samedi 19 décembre 2009

"Puissance du mythe...

... : la moustache d'Hitler, elle, était vraie."

La nouvelle que voici, peut-être déjà arrivée jusqu'à vous, m'a fait repenser à cette conclusion lapidaire d'André Bazin à son étude sur les rapports entre Hitler et Chaplin (du point de vue notamment, vous l'aurez compris, de la pilosité). Allons-y :


"La célèbre inscription en allemand "Arbeit macht frei" ("Le travail rend libre") figurant au-dessus de la porte d'entrée de l'ancien camp de la mort nazi d'Auschwitz-Birkenau (sud de la Pologne), a été volée, a annoncé vendredi 18 décembre la police polonaise, qui ne connaît pas encore l'identité des malfaiteurs.

"Le panneau a été emporté vers 6 heures locales [même heure en France, NDLR]. Un chien policier a été lancé sur les traces des voleurs", a déclaré une porte-parole de la police, Malgorzata Jurecka, à la radio publique Trojka. Le site d'Auschwitz-Birkenau est fermé la nuit et gardé par des vigiles. La police polonaise a ouvert une enquête : "Toutes les pistes sont possibles, mais nous privilégions celle de vol sur commande d'un collectionneur privé ou d'un groupe de gens", a déclaré la porte-parole de la police d'Oswiecim. Les forces de l'ordre ont promis une récompense de 1 200 euros à toute personne dont les informations pourraient aider à retrouver l'inscription et arrêter les coupables.

L'année dernière, plus d'un million de personnes ont visité le site. Le panneau en fer forgé, de 5 mètres de long, n'était pas difficile à décrocher du dessus de la grande porte "mais il fallait le savoir", a observé le porte-parole du musée. Selon lui, "celui qui l'a fait devait bien savoir ce qu'il volait et comment il fallait s'y prendre".

"UNE DESTRUCTION DE L'HISTOIRE"

Dans la journée, des réactions ont émané de tous les pays avec, en filigrane, la question de savoir si une motivation idéologique était à l'origine de cet acte. Le président polonais Lech Kaczynski s'est déclaré "bouleversé et indigné". "Cet acte mérite la condamnation la plus sévère", a ajouté le président, qui a lancé un appel à aider les forces de l'ordre à retrouver l'inscription. "Notre devoir commun est de la faire revenir à sa place", a-t-il déclaré. "C'est impensable !", s'est exclamé pour sa part le chef historique du syndicat Solidarité et ancien président, Lech Walesa, à la télévision polonaise. "Mais je n'y verrais pas un acte idéologique. C'est une affaire criminelle. Impossible de le comprendre autrement", a ajouté le Prix Nobel de la paix.

C'est un "acte abominable qui relève de la profanation", a réagi un ministre israélien. "Ce geste témoigne une fois de plus de la haine et de la violence envers les juifs", a réagi M. Shalom, vice-premier ministre et ministre du développement régional. Le mémorial israélien de la Shoah à Jérusalem, Yad Vashem, a aussi fait part de son indignation : "Cet acte constitue une véritable déclaration de guerre, provenant d'éléments dont nous ne connaissons pas l'identité, mais je suppose qu'il s'agit de néonazis animés par la haine de l'étranger", a déclaré le président de Yad Vashem, Avner Shalev, dans un communiqué.

En France, le président de l'Union des déportés d'Auschwitz, Raphaël Esrail, a estimé que ce "vol stupide a été préparé par des gens qui connaissent bien le secteur". Il affirme que les "les auteurs ont voulu détruire l'Histoire et ont fait un acte de perversité pour faire revivre le nazisme", rappelant que ce vol intervient quelques semaines avant le 65e anniversaire de la libération du camp, le 27 janvier 1945, par l'Armée rouge.

Enfin, le porte-parole du ministère des affaires étrangères allemand "espère que la lumière sera faite rapidement sur cet agissement et que le dommage subi par le Mémorial d'Auschwitz sera réparé". Rappelant "la responsabilité historique" de l'Allemagne dans la Shoah, le porte-parole a souligné que Berlin soutenait la préservation du site d'Auschwitz.

L'Allemagne nazie a exterminé de 1940 à 1945 à Auschwitz-Birkenau environ 1,1 million de personnes, dont un million de juifs. Les autres victimes de ce camp furent surtout des Polonais non juifs, des Tziganes et des prisonniers soviétiques." (article paru sur le site du Monde, non signé.)

