jeudi 4 mars 2010

"On se comprendrait."

Pléiade


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Le volume des Lettres de Céline, récemment paru à "La Pléiade" (Gallimard, 2009), était annoncé et attendu depuis des années. Les amateurs savaient - le titre le rappelle : il ne s'agit pas de l'édition de la « Correspondance » - qu'il ne serait pas complet. De nombreuses lettres de Céline sont aux mains de collectionneurs qui ne souhaitent pas les céder. On ne fera pas de mauvais procès à Gallimard pour n'avoir pas attendu que les conditions d'une publication (quasi-)intégrale de la correspondance de Céline soient réunies. D'une part il faut bien vivre, d'autre part ce volume - que je n'ai pas encore lu, seulement parcouru - se justifie au moins, outre la publication d'inédits et les corrections faites aux publications antérieures, par la vue d'ensemble qu'il donne.

Ceci étant admis, il est bien évident que tout choix se discute, et que certains se discutent plus que d'autres. L'éditeur Henri Godard écrit (p. XXXV) : "On a donc réuni ici, avec des lettres inédites, un choix de lettres reprises de publications antérieures, en ne retenant que les plus significatives et avec le souci que l'ensemble soit représentatif de la diversité des tons et des styles que Céline adopte en fonction de la personnalité de son correspondant et de ses relations avec lui." Dans le cas de Céline, il n'est guère besoin d'être obsédé par le sujet pour penser au « ton » de l'antisémitisme, tant l'auteur de Bagatelles pour un massacre est devenu, à tort ou à raison - et certes pas complètement à tort - le symbole de l'antisémitisme littéraire français. Admettons sans barguigner que ce volume n'omet pas cet aspect du maître, quand bien même la justification de la publication de tels écrits par H. Godard dans sa préface (p. XIII-XV) est d'un esprit scolaire et bien-pensant un rien navrant (on a d'ailleurs l'impression qu'il le fait presque exprès...).

Le choix que je discute aujourd'hui, c'est l'élimination de quasiment tout ce qui peut évoquer une forme de négationnisme de la part de Céline. Il me semble avoir écrit assez clairement ce que je pensais de ce sujet pour pouvoir me permettre de regretter l'absence dans ce volume de la plupart des ébauches de Céline dans cette direction. Mais essayons d'être précis à tous points de vue.

Et précisons d'emblée que nous en resterons ici au négationnisme proprement dit, c'est-à-dire la négation de l'existence des chambres à gaz. On évoque parfois un « révisionnisme » de Céline, en entendant par là qu'il relativisa les crimes nazis par rapport à ceux des alliés : c'est indéniable pour qui connaît son oeuvre d'après guerre, mais ce n'est pas mon sujet du jour (vous trouverez quelques renseignements à ce propos ici, dans un texte dont je ne cautionne d'ailleurs pas tout le contenu).

- Voici le passage le plus évocateur sur ce thème, tel qu'il est reproduit dans le tome 6 des "Cahiers Céline" (Lettres à Albert Paraz 1947-57), publié par Gallimard en 1980.


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Rappelons que que Céline se trouvait alors emprisonné au Danemark, et fort anxieux quant à son avenir, que Paraz avait préfacé le livre qui fait aujourd'hui figure d'ancêtre du négationnisme, Le mensonge d'Ulysse de Paul Rassinier, ce qui lui avait valu quelques ennuis judiciaires, lesquels inquiètent Céline, Paraz étant de santé fragile. Celui-ci et Rassinier avaient par ailleurs tenté de mettre au point un système de vente directe du livre, sans passer par les libraires.

"Rassinier est certainement un honnête homme... il ne va pas te compromettre plus oultre... dans ton état ! Ça suffit ! Son livre se vend-il ? Est-il content du système direct ? Son livre, admirable, va faire gd bruit - QUAND MÊME Il tend à faire douter de la magique chambre à gaz ! ce n'est pas peu ! Tout un monde de haines va être forcé de glapir à l'Iconoclaste ! C'était tout la chambre à gaz ! Ça permettait tout ! Il faut que le diable trouve autre chose... Oh je suis bien tranquille !" (8 novembre 1950, p. 276)

Dans la nouvelle édition de ces Lettres à Albert Paraz 1947-57, toujours chez Gallimard (2009),


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ce texte est reproduit (p. 325-26), avec quelques modifications d'ordre graphique que voici :

"Son livre, admirable, va faire gd bruit - QUAND MÊME. Il [tendra] à faire douter de la magique chambre à gaz !"

"C'était tout la chambre à gaz ! Ça permettait TOUT !"

On notera que les modifications de la première phrase diminuent l'expression d'un enthousiasme plus assumé dans la première version, alors que l'ajout de majuscules à "tout" renforcerait au contraire plutôt le sarcasme célinien, sinon quant aux chambres à gaz elles-mêmes, du moins quant à l'utilisation qui en est faite par certains depuis la Libération. - C'est d'ailleurs toute la question, mais continuons notre inventaire.

Dans l'édition de 1980, cette lettre appelle une note informative sur le livre de Rassinier et la condamnation de Paraz, sans autre commentaire concernant Céline. Dans celle de 2009 (les deux sont dûes à Jean-Paul Louis), une note, appelée par la "magique chambre à gaz", précise, :

"Par cette formule, Céline fustige une interprétation manichéenne de l'histoire récente, qui lui semble dominante et source de ses malheurs",

et nous renvoie à une autre lettre, où Céline revient sur le même thème (15 mars 1951 ; éd. 1980 : p. 312 ; éd. 2009 : p. 364), en réponse à un courrier de Paraz, sur le sujet, courrier qui n'a pas été retrouvé :

"Oh mon vieux, je ne prends pas du tout votre lettre contre les chambres à gaz à la légère ! C'est du Donquichottisme foutrement magnifique ! En saloperie d'égoïste, pensant bien à moi si je retournais en France et qu'on m'assassine - (recta !) mon meurtrier acquitté dans les bravos ! aurait pour grande excuse les chambres à gaz ! alors ? si je suis dans le coup ! tu causes !"

Ajoutons pour être, sauf erreur de notre part, complet sur ce sujet, que :

- dans une lettre plus précoce (9 octobre 1950 ; éd. 1980 : p. 268 ; éd. 2009 : p. 317) Céline commande à Paraz quatre (pourquoi ?) exemplaires du Mensonge d'Ulysse,

- dans une lettre du 22 décembre 1950 (éd. 1980 : p. 281 ; éd. 2009 : p. 332), Céline ajoute :

"Oh Rassinier fait bien de se tirer à n'importe quel prix de ce guêpier dégueulasse et toi itou ! La Vérité ? Tout le monde s'en fout. On veut savoir qui sera le plus fort." ;

- enfin, après la mort de Paraz, Céline écrivit lui-même deux lettres à Rassinier : celui-ci lui avait proposé de faire partie d'une Association des amis d'Albert Paraz. Céline lui répond (octobre et décembre 1957 ; éd. 2009 : pp. 498-99 ; ces lettres ne figurent pas dans l'édition 1980) à ce sujet, sans aborder le révisionnisme.

A ma connaissance, ces textes contiennent tout ce que l'individu Céline (par opposition au romancier, qui peut-être y a fait allusion, j'avoue ne pas m'en souvenir) a écrit sur les chambres à gaz [1]. Comme souvent avec les grands écrivains, on dira que c'est à la fois peu et beaucoup. Trop peu pour y voir l'expression d'une obsession, d'une hantise, mais assez, ne serait-ce que par les formules si évocatrices de la première des citations ici reproduites (la "magique chambre à gaz"...) pour que l'on ne puisse faire comme si ce thème n'existait pas. C'est pourtant ce que n'est pas loin de faire l'édition Pléiade, je vais y arriver - mais finissons-en d'abord avec Ferdinand.

Nulle part dans ces textes Céline n'affirme expressément que les chambres à gaz n'ont pas existé. Sans doute peut-on sans attenter à sa mémoire lui prêter le désir qu'elles soient un mensonge : pour un antisémite, quelle jouissance si des faits si scandaleux s'avéraient être une invention, juive de surcroît... Notre ami ne peut donc envisager qu'avec sympathie une entreprise comme celle de Rassinier. Mais s'il était un peu fou, Ferdinand n'était pas, loin de là, un imbécile, et se doutait bien que si complot il y avait, il fallait un peu plus qu'un livre comme Le mensonge d'Ulysse pour le démonter. Aussi insiste-t-il surtout sur l'efficacité politique, voire mythologique, voire, donc, "magique", des chambres à gaz. C'est l'aspect que Jean-Paul Louis, dans l'édition de 2009, met en évidence : il a raison mais ment me semble-t-il par omission, comme si Céline ne voyait absolument les choses que de ce point de vue, disons de sociologue.

Et ce M. Louis, qu'en pense-t-il ? Je ne suis certes pas dans son subconscient, mais j'ai été frappé par le ton qu'il emploie, dans sa bibliographie de l'édition de 2009, au sujet de l'ouvrage de Florent Brayard, Comment l'idée vint à M. Rassinier. Naissance du révisionnisme (Fayard, 1996) :

"Cet ouvrage est sans doute utile pour lutter contre ce qui s'est appelé le « révisionnisme », mais sans intérêt pour l'histoire de la littérature : il n'est cité ici que pour les indications que donne l'auteur en notes sur les archives Paraz (...). Les enseignements qu'il en tire sur la personnalité de Paraz sont caricaturaux et annoncés par ces mots de Pierre Vidal-Naquet dans sa Préface : «Albert Paraz, un anarchiste de droite qui était un peu le Céline du pauvre » - parangon des tautologies qu'inspire trop souvent l'étrange destin littéraire de Paraz." (p. 17) - cette dernière critique étant d'autant plus singulière que Jean-Paul Louis a lui-même opéré un virage à 180° concernant l'importance littéraire de l'auteur du Gala des vaches : dans sa première édition de 1980, il évoque "une écriture à la fois intimiste et polémique d'une grande originalité" (p. 10), alors que dans la seconde il justifie son refus de publier les lettres de Paraz en même temps que celles de Céline pour éviter un "pénible sentiment de disparate", tant la comparaison des styles serait peu flatteuse pour le premier - qui même, sans sa correspondance avec Céline, serait certainement oublié (pp. 16 et 10).

Bref : la façon dont J.-P. Louis décrit, alors qu'on ne lui demandait rien - si ce n'est, peut-être, justement, de le faire figurer dans sa biblio... - l'ouvrage de F. Brayard me semble sans équivoque sur la sympathie que peut lui inspirer ce genre d'ouvrage anti-négationnistes, pénibles à lire, mais qui trouvent si facilement éditeurs et commentateurs... Je ne suis pas en train de dire que ce monsieur a de la sympathie pour le négationnisme, mais je pense qu'en tant qu'éditeur de Céline de longue date, il en a un peu marre, de même que Henri Godard (cf. son Céline scandale, Gallimard, 1994), d'entendre les cris d'orfraie de ceux qui ne voient en Ferdinand que l'auteur des pamphlets.

De là à passer sous silence les textes que nous avons cités... Il y a déjà nous semble-t-il une évolution entre les deux éditions des Lettres à Albert Paraz : un peu plus de commentaires, une façon d'évoquer la question du négationnisme parce qu'on se sent obligé de le faire, tout en en dédouanant Céline autant et sans doute plus qu'il n'est possible - et en se vengeant au passage sur un assez miteux « historien ». Avec l'édition Pléiade - dont le même Jean-Paul Louis a assuré la deuxième partie, laquelle couvre la période qui nous occupe -, c'est encore différent : de tous les documents que nous venons de citer, elle n'en reproduit que deux : la lettre du 22 décembre 1950 ("La Vérité ? Tout le monde s'en fout. On veut savoir qui sera le plus fort"), et l'une des deux lettres à Rassinier (respectivement p. 1375 et 1552 ; cf. aussi les notes afférentes, pp. 1933 et 1974).

