mardi 21 juillet 2009

"Entre le musée et le bordel..." - Que les Français vous enculent !

Saine lecture que le recueil de textes écrits par Orwell durant et juste après la Seconde Guerre mondiale, A ma guise. Chroniques 1943-1947 (Agone, 2008), preuve que l'on peut exprimer clairement des choses complexes, preuve aussi que l'on peut garder sa liberté d'esprit même en des circonstances extrêmes. (Ce qui ne signifie pas que tout y soit incontestable, c'est une autre question, je n'aborderai pas aujourd'hui les sujets qui peuvent me fâcher.)

Un petit échantillon, sur des sujets divers, histoire de montrer encore une fois que tout change et que rien ne change...

"Si l'on veut se croire infaillible, il ne faut pas tenir de journal. En relisant mon journal de 1940 et 1941, je me rends compte que je me suis trompé chaque fois que c'était possible. Mais tout de même moins que les experts militaires. En 1939, les experts de diverses écoles nous disaient que la ligne Maginot était imprenable, et que le pacte russo-germanique avait mis un terme à l'expansion de Hitler vers l'est ; début 1940, ils nous disaient que l'époque de la guerre des chars était derrière nous ; milieu 1940, ils disaient que les Allemands allaient envahir la Grande-Bretagne sous peu ; milieu 1941, que l'Armée rouge s'effondrerait en six semaines ; en décembre 1941, que le Japon s'écroulerait avant trois mois ; en juillet 1942, que l'Égypte était perdue - et ainsi de suite, indéfiniment.

Où sont aujourd'hui les hommes qui nous tenaient ces propos ? Ils sont restés à leur poste et touchent de gras salaires. En lieu et place du cuirassé insubmersible nous avons l'expert militaire insubmersible." (1954, p. 45)

"Une société totalitaire, pense-t-on, doit être plus forte qu'une société démocratique : l'opinion des experts a nécessairement plus de valeur que celle de l'homme ordinaire. L'armée allemande avait remporté les premières batailles ; elle devait donc remporter la dernière. Mais c'est ignorer la grande force de la démocratie : sa capacité critique.

Il serait absurde de prétendre que la Grande-Bretagne ou les États-Unis sont de véritables démocraties ; mais, dans ces deux pays, l'opinion publique peut influencer la politique et, tout en commettant nombre d'erreurs mineures, elle évite probablement les plus grosses. Si l'Allemand ordinaire avait eu son mot à dire dans la conduite de la guerre, il est fort peu probable, par exemple, que l'Allemagne aurait attaqué la Russie alors que la Grande-Bretagne restait en lice et, plus improbable encore, qu'elle aurait commis l'absurdité de déclarer la guerre à l'Amérique six mois plus tard. Il faut être un expert pour commettre des erreurs aussi grossières. Quand on voit comment le régime nazi a réussi à s'autodétruire en une douzaine d'années, on peut difficilement croire à la valeur de survie du totalitarisme. Pourtant, je ne rejetterais pas l'idée que la classe des « managers » puisse prendre le contrôle de notre société et qu'ils nous jetteraient dans des situations infernales, avant de s'autodétruire." (1944, pp. 67-68)

Eh oui... Je ne sais pas à quel point Orwell a raison, mais on peut de plus en déduire que les expéditions dans lesquelles G. W. Bush a emmené ses compatriotes, les alliances et aventures promues par N. Sarkozy, dans tous les cas si dangereuses, on peut en déduire que ces expéditions en disent long sur l'état de la démocratie en France et aux États-Unis.

Par ailleurs, le parallèle entre l'homme ordinaire et l'expert qui conclut des premières victoires allemandes à l'inéluctable défaite des démocraties, me rappelle ce texte de Paulhan dont je dois vous parler depuis des années, "La démocratie fait appel au premier venu", texte publié en 1939 et qu'on interprète parfois comme une préfiguration d'une action comme l'appel du 18 juin. (Ce qui permettrait d'ailleurs d'interpréter la vie de de Gaulle dans l'optique d'un Badiou, celle de la fidélité d'un homme à un événement fondateur, ici sa réaction devant la débâcle. Passons). Ceci pour dire qu'il ne faut jamais désespérer, même maintenant...