Ça c'est du devoir de mémoire ! Le nouveau vol de la Joconde ! Dada et Duchamp réunis !... Cette pancarte était extraordinaire en soi, en disait tant par antiphrase sur le travail dans les Temps Modernes, la voici de nouveau dans l'histoire... Et l'on imagine déjà les applaudissements émus si un jour elle est très officiellement remise en place, les nazis honorés post-mortem par les descendants de leurs victimes !

- Bon peut-être sera-t-on déçu lorsque la vérité sera connue. Pas nécessairement d'ailleurs : on peut imaginer, laissons-nous aller à rêver, que des Juifs, trouvant qu'on en fait trop avec la « mémoire », aient voulu ridiculiser tout ça. Quoi qu'il en soit, à la vôtre et bon week-end !

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jeudi 28 septembre 2006

Paganisme mon cul, athéisme mon cul - paradoxes du ressentiment - simplicité de mon cul.

Pierre Vidal-Naquet (Les assassins de la mémoire, pp. 163-64) :

"Entre Allemands et Juifs, de 1933 à 1945, le rapport n'avait pas été simplement de persécuteurs et de persécutés, voire de destructeurs et de détruits, comme ce fut le cas pour les Tsiganes. Ce que voulaient les nazis, et cela s'exprime parfaitement dans l'idéologie SS, c'était remplacer les Juifs dans leur fonction mythologique de peuple élu, qui depuis le temps des Lumières n'avait cessé de fasciner les nations montantes. En ce sens, on peut dire que le nazisme est une perversa imitatio [A. Besançon], une imitation perverse de l'image du peuple juif. Il fallait rompre avec Abraham, donc aussi avec Jésus, et se chercher avec les Aryens un nouveau lignage. Intellectuellement, la Nouvelle Droite d'aujourd'hui ne raisonne pas autrement." (1987)

Dans une note (p. 223), l'auteur ajoute :

"Et pas uniquement la Nouvelle Droite : tous ceux qui tirent de l'oeuvre de G. Dumézil l'idée, ou plutôt l'utopie rétrospective, que, en somme, l'humanité européenne s'est embarquée sur le mauvais bateau en devenant chrétienne, c'est-à-dire juive."

Ce qui confirme ce que j'avais cru, dans la lignée de Paul-Marie de la Gorce, pouvoir affirmer quant aux rapports d'estime, si j'ose dire, qui liaient les nazis aux juifs, par opposition au mépris pur et simple que ceux-là portaient aux nazis (cf. notamment ce texte, qu'il faudra ceci dit que je complète sous peu.) Ce qui est d'ailleurs par certains aspects une constatation de bon sens : pour être aussi tourmenté par quelqu'un ou par une communauté, il faut bien les prendre un peu au sérieux.

Ce dernier raisonnement semble avoir traversé l'esprit de René Girard, dans une remarque (Le bouc émissaire, Grasset, 1982, éd. "Poche", p. 298) à propos du Moyen Age et des Lumières. Si l'on admet - c'est une question discutée - que le Moyen Age fut au moins aussi païen que chrétien (le culte des saints "adaptant" le catholicisme aux différents paganismes polythéistes de l'époque), si l'on interprète comme une forme d'hommage l'obsession des Lumières à l'égard du catholicisme, on peut soutenir, comme le fait Girard, que le XVIIIè siècle français fut en un certain sens plus chrétien que le Moyen Age occidental. Ce qui permettrait de mieux comprendre le lien entre les Droits de l'Homme et les Evangiles. Une ruse de la raison chrétienne en quelque sorte, si peu hégélien que se proclame par ailleurs Girard.

On répondra que le juif Vidal-Naquet et le catholique Girard font de la réclame pour leur crèmerie. Ce n'est peut-être pas faux, mais, que l'on accepte ou non les diagnostics que je viens de citer (et qui seront étudiés pour eux-mêmes ultérieurement... peut-être !), on a tout intérêt à garder à l'esprit ces liens entre l'hostilité et la fascination, entre l'hostilité et l'envie, entre l'hostilité et la rivalité, entre l'hostilité et le ressentiment (ce dernier, on le sait depuis Nietzsche, étant fort lié à la démocratie ; Girard (La voix méconnue du réel, Grasset, 2002, p. 164) le qualifie de son côté, non sans nuances, d'"enfant du christianisme").