J'ai entendu parler de cette histoire de disparition magique par des céliniens d'extrême-droite, plus ou moins négationnistes eux-mêmes, et très franchement antisémites - certains sympathiques, d'autres non, point barre. Ils étaient évidemment à la fois choqués et ravis de cet escamotage, qui d'une certaine manière nourrit leurs penchants négationnistes. Après l'examen que vous venez de lire, j'aurais tendance à penser que nos deux braves éditeurs ont fait un mauvais choix, mais qu'ils ont néanmoins cru pouvoir aussi bien préserver leur honnêteté intellectuelle que sauver leur auteur préféré des fourches caudines du politiquement correct sioniste. Faire figurer la chambre magique, c'était - peut-être - s'exposer à une campagne de presse, c'était en tout cas prendre le risque que la réception du livre soit focalisée sur un aspect mineur de la pensée de Céline. Escamoter complètement le thème, cela dénaturait cette pensée, était une forme de lâcheté intellectuelle - et donnait qui plus est trop de grain à moudre aux négationnistes. Aussi MM. Godard et Louis ont-ils pu penser que la publication d'une lettre sur ce thème et d'une lettre à Rassinier (laquelle suffit à montrer que contrairement à ce qu'écrit R. Faurisson celui-ci n'était pas un « ami » de Céline) permettait de donner une idée assez exacte de la thématique célinienne à ce sujet.

- Que ces lettres soient effectivement, vérifications faites, représentatives de ce qu'a pu penser Céline, n'empêche pas ce calcul d'être faux, n'empêche pas ce comportement d'être regrettable : sur un thème aussi chaud, si j'ose dire, il fallait être complet, et notamment ne pas enlever les images les plus frappantes. Lorsqu'on m'a parlé de cette lacune dans le "Pléiade", j'ai d'abord été choqué : après examen, je suis toujours choqué, mais aussi, en quelque sorte, choqué de ne pas être plus choqué. C'est précisément parce que H. Godard et J.-P. Louis ont peut-être fait ce qu'ils ont cru être le mieux que leur attitude (par ailleurs naïve : même avec toutes les cartes en mains un Faurisson vous embrouille, alors si on lui donne de bonnes raisons de crier à la manipulation... ; de l'autre côté, les anti-céliniens regretteront cette omission qu'ils jugeront trop protectrice) est décourageante.

On peut certes se réjouir que Céline fasse encore problème. On peut surtout déplorer que le contexte actuel, à proprement parler non-sensique, pousse deux chercheurs compétents à une manipulation intellectuelle qu'ils auraient pu et dû éviter, dont ils auraient dû comprendre que, malgré qu'ils en aient, elle est une falsification. Tant pis ! - Ou, plus clairement encore : fait chier !



- Revenons au maître, pour finir, qui pour une fois confesse son amour des Juifs. Voilà du Céline, du vrai, du riche, du paradoxal, du réjouissant - et de l'actuel :

"Question Juifs. Imagine qu'ils me sont devenus sympathiques depuis que j'ai vu les Aryens à l'oeuvre : fritz et français. Quels larbins ! abrutis, éperdument serviles. Ils en rajoutent ! et putains ! et fourbes. Quelle sale clique ! Ah j'étais fait pour m'entendre avec les Youtres. Eux seuls sont curieux, mystiques, messianiques à ma manière. Les autres sont trop dégénérés. Et voyeurs les ordures, voyeurs surtout ! Les Juifs eux ont payé comme moi. Les autres, mes frères aryens ils se branlent sur les gradins du Cirque ! Je veux les voir tous dans l'arène et crever ! Vive les Juifs bon Dieu ! Certainement j'irai avec plaisir à Tel-Aviv avec les Juifs. Dans ma prison il y avait 500 gardiens tous aryens. 500 millions d'Aryens en Europe. On me fait crever pour antisémitisme ils applaudissent ! Où sont les traîtres, les ordures ? Tu voudrais que je pleure sur le sort de l'immonde bâtarde racaille sans orgueil et sans foi ! Merci ! Je pense des miens ce qu'en ont pensé au supplice Vercingétorix et Jeanne d'Arc ! De belles saloperies ! Vive les Youtres ! Les Fritz n'ont jamais été pro-aryens - seulement antisémites ce qui [est] absolument idiot. J'en voulais aux Juifs de nous lancer dans une guerre perdue d'avance. Je n'ai jamais désiré la mort du Juif ou des Juifs. Je voulais simplement qu'ils freinent leur hystérie et ne nous poussent pas à l'abattoir. L'hystérie est le vice du Juif, mais au moins il est une idée une passion messianique, leur excuse. L'aryen est une tirelire et une panse - et une légion d'Honneur -" (17 mars 1948 ; éd. 1980 : pp. 63-64 ; éd. 2009 : p. 77 ; Pléiade : pp. 1029-29)

- LA CLASSE !!


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[1]
Robert Faurisson ajoute une lettre de 1960, qu'il ne source malheureusement pas très précisément (elle semble venir du dernier tome de la biographie de F. Gibault (Mercure de France, 1981)). Cette lettre me paraît en tout cas confirmer ce que j'écris sur le rapport de Céline au négationnisme. Je vous laisse juge de la façon dont R. Faurisson l'interprète, dans ce texte confus qui passe sans arrêt du coq-à-l'âne. Sur le même thème, du même auteur, avec des références aux lettres à Paraz, vous pouvez aussi lire cette note.

Peut-être y a-t-il d'autres écrits de Céline à ce propos, mais mes recherches internet ne m'ont pas permis d'en trouver. Il faut ici regretter une fois de plus que les textes publiés par S. Thion soient si difficilement accessibles depuis la France, merci la police !

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mercredi 17 février 2010

Anus Levi.

Le chapitre XIX de L'avenir de l'Intelligence (1905), "Ancilla Ploutocratiæ", me semble une bonne réponse à la question qui nous tourmente tous : "Pourquoi BHL ?", ou, à la mode actuelle : "De quoi BHL est-il le nom ?" :

"Par suite de nos cent ans de Révolution, la masse décorée du titre de public s'estime revêtue de la souveraineté en France. Le public étant roi de nom, quiconque dirige l'opinion est le roi de fait. C'est l'orateur, c'est l'écrivain, dira-t-on au premier abord. Partout où les institutions sont devenues démocratiques, une plus-value s'est produite en faveur de ces directeurs de l'opinion. Avant l'imprimerie, et dans les États d'étendue médiocre, les orateurs en ont bénéficié presque seuls. Depuis l'imprimerie et dans les grands États, les orateurs ont partagé leur privilège avec les publicistes. Leur opinion privée fait l'opinion publique. Mais, cette opinion privée, il reste à savoir qui la fait.

La conviction, la compétence, le patriotisme, répondra-t-on, pour un certain nombre de cas. Pour d'autres, plus nombreux encore, l'ambition personnelle, l'esprit de parti, la discipline du parti. En d'autres enfin, moins nombreux qu'on ne le dit et plus nombreux qu'on ne le croit, la cupidité. Dans tous les cas, sans exception, ce dernier facteur est possible, il peut être évoqué ou insinué. Nulle opinion, si éloquente et persuasive qu'on la suppose, n'est absolument défendue contre le soupçon de céder, directement ou non, à des influences d'argent. Tous les faits connus, tous ceux qui se découvrent conspirent de plus en plus à représenter la puissance intellectuelle de l'orateur et de l'écrivain comme un reflet des puissances matérielles. Le désintéressement personnel se préjuge parfois ; il ne se démontre jamais. Aucun certificat ne rendra à l'Intelligence et, par suite, à l'Opinion l'apparence de liberté et de sincérité qui permettrait à l'une et l'autre de redevenir les reines du monde. On doute de leur désintéressement, c'est un fait, et, dès lors, l'Intelligence et l'Opinion peuvent ensemble procéder à la contrefaçon des actes royaux : c'en est fait pour toujours de leur royauté intellectuelle et morale.

Elles seront toujours exposées à paraître ce qu'elles ont été, sont et seront souvent, les organes de l'Industrie, du Commerce, de la Finance, dont le concours est exigé de plus en plus pour toute oeuvre de publicité, de librairie, ou de presse. Plus donc leur influence nominale sera accrue par les progrès de la démocratie, plus elles perdront d'ascendant réel, d'autorité et de respect. Un écrivain, un publiciste, donnera de moins en moins son avis, dont personne ne ferait cas : il procédera par insinuation, notation de rumeurs « tendancieuses », de nouvelles plus ou moins vraies. On l'écoutera par curiosité. On se laissera persuader machinalement, mais sans lui accorder l'estime. On soupçonnera trop qu'il n'est pas libre dans son action et qu'elle est « agie » par des ressorts inférieurs. Le représentant de l'Intelligence sera tenu pour serf, et de manies infâmes. (...)"

- bien évidemment, cette brillante dernière sentence doit être adaptée à nos moeurs démocratiques : BHL est méprisé, mais par les serfs eux-mêmes, qui répugneraient à ce langage d'aristocrate.

Quoi qu'il en soit : dans un texte d'agréable lecture, L'Organe reproduit l'opinion courante selon laquelle, sans le soutien de ses copains sionistes (la « discipline de parti » évoquée par Maurras), les innombrables bourdes (et erreurs, et mensonges, et manipulations...) de BHL l'auraient depuis longtemps amené au silence honteux. Ce n'est pas faux, mais ce n'est pas suffisant : si dès le début BHL a été ridicule (et ridiculisé, notamment, rappelons-le à toutes fins utiles, par des Juifs intelligents, qui eurent vite fait de comprendre quelles graines de divisions « raciales » et d'antisémitisme l'auteur de L'idéologie française s'acharnait à faire pousser), et si malgré ce ridicule il a pu continuer ses basses oeuvres, c'est parce que déjà, au moment où il est arrivé, le "représentant de l'Intelligence était tenu pour serf, et de manies infâmes...". Si les intellectuels avaient encore été pris au sérieux en 1975, BHL serait retourné dans son trou aussi vite qu'il en était sorti, Archipel du Goulag ou pas.

En lisant pour la première fois ce texte, et avant de rédiger mes notes récentes sur le gaullisme, je me suis dit que l'évolution décrite et prophétisée par Maurras avait subi un coup de frein, disons pour faire vite durant les « Trente Glorieuses ». Il faut d'évidence être plus précis, étudier comment les intellectuels ont plus ou moins su se dépatouiller de cette dialectique du prestige et la méfiance qui est leur quotidien en régime démocratique. L'indépendance financière de Sartre, son refus du prix Nobel et de l'argent qui allait avec, purent contrebalancer ses tics d'intellectuel manichéen et l'effet parfois négatif de ses rapports compliqués avec le PCF. Les cris d'orfraie de la génération suivante (Foucault, Deleuze...) sur toutes les horreurs de la vie en France, alors même qu'elle était généreusement subventionnée par l'État (on sait d'ailleurs, J.-C. Michéa en parle me semble-t-il, que Foucault fut chargé de certains missions de réforme de l'éducation par la Ve République), quelques entraînants qu'il purent être, quelques justes qu'ils furent à l'occasion (les prisons, par exemple), eurent à terme un effet délétère sur la crédibilité de l'« Intelligence » : BHL et ses petits copains n'eurent plus qu'à se pencher et ramasser les fruits - en accélérant alors une évolution qu'ils n'avaient donc pas enclenchée.

Et certes on lit encore Foucault et Deleuze, alors qu'un livre de BHL ne se lit même pas : il s'achète tout au plus, en tout cas il se vend. Mais la question n'est pas ici celle du talent, elle est celle du rôle de l'intellectuel dans un processus qui tend à le dévaloriser, et de ce point de vue J. Bouveresse peut rappeler à bon droit sa réaction exaspérée, partagée avec Bourdieu, lorsqu'ils découvrirent la charge de Deleuze contre les « nouveaux philosophes », charge que l'on nous ressort à chaque connerie de BHL, c'est-à-dire souvent : les deux compères universitaires pouvaient à bon droit estimer que Deleuze râlait un peu tard contre certaines manières de complaisance médiatique dont l'auteur de L'anti-Œdipe n'avait pas été le dernier à profiter, qu'il n'avait pas été le dernier à encourager.