Enchaînons avec des choses plus légères,

- un aphorisme tellement daté qu'on peut maintenant le renverser complètement, les polarisations ayant une durée de vie plus longue que ce qu'elles contiennent :

"Il y a deux activités journalistiques qui vous attirent immanquablement des réactions : attaquer les catholiques et défendre les Juifs." (1944, p. 84) ;

- un avertissement solennel qui n'a pas pris une ride :

"Tout d'abord, un message à l'ensemble des journalistes et des intellectuels de gauche : « Rappelez-vous qu'on finit toujours par payer sa malhonnêteté et sa couardise. Ne vous imaginez pas que, pendant des années, vous pouvez être les lèche-bottes propagandistes du régime soviétique, ou de tout autre régime, et retourner un beau jour à une décence mentale. Putain un jour, putain toujours. »" (1944, p. 239) ;

- la France vue par l'étranger - Orwell raconte ses problèmes avec un chauffeur de taxi français (en 1936), qu'il jugea exagérément hostile à son égard avant de comprendre pourquoi :

"Avec mon accent anglais, il m'avait perçu comme un symbole des touristes étrangers oisifs et condescendants qui avaient fait de leur mieux pour que la France devienne quelque chose à mi-chemin entre un musée et un bordel." Ils y réussissaient bien, avant la crise tout au moins, les salauds... (1944, p. 248) ;

- et de petits conseils aux écrivains pour finir :

"Un romancier ne dure pas à jamais, pas plus qu'un boxeur ou une ballerine. Il a en lui un élan de départ qui le porte pendant trois ou quatre livres, peut-être même une douzaine, mais qui doit finir par s'épuiser tôt ou tard. Naturellement, on ne peut pas ériger cela en règle rigide, mais, dans de nombreux cas, l'élan créatif dure une quinzaine d'années ; pour un prosateur, ces quinze années se situent probablement entre les âges de trente et quarante-cinq ans, plus ou moins. (...)

De nombreux écrivains, peut-être la majorité d'entre eux, devraient tout simplement cesser d'écrire quand ils atteignent quarante ou cinquante ans. Malheureusement, notre société ne leur permet pas de s'arrêter. Pour la plupart, ils ne connaissent aucune autre façon de gagner leur vie, et l'écriture, avec tout ce qui l'accompagne - disputes, rivalités, flatteries, le sentiment d'être un personnage semi-public - est une habitude difficile à perdre. Dans un monde raisonnable, un écrivain qui a dit ce qu'il avait à dire s'engagerait dans une autre profession. Dans une société compétitive, il a l'impression, exactement comme un homme politique, que la retraite équivaut à la mort. Il continue longtemps après que son élan s'est éteint et, en règle générale, moins il est conscient de s'imiter lui-même, plus il le fait, et plus il le fait grossièrement." - Ajoutons qu'il faut, « dans une société raisonnable », que l'écrivain change radicalement de profession et tombe dans l'anonymat, sinon on se retrouve, comme c'est le cas actuellement, avec tous les inconvénients à la fois : un écrivain (ou un cinéaste, ou un chanteur...) qui n'a plus d'élan, ne produit plus que des oeuvres sans intérêt, mais « s'engage » pour telle ou telle cause : c'est le fait d'être médiocre dans deux domaines à la fois qui lui permet de tenir encore debout - et de nous casser joyeusement les couilles. (1946, pp. 365-66)


J'ai réuni ces citations un peu au hasard, en regardant ce que j'avais souligné dans A ma guise au fil de la lecture, je m'aperçois qu'on peut leur trouver un dénominateur commun : la médiocrité des élites (politiques, artistiques, militaires, financières...) dans le monde moderne. Est-ce parce qu'elles n'obéissent plus à des principes transcendants, mais à un peuple qu'elles méprisent et cherchent à blouser autant que faire se peut ? Est-ce parce qu'elles ont toujours été plus ou moins médiocres ? Ach, même si dans l'Ancien Régime tous les curés n'étaient pas, il s'en faut, très croyants, il suffit de comparer des bardes officiels du régime comme Bossuet d'un côté, B.-H. Lévy de l'autre, pour, tout de même...Peut-être les grands hommes, en démocratie, ne peuvent-ils être, encore plus qu'en régime traditionnel, que le fruit de circonstances exceptionnelles, comme l'exemple de Charles de Gaulle amènerait à le penser.