Encore un pas et l'on va tomber dans des impasses théoriques du genre "psychologie du racisme", "ce qui se passe dans la tête d'un raciste", etc. Mais ce ne sont des impasses que si l'on en part : il importe au contraire, d'un point de vue global, de s'assurer que les brillantes synthèses historiques et conceptuelles ont des répondants concrets dans les sentiments des acteurs historiques. Sinon l'on finit par tomber un jour dans ce que j'appellerai, en référence à ma note d'hier, et justement dans une optique de psychologie, le "paradoxe de Redeker" : jouer avec irresponsabilité et veulerie les chevaliers blancs de la responsabilité et du courage.



Sinon, chose promise, chose due - et en toute simplicité :

dieuxdustade17

C'est la fin de mon anonymat !

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mercredi 13 septembre 2006

Godwin forever.

(Ajout le lendemain.)


Puisque je suis en veine de comparaisons, poursuivons, avec l'aide de Pierre Vidal-Naquet (Les assassins de la mémoire), quelques parallèles entrepris ces derniers temps :

- propagande sioniste effrénée / négationnisme :

"S'agissant d'Israël, peut-on s'en tenir à l'histoire ? La Shoah déborde celle-ci, d'abord par le rôle dramatique qu'elle a joué aux origines mêmes de l'Etat, ensuite par ce qu'il faut bien appeler l'instrumentalisation quotidienne du grand massacre par la classe politique israélienne. Du coup, le génocide des Juifs cesse d'être une réalité historique vécue de façon essentielle, pour devenir un instrument banal de légitimation politique, invoqué aussi bien pour obtenir telle ou telle adhésion politique à l'intérieur du pays que pour faire pression sur la Diaspora et faire en sorte qu'elle suive inconditionnellement les inflexions de la politique israélienne. Paradoxe d'une utilisation qui fait du génocide à la fois un moment sacré de l'histoire, un argument très profane, voire une occasion de tourisme et de commerce.

Est-il besoin d'ajouter que, parmi les effets pervers de cette instrumentalisation du génocide, il y a la confusion constante et savamment entretenue entre la haine des nazis et celle des Arabes ?

Personne ne peut s'attendre à ce que les années 1939-1945 s'inscrivent immédiatement dans le royaume serein (pas toujours) des chartes médiévales et des inscriptions grecques, mais leur manipulation permanente les prive de leur épaisseur historique, les déréalise et par conséquent apporte à la folie et au mensonge révisionnistes la plus redoutable et la plus efficace des collaborations." (p. 130 ; 1985)

(Il s'agit sous cet aspect moins d'un parallèle que d'une relation de cause à effet.)

- pratiques de la démocratie contemporaine, notamment anglo-saxonne, et pratiques des régimes totalitaires :

P. Vidal-Naquet cite (p. 142) ces lignes de Franz Neumann (Béhémoth, 1944) :

"Le national-socialisme, qui prétend avoir aboli la lutte des classes, a besoin d'un adversaire dont l'existence même puisse intégrer les groupes antagonistes au sein de cette société. Cet ennemi ne doit pas être trop faible. S'il était trop faible, il serait impossible de le présenter au peuple comme l'ennemi suprême. Il ne doit pas non plus être trop fort, car sinon les nazis s'engageraient dans une lutte difficile contre un ennemi puissant. C'est pour cette raison que l'Eglise catholique n'a pas été promue au rang d'ennemi suprême. Mais les Juifs remplissent admirablement ce rôle. Par conséquent, cette idéologie et ces pratiques antisémites entraînent l'extermination des Juifs, seul moyen d'atteindre un objectif ultime, c'est-à-dire la destruction des institutions, des croyances et des groupes encore libres."

Cette tirade d'esprit fonctionnaliste est moins une explication en tant que telle de l'extermination des Juifs qu'une explicitation de certaines de ses conditions de possibilité, mais ce n'est pas notre problème aujourd'hui : la dernière phrase suscite immanquablement me semble-t-il le parallèle avec les effets concrets, encore limités certes en France pour les citoyens "de souche", de la "guerre contre le terrorisme". Le parallèle vaut aussi pour le moyen choisi pour atteindre "l'objectif ultime" de contrôle des libertés : l'ennemi n'est pas trop faible, certes, mais il n'est pas non plus trop fort, puisqu'il ne s'agit pas, en principe, d'affronter le monde arabe ou le monde musulman en leur ensemble. Le parallèle s'arrête là, puisque en l'occurrence, si l'on veut que le terrorisme musulman ne soit pas "trop faible", il faut heurter le monde musulman, au risque que celui-ci bascule globalement dans l'adversité armée. Dosage difficile, quadrature du cercle vicieux.