- Parler de MM. Bouveresse et Bourdieu, c'est, si l'on fait l'impasse sur les périodes où ils commencèrent à donner leur avis sur tout, évoquer les universitaires « traditionnels » et « sérieux ». Le problème, et il est abordé par Maurras dans son livre, c'est que l'Université, en 1975, recouvre deux tendances : l'héritage de la vieille Université du Moyen Age ; l'Université telle qu'elle est conçue par l'État républicain. - De même d'ailleurs, je vous en avais parlé, que cet État en question est lui-même à cheval sur deux histoires, celle qui fait de lui un héritier de l'État royal, celle qui le met en rupture avec lui. Avant donc de tomber dans une distinction trop claire entre « intellectuels médiatiques » et « Professeurs d'Université », il faudra approfondir ces thèmes.

Contentons-nous aujourd'hui pour conclure d'une digression sur... les bloggueurs : ni moi ni les autres n'échappons au processus décrit par Maurras : notre "désintéressement personnel se préjuge parfois ; il ne se démontre jamais". Néanmoins, on peut sans naïveté penser que le « public » nous juge, dans notre ensemble, moins intéressés que la mafia journaleuse - et que c'est une des raisons pour lesquelles elle nous déteste autant. Notre existence même (fragile, d'ailleurs : certains aimeraient qu'écrire sur le Net soit aussi coûteux que publier un journal... et tout sera alors à recommencer) semble prouver qu'il est possible d'écrire des choses sur l'actualité, le monde qui nous entoure, etc., sans participer (du moins, pas tous) à la chasse aux places. Évidemment, comme le montrait récemment une pitoyable soirée corporatiste sur Arte que j'ai eu la chance de voir (et qui démarrait, cela fait toujours plaisir, par une phrase du genre : "Internet, c'est trop souvent le café du commerce"...), ça énerve ceux qui ont passé leur vie entière à lécher le cul de vieux cons qu'ils détestaient, en espérant, Vanitas vanitatum..., se faire dévorer le leur par de jeunes cons qu'ils méprisent.

Bien à vous !

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dimanche 1 février 2009

Ma Shoah dans ton cul : et si les chambres à gaz n'avaient pas existé ?

(Ajout le 18.02.)



Eh bien, ça ne changerait pas grand-chose à quoi que ce soit. Quelques millions de Juifs (je resterai ici dans les ordres de grandeur, par paresse et parce qu'il n'est justement pas nécessaire d'être plus précis) auraient tout de même disparu, et les négationnistes auraient toujours bien autant de mal à expliquer ce qu'ils sont devenus. Gazés ou pas, le fait est qu'ils sont partis en fumée, et qu'on ne les a jamais retrouvés.

L'existence possible d'un complot sur un événement comme le 11 septembre se heurte entre autres objections au fait que, sept ans après, aucun des complices de ce complot présumé n'a jamais eu la tentation de faire son intéressant, ou d'envoyer à T. Meyssan ou Reopen9/11 quelque élément dont ceux-ci eussent pu faire leur beurre : à l'heure actuelle, tout ce qui peut faire douter de la version officielle est de l'ordre de la preuve indirecte. Cet argument n'est justement pas une preuve en soi, mais dans le monde où nous vivons - narcissisme, Internet et tutti quanti - il donne tout de même matière à réfléchir. Avec l'extermination des Juifs d'Europe, ce type de raisonnement s'approche de façon asymptotique de la preuve : soixante ans après les faits, aucun des Juifs qui au lieu d'avoir été gazés, ou supprimés par un autre moyen, et qui se seraient retrouvés, sans que personne n'ait été témoin de tels déplacements de population, quelque part en Union Soviétique, en Israël ou en Afrique (ce sont les diverses hypothèses formulées par P. Rassinier ou R. Faurisson), ne se serait manifesté auprès de ses proches, ne serait revenu dans sa terre natale, par millions ils auraient gardé le secret, le pays d'accueil n'aurait rien dit, aucun des indigènes de ce pays n'aurait râlé, etc... ? Pas besoin me semble-t-il d'aller plus loin dans cette direction.

J'utilise cet argument, qui n'est pas nouveau, d'abord pour clarifier certaines idées à propos des négationnistes (une pique contre Robert Faurisson, et je reçois à peu près autant de mails que lorsque je m'aventure dans les rapports entre holisme et individualisme... c'est la vie !), en espérant ne plus avoir à y revenir. Que les amateurs de politiquement incorrect se rassurent, les coups partiront ensuite dans l'autre sens. Mais procédons par ordre :

- dans ce qui suit, je me référerai principalement à Robert Faurisson et Roger Garaudy, qui sont les négationnistes que je connais le mieux. Je n'ai jamais lu P. Guillaume et S. Thion (la branche « de gauche » du mouvement...), et à peine P. Rassinier. Si je commets ici des injustices à l'égard des derniers cités, ou des généralisations abusives, ce sera involontaire, et, je l'espère, ne constituera pas une imprudence rédhibitoire quant à mes raisonnements ;

- il est tout à fait légitime de chercher à savoir ce qui s'est vraiment passé à Auschwitz et autres camps. Il faut bien reconnaître que le peu de documents qu'il y a sur les chambres à gaz elles-mêmes est troublant, fascinant - et il est de bonne méthode de se poser des questions à ce sujet ;

- c'était un de mes chevaux de bataille lors de la naissance de ce blog, je n'ai pas changé d'avis depuis, la loi Gayssot est une pure saloperie, dénoncée d'ailleurs par des historiens « insoupçonnables ». Et même en faisant la part de la provocation dans les propos de Jean-Marie Le Pen, on peut être surpris de la lourde condamnation dont il a été victime et qui vient d'être confirmée en appel. Je m'arrête là sur le sujet, il ne faut pas commenter les décisions de justice, et apparemment on risque 10.000 euros d'amende à rappeler que, pendant que certains résistaient et que d'autres étaient déportés, les Français trouvaient le temps et l'envie d'aller au cinéma en masse, comme jamais dans leur histoire... Passons ;

- ceci étant dit, on peut débattre de tout et n'importe quoi, et même avec n'importe qui si l'on veut, mais contrairement à ce déclare depuis longtemps quelqu'un comme R. Faurisson, le débat sur les chambres à gaz a eu lieu, et a encore lieu. Chaque travail historique sur le sujet, ou sur les camps d'extermination et de concentration, même s'il ne mentionne pas les écrits des négationnistes, est une forme de débat, d'ajout de pièces à ce débat. Robert Faurisson ne cesse de proclamer - c'était vrai au début des années 80, c'est toujours vrai aujourd'hui - que si l'on voulait discuter une bonne fois, de bonne volonté, avec lui, tout changerait, ou du moins les choses sérieuses sur le sujet commenceraient. Mais de Vidal-Naquet (Un Eichmann de papier (une de mes principales sources sur le sujet), cité dans le texte que j'ai récemment remis en ligne) à R. Hillberg (que je n'ai pas lu), cela fait longtemps que des gens discutent avec lui. On remarquera au passage, sans donner à cet argument force de preuve, qu'il ne ressort pas d'une interview récente, réalisée fin 2006 à Téhéran lors de la conférence consacrée à la Shoah (je n'ai rien contre M. Ahmadinejad, mais ce n'était pas là sa meilleure idée...), interview qui est une autre de mes sources principales, dont on peut sans abus considérer qu'elle résume assez bien les positions actuelles de M. Faurisson et que donc je vous encourage à lire..., il ne ressort pas de cette interview récente, disais-je, que la conférence en question, qui est le genre de choses désirée depuis toujours par notre cher professeur, ait tellement apporté d'informations, sans même parler de preuves, sur l'existence ou la non-existence des chambres à gaz...

- mais n'entrons pas trop dans ce débat. J'en ai parlé dans le texte déjà évoqué à propos de S. Trigano : dans toute doxa, il y aura toujours quelque point faible, quelque talon d'Achille, quelque maladresse d'expression d'un des prêtres de ladite doxa, que l'on pourra attaquer. (On le sait bien, ce n'est pas, au sujet de la Shoah, ce qui manque.) Cela ne signifie pas que la doxa soit elle-même fausse. Pour le dire autrement : d'un certain point de vue, R. Faurisson connaît la Seconde Guerre mondiale mieux que moi, il peut citer, bien ou mal, de nombreux faits dont je n'avais pas connaissance. Mais d'un autre point de vue, plus général, je la connais mieux que lui, car je l'ai mieux comprise. Ceci sera j'espère évident à tous à la fin de ce texte. S'il faut débattre sur tel ou tel point précis avec les négationnistes, je renvoie donc, d'une part au texte de Vidal-Naquet ou à un autre qu'il vous plaira de choisir, d'autre part à Radio Islam (quel nom, hélas...) ou à Aaargh... auquel je n'ai pas réussi moi-même à me connecter, merveilleux pays que le nôtre... ;

- j'en reviens à mon argument de départ : où est passé le corpus delicti ? La disparition de la victime est parfois bon signe pour le criminel, ici c'est le contraire. Mais outre sa force propre, cet argument est utile en ce qu'il nous amène à une donnée du débat : une certaine insignifiance du problème des chambres à gaz. La très grande majorité des Juifs qui ont pris le train vers des camps comme Auschwitz n'en sont pas revenus, c'est comme ça. Le typhus, raison souvent donnée par R. Faurisson pour expliquer la mortalité dans les camps ? Je me permets de vous renvoyer une nouvelle fois au livre de Vidal-Naquet sur le sujet (pp. 70-72) : le moins que l'on puisse dire est ce providentiel typhus aurait fait plus de ravages qu'une grosse colère de Yahvé, sans laisser de traces d'une telle démesure dans les archives nazies. Passons. Ce que je veux dire, c'est, et je pense que la lecture de l'interview de R. Faurisson le confirmera sans ambiguïté, que la question ne peut porter uniquement sur l'existence ou non des chambres à gaz. M. Faurisson se trouve en fait coincé : s'il n'a pas existé un outil aussi performant que les chambres à gaz pour annihiler ces millions de Juifs, et si, comme tout le monde le sent, la solution du transport de population resté caché depuis des décennies ne tient pas une seconde, il ne reste qu'à suggérer, de façon plus ou moins habile, que les Juifs qui sont morts en Europe durant la Seconde Guerre mondiale sont morts la faute à pas de chance ;

- de ce point de vue, l'interview de Téhéran me semble exemplaire dans l'entreprise de dissolution de l'extermination des Juifs d'Europe par les Allemands dans un contexte plus général, où les Allemands en général, et les nazis en particulier, se retrouvent quasiment absous de leurs crimes : un coup c'est la maladie qui a emporté les Juifs, un coup Hitler ne s'occupait pas vraiment des Juifs, un coup c'était la faute aux Juifs eux-mêmes... Il faut insister sur ce dernier argument, notamment parce que c'est de ce point de vue que j'ai récemment accusé Robert Faurisson de colonialisme (citations dans le texte remis en ligne le 14 janvier dernier) : les proclamations anti-IIIe Reich de certains représentants (plus ou moins représentatifs, comme toujours...) des Juifs d'Allemagne, aux alentours de 1938-39 ? Une agression anti-allemande, bien sûr. La révolte du ghetto de Varsovie ? Une trahison, un coup de poignard dans le dos, qui justement prouvait que Hitler avait raison de se méfier. On peut si l'on veut faire des rapprochements avec ce que les Israéliens reprochent aux Palestiniens depuis des années, on peut aussi repenser à certaines thèses impérialistes françaises ou anglaises de la fin du XIXe siècle : si les colonisés se laissent faire ou se font battre, c'est qu'ils sont dociles par nature et/ou qu'ils savent que leurs maîtres ont raison et/ou que leur défaite prouve leur infériorité naturelle ; et s'ils se rebellent, c'est qu'ils sont des rebelles, et les rebelles, il faut les mater. Le droit du plus fort s'impose, décide du cadre d'analyse, de la façon dont il faut voir les choses. Le colonisé accepte la domination s'il la ferme ; s'il l'ouvre, il justifie la domination. A titre personnel, c'est à la fois ce qui me choque le plus chez les négationnistes, et ce qui continue à me désoler dans l'histoire Dieudonné-Faurisson : la légitimation exclusive du point de vue du colonisateur, lequel est colonisateur aussi et précisément parce qu'il réussit à imposer son point de vue. Je ne sais pas comment un tiers-mondiste comme Serge Thion parvient à gérer ces choses - Israël est passé par là, sans doute, le problème étant - c'est valable aussi pour Roger Garaudy - qu'à force d'insister sur Israël on finit par dénaturer l'Allemagne hitlérienne. Paul Rassinier, selon Vidal-Naquet (Un Eichmann de papier..., p. 198), est toujours resté anti-colonialiste. Robert Faurisson, lui, n'a pas l'air d'avoir de gros problèmes théoriques ou moraux de ce point de vue ;