Peut-être aussi est-il sain que les élites soient médiocres. Mais c'est un argument que l'on prendrait plus volontiers en considération si la médiocrité empêchait les élites de faire suer le bon peuple, ce qui n'est pas franchement l'évolution actuelle. On a même l'impression que c'est le contraire, et que plus elles sont conscientes de leur nullité et de leur fragilité, plus elles s'acharnent sur Popu.

Ça passera. Tout passe, tout casse, tout lasse... Gardons le sourire !


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N.B. Sur la notion de grand homme, je rappelle l'existence de ce texte, pour les longues soirées d'hiver...

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dimanche 5 octobre 2008

Les femmes et les enfants d'abord.

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Quelques semaines après l'avoir évoquée sous les auspices de Flaubert, je reviens sur l'idée de lieu commun, cette fois-ci dans l'optique comparatiste tradition/modernité : y a-t-il une différence, autre que de prestige (relatif, qui plus est), entre la « sagesse antique » et les « idées reçues » ? Si l'on admet que ce qui est vrai est souvent banal, car connu depuis longtemps ("L'homme a toujours pensé aussi bien" écrit Lévi-Strauss (1955 ; Anthropologie structurale, p. 255)), on ne sera pas étonné de trouver le même parfum de banalité un peu vide à l'Ecclésiaste ("Rien de nouveau sous le soleil"), à La Bruyère ("Tout est dit et l'on vient trop tard..."), au bourgeois de Léon Bloy ("Que voulez-vous ! L'homme est l'homme..." ; "Depuis que le monde est monde..."), à Lampedusa ("Il faut que tout change pour que rien ne change...") - je prends à dessein ces phrases qui suggèrent que l'idée du changement est un leurre, et dont la permanence à travers les âges confère à leur propos, dans le même mouvement, une indéniable vérité comme une triste banalité, ces deux aspects se nourrissant l'un l'autre (cela fait deux mille ans que l'on répète qu'il n'y a rien de nouveau, ce n'est pas nouveau de le dire...) -

on voit bien que le contenu seul des préceptes de la sagesse populaire à travers les âges ne suffit pas à distinguer deux époques. On en viendrait même alors à soutenir qu'il n'y a en fait aucune différence, si ce n'est le prestige que nous prêtons nous-mêmes à certaines sources par rapport à d'autres : la parole biblique, la littérature française du « Grand Siècle », l'aristocrate sicilien (holiste confronté à la montée de l'individualisme), c'est autre chose que le bourgeois flaubertien ou bloyen, même s'ils peuvent dire à peu près ou exactement la même chose. Pour reprendre l'exemple de la phrase de Lampedusa, il est évident qu'elle n'a pas la même force dans Le Guépard (le livre, ou par la voix de, Dieu le bénisse, Burt Lancaster dans le film) que lorsqu'on la relit pour la 150e fois en conclusion d'un article de quelque journapute vaguement passé par Sciences-Po, qui a le sentiment de faire chic en la citant, tout en étant bien content d'utiliser la formule même qui permet de ne pas trop se mouiller mais de montrer qu'on est aussi conscient des permanences que des ruptures, au sein d'une époque de transition bla bla bla...

S'il y a donc du vrai dans cette approche par le prestige du locuteur, cela ne fait que déplacer le problème : pourquoi sommes-nous sensibles à ce prestige ? Est-ce simple nostalgie du passé ? Ou est-ce la conscience d'une différence plus profonde ? Car si ce n'était que nostalgie, on ne comprendrait pas, après tout, pourquoi le Dictionnaire des idées reçues s'écrit à la fin du XIXe siècle, et pas avant. De même, pourquoi est-ce Léon Bloy qui propose une Exégèse des lieux communs, et pas Bossuet - lequel a pourtant dû entendre son lot de banalités à la Cour ? Je ne sais pas si la bêtise est éternelle (lieu commun...), mais il est de fait qu'elle ne prend l'aspect d'une tragédie - et d'une tragédie que sa banalité même renforce - qu'à partir d'une certaine époque - le « sot » de Molière est surtout objet de rire, voire de sadisme. (Il faudrait d'ailleurs comprendre comment on passe du « sot », type comique, et de la « sottise », défaut réel mais finalement assez léger, aux « imbéciles » de Flaubert et Bernanos, et à la « bêtise », qui tourmenta si profondément, Flaubert encore, Musil... Il n'y a généralement pas de connotation ontologique ou tragique associée au terme « sottise ».)