Quoi qu'il en soit, tout ceci suggère une nouvelle définition du totalitarisme, cette fois-ci dans les termes d'un René Girard. Celui-ci met à la base des sociétés (à la base de tout, même) le système du bouc émissaire : les hommes se réconcilient - momentanément, mais parfois avec solidité - par un meurtre fondateur (bien réel) dont tous les membres de la communauté se rendent coupables. La victime tuée, expulsée de la société, la vie en commun démarre ou reprend, jusqu'à la prochaine crise. Le totalitarisme - et quoi qu'il en soit de ce concept, ici le communisme, le nazisme et la "guerre contre le terrorisme" se rejoignent pleinement - vivrait d'une certaine surchauffe permanente de ce système, par antithèse avec l'explosion violente et unique du meurtre (re-)fondateur. L'ennemi de classe, le Juif, le terroriste qui empêche de capitaliser en rond sont toujours présents, il faut se battre contre eux en permanence. Et ici comme ailleurs le nazisme se distinguerait par un aspect plus archaïque - sa définition de la victime émissaire, malgré la célèbre réponse de Goebbels à Fritz Lang : "C'est nous qui décidons qui est juif et qui ne l'est pas", étant moins flexible que celle du "bourgeois" ou du "terroriste" (cf. Guantanamo) -, plus franc et massif, dira-t-on sans certes prétendre que cela console les victimes émissaires en question : il reste que Staline était plus doué pour trouver en permanence de nouveaux ennemis-à-éliminer-avant-toute-chose-pour-que-le-communisme-survive.

Définition, ou élément de définition, ou formulation qui n'est pas exclusive de la piste jusqu'ici suivie dans l'esprit d'un Dumont.

Les parallèles se rejoignent à l'infini de la saloperie.


(Le lendemain matin.)
"Pour-que-le-communisme-survive" - c'est encore un trait typique du communisme et du nazisme que l'on retrouve dans la "guerre contre le terrorisme" : la formulation des problèmes en terme de survie, de tout ou rien, de "c'est eux ou nous". La puissance effective de l'ennemi - qui peut être réelle, comme dans le cas de l'Allemagne hitlérienne en 1941 (d'ailleurs la force de la réaction des Russes peut s'expliquer, en petite partie, dans ce cadre : enfin un ennemi réel contre qui combattre, pas une classe bourgeoise complètement décimée, fantasme au service de discours et pratiques répressifs) ou de la guerre du Kippour - ne joue à peu près aucun rôle dans cette rhétorique : l'important est que cet ennemi ne veut qu'une chose, depuis toujours et pour toujours : notre mort.

Dans le cas d'Israël, l'utilisation permanente de cette stratégie est pour le moins évidente. Le distingué biomètre Tony Blair ne tient pas un autre discours. Qui y croit ne peut, c'est humain, que choisir "nous" contre "eux", nous sommes en pleine logique de la victime émissaire - et donner quitus à l'aggravation de son propre esclavage.



Ceci n'a vraiment quasiment rien à voir, mais autant le caser ici qu'ailleurs :

"Ecrire, et plus encore écrire en français, semble être la projection de l'échec absolu de soi-même." (Dominique de Roux, 1966)

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dimanche 3 septembre 2006

Du Mauss, Dumont, du Monet. (Ajout le 5.09.)

(Ajout.)


- "De même qu'il n'existe pas d'élément indépendant d'une religion, ni telle ou telle organisation religieuse, par exemple, mais des religions, de même qu'il ne suffit pas simplement d'étudier par exemple telle ou telle partie de l'économie d'une société pour avoir décrit son régime économique, etc. ; de même qu'en un mot, les véritables réalités, elles-mêmes encore discrètes, ce sont les systèmes religieux, les systèmes juridiques, les morales, les économies, les esthétiques, la technique et la science de chaque société ; de même, chacun de ces systèmes à son tour - que nous n'avons distingué lui-même que sous l'impression de l'actuelle division des faits dans notre société à nous - de même, dis-je, chacun des systèmes spéciaux n'est qu'une partie du tout du système social. Donc, décrire l'un ou l'autre, sans tenir compte de tous et surtout sans tenir compte du fait dominant qu'ils forment un système, c'est se rendre incapable de les comprendre. Car, en fin d'analyse, ce qui existe c'est telle ou telle société, tel ou tel système fermé, comme on dit en mécanique, d'un nombre déterminé d'hommes, liés ensemble par ce système. " (1934)