- plus généralement, on le voit, pour continuer à faire passer leur thèse relative à la non-existence des chambres à gaz, les négationnistes se retrouvent naturellement obligés d'élargir leur propos, et doivent diluer l'extermination des Juifs dans le cours « normal » de la guerre - la guerre en général ou la Seconde Guerre mondiale en particulier. L'extermination des Juifs, si vraiment extermination il y a eu, serait à classer au rang des « dommages collatéraux » - encore une rencontre entre esprits colonialistes... C'est ce que la justice a reproché le plus clairement à R. Faurisson en 1983 (détails chez le maître, en bas de page) : "M. Faurisson se prévaut abusivement de son travail critique pour tenter de justifier sous son couvert, mais en dépassant largement son objet, des assertions d’ordre général qui ne présentent plus aucun caractère scientifique et relèvent de la pure polémique ; [il] est délibérément sorti du domaine de la recherche historique et a franchi un pas que rien, dans ses travaux antérieurs n’autorisait, lorsque, résumant sa pensée sous forme de slogan, il a proclamé que « les prétendus massacres en chambres à gaz et le prétendu génocide sont un seul et même mensonge » ; (...) par-delà la négation de l’existence des chambres à gaz, il cherche en toute occasion à atténuer le caractère criminel de la déportation..." Là encore, l'interview de Téhéran me semble révélatrice. Un Roger Garaudy (Les mythes fondateurs de la politique israélienne, Samizdat, 1996, pp. 151-167) accentuera l'amalgame entre l'antisémitisme et l'anticommunisme hitlériens. Robert Faurisson insiste plus sur l'agressivité des Juifs et des Soviétiques à l'égard des Allemands ;

...et c'est ici que négationnistes et fanatiques de la Shoah se rejoignent.


Pour aborder cette seconde partie, quelques précisions s'imposent.

D'abord, un point de terminologie : lorsque j'emploierai le terme « sioniste », cela désignera, en gros - et c'est en règle générale ainsi que j'utilise ce mot à mon comptoir -, ceux dont les principes moraux et géo-politiques les rendent capables d'approuver une agression du type de celle dont Gaza a récemment été victime. Sans même remonter au passé et à des esprits de la dimension de G. Sholem ou M. Buber, je n'inclus pas dans ce terme tous ceux qui dans le présent sont attachés à la « simple » existence d'Israël, mais qui ont tout de même quelques doutes sur les politiques actuellement employées à l'égard des Palestiniens.

Ensuite et surtout, une question de méthode. Evoquer des crimes du passé (et du présent, mais ne compliquons pas encore les choses...) en cherchant à ne pas se cantonner à l'indignation morale, implique une vue assez précise des causes de ces crimes, des circonstances dans lesquelles ils ont été commis, des volontés et buts de ceux qui les ont perpétrés, du nombre et de la nature (sauvagerie, torture...) de ces crimes. Si l'on ne fait pas ce travail, toute comparaison (et tout le monde compare, tout le temps, essaie de tirer des « leçons », parfois dans une certaine mesure y parvient) entre différentes guerres, entre différents massacres, ne repose sur rien, et risque fort d'aboutir à une condamnation globale de toute forme de violence - à l'équivalence posée entre l'assassinat d'un milicien ou d'un occupant nazi, et Oradour. Mais ce travail étant fait, on s'expose aussi à certains pièges, si l'on ne fait porter l'accent que sur une dimension du conflit. Si on se focalise trop sur les causes, on pourra par exemple soutenir que les « vrais responsables » de la Seconde Guerre mondiale sont les signataires du traité de Versailles, ou que Hitler n'a fait « que » répondre au danger communiste (dans un autre domaine, notre bien-aimé Finkie avait rendu la pression turque sur l'Europe « responsable » de la colonisation de l'Afrique et de l'Asie, glissant d'une éventuelle causalité historique et géo-politique à une responsabilité morale opportunément reportée sur le musulman le plus proche [1] [1bis]). Si l'on ne pense qu'aux nombres de victimes, on peut prendre le risque, cela s'est vu, de considérer que Hitler « ne vaut pas » Staline ou Mao. Etc. La question en l'occurrence, avant que l'on ne m'accuse de vouloir sauver ces deux braves gens d'une condamnation morale et politique, est de juger de la politique hitlérienne dans son ensemble et dans sa spécificité - et de juger par ailleurs, c'est passionnant mais n'est pas notre sujet du jour, des communismes stalinien et maoiste dans leur ensemble et dans leur spécificité. L'inévitable jeu des comparaisons ne vient qu'après (ou ne devient intéressant qu'après) et en tenant compte de ces données.

De ce point de vue et pour en revenir à notre sujet, il faut à la fois bien comprendre que l'extermination des Juifs d'Europe est un trait caractéristique et important de la politique hitlérienne et de la Seconde Guerre mondiale, et qu'elle n'en est qu'une partie. Ne pas tenir compte de ces deux dimensions biaise le point de vue, avec des conséquences plus importantes que l'on ne pourrait croire. Paul Yonnet, dans un livre fort intéressant, Voyage au centre du malaise français. L'antiracisme et le roman national (Gallimard, 1993), explique cela mieux que moi.

Présentons rapidement cet ouvrage, sur lequel nous reviendrons dans d'autres occasions. Il s'agit d'une explication, puis d'une généalogie, du mouvement SOS-Racisme, un des intérêts du livre étant que son auteur a lui-même découvert des filiations et des liens auxquels il ne s'attendait pas. Je vous raconte cette histoire une autre fois, mais il faut comprendre, pour le début de la citation, que le point de vue de P. Yonnet est généalogique (en l'occurrence, rapport à ce qui suit : comment la Shoah est-elle devenue un événement ou l'événement majeur, voire même le seul événement important de la Seconde Guerre mondiale ?). Par ailleurs, la « mythologie noire » à laquelle il sera fait allusion est la vision macabre des années 1940-44 telle qu'elle s'est graduellement développée dans l'opinion à partir des années 60 (« Tous collabos »...), par opposition à la « mythologie blanche » gaulliste. En route :

"On aperçoit parfaitement (...) que ce qui se profile derrière [la promotion de la Shoah comme] l'« événement majeur », c'est une banalisation du reste, de tout ce qui ne fut pas l'holocauste des juifs. Du reste, c'est-à-dire pas seulement les exactions systématiques contre les populations civiles ou militaires - les méthodes de guerre nazies -, ce qui s'évapore dans cette refonte de l'image de la guerre, c'est son enjeu, le projet impérial national-socialiste allemand qui fut la pire tentative d'asservissement des nations jamais conçue en Europe, un enjeu que Raymond Aron résumait ainsi [au moment des faits] : « Nations libres ou empire tyrannique, tel est le sens, pour l'Europe, de la guerre hitlérienne. »

C'est pourquoi, si ne voir en Hitler qu'un spécimen de la « banalité du mal » est une facilité d'écriture, certes, celle-ci - dès lors qu'elle n'exprime plus une philosophie pessimiste - s'intègre dans un cadre d'appréhension collective des réalités de la guerre qui tend à chasser la dimension exceptionnelle des ambitions nazies. Excepté l'holocauste, la Seconde Guerre mondiale n'est pas un conflit comme les autres. En dehors des occurrences génocidaires libérées par les premières victoires, l'enjeu de l'entreprise nazie n'est pas celui d'une guerre comme les autres. Ne sont banales ni l'adhésion de tout un peuple à un projet militariste de domination continentale, ni l'eschatologie millénariste d'Adolf Hitler et de ceux qui l'entouraient, ni les rêves de partage avec le Japon d'un monde réduit à la servitude pour le bien-être des races supérieures. 1939-1945 n'est pas la conséquence d'une série d'incidents de frontières qui auraient mal tourné dans un contexte de disputes chauvines. A la faveur de la concentration consensuelle du regard sur le génocide, ces dimensions s'atténuent, sont rejetées dans le lointain de la mémoire, finissent par disparaître : une forme implicite de négationnisme se déploie dans le silence. Je me suis souvent demandé pourquoi les « recherches » de ceux qui nient l'holocauste des juifs dans les chambres à gaz s'étaient brusquement trouvées portées sur le devant de la scène à la fin des années 1970 : la médiatisation et le succès de cette médiatisation dénonciatrice sont bien évidemment à mettre en relation directe avec la montée en puissance d'une sensibilité de plus en plus aiguë, au fur et à mesure que la mythologie noire déplaçait son axe de la collaboration à l'antisémitisme. Mais cette élucidation est insuffisante : on n'a pas prêté attention au fait qu'était ainsi sélectionné un adversaire homologue, lui aussi focalisant l'intérêt sur le sort des juifs et négligeant le reste - à cette différence près que chez les « négationnistes », il s'agit d'une négligence de principe et qu'opère là une stratégie consciente de banalisation du reste. Pour les (...) « négationnistes », tenter de prouver que, dans les chambres à gaz, on n'a gazé que des poux pour éviter la propagation du typhus est un enjeu de taille, l'enjeu dernier : s'ils arrivaient à en persuader l'opinion, ils auraient fait céder le dernier obstacle à la banalisation de la Seconde Guerre mondiale, qui est leur finalité inavouée. Ils auraient alors entièrement fait disparaître le caractère spécifique d'une ambition guerrière et conquérante ramenée à l'aune d'une prétention normale, qui - par sa grandeur d'inspiration - n'aurait peut-être pas été sans noblesse... Les « négationnistes » sont porteurs de deux négations : l'une, explicite, vise l'holocauste des juifs ; la seconde, implicite, vise les objectifs hitlériens et le déroulement de la guerre. S'attacher à détruire l'une sans apercevoir l'autre revient à rater le coeur organique du projet, là où s'organisent des travaux d'oblitération visant différents niveaux de perception." (pp. 289-291)

Autrement dit : le livre publicitaire consacré par Alain Finkielkraut au négationnisme (L'avenir d'une négation, Seuil, 1982) aurait dû s'appeler L'avenir de deux négations pour être crédible.

P. Yonnet montre bien ici ce que j'expose en première partie : nier l'Holocauste, c'est nécessairement, et contrairement à ce que dit quelqu'un comme Garaudy - qui a connu la période et n'a pas oublié l'anticommunisme haineux du Fürher [2] -, réhabiliter Hitler. Mais d'une certaine façon, ne penser qu'à l'Holocauste aboutit au même résultat.

Hitler était antisémite. Robert Faurisson l'est-il ? Je l'ignore et n'ai pas cherché à le savoir. Claude Lanzmann, juif, ancien résistant, l'est-il ? On peut supposer que non. Et pourtant les deux derniers cités s'entendent comme larrons en foire pour, dans les faits, diminuer les crimes et les ambitions criminelles du premier, le négationniste par la négation d'un de ces principaux crimes et de la volonté explicite de le commettre, le sioniste par la promotion sinon exclusive du moins fort privilégiée de l'un de ces crimes aux dépens effectifs des autres [3]. L'extermination des juifs d'Europe est une preuve et une illustration de l'impérialisme hitlérien, de sa philosophie et de sa façon de faire : la nier, c'est « banaliser » l'hitlérisme ; la privilégier aux dépens du reste, c'est, sinon nier l'hitlérisme, du moins le réduire à l'une seule de ses dimensions - il n'y a plus qu'un vrai conflit, celui des nazis et des juifs (ce qui « facilite » ensuite le glissement : tout adversaire des juifs est plus ou moins nazi. Et quand on est plus ou moins nazi, on est tout à fait nazi...)