Le premier élément de réponse est fourni par Léon Bloy lui-même, dans le liminaire de son Exégèse : "L'un ou l'autre de ces clichés centenaires correspond a quelque Réalité divine, a le pouvoir de faire osciller les mondes et de déchaîner des catastrophes sans merci" ; il s'agit pour le pamphlétaire de prouver que "les plus inanes bourgeois sont, à leur insu, d'effrayants prophètes, qu'ils ne peuvent pas ouvrir la bouche sans secouer les étoiles, et que les abîmes de la Lumière sont immédiatement invoqués par les gouffres de leur sottise."

La thèse de Bloy, c'est que les lieux communs restent de la parole de Dieu, mais dégradée, incomprise, déformée, inversée : le bourgeois met le doigt sans trop s'en rendre compte sur des vérités importantes - éternelles - mais il ne les saisit pas, ou les modifie tragiquement, les mettant à son niveau prosaïque et borné - le travail de l'exégète sera alors de retrouver la vraie signification divine du lieu commun.

Je n'ai jamais lu l'Exégèse que par petites touches, et autant qu'il me souvienne Bloy y réussit inégalement à nous faire sentir le poids de parole divine qui traverse les aphorismes et platitudes du bourgeois, mais l'important est la démarche, l'important est cette idée que le lieu commun est à la fois parole divine et déformation de la parole divine - car cela je crois est une bonne manière de faire sentir la dégradation qui se produit lorsque l'on passe de la « sagesse antique » aux « idées reçues » : ce n'est pas tellement le contenu des idées qui change - même s'il change un peu -, ni le nombre d'imbéciles sur terre, qui doit être à peu près constant - quoique... - que la conscience que l'on a, ou que l'on n'a pas, de la gravité des vérités éternelles.

Balayons tout de suite d'éventuelles objections ("Nos ancêtres n'étaient pas meilleurs que nous, ce n'est pas parce qu'ils professaient des principes qu'ils les appliquaient...", etc.) en précisant ce que nous voulons dire, en l'occurrence en complétant Léon Bloy par Durkheim - ce qui n'aurait certainement pas plu au premier nommé - et par l'idée-phare de celui-ci ("Dieu, c'est la société") : en milieu holiste, la sagesse populaire, création collective, c'est la parole de Dieu (ou des dieux) - c'est donc bien une parole divine. En milieu individualiste, le lieu commun est le lieu où des individus se croyant séparés les uns des autres - et l'étant donc un peu -, saisissant les pensées que leur monde leur permet de saisir, qui sont disponibles dans le monde au sein duquel ils évoluent (formulation Frege/Voyer) -, se retrouvent. Tout habitué de ce café le sait maintenant comme - justement - une vérité éternelle à l'échelle de la modernité, l'individualisme est « hanté par son contraire » (le holisme), l'individualisme ne se suffit pas à lui-même : le lieu commun en milieu individualiste reste une création collective - mais imprégné, imbibé de la fatuité de l'homme moderne aussi bien que de ses valeurs (d'où le rôle privilégié chez Bloy des propos sur l'argent). Et comme les lieux communs, à l'instar de Rome, ne se sont certes pas faits en un jour, et qu'il y a des vérités éternelles, eh bien les lieux communs modernes retrouvent, déforment, trahissent, inversent et confirment les vérités éternelles de la sagesse antique, dans des proportions variables selon les cas - ce qui fait d'ailleurs que Bloy est plus ou moins à l'aise, selon ces cas, pour y retrouver la parole divine. Le lieu commun bourgeois est la parole collective d'une société qui ne croit plus à la parole divine (et qui d'ailleurs, de ce fait, a moins de honte à asséner des contre-vérités et des proclamations égoïstes autosatisfaites, comme s'il s'agissait de vérités, de pensées intéressantes) ; mais comme la parole collective est une parole divine, eh bien le lieu commun reste une parole divine malgré lui, d'où son caractère bâtard.