- "Notre propos ici est de former une idée raisonnable de la place, de la portée réelle de l'individualisme [en tant qu'idéologie posant l'individu comme fondement et valeur suprêmes] dans le fonctionnement de la société, de mesurer jusqu'à quel point il a vraiment fonctionné, c'est-à-dire de voir dans quelles limites il est parvenu à remplacer le holisme [idéologie de la société comme tout préexistant à ses membres], quel rôle il a joué en fait. La thèse sera non seulement que l'individualisme est incapable de remplacer complètement le holisme et de régner sur toute la société, mais que, de plus, il n'a jamais été capable de fonctionner sans que le holisme contribue à sa vie de façon inaperçue et en quelque sorte clandestine. On voit en premier lieu que l'individualisme s'est développé dans des sociétés qui ne cessaient pas pour autant de vivre comme elles avaient vécu jusque-là. Comme l'écrivait Edward Shils : "Vivant sur un sol de traditionnalité substantielle, les idées des Lumières avancèrent sans se détruire elles-mêmes." Au plan social, l'individualisme fait figure alors de théorie utopique abritée de tout contact avec la vie réelle de la société. Dans une seconde étape (...), l'idéologie se vit appliquée, mais sélectivement, à telle enseigne que la Révolution française elle-même, si elle transforma ou détruisit des institutions, ne fit pas table rase de la société traditionnelle : ni elle ne donna l'égalité aux femmes, ni elle ne supprima la famille (la Révolution russe elle-même devait y renoncer). En somme, le principe individualiste cohabita avec des formes sociales héritées impliquant une certaine rémanence du mode de pensée holiste.

Il y a une démonstration encore plus forte de la possibilité limitée d'application de l'idéologie individualiste dans la société. Car il est arrivé que l'effort pour la mettre en application produise ou en quelque sorte fasse renaître son contraire. Tel est cas dans le domaine économique, témoin Karl Polanyi et sa Grande transformation. Ici, l'idéologie individualiste s'exprime directement dans le libéralisme économique, avec la condamnation de toute intervention de l'Etat, dont le seul rôle est de garantir les conditions nécessaires au libre jeu de la rationalité économique dans l'entreprise et sur le marché. Or, aussitôt le système complet en vigueur, il provoque paradoxalement l'intervention renouvelée de l'Etat dans presque tous les pays en cause, que dis-je, dans tous les pays en fin de compte, puisque les Etats-Unis eux-mêmes ont dû, à partir du New Deal de Franklin Roosevelt, couper leur vin libéral d'une eau puisée clandestinement aux sources socialistes. De sorte que personne là-bas, fût-ce un M. Reagan, ne saurait retourner pour de vrai au libéralisme de Hoover. (...)

La conclusion serait presque que, lorsqu'il a prise sur le réel, l'individualisme le doit à son contraire. (...)

Plus qu'un principe suffisant de vie sociale, l'individualisme est un ferment de transformation extrêmement puissant qui ne peut manquer dans l'avenir de s'associer à son contraire, sans doute de plus en plus étroitement. Aux dangers que le processus recèle, on peut voir un remède : que les cultures et leur interaction, ou leur lutte, soient l'objet d'une considération attentive (...) - seul mode sous lequel elles peuvent s'associer sans danger." (1986)

Je vous laisse actualiser... Mais ceci confirme une fois de plus que le troisième totalitarisme à craindre, après le communisme et le nazisme, n'est pas le très fumeux "islamo-fascisme" de BHL et consorts (cons saurs), mais le libéralisme économique débridé. Ce qui d'ailleurs concorde avec ce que l'on peut affirmer du totalitarisme, à savoir qu'il est une maladie, ou une excroissance de la démocratie - comme le dit Dumont ailleurs, une façon volontariste de réinjecter du holisme dans nos sociétés individualistes. Rien à voir avec les sociétés musulmanes, encore à dominante holiste, même si les destructurations dont elles sont l'objet depuis des décennies peuvent engendrer des crispations dans le sens du holisme. Bref, pour en revenir au libéralisme actuel, ou à l'ultralibéralisme si l'on veut : il n'est certes pas une injection de holisme, il est la destruction des garde-fous traditionnels qui in fine rendent à peu près viables, plus ou moins malgré elles, les sociétés individualistes.