Il ne faut pas oublier ici ce que P. Yonnet décrit comme « l'adhésion de tout un peuple à un projet militariste de domination continentale ». Se contenter d'analyser l'antisémitisme d'un Hitler ou d'un Rosenberg, pour utile et nécessaire que cela soit, risque de réduire le nazisme à une manifestation parmi d'autres de l'éternel antisémitisme, ce à quoi il est loin de se ramener.

Ce qui complique aussi les choses, c'est la confusion hitlérienne entre judaïsme et communisme - confusion et non équivalence stricte. Il faudrait ici une analyse dont je ne suis pas capable, à la fois sur ce que Hitler pensait sur cette question et sur ce que les Allemands en percevaient, mais je crois que l'on peut tenir pour acquis que les combats idéologiques contre le judaïsme et le communisme se sont mutuellement renforcés, sans pour autant se confondre complètement l'un avec l'autre - ne serait-ce d'ailleurs que par la persistance du vieux cliché : Juifs = grand capital. On peut certes comme Céline dans Bagatelles... expliquer que précisément les Juifs sont à la fois le grand capital et le bolchevisme, et que c'est ainsi qu'ils « nous » tiennent, l'antisémitisme comme toute idéologie incline parfois à des amalgames dont la rigueur logique n'est pas la caractéristique principale, il n'en reste pas moins qu'il est délicat d'assimiler complètement judaïsme et communisme.

De ce point de vue, on retrouve ici notre couple négationnisme-sionisme. Chez les négationnistes, on pourra par exemple, par anticommunisme, insister sur le danger de l'Union Soviétique de Staline et voir en Hitler une « réaction » à cette menace (c'est l'option Faurisson, partagée sur certains points par un historien « respectable » comme Ernst Nolte). On pourra à l'inverse, plus subtilement, insister avec force sur l'anticommunisme de Hitler pour faire de l'extermination des Juifs d'Europe un « dommage collatéral » de la guerre à l'Est : il y avait des Juifs dans les combattants est-européens, il était donc normal de les tuer, et puis le typhus a fait le reste... Et si tout le monde s'étonne que l'extermination des Juifs d'Europe ait continué et se soit intensifiée jusqu'à la fin de la guerre, au moment où le nazisme aurait eu besoin de toute son énergie pour lutter sur tous les fronts, c'est simplement que cette extermination n'a pas eu lieu, Hitler n'était pas si fou... Ce sont grosso modo les thèses défendues par R. Garaudy - qui peine tout de même, entre autres choses, à expliquer pourquoi les Juifs de France ont eu quelques démêlés avec les autorités d'occupation, le volontarisme de certaines personnalités du gouvernement de Vichy ne faisant pas tout...

Chez les sionistes, on fera porter l'accent sur les Juifs comme figures de proue du monde libre. On minimisera le rôle des Soviétiques dans la Seconde Guerre mondiale, en rappelant les hésitations de Staline avant le conflit, ses motivations douteuses, le massacre de Katyn (dont les négationnistes aussi raffolent : une manipulation qui a fonctionné, un autre grand méchant que Hitler, c'est pain bénit...), ou en ne parlant que du rôle des Américains. On rappellera l'antisémitisme soviétique, lui-même descendant de l'antique antisémitisme russe, et des Protocoles des Sages de Sion qui ont tant influencé Hitler et que l'on retrouve aujourd'hui dans le monde arabe. Petit à petit se dessinera une configuration historique fondée sur le long terme, où les Juifs, organiquement liés au « monde libre », sont destinés à être persécutés par tous les totalitarismes - et notamment le plus récent, l'islamofascisme... Tout s'échange et s'équivaut, les derniers empereurs russes, les bolcheviks, Hitler, Nasser, Nasrallah, le Hamas, Dieudonné...

A qui trouve que j'exagère, quelques précisions, symétriques de celle que j'énonçais au début de ce texte au sujet des négationnistes, et qui valent aussi pour les thèses évoquées par P. Yonnet. Toute vérité historique est bonne à dire, les motivations de Staline, par exemple, méritent tout autant d'être analysées et prises en compte que celles de Hitler. Il est par ailleurs évident que tous les historiens qui ont pu rappeler ou découvrir des faits comme ceux évoqués dans le paragraphe précédent ne sont pas nécessairement d'affreux sionistes anti-arabes, qu'ils ont pu pour certains être entraînés dans ce courant d'opinion bien malgré eux, etc. Mais il en est des idéologies comme des modes littéraires, ou artistiques en général : une fois lancées, et quand les petits suivistes, moins subtils et plus intolérants que les créateurs, s'en mêlent, un effet de masse se produit, qui ne va que dans un seul sens. Il n'est donc aucun besoin de me dire que même un P.-Y. Taguieff ou un A. Finkielkraut peuvent être (parfois...) plus nuancés que ce que le tableau que je viens de dresser ne le laisse supposer, je ne l'ignore pas. Cela ne modifie pas la configuration générale de l'idéologie qui s'est développée à partir des années 60 (en France d'abord par la « mythologie noire » évoquée par Paul Yonnet et sur laquelle je reviendrai une autre fois ; aux Etats-Unis notamment par les fractures entre Juifs et Noirs dans leur lutte au départ commune contre l'Establishment) et qui, entre l'évolution de la situation au Proche-Orient et la chute du Mur, est graduellement devenue dominante au cours des années 1980-2000 [4].



Le réductionnisme se cache dans les détails, pourrait-on énoncer pour conclure. Plus généralement, c'est toujours la même histoire : les ennemis de mes ennemis ne sont pas nécessairement mes amis, et, si j'ose dire, réciproquement. Examiner Hitler à sa juste mesure n'oblige en rien à faire l'éloge de ses adversaires, ou de tous ses adversaires. « Nations libres ou empire tyrannique, tel est le sens, pour l'Europe, de la guerre hitlérienne », écrivait donc Raymond Aron durant la Seconde Guerre mondiale. On peut tourner le problème dans tous les sens, s'interroger sur la liberté à laquelle il est ici fait allusion, on n'en sortira pas : à l'époque, c'était tout simplement vrai. Cela n'excuse en rien les crimes coloniaux perpétrés par l'Europe, avant cette guerre et depuis - notamment par et via Israël, de même que cela n'excuse en rien les crimes antisémites perpétrés en Europe ou ailleurs avant ou après Hitler. Cela n'invite pas à faire comme si l'hitlérisme était une parenthèse malheureuse dans une histoire européenne/occidentale avec laquelle il n'aurait pas de rapport, alors qu'il fut à de nombreux égards un enfant particulièrement doué de la civilisation industrielle et rationaliste occidentale, complexe de supériorité inclus, ainsi que l'avait bien vu par exemple Bordiga [5]. Mais si de Bordiga on passe à Rassinier et R. Faurisson, si, de fait, on oublie la vérité de la phrase de R. Aron, si l'on oublie dans le même temps que l'extermination des Juifs d'Europe est un élément parmi d'autres et une preuve parmi d'autres de la vérité de cette phrase, on risque d'en arriver, in fine, par anticolonialisme ou par sionisme, à nier l'existence, au choix, et au choix parfois non exclusif, des victimes de la Shoah, des victimes de l'hitlérisme, des victimes du sionisme.

J'espère en avoir fini maintenant avec les négationnistes « officiels », ceux que personne en fait ne songe vraiment à défendre. J'en dirai volontiers de même des sionistes, sur lesquels je commence à avoir l'impression d'avoir écrit tout ce que j'ai à en écrire - mais ils sévissent toujours, et pour un certain temps encore. Quoi qu'il en soit, un de ces prochains jours je reviendrai sur d'autres négationnismes, ou disons pour ne pas à notre tour tout confondre, d'autres révisionnismes, plus intéressants et plus prégnants dans notre vie de tous les jours de Français du XXIe siècle - où vous pourrez constater qu'ici comme toujours, c'est « la faute aux Juifs »...

L'année prochaine à Jérusalem !




[1]
L'aveu m'est certes pénible, je ne retrouve pas ma source, et M. Google ne m'aide pas. Cela remonte à quelques années, A. Finkielkraut s'autorisait de B. Lewis pour cette démonstration. Certes Finkie en a assez fait dans ce domaine pour qu'on soit sûr de ne pas être trop injuste à son égard si d'aventure on l'accuse à tort d'une calomnie anti-musulmane, mais tout de même, ce genre de chose, que je suis d'ordinaire, justement, prompt à reprocher aux canailles comme Finkie, ne se fait pas. Si donc un lecteur a un tuyau...



[1bis]
Est-ce que cela a un rapport avec la petite annonce qui conclut la note précédente, je l'ignore, mais le coupable s'est dénoncé : M. Maso a récemment remis en ligne un commentaire du Nous autres modernes de Alain Finkielkraut, dont j'extrais ce passage :

"A l’heure où toute la gauche s’est « retrouvée » pour clamer son indignation à propos d’un bilan "globalement positif" de la colonisation, rappelons avec notre mécontemporain [Finkie] que celle-ci fut pourtant l’une des grandes missions de la gauche d’antan. Il faut relire ces discours de Jules Ferry, le maître d’œuvre de l’empire colonial français, où il parle des « races supérieures qui doivent affranchir les races inférieures » et du devoir de remise à niveau que l’Europe a vis-à-vis du reste du monde. Mettre à l’école laïque, gratuite et obligatoire les enfants comme les nègres, tel fut le grand chantier du meilleur des socialistes – et dont les opposants étaient précisément les gens de droite qui trouvaient la colonisation trop chère, trop peu rentable, et faite au détriment de l’Alsace et de la Lorraine qu’il fallait récupérer avant tout : « j’ai perdu deux sœurs et vous m’offrez vingt domestiques » s’exclamait Paul Déroulède.

Enfin, il ne faut oublier que la colonisation fut aussi pensée comme une réaction préventive [sic...] à celle que les pays arabes imposèrent pendant des siècles à une partie de l’Europe.

« On oublie ainsi que, pendant près d’un millénaire, du premier débarquement des Maures en Espagne au second siège de Vienne par les Turcs en 1683, l’Europe a vécu sous la menace de l’Islam. Oubli d’autant plus préjudiciable à notre compréhension des choses que le processus complexe de l’expansion et de la domination européennes découle, en partie, de cette confrontation. (…) Comme le montre Bernard Lewis, c’est le combat contre l’envahisseur qui poussa les Européens au-delà de leurs frontières. »"

Quelques remarques :
- sur ce qu'écrit A. Finkielkraut : M. Maso ne donnant pas la référence, j'avoue avoir été fainéant et de ne pas avoir été vérifier dans Nous autres modernes le contexte de cette citation, qui, telle quelle, confirme pleinement mes reproches à l'égard de notre clown triste : entre le siège de Vienne et la prise d'Alger s'écoule plus d'un siècle, les pays maghrébins colonisés sont loin d'avoir au XIXe siècle la puissance de l'Empire ottoman (lui-même alors en déclin) au XVIIIe et avant, etc. Ce qui est vrai en revanche, c'est que, s'il est facile avec le recul de voir dans la stricte simultanéité de la prise d'Alger et de l'indépendance de la Grèce vis-à-vis des Turcs (1830) un symbole de l'expansion des uns et de la chute des autres (plus tard, ce sont les Balkans qui s'émanciperont de la tutelle ottomane), les contemporains ne pouvaient dans leur ensemble en avoir la même conscience, et éventuellement éprouvaient un sentiment de « menace », pour reprendre le terme de Finkie, plus intense que ne le justifiait la menace réelle.