(D'où "l'instinct profond", "la prudence cauteleuse, la discrétion solennelle" que Bloy attribue à ceux qui prononcent les lieux communs les plus communs, toutes caractéristiques non incompatibles avec, je répète le terme, une certaine et ostensible autosatisfaction (M. Homais) - comme si tous ces gens-là savaient, pour reprendre une expression de M. Schneider, qu'"exprimer librement les idées reçues, ce n'est pas être libre", et qu'il fallait d'autant plus se donner cette apparence de liberté que l'on sent bien qu'on est enchaîné à son conformisme.)

(D'où aussi que la bêtise moderne puisse fasciner, là où la sottise, jusqu'au XVIIe siècle, ou jusqu'à Voltaire (avec Rousseau cela change), n'était qu'objet de rigolade (et/ou de pitié, d'ailleurs) : la bêtise est bâtarde aussi, elle n'est pas, Flaubert le montre très bien avec Bouvard et Pécuchet, et Musil s'en souviendra, un opposé de l'intelligence, elle en est à la fois un étrange reflet, une déformation, un double - peut-être même son cadre naturel... La sottise est une fatalité, parfois fichtrement agaçante ("La peste soit des sots !") mais elle est ontologiquement séparée de l'intelligence.)


Je sais bien ce qui va poser problème dans cette démonstration, aussi bien du point de vue des croyants que des incroyants : l'idée de parole collective comme parole divine. On peut aussi bien me reprocher de dégrader, d'"athéiser" la parole divine, que de diviniser des phénomènes collectifs certes mystérieux mais qui n'ont rien de surnaturel. En ce qui concerne cette seconde critique - qu'un croyant peut aussi m'adresser -, j'admets sans peine que j'aurais pu formuler mon raisonnement en termes strictement agnostiques, en insérant des expressions comme "à l'époque où les gens croyaient en la parole de Dieu", "la parole collective, sacralisée par le passage du temps, devient peu à peu vérité éternelle, et donc peut paraître l'expression d'une volonté divine", etc., et ainsi éviter cette position inconfortable, tout en gardant à Dieu sa place traditionnelle, chacun étant libre de considérer la case qu'il occupe /est censé occuper, comme pleine ou vide, selon ses croyances.

J'aurais pu, mais cela n'aurait pas été fidèle à ce que je peux penser et ressentir. Outre que, pour répondre au premier reproche, ce que j'ai écrit ne préjuge en rien par ailleurs de l'existence et des pouvoirs de Dieu, outre qu'il me semble que la Bible, par exemple, n'est pas exempte d'épisodes où la présence de celui-ci se manifeste via la discorde entre les hommes, donc de phénomènes collectifs, j'avoue que si ces phénomènes "n'ont rien de surnaturel", personne n'en a fourni une théorie rationaliste satisfaisante : ils conservent une part de mystère qu'il faut certes chercher à dissiper - à mon échelle je m'y efforce - mais que, vue la complexité de la matière, ils garderont certainement encore longtemps. Autrement dit, et en gardant mes sentiments personnels à ce sujet pour moi, il me semble que le croyant comme l'incroyant peuvent également admettre que lorsqu'il s'agit de phénomènes collectifs - à de nombreux niveaux : le langage, les modes, les guerres, voire même les crises financières... - les choses se passent parfois comme s'il n'y avait que Dieu qui pût les comprendre, si ce n'est les créer. J'ai d'ailleurs déjà souligné qu'une théorie rationaliste des enchaînements des causes et des effets, comme celle de Bolzano n'était pas logiquement incompatible avec certaines formes de providentialisme.


Cela peut se résumer d'une sentence : "Les voies de la Providence sont impénétrables", dont je laisse à chacun d'entre vous - mes semblables, mes frères... - le soin de décider, si elle est, en soi et dans l'utilisation que j'en fais ici, l'expression raisonnable d'une sagesse collective connaissant ses propres limites, ou la traduction trop claire de la pusillanimité d'un individu moderne dissimulant ses doutes et ses contradictions sous la protection d'un lieu commun bien commode.


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Vive la crise !





(Le lendemain.)
Oui, juste deux petits liens à vous signaler :

- un ajout dans le texte "Beau comme du Lévi-Strauss", ajout où vous découvrirez une formule qui m'a à peu près fait jouir ;

- une intéressante étude sur la diplomatie de Staline, aussi bien dans ses rapports avec l'histoire de la diplomatie russe que par opposition à la diplomatie anglo-saxonne. S'il ne faut peut-être pas relire toute l'histoire du XXe siècle avec un prisme anti-anglo-saxon et tomber dans l'excès inverse de celui de la propagande occidentale anti-communiste et anti-russe, on peut lire avec profit et curiosité (malgré la désastreuse mise en pages du site), cette analyse érudite de R. Steuckers.