Ceux que le terme de totalitarisme gêne ou choque peuvent se contenter de faire ce parallèle entre les modes de pensée staliniens, nazis et "ultralibéraux" : dans les trois cas on pose une détermination unique aux comportements humains (la classe sociale, le "sang", l'intérêt égoïste), on prône une politique ne tenant compte que de cette détermination, on se sert de cette détermination à la fois pour se féliciter des "succès" acquis et pour regretter les éventuels "ratés" (les bourgeois sont presque détruits mais encore plus dangereux que jamais, il faut donc encore plus de goulags, de délation et de "collectivisme" ; s'il y a croissance, c'est grâce au libéralisme, s'il y a chômage, c'est la faute de l'Etat ; le nazisme est ici un peu à part, eu égard à sa grande efficacité par rapport à ses buts propres jusqu'à très près de sa chute, mais on peut citer Céline qui, justement au moment où le Reich millénaire commençait à éprouver de sérieuses difficultés militaires, et alors que les chambres à gaz faisaient le plein (et le vide), déclarait que Hitler avait dû être assassiné et remplacé par un sosie juif). Et bien sûr, dans les trois cas on est fermé à toute discussion comme à toute réflexion sérieuse sur des dommages qui ne peuvent être que "collatéraux". Bref, nous n'avons pas fini de crever.


- J'allais oublier :

1869pie

(1869)




Ajout le 5.09.

Citons-nous allègrement :

"...ce que l'on peut affirmer du totalitarisme, à savoir qu'il est une maladie, ou une excroissance de la démocratie - comme le dit Dumont ailleurs, une façon volontariste de réinjecter du holisme dans nos sociétés individualistes. (...) Pour en revenir au libéralisme actuel, ou à l'ultralibéralisme si l'on veut : il n'est certes pas une injection de holisme, il est la destruction des garde-fous traditionnels qui in fine rendent à peu près viables, plus ou moins malgré elles, les sociétés individualistes."

Parcourant le livre de Pierre Bouretz qui m'accompagne depuis maintenant plusieurs semaines, je tombe sur le passage consacré à Friedrich von Hayek

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et y trouve ce qui me semble être autant un important complément qu'une confirmation globale des propos que je viens de retranscrire. Voici ce qu'écrit Bouretz :

"A cette logique qui fait [selon lui] dériver l'Etat protecteur vers le totalitarisme, Hayek oppose le modèle de l'ordre spontané du marché. Un modèle qui vise à arracher la formation des normes à l'emprise du volontarisme. A la représentation de la société comme taxis, c'est-à-dire comme institution humaine issue de la volonté, il oppose l'idée d'une ordre naturel des échanges, immanent au social et échappant à la manipulation des individus. Pensée comme cosmos, la société est ainsi tenue à l'écart de tout projet de construction, puisqu'elle fonctionne immédiatement comme un système ordonné selon des normes qu'il faut découvrir et protéger au lieu de prétendre les inventer. Symétriquement, Hayek peut alors opposer au droit conçu comme thesis, comme loi oeuvre de la raison et de la volonté humaine, la notion de nomos, qui voit le droit inscrit dans la nature des choses. Avec pour conséquence le fait que l'homme peut tout au plus se faire l'interprète du droit, sans présendre à se concevoir comme sa source." (p. 465)

La théorie de Hayek "apparaît... comme éminemment paradoxale, à la fois moderne dans ses attendus et antimoderne par ses résultats. Lorsque Hayek fait reposer l'ensemble de sa théorie sur la notion... d'ordre spontané du marché, il radicalise en effet le schéma libéral qui ne fait dépendre la société que des intérêts des individus. (...) Plus encore, lorsqu'il récuse l'idée selon laquelle une "échelle commune de valeurs est nécessaire pour intégrer les activités individuelles dans un ordre général" il semble intégralement parier sur une logique de l'harmonisation des intérêts à l'égard de toute contrainte, faisant ainsi signe vers une théorie qui relèverait, au sens propre du terme, de l'anarchie. Pourtant, la conception de la société comme ordre naturel (Cosmos) et du droit comme reflet normatif de cet ordre (Nomos) pointent dans une tout autre direction. Avec elles en effet, les normes juridiques ne sont plus le produit de la subjectivité humaine, mais s'inscrivent dans une extériorité par rapport aux individus. Ne peut-on alors penser que, si supériorité de l'ordre spontané du marché il y a du point de vue de la théorie sociale, elle tient au fait qu'il représente un ordre sans sujet, un principe de cohésion sociale invisible et donc non susceptible d'être contesté ? (...) On peut alors penser que la taxinomie grecque des concepts hayekiens reflète une nostalgie des paradigmes de l'hétéronomie..." (p. 468)

