa douche dans Corps à coeur.

17- Existe-t-il une actrice que vous aimeriez-vous voir dans un film pornographique ?

D'une certaine manière, toutes celles que j'ai désirées. Mais d'une certaine manière seulement, et, si j'ose dire, pas « pour de vrai ».

18- Quel film et/ou quel cinéaste vous paraît le moins érotique ?

L'inepte Amant, bien sûr, mais à peu près toutes les scènes supposées érotiques du cinéma français depuis vingt ans pourraient figurer ici. Pauvre France !

19 - Quelle actrice ou quel acteur a su vous montrer le plus beau ventre ?

L'érotisme cinématographique du ventre dénudé est assez récent et correspond à un cinéma que je ne connais pas nécessairement bien. Je dirais celui de Françoise Dorléac dans Les demoiselles de Rochefort.

20- Les plus belles mains ?

Bergman ayant souvent (trop ?) insisté sur l'attirance des femmes pour les mains d'hommes, je pense par associations d'idées et contrecoup aux mains de l'admirable Liv Ullmann. Le souvenir du gant enlevé de Gilda revient tout de suite à l'esprit. Gloria Grahame, aussi... Autant demander quelle actrice on préfère !

21- Quelle est la scène (ou le film) ayant le mieux stimulé votre goût ?

Je n'arrive pas à retrouver le nom de ce film produit par L. von Trier, film que je n'avais pas trouvé très intéressant, mais qui comporte une scène célèbre d'amour dans une cuisine. Le fait qu'il s'agisse d'un vrai porno (intello et branché, certes, mais tout de même) permettait d'y aller franco dans le mélange sexe-nourriture. En même temps j'aime trop la bouffe et l'odeur des femmes pour avoir vraiment envie de les mélanger - et tant pis si ce n'est pas le sens exact de la question. (Odorat et goût étant mêlés, spécialement en matière érotique, je renvoie à la question 10 et au fumet présumé de Sonia Petrova).

22- Quelle est votre comédie musicale préférée ?

Dans ce contexte, cela revient à demander quelle est la comédie musicale la plus érotique. Tous en scène est moins érotique que d'autres (notamment Phantom of the paradise - Jessica Harper ! - voire aussi ce film musical qu'est Suspiria), mais on aura du mal à faire mieux que le numéro Astaire-Charysse sur la fin - qui donne d'ailleurs une des plus belles scènes des Histoire(s) du cinéma.

23- En inversant le principe de La Rose pourpre du Caire, si vous pouviez pénétrer dans un film, lequel choisiriez-vous ?

Encore une fois, vu le contexte, cela revient logiquement à choisir un des films de la question 2. Que Kim Novak me permette donc de la suivre dans son itinéraire, en n'oubliant pas de me laisser, s'il est besoin « a second chance »...

24- Quelle est votre scène muette entre deux amants préférée ?

En anticipant sur la question suivante, je pourrais répondre la scène finale des Temps modernes. Dans le cinéma parlant, je pense à ma réponse à la question 4. Allez, la sortie de la chute d'eau à la fin de Johnny Guitar.

25- Quel film vous a toujours semblé manquer d'une ou de plusieurs séquences érotiques ?

Je n'en vois pas... Même sans sexe, un bon film est toujours érotique. C'est vraiment un exemple absurde, mais imagine-t-on Les temps modernes avec une scène érotique, alors même que Paulette Goddard y est extraordinairement sexy ? Dans un autre genre, l'érotisme homophile à la fois discret et dégoulinant des films de Melville y perdrait beaucoup si l'auteur s'était senti obligé d'y faire figurer une scène d'amour classique. Le sexe (« hétérosexuel ») chez Melville est une sorte d'hygiène, qui lui permet comme à ses personnages de ne s'occuper par ailleurs que de ce qui les intéresse, en l'occurrence des histoires d'hommes. Se forcer à filmer une scène érotique aurait autant coûté à Melville que cela aurait perturbé l'équilibre, disons psycho-sexuel, de son univers.

On ne ressent donc pas nécessairement le manque d'une scène spécifique. En revanche, j'ai en horreur les films soi-disant pudiques, où ça ne couche pas, et qui de fait sont anti-érotiques au possible. Je pense notamment au Sautet avec Dussolier et Auteuil (Un coeur en hiver, i.e. Une bite au congel), ou à Lost in translation : ce n'est pas une scène précise qui manque, mais le fait d'éviter la rencontre des corps qui rejaillit en chaque cas sur tout le film.

26- Quel est pour vous le plus beau plan de femme ou d'homme endormi ?

Je ne me souviens pas de la scène de Bus Stop à laquelle M. Cinéma fait référence, mais il me semble que Marylin dort encore de façon fort envoûtante dans les déjà cités Misfits.

27- Quelle actrice ou quel acteur a su vous montrer la plus belle nuque ?

Au risque que mes souvenirs soient inexacts : Anna Karina chez Godard.

28 - Le plus beau sexe ?

Puissance du fantasme autant que hommage rendu à la Sale histoire de Eustache, j'ai l'impression qu'il y en aurait beaucoup... Pour rester dans le domaine du « réel », la jolie motte de Isabelle Huppert nue devant son père gentiment alcoolo, Mastroianni, qui la lui farfouille doucement avec une tendresse paradoxalement pudique, et conclut rêveusement : "Tu es devenue une vraie femme..." (Ferreri, Histoire de Piera).

29- Vous prenez miraculeusement, au sein d'un film, la place d'un potentiel partenaire sexuel : lequel ?