Au boulot !

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mardi 2 octobre 2007

Du Roi. (Tous les chemins... II)

(Ajout le 3.10)



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Feuilletant un livre intitulé La fondation de Rome. Réflexion sur l'histoire (Alexandre Grandazzi, Belles-Lettres, 1991), je tombe sur un chapitre cinglant consacré à l'idéologie des trois fonctions telle que conceptualisée par Georges Dumézil. Le rapport avec les consommations habituelles servies dans ce café peut sembler lointain : on peut néanmoins rappeler que Dumézil est une influence importante de François Fourquet aussi bien que de la Nouvelle Droite. Par ailleurs, toute information intéressante est bonne à faire circuler. Par ailleurs bis, il est bon de quitter de temps à autre les hauteurs de la synthèse historico-théorique pour aller sur le terrain, dans la-France-d'en-bas-qui-se-lève-tôt-mais-qui-doit-tout-de-même-faire-encore-des-efforts, y voir ce qu'il en est.

Grosso modo, la thèse de M. Grandazzi est fort simple : Dumézil a énoncé sa théorie des trois fonctions pour la première fois en 1939. Depuis, les raffinements qu'il lui a apportés, par rigueur intellectuelle, d'une part, les découvertes archéologiques sur l'histoire romaine d'autre part, ont tellement réduit le champ d'application possible de cette théorie, qu'elle n'a presque plus de fondement réel. Ce qui, incidemment, est gênant pour toute sa thèse sur les peuples indo-européens, tant, d'après A. Grandazzi (je n'ai jamais lu Dumézil), cette thèse étant en grande partie bâtie sur l'analyse des origines de Rome,

"...selon ce que Dumézil lui-même a clairement et fortement souligné dans les pages inaugurales de ses successifs Jupiter, Mars, Quirinus : le monde romain a été pour lui beaucoup plus qu'un point de comparaison pour des structures observées ailleurs ; à bien des reprises, sur bien des points, et des plus importants, il a, au contraire, fourni, à lui seul, tous les matériaux premiers pour l'élaboration de schémas qui n'ont été qu'ensuite appliqués aux traditions d'autres civilisations. Il s'ensuit que le réexamen du versant romain de la théorie devrait avoir, même si cela dépasse notre propos dans ce livre, des incidences non négligeables sur son statut d'ensemble.

Or, sans quitter Rome, et même en prenant acte du fait que Dumézil a cessé lui-même, vers 1950, de penser que la trifonctionnalité ait jamais eu une réalité sociale et historique, on ne peut qu'être frappé par le double et intrinsèquement contradictoire postulat qu'implique la théorie des trois fonctions : comment admettre, en effet, que le souvenir (et le souvenir conscient ! mais pour ne pas égarer la discussion sur des problèmes qui pourraient être considérés comme secondaires, passons (...) sur ce point...) des plus anciens schèmes de pensée indo-européens ait pu se conjuguer dans le même temps avec l'oubli irrémédiable et presque total (si on en excepte les noms propres et quelques détails concrets) du contenu historique des époques les plus récentes ?" (p. 57)

Un important exemple (note : "la nouvelle mythologie comparée" à laquelle A. Grandazzi fait allusion est la méthode de Dumézil : il n'a pas lui-même créé cette formule, mais a accepté qu'on l'applique à son travail) :

"De deux choses l'une : ou bien la tradition sur les origines est récente, et, dans ces, cas pourquoi les rois étrusques, nettement antérieurs à la date présumée de son élaboration, seraient-ils vrais ? Ou bien la tradition est bien plus ancienne et, dans ce cas, pourquoi les rois pré-étrusques, c'est-à-dire les plus anciens, seraient-ils « faux » ? A vrai dire, la la nouvelle mythologie comparée n'a ici pas le choix : c'est pour elle une nécessité épistémologique absolue de supposer que la tradition des origines n'a été codifiée qu'à une date récente, car, autrement, si elle admettait que le récit des Primordia s'est fixé plus tôt, il lui deviendrait impossible de soutenir en même temps, comme elle le fait, que le souvenir historique des périodes anciennes n'a pas été conservé. C'est dire, bien qu'on s'en avise en général fort peu, que la détermination du caractère, historique ou non, des règnes étrusques tels que les raconte la tradition, est d'une importance centrale pour tout le schéma trifonctionnel." (p. 59)