- sur M. Maso : Jules Ferry socialiste, on aura tout lu... L'intéressé nous répondra qu'il y a là provocation et volonté de montrer que les choses sont complexes, il est tout de même à noter que les socialistes de l'époque, qu'il n'est pas évident d'assimiler aux socialistes du XXe siècle, et encore moins au parti du même nom fondé à Epinay, étaient plutôt anti-colonisation. De l'autre côté, il est pour le moins réducteur d'assimiler Paul Déroulède à l'ensemble de la droite, dont une partie non négligeable le détestait pour son côté populacier et va-t-en guerre. Mais je ne vais pas faire non plus le travail pour les autres.



[2]
Je ne l'ai pas relu autrement que par extraits, mais Les mythes fondateurs de la politique israélienne est un ouvrage qui me semble mériter une analyse particulière, l'auteur évitant certains des pièges dans lesquels tombe un Robert Faurisson. Je n'ai pas l'impression que R. Garaudy y témoigne d'une fascination pour le nazisme ou d'une volonté de le banaliser, il ne nie pas par ailleurs, contrairement à R. Faurisson, l'existence des politiques anti-juives sous le IIIe Reich, n'en attribue pas la responsabilité aux Juifs eux-mêmes... et pourtant, à l'arrivée, en diluant l'antisémitisme hitlérien et l'extermination des Juifs dans la lutte contre le communisme soviétique, il évacue une dimension fondamentale de l'hitlérisme, et finit par attribuer au manque de chance ou à la simple mécanique normale d'une guerre, un peu de typhus en plus pour faire bonne « mesure », ce qui était un projet politique et racialiste à part entière. Si l'on fait crédit à Roger Garaudy des intentions pacifiques et pacifistes dont il se prévaut, nous sommes alors dans un cas typique illustrant l'inanité des bonnes intentions au regard des effets concrètement produits.



[3]
Encore une fois la source exacte me manque, mais j'avais été frappé de constater il y a quelques années que dans un article du Monde où il prenait la défense d'Israël, Claude Lanzmann citait des chiffres traditionnels mais erronés, « gonflait » le nombre des victimes juives du IIIe Reich - comme s'il n'y en avait pas eu assez, et avec pour résultat effectif de permettre à un Robert Faurisson de lui reprocher de persister à utiliser des chiffres faux et de l'accuser de malhonnêteté, ici et donc potentiellement ailleurs. Simple maladresse dans une « tribune » écrite à la va-vite ? Ou symbole d'une alliance de fait entre gens qui ne voient la Seconde Guerre mondiale que sous l'angle de la question juive ? Toujours est-il qu'à ce petit jeu sionistes et négationnistes peuvent se renvoyer indéfiniment la balle. Et certes, s'il n'y avait notamment en jeu certaines victimes palestiniennes, on les laisserait volontiers s'amuser entre eux sans s'en soucier autre mesure, comme on le fait dans les hôpitaux psychiatriques pour les malades mentaux inoffensifs.



[4]
Est-ce notre époque si confuse, est-ce Dieudonné qui s'y emmêle les pinceaux, mais de ce point de vue la rencontre Dieudonné-Faurisson est pour le moins paradoxale : en lutte contre le sionisme comme figure de proue et symbolique du colonialisme, le premier nommé finit par faire la promotion (temporaire, peut-on imaginer) de quelqu'un qui se trouve justifier les crimes d'un régime d'esprit fort colonialiste (et d'ailleurs sioniste par certains aspects, lorsqu'il s'agissait de résoudre la « question juive » en envoyant les Juifs d'Allemagne quelque part en Palestine ou à Madagascar). - Ceci noté sans bien sûr oublier le traitement de choc qui fut infligé à Dieudonné par la bien-pensance médiatique française suite à son sketch anti-sioniste.



[5]
Le texte, mordant et discutable, de Bordiga auquel je vous renvoie est un classique de l'« ultra-anticapitalisme » marxiste, et est généralement considéré comme un ancêtre du négationnisme « de gauche ». On peut par ailleurs trouver un symbole des rapports entre hitlérisme et civilisation industrielle-capitaliste dans les liens multiples, financiers et idéologiques, entre Hitler et Henry Ford (qui, à côté de son activité d'industriel, fut l'auteur du très antisémite Juif international, dont Hitler possédait un exemplaire, et qui soutint financièrement le IIIe Reich).

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vendredi 8 août 2008

La grande galerie de l'évolution.

homere



Je lis ici et là que l'« affaire Siné » est une sorte de feuilleton de l'été, permettant aux gens de se distraire en raison d'une actualité supposée vide. Peut-être est-ce vrai, mais il me semble qu'elle a une autre signification.

Prenons pour point de départ ma remarque d'hier, lorsque je signalais que M. Adler, sans probablement se rendre compte lui-même de l'approximation dont il se rendait coupable, attribuait in fine à un Bernanos alors à peine pubère un rôle important dans l'affaire Dreyfus, aux côtés des grands leaders d'opinion Drumont et Maurras. Je ne suis pas le premier - ni le dernier - à rectifier une erreur d'Alexandre Adler, de même que, depuis des articles anciens de Raymond Aron et Pierre Vidal-Naquet (d'odieux antisémites !...), Bernard-Henri Lévy est totalement discrédité aux yeux de toute personne un peu sérieuse. (On peut d'ailleurs penser que ces gens-là savent très bien ce qu'ils valent intellectuellement, c'est-à-dire rien, et qu'ils s'en foutent à peu près complètement. Un gars comme Finkie doit ruminer avec plus de bile, et jusqu'au cancer j'espère, ses propres limites.) Or, ces dénonciations n'ont strictement aucun impact : depuis l'époque d'Aron et Vidal-Naquet, il y a une trentaine d'années, les « intellectuels médiatiques » ont gagné la partie du point de vue institutionnel, éditorial.

Nous sommes là dans un cas typiquement justiciable du diagnostic de Musil sur l'ensemble de notre monde : nous connaissons à peu près les remèdes à ce qui ne va pas, mais ne pouvons les appliquer. Tout le monde, les intéressés y compris, sait bien qu'intellectuellement parlant BHL, Adler, P. Val, Finkie et les autres sont aux mieux nuls, au pire des nuisances, mais les positions de pouvoir qu'ils occupent et les habitudes de comportements non-violents qui sont celles de ce pays font que l'on ne peut rien y changer pour l'instant, et que donc on s'y est d'une certaine manière résigné. Les « intellectuels médiatiques » règnent sur la presse institutionnelle, Le monde diplomatique et certains sites internet rappellent périodiquement que ce sont, en leurs écrits et propos, des crevures, chacun est dans son coin et il n'y a pas de raison que la situation évolue. Aron et Vidal-Naquet étaient des figures importantes des réseaux de la presse mainstream, leurs critiques avaient un certain impact, bien qu'il se soit en l'occurrence révélé insuffisant. Serge Halimi et Pierre Rimbert peuvent écrire tout ce qu'ils veulent - et ils ont bien sûr raison de le faire, car il faut tout de même mettre les points sur les i de temps en temps -, ils vivent dans un monde institutionnel différent de celui de BHL.

On l'aura compris, c'est ce qui explique, a contrario, la spécificité de l'« affaire Siné » : du fait de l'histoire particulière de Charlie-Hebdo et de son noyautage progressif par Philippe Val, il y a là un point de contact entre les deux mondes, entre l'anti-antisémitisme officiel bien pensant, capitalo-parlementariste comme dirait Badiou, et l'anti-impérialisme anarchisant. Ce qui agite les populations, ce n'est pas tant Siné lui-même, qui n'intéresse plus personne depuis longtemps, ce n'est pas seulement Siné en tant que symbole ou repoussoir à P. Val, c'est que dans ce cas précis il y a une possibilité de peser sur les événements : en restant à Charlie-Hebdo ou en faisant mordre la poussière devant la justice à P. Val (affreux spectacle !), Siné, dont on peut jusqu'à présent louer la combativité, a des moyens de répondre, alors que d'ordinaire, hors des insultes sur Internet ou un article digne, informé, ironique et mâtiné de Bourdieu dans Le monde diplomatique ou sur Acrimed, il ne peut rien se passer, le système est trop bloqué. Contrairement à ce que l'on peut lire d'ailleurs, je ne pense pas, quelle que soit l'issue de cette crise, que cela va changer grand-chose, les positions sont trop bien réparties encore (ce qui ne veut pas dire que cela ne changera rien à terme). Mais il ne faut pas sans doute chercher beaucoup plus loin les raisons pour lesquelles cette affaire, le renvoi d'un dessinateur devenu sans grande importance au fil des années et dont le sort, s'il était effectivement licencié - une retraite bien méritée - n'aurait pas de quoi arracher une larme, a pris les proportions qu'on lui connaît. Il n'y a pas tant de points de porosité entre les « intellectuels médiatiques » (qui, du fait de la configuration particulière du rapport de forces, sont ici arrivés en retard, après-coup, et dont l'intervention, tout de suite apparue comme caricaturale, a même été contre-productive ; au lieu que d'habitude ils dévastent une bonne fois le champ de bataille qu'ils ont eux-mêmes choisi, et que ce n'est que trop tard, une fois que le mal est fait, que l'on peut démonter leurs erreurs, sophismes, manipulations) et ceux qui contestent leur légitimité. Je ne vois guère que la coexistence au Pointde BHL et Patrick Besson, mais outre que ceux-ci ont paraît-il conclu un pacte plus ou moins tacite de non-agression, P. Besson n'a pas l'aura de Siné. Bref : l'occasion était trop belle, et risque bien de ne pas se représenter de sitôt.




Une petite remarque sur Bernanos, pour éviter tout malentendu : outre que l'on peut préciser qu'il s'est engagé en politique fort jeune, bien que trop tard pour peser en quelque manière sur l'affaire Dreyfus, le fait est, j'ai eu récemment l'occasion de le montrer, qu'il est effectivement l'auteur de quelques belles sentences antisémites. Mais c'est un sujet que l'on ne peut aborder sans un minimum de sérieux - une autre fois, peut-être. Aujourd'hui, c'était récré.

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jeudi 1 novembre 2007

"La détestable humanité..." Travaux pratiques.

Lorsque l'on évoque avec une certaine régularité les thèses de C. Castoriadis, on peut être repéré par M. David Curtis, lequel semble avoir pour but dans la vie de recenser tout ce qui s'écrit dans le monde sur l'auteur de L'institution imaginaire de la société. Pour faire partager son savoir, M. Curtis ne se contente pas de son site, il vous envoie périodiquement des mails vous présentant ses plus récentes découvertes.

Dans la dernière livraison figure une synthèse sur une querelle ayant opposé Pierre Vidal-Naquet à M. Bernard-Henri Lévy à l'occasion de la sortie du Testament de Dieu, en 1979, querelle qui inspira à Castoriadis quelques réflexions pertinentes (et un rien pontifiantes). D'un côté je vous en conseille la lecture, aussi bien pour juger de l'étendue des erreurs commises par le voyou Lévy, que pour constater l'inanité de sa défense (si quelqu'un vous fait remarquer que vous écrivez des conneries, il est "totalitaire", argument de tous les minables d'aujourd'hui - repris ad nauseam par Alain "Mon-Dieu-qu'il-est-con" Finkielkraut, par l'épreinte Sollers, etc.)... ; d'un autre côté, cette n-ème confirmation de la nullité et de la crapulerie intellectuelle d'un des hommes les plus puissants de France ne laisse pas d'être déprimante.

Aron lui aussi mit à Lévy le nez dans sa merde à l'occasion de la parution de la tentative, intitulée L'idéologie française, tentative que l'on pouvait croire à l'époque (1981) ratée, de soumettre la France à l'enculisme sioniste via une vision négationniste de son passé - qui, comme chacun sait, ne fut que haine des Juifs, depuis le baptême de Clovis au moins - : rien n'y fait, même pas - surtout pas ? - la flopée de livres sortis ces dernières années, Lévy n'est toujours pas crédible, mais il est toujours actif.