L'hétéronomie en question est un terme emprunté à Castoriadis. Dans la pratique, il semble légitime d'assimiler les "sociétés
hétéronomes" de celui-ci aux sociétés "traditionnelles" ou "holistes" de Dumont (dans le concept, pas tout à fait, mais c'est une autre histoire). Quoi qu'il en soit de ces questions de terminologie, et en glissant sur le fait de savoir si Bouretz a raison dans ce qu'il considère comme "moderne" et "antimoderne" chez Hayek, cette description, que pour les besoins de ma cause je jugerai ici fidèle, remettant la vérification à plus tard ou à une aide de mon lectorat, cette description, donc, de la pensée de Hayek, infirme une partie de ce que j'ai écrit ci-dessus : l'ultralibéralisme actuel est bien une injection volontariste de holisme, à partir du concept de marché, de même que le nazisme partait du concept de "sang" pour en faire une réalité à laquelle personne ne peut se soustraire, à laquelle on ne peut que se soumettre, qui ne rend fort et efficace qu'à la condition que l'on se soumette à elle - ce qui implique de combattre vigoureusement les interférences (les métissages ou les races rivales ; l'Etat ou même l'idée de justice sociale chez Hayek).

L'astuce, ici, est que l'injection de holisme se fait à partir d'une des grandes créations de l'individualisme, l'idéologie économique. C'est ce qui m'a trompé, c'est ce qui trompe les zélateurs de cette idéologie, qui d'ailleurs pour la plupart ignorent ou n'accepteraient pas aisément l'arrière-plan gréco-cosmique que Hayek a donné à la théorie qu'ils aiment tant promouvoir. Or Hayek n'est ni fou ni faux-cul : l'économie telle qu'on la parle aujourd'hui a tout d'un cosmos dont les lois ne dépendraient pas de nous. Ce qui rapproche le piège ultralibéral du piège communiste en d'autres temps : non seulement l'appel à des valeurs modernes (émancipation, individu, liberté...) mais l'incitation à se soumettre à des lois économiques, dans la pratique aussi réelles que le cosmos de Ptolémée, mais certes moins archaïques d'apparence que le "sang" ou le Volk. (Je laisse de côté les rapports entre communisme et holisme, à cause des distinctions à faire chez Marx lui-même, puis dans les "applications" léniniste, stalinienne, maoïste... Je renvoie les curieux aux livres de Dumont, notamment : Homo Aequalis. Genèse et épanouissement de l'idéologie économique, 1977. Signalons en passant que Dumont y dresse des parallèles entre Etat providence et Etat totalitaire, dans un autre esprit que Hayek : à tout le moins cette question peut rester dans notre esprit.)

Pour le reste, ces compléments d'information vont dans le sens de ce que j'écrivais, aussi bien les rapprochements entre les différents totalitarismes (à dire le vrai le concept de "totalitarisme" est loin de me convenir pleinement, mais comme je suis dans une logique de rapprochement de différents phénomènes historiques, autant employer la catégorie officielle sous laquelle on range d'habitude certains d'entre eux) que la façon dont l'ultralibéralisme s'emploie à liquider les garde-fous du holisme traditionnel.

On notera enfin que le parallèle, notamment avec le bolchevisme, peut être poursuivi sur le plan des processus historiques : Hayek s'est explicitement inspiré de Lénine, en mettant sur pied en 1947, via la Société du Mont-Pèlerin, une organisation de militants déterminés, de "révolutionnaires professionnels", destinés à essaimer la bonne parole et à noyauter progressivement les milieux dirigeants (Etats, entreprises, medias...) dans l'attente qu'une crise vienne provoquer une conjoncture favorable à la prise de pouvoir : la simultanéité des mouvements sociaux de la fin des années 60 et du choc pétrolier de 1973 ont ici joué le rôle, toutes choses égales par ailleurs, de la guerre 14-18 pour les bolcheviks. Vinrent Pinochet, Thatcher, Reagan... Tout ceci est relaté avec force détails dans Le grand bond en arrière de Serge Halimi (Fayard, 2004).

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