Et ce n'est pas tout :

"Sur le terrain de l'analyse proprement historique des réalités romaines, l'objection majeure au système de tripartition fonctionnelle a été formulée par Arnaldo Momigliano : en 1962 (...) il notait que « le fait fondamental de la société romaine reste que guerriers, producteurs et prêtres n'étaient pas des composantes séparées de la cité, bien que les sacerdoces eussent eu tendance à être monopolisés par les membres de l'aristocratie. » Nous empruntons la traduction de ces propos du savant italien, originellement tenus en anglais, à G. Dumézil lui-même, qui a consacré une de ses dernières Esquisses à répondre aux objections de son opiniâtre adversaire. Il est très curieux, cependant, de voir que, sur ce point fondamental, il se borna à rappeler comment il avait rapidement été conduit à dissocier « l'idée de "fonctions" de la notion de "classes sociales" », en d'autres termes, renoncé à trouver dans la réalité sociale des traces de la tripartition. Mais cette brève réponse, ou plutôt ce rappel d'une distinction effectivement bien nécessaire, plaçait toujours le débat, fût-ce sur le mode négatif, au plan des faits.

En réalité, le vrai problème est que la tripartition fonctionnelle, non seulement n'a pas, et pour cause, de traduction concrète, mais n'existe pas non plus davantage au plan idéologique : car ce n'est pas simplement dans l'ordre des faits que « guerriers, producteurs et prêtres n'étaient pas des composantes séparées de la cité », - constat que la nouvelle mythologie comparée n'a pas eu de peine à faire sien depuis longtemps -, c'est vrai aussi dans l'ordre des mentalités, de l'imaginaire social, ou, pour le dire en termes duméziliens, de l'idéologie : et si on veut absolument isoler les « schèmes de pensée » de la société romaine, on constatera alors avec John Scheid que « le prêtre était un citoyen comme les autres, investi d'une fonction qu'il n'exerçait que s'il était formellement saisi par l'autorité politique. En somme, c'était un "magistrat" d'un type particulier. » Par conséquent, l'idée d'une tripartition fonctionnelle d'origine indo-européenne, ayant survécu uniquement comme « système de représentations », s'évanouit." (pp. 63-64)

Ce pourquoi, tout en reconnaissant à Georges Dumézil les mérites d'avoir décloisonné l'histoire de Rome, en rappelant les contacts que la Rome archaïque eut souvent avec d'autres civilisations, et d'avoir fourni une vision organisée de sa religion, au lieu de "l'agrégat disparate de pratiques et de croyances rudimentaires" (p. 66) qu'on y voyait si souvent, Alexandre Grandazzi estime que Dumézil est allé trop loin dans ces directions :

"C'était, finalement, réduire l'histoire à un jeu d'ombres, supprimer en elle tout ce qui est mouvement, Autre, au profit de la continuité, de la stabilité et du Même ; instaurer une exégèse où ce qu'il y a d'historique dans l'histoire se trouvait réduit à la portion congrue. La tripartition fonctionnelle indo-européenne permettait ainsi de construire une histoire qui échappât enfin aux troublantes turbulences et aux pesanteurs du devenir, pour rejoindre l'identité essentielle de l'être, derrière le rideau vite déchiré des apparences. Au fond, dans pareille entreprise, il y avait une grande nostalgie : le providentialisme d'un Bossuet se trouvait transfiguré - et avec quel apparat de science et d'érudition ! -, sous les dehors de ce déterminisme absolu dont avait rêvé tout le dix-neuvième siècle sans pouvoir l'atteindre : origines de Rome, vous aviez donc un sens !