Joker ? Question fort ambiguë, d'autres que moi l'ont noté. Je n'ai pas aimé Mulholland drive, mais peux rêver me retrouver à la place de l'une des deux (ou des deux, pour ainsi dire) actrices dans leur grande scène saphique.

30- Quelle voix vous a le plus troublé au cinéma ?

Bacall, Russell, Grahame, Novak, Monroe... Parély, Demazis, S. Simon, Deneuve... Il y en a trop. Un clin d'oeil à Juliet Berto, dont paradoxalement je ne retrouve pas en mémoire la voix à l'instant présent !

31- Y a-t-il un film classé X, dont vous aimeriez découvrir le remake sans aucune scène pornographique ?

Rêves de cuir, pour voir ce qu'il resterait de son dispositif sans scènes hard, et Entrez vite, vite, je mouille... de Bouyxou, que je n'ai jamais vu et imagine donc un peu, nécessairement, sans connaître son côté porno, ce qui n'est pas évident vu son titre... Drôle de question !

32- Quelle est votre scène de danse préférée (hors comédies musicales) ?

Je triche un peu mais pas vraiment, tout en liant cette question à la question 11 : les premiers pas de danse esquissés l'air de rien par F. Astaire et C. Charysse, avant qu'ils ne se mettent à danser dans le parc : si leur numéro est magnifique, ces tout premiers pas me laissent à chaque fois sans voix.

33- Quelle actrice ou quel acteur a su vous montrer les plus belles fesses ?

Je rejoins sans peine Nightswiming sur ce coup, la scène où Ben Gazzara contemple les fesses d'Ornella Muti dans Conte de la folie ordinaire m'avait transporté. Mais pour splendides que soient ces fesses, elles ne font pas tout : il y a l'amour mélancolique que Gazzara leur porte, l'atmosphère de la plage, la lumière... J'ai toujours voué une grande affection à Ferreri, toutes choses égales d'ailleurs, depuis que j'ai découvert cette scène (et, plus tard dans « mon » temps, celle évoquée à la question 28).

34- Le plus beau sourire ?

Je ne suis même pas sûr qu'elle sourie beaucoup dans ce film, mais je pense à Jacqueline Bisset dans La nuit américaine. Et à la réflexion, je me dis qu'elle ne sourit pas, mais que l'on passe le film à attendre de sa beauté mélancolique un sourire radieux qui serait le plus beau, le plus paradisiaque jamais vu.

35- Existe-t-il un plan, une séquence ou un film qui aient réussi à vous émoustiller sans avoir à priori été conçus à cet effet ?

Il y a maintenant un certain nombre d'années, j'ai tourné un court-métrage (assez influencé par Jean-Claude Guiguet, paix à son âme) interprété par deux jolies actrices. Le tournage s'est dans l'ensemble très bien passé, si bien passé que lors d'une prise d'une scène de dispute (purement verbale, il n'y avait pas de contact physique entre les filles), j'étais si content de la façon dont mes actrices jouaient que j'en ai eu une bonne érection. En toute honnêteté, il m'a toujours semblé depuis que ce n'était que la réussite du jeu des comédiennes qui m'avait ainsi stimulé, et qu'il en aurait été de même si la scène avait concerné deux petits vieux édentés. Je ne sais trop s'il y a une morale à en tirer - une théorie de la relativité des érections ? - ou si cela répond vraiment à la question.

36- Quelle actrice ou quel acteur aimeriez-vous voir grimé en l'autre sexe ?

Vaste question, M. Cinéma ayant ici me semble-t-il quelque peu botté en touche.. Pour les femmes, Claudia Cardinale et Jeanne Moreau ont montré ce que l'on pouvait tirer du travestissement, je n'ai pas moi-même d'idée à soumettre. Pour les hommes, on peut d'une certaine manière - car il est plutôt heureux qu'il ne l'ait pas fait, pour des raisons comparables à celles que je décrivais au sujet du cinéma de Melville, auquel il est lié - rêver à un Delon travesti.

37- Quel regard-caméra vous a le plus ému ?

J'ai failli oublier cette question... Pour changer des grands classiques (Monika, Les 400 coups, La dolce vita...), je dirais que le train arrivant en gare de La Ciotat nous regarde depuis toujours.

38 et 39- Quel réalisateur est selon vous le mieux parvenu à filmer l'acte sexuel (hors films pornographiques) ? Est-ce le même que celui que vous considérez comme le plus grand maître en érotisme ?

Je mêle ces deux questions parce que rien ne me vient à l'esprit pour la première [ajouté le soir : il y a bien le Numéro deux de Godard, mais c'est plus un film sur la vie sexuelle quotidienne d'un couple : ça ne diminue pas son mérite, mais on n'y trouve pas une scène bouleversante de coït] et parce que je reste marqué par l'idée d'André Bazin selon laquelle on ne peut vraiment filmer le sexe et la mort. A la limite, le magnifique strip-tease de Rebecca Romijn-Stamos dans la Femme fatale de De Palma pourrait être une réponse à la question 38, mais il ne s'agit justement pas d'un acte sexuel, « seulement » de ce qui précède. Tout en renvoyant à la question 2, je dirais sans originalité que Mizoguchi, Bunuel, Bresson, Rohmer, Ophüls, Lubitsch, parfois Lang et Truffaut, et tant pis pour ceux que j'oublie (Hawks-Ford-Walsh notamment), ont contribué à la formation de ma sexualité, ce dont, quelle que soit celle-ci, je ne peux leur être que reconnaissant. Citons Freud (beurk ?) pour conclure : "celui qui débarrasserait l'humanité de la sexualité serait considéré [à tort] comme un héros..." Péché originel forever !


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