"Il ne faut pourtant pas le brûler" - certes -, il ne faut sans doute même pas chercher à l'empêcher de nuire. Il en est de lui comme de Nicolas Sarkozy, parler d'eux, en bien ou en mal, leur rendra toujours service. Mais ne pas en parler, c'est passer à côté d'intéressants symptômes. Si le cynisme est la forme de franchise la plus adaptée à une époque hypocrite, on ne peut louer ces deux bateleurs de leur cynisme sans les condamner du même coup, et nous avec : tout au plus peut-on, non sans perplexité, admirer cette énergie de funambules cocaïnés - mais ils sont déjà tombés plusieurs fois - disons donc de somnambules cocaïnés cherchant à nous emmener Dieu sait où, du moment que nous les regardons nous y emmner,

- et en revient-on au lieu commun selon lequel on a les élites que l'on mérite. BHL, c'est moi, Sarkozy, c'est moi - en plus riches.

Restent :

- une question : dans ce contexte, Finkie et Sollers sont-ils moins cyniques ou moins intelligents que BHL et N. Sarkozy ? "Les deux mon colonel", j'imagine ;

- une consolation :


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le genou de Bree vaut bien celui de Claire...


- une solution à long terme : bientôt, les pauvres n'auront plus de quoi manger.

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lundi 20 août 2007

Faurrisson encule Duras et Vidal-Naquet (ou ce qu'il en reste).

Vous comprendrez ce que signifie dans mon esprit ce titre en lisant ce texte d'Alain de Benoist, vieux de plus de dix ans. Si, sur la thèse, il ne vous apprendra rien - on peut même lui trouver, dans sa première partie, des relents debordiens un rien gênants, mais nous y reviendrons en temps utile -, sur la description de certaines pratiques, il est fort distrayant. D'autant que sa relative ancienneté permet de juger de l'évolution de certains depuis la parution de cette "Nouvelle Inquisition" - je pense notamment à l'hémorroïde stalino-sioniste Taguieff, dont le parcours fait irrésistiblement penser à ces gauchistes profitant des années passer à étudier le système capitaliste à fins de destruction, pour recycler ce savoir en se mettant au service dudit dystème. Le beurre n'a pas d'odeur !


"Un peuple va vers sa ruine quand les honnêtes gens n'ont plus qu'un courage inférieur à celui des individus malhonnêtes."



Signalons aussi cette série d'entretiens avec Robert Steuckers : 1ère partie ; 2ème partie ; 3ème partie. Si le personnage peut, à première vue, ne pas séduire plus que ça, ses informations sur la géopolitique ou la "Révolution conservatrice" ne sont pas dénuées d'intérêt.


Enfin, je souhaiterais vous soumettre un dilemme moral. Je reviens d'un pays scandinave où la moyenne bourgeoisie (c'est-à-dire la petite bourgeoisie aisée) est triomphante, c'est parfaitement étouffant, et je me demandais qui était le plus méprisable, du bourgeois qui a réussi et vous impose de façon ostentatoire un luxe qui n'a même pas la démesure pour excuse et qui n'a guère que le confort du (gros) cul dudit bourgeois comme justification ; ou du petit-bourgeois-qui-veut-devenir-moyen, qui rame et s'endette pour se payer le même écran plasma que son voisin, pour y regarder les mêmes merdes que lui. Les deux sont détestables, mais y a-t-il une différence à faire ? Je n'arrive pas à décider.

Allah vous bénisse !

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dimanche 1 octobre 2006

Géopolitique des couilles. (Ajout le 05.10.)

Je lis dans Libération qu'il n'a fallu qu'un coup de fil menaçant pour entraîner l'annulation des représentations de Idoménée à Berlin. Dommage qu'il n'y ait pas plus de metteurs en scène pour nous fourrer du Mahomet partout, s'il suffit d'un coup de fil pour tuer dans l'oeuf n'importe quel spectacle à la con, je vous fais virer en quelques semaines tous les minables suffisants qui sévissent à l'Opéra de Paris et dans le théâtre subventionné...

Je me souviens d'un commentaire après le 11 septembre : quelqu'un expliquait que de tels attentats allaient créer un effet de seuil - il allait falloir, pour les successeurs de M. Ben Laden, trouver quelque chose d'encore plus fort à chaque fois. Ce raisonnement semblait convaincant, mais ne serait-ce pas plutôt le contraire qui se produit ? Qui peut le plus peut le moins, détruire les Twin Towers et donner un coup de téléphone.

J.-P. Voyer dans sa Diatribe a bien raison : au post-modernisme artistique et à son analogue politique, le virtualisme américaniste, correspond un "Islam de synthèse", aussi flou politiquement que son adversaire, de peu d'intérêt théologique sans doute, mais qui a l'inestimable avantage de proposer un minimum de sens, fût-il seulement négatif, et d'obliger ceux qui le pratiquent à assumer leurs responsabilités (quels plus beaux planqués que MM. Cheney ou Wolfowitz ?). De surcroît, le 11 septembre était "aussi une réussite esthétique" - autre chose qu'une mise en scène "provocatrice" ou un film de Lars von Trier. Bref, même s'il s'agit donc d'une initiative isolée, dont les résultats ont dû surprendre son auteur plus que tout autre, les menaces téléphoniques contre Idoménée apparaissent, d'un point de vue global, comme un agréable contrepoint au 11 septembre.

Bref - je n'avais pas du tout prévu de vous parler de ça, je pensais seulement vous citer un passage de La mort de L.-F. Céline de Dominique de Roux (Christian Bourgois, 1966, pp. 94-95). Après avoir développé l'idée que Céline n'était pas vraiment antisémite ("Sous le vocable [de Juif], il aurait pu grouper tous les hommes, lui y compris.", p. 92), ce qui part d'une intuition juste (dans les pamphlets, en tout cas dans Bagatelles..., le terme "Juifs" a parfois un sens métaphorique, on pourrait dans certains passages le remplacer avantageusement par "les cons", "les salauds", "les profiteurs", etc.), mais est néanmoins insoutenable (il ne s'agit que de quelques passages, l'emploi du terme "Juifs" est loin d'être majoritairement métaphorique), Dominique de Roux fait le parallèle entre l'homme solitaire qu'a toujours été Céline, et un homme de parti qui lui était contemporain :

"Comme tant d'autres sbires, il aurait pu choisir le bon camp, s'accrocher à toutes les nappes et finir en nain ridicule sur le trône de l'imposture. Prenons l'exemple d'Aragon : personne ne l'a vraiment jamais condamné. Cet étrange communiste, cette variété de hyène, enfermé dans les crimes de Staline, dans son zèle d'indicateur et ses dithyrambes d'Elsa, asservi au déshonneur permanent incarne à lui seul l'abjecte caricature d'Hugo et le bâtard de Galliffet.

Céline aurait pu aussi adopter l'idéal de la Gauche d'aujourd'hui (la Droite, mieux vaut ne pas en parler !) : ce goût de l'absolutisme libertin à la Louis XV, associé à la corruption la plus jobarde."

Pas mal vu (il est vrai que Mitterrand sortait de sa première campagne présidentielle), mais le meilleur, hélas serais-je tenté de dire, tient dans cette citation d'Aragon, en note (La commune, août 1936) :

"Dans l'immense trésor de la culture humaine, ne prend-elle pas (la nouvelle constitution stalinienne) la première place au-dessus des oeuvres royales de l'imagination, au-dessus de Shakespeare, de Rimbaud, de Goethe, de Pouchkine, lettre, page resplendissante écrite avec les souffrances, les travaux et les joies de cent soixante millions d'hommes, avec le génie bolchévik, la sagesse du parti et de son chef, le camarade Staline, un philosophe selon le voeu de Marx, qui ne s'est point contenté d'analyser le monde ?"

(Ça non, il ne s'en est point contenté...) On en mangerait ! Avec le recul tout le monde voit bien qu'il y a là complicité de crime, même si Aragon n'est pas directement responsable de la politique de Staline. Et avec le recul tel ou tel zélateur de la politique américaine, tel ou tel Kouchner ou Goupil, sera lui aussi convaincu de complicité de crime. Ach, à eux aussi, avoir un peu peur de la lance du bédouin ne pourrait pas leur faire de mal.

Ce qui, via l'inénarrable Redeker

- Charlot ! Bouse ! Et il se vante d'avoir "longuement réfléchi" et d'avoir fait "beaucoup de recherches" avant de mettre ses hallucinations sur papier. Mais il aggrave son cas ! Ce genre de gars voudrait mettre de l'huile sur le feu en permanence, cracher avec dédain sur les convictions profondes de plusieurs millions de gens, parmi lesquels nombre de compatriotes, et ne jamais rien risquer. Sérieusement, qu'il éprouve quelques frayeurs est bien le moins. Et le plus : c'est tellement adapté à son cas que liquider ce monsieur serait, toute considération morale mise à part, contre-productif. Et puis, franchement, on a beau savoir que les martyrs sont des hommes avant de devenir des mythes, si l'on veut vraiment trouver un symbole tragique à la liberté d'expression, on peut peut-être trouver mieux, comme occasion, qu'un ramassis de fantasmes, et comme modèle, qu'un fonctionnaire ventru et arrogant.

ce qui, disais-je !, me fait penser à une phrase de Nabe, dans laquelle il dit en substance que l'Islam aujourd'hui est sinon le vrai catholicisme, du moins le vrai héritier spirituel du catholicisme. On ne s'aventurera pas ici à analyser un aperçu aussi ambitieux, on en suggérera une interprétation terre-à-terre : de même que les catholiques avaient à une époque plus de courage que les autres, de même les Musulmans (en l'occurrence les "Arabo-Musulmans") auraient plus de courage - et de dignité - que les "citoyens" du "monde libre". Les considérations théologiques à la Redeker ne peuvent rien contre ça. Et si cela n'autorise pas tout et ne rend pas plus intelligent qu'un autre (mais, comme disait Proust, qui était, il est vrai, supérieurement intelligent et pouvait s'autoriser un tel luxe : "Chaque jour j'attache moins de prix à l'intelligence."), c'est déjà un point de départ dont beaucoup d'entre nous peuvent être jaloux.




P.S. Cabu, après avoir fait son beurre pendant des années en prônant la détestation snob de ses concitoyens (Mon beauf ou l'incitation à la haine raciale de classe) organise une exposition à Paris. Quelqu'un a son numéro de téléphone ?



(Ajout le 05.10.)
J'ai oublié l'autre jour : la consultation rapide du CV de l'outre Redeker révèle une typique surreprésentation d'articles consacrés au négationnisme et au révisionnisme. Ah, le preux chevalier exerçant son courage sur une minorité d'excités dont les écrits sont interdits par la loi, voilà le noble combattant de la liberté d'expression qu'il nous faudrait soutenir. Sans doute a-t-il cru, habitué à l'impunité de son statut de sbire de Lanzmann aux Temps modernes, que les musulmans, au moins les musulmans français, qui sont tout de même bien gentils, seraient aussi dociles que les négationnistes à qui il est défendu de s'exprimer. On n'épiloguera pas sur cette stratégie des Temps modernes - et de L'Arche, papier hygiénique communautaire qui a aussi accueilli la prose enchanteresse et chatoyante de R. Redeker (de même que le Monde diplomatique, soit dit en passant) - d'écrire en permanence sur le négationnisme, pour convaincre tout le monde - et les négationnistes en premier - que ce sujet est d'une grande importance, que le péril négationniste nous menace à chaque instant.

C'est très bien tout ça, le malfaiteur Lanzmann aura peut-être plus de mal à trouver des larbins pour l'aider dans ses basses besognes. Si ce genre de places se met à comporter des risques, ça freinera quelques ardeurs. Tout le monde n'est pas aussi fanatique que M. Shoah, Dieu merci.