Déterminisme, oui, car bien que cela n'ait pas été formulé explicitement, on peut difficilement éviter de penser, en partant de la théorie dumézilienne, que la tripartition fonctionnelle n'a pas été seulement un cadre mental qui aurait informé/déformé la tradition des origines de Rome, mais qu'elle a pu aussi, à Rome d'abord, puis en d'autres lieux, d'autres temps, être un véritable moteur de l'histoire : on se souvient à cet égard des interprétations fonctionnelles de la société d'Ancien Régime, qui, à dire vrai, n'ont pas été proposées par Dumézil lui-même, mais auxquelles il donna son aval.

Bien entendu, il n'est pas question malgré tout cela de nier la présence d'éléments d'origine indo-européenne dans la plus ancienne société romaine. (...) Mais autre chose est de passer de l'observation de ces éléments dispersés et résiduels à la reconstitution d'une mythologie tout entière, et c'est encore une étape supplémentaire que d'expliquer par un tel « système du monde » l'ensemble du récit des origines." (pp. 65-66)

Dans cette critique de la suprématie du Même sur l'Autre, avouons-le, si Alexandre Grandazzi ne faisait pas leur part aux "pesanteurs" nous nous demanderions si cette dernière attaque anti-providentialiste, cliché Bossuet à l'appui, n'est pas un peu commode : le bon sens de l'historien attaché aux faits, contre l'exégète-théologien-inavoué, etc. Quoi qu'il en soit, est-elle injuste ? A l'égard de Dumézil comme de Duby d'ailleurs, visé par l'allusion aux "interprétations fonctionnelles de la société d'Ancien Régime" (cf. Les trois ordres ou l'imaginaire du féodalisme) : aux lecteurs plus connaisseurs que moi dans ces domaines, d'en juger. Mais il ne me semblait pas inutile de porter ces éléments récents à votre attention.


Silvia Gentili






Ajout le 3.10

Oui, je découvre un texte d'Alain Soral, qui mériterait certes d'être reformulé en termes de holisme et d'invidualisme et qui peut-être ne découvre pas la lune, mais où l'on peut trouver quelques distinctions utiles : sur son site, en date du 30 septembre.

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samedi 17 décembre 2005

Je pense donc je jouis.

Avant de prendre quelques jours de vacances (gare !), je feuillette ma bibliothèque à la recherche de livres à emporter, et m'amuse de la proximité, que j'y découvre, de Lénine et Léon Bloy. A l'homme de gauche l'action, à l'homme de droite la morale, me dis-je non sans me féliciter in petto d'être moi-même aussi actif et tellement moral.

Arrivé grâce à Dieu à bon port, j'y repense pour me dire que j'ai été victime, comme d'autres sans doute, d'une belle prénotion. On oppose souvent l'esprit utopique des gens de gauche au réalisme des gens de droite. Je n'irais pas, tant s'en faut, jusqu'à soutenir que c'est le contraire qui est vrai, mais il suffit d'imaginer ce que serait le monde si les fantasmes des grands auteurs "de droite" (disons : Bossuet, de Maistre, Balzac, Claudel...) étaient vérifiés : un monde où l'on pourrait sans le moindre problème juger chacun responsable de ses actes - pour constater qu'il manque une pièce au puzzle, un bon contrepoids de réel - fourni par les grands auteurs "de gauche" (il y en a moins peut-être, mais il y aura toujours ces deux monstres : Voltaire et Marx), quand ils montrent comment les choses fonctionnent dans les faits.

Que ces auteurs, et de bien moins estimables qu'eux, aient cru possible de jeter métaphysique et religion par la fenêtre est fort regrettable, qu'ils aient succombé à la fort répréhensible tentation de l'utopie (démonstration à suivre à l'occasion) est leur faute, leur très grande faute. Mais à un certain niveau, et pas le moindre, il me semble possible de soutenir que c'est l'homme de gauche qui est réaliste et l'homme de droite idéaliste.

Cet idéalisme est le plus souvent pessimiste : ce n'est pas le moindre de ses paradoxes, comme de ses mérites. Mais ceci est une autre histoire - n'étant quant à moi ni optimiste (beurk !) ni pessimiste (à quoi bon ?), je ne suis pas sûr de vous la raconter un jour.



PS : finalement, j'ai pris avec moi Chateaubriand et Marx - et je ne débande pas !

PS 2 : je prends conscience de ce que je n'ai cité que de purs catholiques dans ma liste de grands auteurs de droite. A part le cas très particulier mais effectivement important de Céline, j'avoue ne pas voir d'autre "exception". Une suggestion ?

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