(Je le note parce que c'est l'occasion : dans Les assassins de la mémoire, Vidal-Naquet rappelle, en 1987, que la plaque commémorative à l'entrée d'Auschwitz, qui déclare un total de quatre millions de morts, est fautive, et qu'il faut ramener ce chiffre à "un bon million" - ce qui, il me semble, est déjà pas mal. Vidal-Naquet regrette à cette occasion que quelqu'un comme C. Lanzmann puisse encore, à la même date, écrire avec aplomb - dans Le Monde déjà, qui en aura vu défiler des conneries lanzmanniennes - que "les estimations les plus sérieuses tournent autour de trois millions et demi." On voudrait donner du grain à moudre aux négationnistes, y compris arabes, pour mieux les dénoncer après, que l'on ne s'y prendrait pas autrement. S'il veut du "plus sérieux", qu'il aille tâter lui-même de la lance du Bédouin, et qu'on n'en parle plus. Comme le dit un ami que je cite souvent, explicitement ou non : "Tout ce genre de conneries, ça ne vise qu'à rendre la France aussi invivable qu'Israël. Tout ce qu'ils veulent, c'est que, s'il y a le merdier en Israël, il y ait le merdier aussi ici." Cela n'est pas sans accents xénophobes - mais cela n'est pas non plus, malheureusement peut-être, et en tout cas surtout, sans accent de vérité.)

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jeudi 28 septembre 2006

Paganisme mon cul, athéisme mon cul - paradoxes du ressentiment - simplicité de mon cul.

Pierre Vidal-Naquet (Les assassins de la mémoire, pp. 163-64) :

"Entre Allemands et Juifs, de 1933 à 1945, le rapport n'avait pas été simplement de persécuteurs et de persécutés, voire de destructeurs et de détruits, comme ce fut le cas pour les Tsiganes. Ce que voulaient les nazis, et cela s'exprime parfaitement dans l'idéologie SS, c'était remplacer les Juifs dans leur fonction mythologique de peuple élu, qui depuis le temps des Lumières n'avait cessé de fasciner les nations montantes. En ce sens, on peut dire que le nazisme est une perversa imitatio [A. Besançon], une imitation perverse de l'image du peuple juif. Il fallait rompre avec Abraham, donc aussi avec Jésus, et se chercher avec les Aryens un nouveau lignage. Intellectuellement, la Nouvelle Droite d'aujourd'hui ne raisonne pas autrement." (1987)

Dans une note (p. 223), l'auteur ajoute :

"Et pas uniquement la Nouvelle Droite : tous ceux qui tirent de l'oeuvre de G. Dumézil l'idée, ou plutôt l'utopie rétrospective, que, en somme, l'humanité européenne s'est embarquée sur le mauvais bateau en devenant chrétienne, c'est-à-dire juive."

Ce qui confirme ce que j'avais cru, dans la lignée de Paul-Marie de la Gorce, pouvoir affirmer quant aux rapports d'estime, si j'ose dire, qui liaient les nazis aux juifs, par opposition au mépris pur et simple que ceux-là portaient aux nazis (cf. notamment ce texte, qu'il faudra ceci dit que je complète sous peu.) Ce qui est d'ailleurs par certains aspects une constatation de bon sens : pour être aussi tourmenté par quelqu'un ou par une communauté, il faut bien les prendre un peu au sérieux.

Ce dernier raisonnement semble avoir traversé l'esprit de René Girard, dans une remarque (Le bouc émissaire, Grasset, 1982, éd. "Poche", p. 298) à propos du Moyen Age et des Lumières. Si l'on admet - c'est une question discutée - que le Moyen Age fut au moins aussi païen que chrétien (le culte des saints "adaptant" le catholicisme aux différents paganismes polythéistes de l'époque), si l'on interprète comme une forme d'hommage l'obsession des Lumières à l'égard du catholicisme, on peut soutenir, comme le fait Girard, que le XVIIIè siècle français fut en un certain sens plus chrétien que le Moyen Age occidental. Ce qui permettrait de mieux comprendre le lien entre les Droits de l'Homme et les Evangiles. Une ruse de la raison chrétienne en quelque sorte, si peu hégélien que se proclame par ailleurs Girard.

On répondra que le juif Vidal-Naquet et le catholique Girard font de la réclame pour leur crèmerie. Ce n'est peut-être pas faux, mais, que l'on accepte ou non les diagnostics que je viens de citer (et qui seront étudiés pour eux-mêmes ultérieurement... peut-être !), on a tout intérêt à garder à l'esprit ces liens entre l'hostilité et la fascination, entre l'hostilité et l'envie, entre l'hostilité et la rivalité, entre l'hostilité et le ressentiment (ce dernier, on le sait depuis Nietzsche, étant fort lié à la démocratie ; Girard (La voix méconnue du réel, Grasset, 2002, p. 164) le qualifie de son côté, non sans nuances, d'"enfant du christianisme").

Encore un pas et l'on va tomber dans des impasses théoriques du genre "psychologie du racisme", "ce qui se passe dans la tête d'un raciste", etc. Mais ce ne sont des impasses que si l'on en part : il importe au contraire, d'un point de vue global, de s'assurer que les brillantes synthèses historiques et conceptuelles ont des répondants concrets dans les sentiments des acteurs historiques. Sinon l'on finit par tomber un jour dans ce que j'appellerai, en référence à ma note d'hier, et justement dans une optique de psychologie, le "paradoxe de Redeker" : jouer avec irresponsabilité et veulerie les chevaliers blancs de la responsabilité et du courage.



Sinon, chose promise, chose due - et en toute simplicité :

dieuxdustade17

C'est la fin de mon anonymat !

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mercredi 13 septembre 2006

Godwin forever.

(Ajout le lendemain.)


Puisque je suis en veine de comparaisons, poursuivons, avec l'aide de Pierre Vidal-Naquet (Les assassins de la mémoire), quelques parallèles entrepris ces derniers temps :

- propagande sioniste effrénée / négationnisme :

"S'agissant d'Israël, peut-on s'en tenir à l'histoire ? La Shoah déborde celle-ci, d'abord par le rôle dramatique qu'elle a joué aux origines mêmes de l'Etat, ensuite par ce qu'il faut bien appeler l'instrumentalisation quotidienne du grand massacre par la classe politique israélienne. Du coup, le génocide des Juifs cesse d'être une réalité historique vécue de façon essentielle, pour devenir un instrument banal de légitimation politique, invoqué aussi bien pour obtenir telle ou telle adhésion politique à l'intérieur du pays que pour faire pression sur la Diaspora et faire en sorte qu'elle suive inconditionnellement les inflexions de la politique israélienne. Paradoxe d'une utilisation qui fait du génocide à la fois un moment sacré de l'histoire, un argument très profane, voire une occasion de tourisme et de commerce.

Est-il besoin d'ajouter que, parmi les effets pervers de cette instrumentalisation du génocide, il y a la confusion constante et savamment entretenue entre la haine des nazis et celle des Arabes ?

Personne ne peut s'attendre à ce que les années 1939-1945 s'inscrivent immédiatement dans le royaume serein (pas toujours) des chartes médiévales et des inscriptions grecques, mais leur manipulation permanente les prive de leur épaisseur historique, les déréalise et par conséquent apporte à la folie et au mensonge révisionnistes la plus redoutable et la plus efficace des collaborations." (p. 130 ; 1985)

(Il s'agit sous cet aspect moins d'un parallèle que d'une relation de cause à effet.)

- pratiques de la démocratie contemporaine, notamment anglo-saxonne, et pratiques des régimes totalitaires :

P. Vidal-Naquet cite (p. 142) ces lignes de Franz Neumann (Béhémoth, 1944) :

"Le national-socialisme, qui prétend avoir aboli la lutte des classes, a besoin d'un adversaire dont l'existence même puisse intégrer les groupes antagonistes au sein de cette société. Cet ennemi ne doit pas être trop faible. S'il était trop faible, il serait impossible de le présenter au peuple comme l'ennemi suprême. Il ne doit pas non plus être trop fort, car sinon les nazis s'engageraient dans une lutte difficile contre un ennemi puissant. C'est pour cette raison que l'Eglise catholique n'a pas été promue au rang d'ennemi suprême. Mais les Juifs remplissent admirablement ce rôle. Par conséquent, cette idéologie et ces pratiques antisémites entraînent l'extermination des Juifs, seul moyen d'atteindre un objectif ultime, c'est-à-dire la destruction des institutions, des croyances et des groupes encore libres."

Cette tirade d'esprit fonctionnaliste est moins une explication en tant que telle de l'extermination des Juifs qu'une explicitation de certaines de ses conditions de possibilité, mais ce n'est pas notre problème aujourd'hui : la dernière phrase suscite immanquablement me semble-t-il le parallèle avec les effets concrets, encore limités certes en France pour les citoyens "de souche", de la "guerre contre le terrorisme". Le parallèle vaut aussi pour le moyen choisi pour atteindre "l'objectif ultime" de contrôle des libertés : l'ennemi n'est pas trop faible, certes, mais il n'est pas non plus trop fort, puisqu'il ne s'agit pas, en principe, d'affronter le monde arabe ou le monde musulman en leur ensemble. Le parallèle s'arrête là, puisque en l'occurrence, si l'on veut que le terrorisme musulman ne soit pas "trop faible", il faut heurter le monde musulman, au risque que celui-ci bascule globalement dans l'adversité armée. Dosage difficile, quadrature du cercle vicieux.

Quoi qu'il en soit, tout ceci suggère une nouvelle définition du totalitarisme, cette fois-ci dans les termes d'un René Girard. Celui-ci met à la base des sociétés (à la base de tout, même) le système du bouc émissaire : les hommes se réconcilient - momentanément, mais parfois avec solidité - par un meurtre fondateur (bien réel) dont tous les membres de la communauté se rendent coupables. La victime tuée, expulsée de la société, la vie en commun démarre ou reprend, jusqu'à la prochaine crise. Le totalitarisme - et quoi qu'il en soit de ce concept, ici le communisme, le nazisme et la "guerre contre le terrorisme" se rejoignent pleinement - vivrait d'une certaine surchauffe permanente de ce système, par antithèse avec l'explosion violente et unique du meurtre (re-)fondateur. L'ennemi de classe, le Juif, le terroriste qui empêche de capitaliser en rond sont toujours présents, il faut se battre contre eux en permanence. Et ici comme ailleurs le nazisme se distinguerait par un aspect plus archaïque - sa définition de la victime émissaire, malgré la célèbre réponse de Goebbels à Fritz Lang : "C'est nous qui décidons qui est juif et qui ne l'est pas", étant moins flexible que celle du "bourgeois" ou du "terroriste" (cf. Guantanamo) -, plus franc et massif, dira-t-on sans certes prétendre que cela console les victimes émissaires en question : il reste que Staline était plus doué pour trouver en permanence de nouveaux ennemis-à-éliminer-avant-toute-chose-pour-que-le-communisme-survive.

Définition, ou élément de définition, ou formulation qui n'est pas exclusive de la piste jusqu'ici suivie dans l'esprit d'un Dumont.

Les parallèles se rejoignent à l'infini de la saloperie.


(Le lendemain matin.)
"Pour-que-le-communisme-survive" - c'est encore un trait typique du communisme et du nazisme que l'on retrouve dans la "guerre contre le terrorisme" : la formulation des problèmes en terme de survie, de tout ou rien, de "c'est eux ou nous". La puissance effective de l'ennemi - qui peut être réelle, comme dans le cas de l'Allemagne hitlérienne en 1941 (d'ailleurs la force de la réaction des Russes peut s'expliquer, en petite partie, dans ce cadre : enfin un ennemi réel contre qui combattre, pas une classe bourgeoise complètement décimée, fantasme au service de discours et pratiques répressifs) ou de la guerre du Kippour - ne joue à peu près aucun rôle dans cette rhétorique : l'important est que cet ennemi ne veut qu'une chose, depuis toujours et pour toujours : notre mort.

Dans le cas d'Israël, l'utilisation permanente de cette stratégie est pour le moins évidente. Le distingué biomètre Tony Blair ne tient pas un autre discours. Qui y croit ne peut, c'est humain, que choisir "nous" contre "eux", nous sommes en pleine logique de la victime émissaire - et donner quitus à l'aggravation de son propre esclavage.



Ceci n'a vraiment quasiment rien à voir, mais autant le caser ici qu'ailleurs :

"Ecrire, et plus encore écrire en français, semble être la projection de l'échec absolu de soi-même." (Dominique de Roux, 1966)

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