mercredi 8 juillet 2009

Pour la route.

Deux textes assez intéressants, sur

la France et son passé colonial,

l'Iran et son passé colonial.

J'aurais des réserves, principalement sur le premier, mais je vous laisse faire le tri. Bonnes lectures !

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vendredi 26 juin 2009

"La démocrachie partout..." (Fume, c'est du sioniste !)

EC2


J'avais prévu de vous parler d'autre chose ce matin, mais la lecture de cet article dans le numéro d'hier de Libération (un numéro dans l'ensemble sérieux, il faut l'admettre) m'oblige à changer mes plans :

"Les soldats israéliens ont agressé plusieurs fois des diplomates français.

La France humiliée par Tsahal.

Si Nicolas Sarkozy fait beaucoup d'efforts pour se rapprocher de l'État hébreu [note à M. Limbes : c'était écrit sans majuscule...], on ne peut pas dire que la réciproque soit vraie. À preuve la multiplication des « bavures » commises par les forces de sécurité israéliennes à l'encontre des ressortissants français en mission et soigneusement étouffées par le Quai d'Orsay. Lundi, la directrice du centre culturel français de Naplouse (Cisjordanie) a été sortie de son véhicule, jetée à terre et rouée de coups par des militaires israéliens près de Jérusalem. « Je peux te tuer » a lancé en anglais un des soldats. Sa voiture portait pourtant des plaques diplomatiques. Depuis, on lui a déconseillé de porter plainte pour ne pas « gêner » la visite de Nétanyahou. Mardi, c'est le directeur du centre culturel de Jérusalem-Ouest, Olivier Debray, qui, à bord d'un véhicule pourvu de plaques consulaires, a été insulté par des policiers.

D'une façon générale, le corps consulaire français se plaint de la violation régulière par les policiers et les soldats israéliens des usages consulaires. Le 11 juin 2008, Catherine Hyver, consule adjointe à Jérusalem, avait été retenue dix-sept heures sans une goutte d'eau ni une miette de pain par la sécurité israélienne à un point de passage de la bande de Gaza.

Mais l'incident le plus choquant est l'occupation du domicile de l'agent consulaire français, Majdi Chakkoura, à Gaza pendant l'attaque israélienne de janvier. En son absence, les soldats israéliens ont complètement ravagé les lieux - pourtant signalés à l'armée israélienne -, volé une grosse somme d'argent, les bijoux de son épouse, son ordinateur et détruit la thèse sur laquelle il travaillait. Et ils ont souillé d'excréments le drapeau français. Le Quai d'Orsay n'a là encore élevé aucune protestation. Une occupation semblable s'est produite au domicile d'une professeure [aïe ! Libé !] palestinienne du centre culturel français. Avec ce tag écrit en français sur la bibliothèque dévastée : « Sale arabe, ont va revenir te tuer ». C'est, dit-on à Gaza, la faute de français - le « t » en trop - qui a choqué l'enseignante." (Jean-Pierre Perrin)

Contrairement à ce qu'écrit l'auteur, ce sont les premiers incidents les plus choquants, car ils participent d'une volonté réfléchie d'insulter les Français. Ce qui s'est passé à Gaza, tout désagréable que cela soit, peut à la rigueur relever du comportement « normal » d'une armée d'occupation. Quoi qu'il en soit, on admirera le soutien du Quai d'Orsay à ses collaborateurs, et surtout, on imaginera ce que l'on aurait entendu si de tels incidents venaient de soldats syriens ou iraniens. Sans doute la merde juive a-t-elle une odeur plus agréable que la merde arabe (ou musulmane, ou arabo-musulmane...).


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Il est vrai que l'on ne discute pas les goûts et les couleurs. Après tout, nous avons un président qui passe sa vie à conchier notre pays, pourquoi les autres se gêneraient-ils ?



Passons. Je profite de l'occasion pour vous signaler ce texte de R. Steuckers, remontant à 1988 et toujours actuel.


Long live rock !

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lundi 1 décembre 2008

Avant, pendant, après la « démocratie ». (Ajout le lendemain.)

Alors, Todd... Le début de son dernier livre, Après la démocratie - disons les soixante premières pages -, laisse quelque peu circonspect. Fondamentalement, si je comprends bien, Emmanuel Todd est un durkheimien : auparavant, on avait l'équation Dieu(x) = société, cette équivalence n'existe plus, c'est un des premiers enseignements du très long terme ; un autre enseignement est le nombre croissant de gens qui savent lire, et parmi eux le nombre croissant de gens qui savent se servir de la lecture pour réfléchir (la formulation est abrupte, mais par là Todd veut dire qu'il y a une grande différence entre la personne qui lit L'Humanité tous les jours depuis cinquante ans et celle qui lit L'Humanité, Le Figaro et Rezo, les compare, les confronte...). Ces deux enseignements sont liés l'un à l'autre, et, si Dieu n'est plus la société, soyons, comme Durkheim, volontairement rationalistes, puisque de toutes façons nous n'avons pas le choix. Ce qui peut gêner n'est pas tant ce raisonnement - ce qui ne veut pas dire que je l'admette totalement - que l'optique plus « simplement » rationaliste chez E. Todd que chez Durkheim (ce qui rapproche d'ailleurs le premier nommé de Musil) : s'il évoque bien (p. 65) « l'individu triomphant et malheureux » dont « la hausse du taux de suicide a suivi pas à pas le développement de l'alphabétisation », en mentionnant alors explicitement Durkheim, on sent bien que E. Todd n'a pas grand regret des sociétés traditionnelles. On n'engagera pas de débat avec lui sur ce point, mais cela rend sa position moins tendue que celle d'un Durkheim, et l'amène par ailleurs à glisser trop vite sur les ambivalences de l'apprentissage de la lecture et du rôle de l'écriture (à ce sujet, une confrontation avec le Lévi-Strauss de Tristes tropiques, qui cherche à relier développement de l'écriture et extension du pouvoir de l'Etat, serait intéressante [ajout le 6.12 : ce point est un peu développé ici]). Pour le formuler autrement : dans ce livre tout au moins, l'intérêt de l'auteur n'est pas centré sur les traditions culturelles en tant que telles, mais sur le fait que leur disparition permet ce qu'il appelle le « moment Sarkozy ».

Il fallait faire cette réserve générale pour débuter, à la fois parce qu'elle est importante et pour que le lecteur puisse situer à peu près E. Todd dans notre typologie habituelle : durkheimien tendance Musil, ou musilien mâtiné de Durkheim, au choix - on ne va pas non plus le soumettre à une analyse sans fin -, voilà où nous le situerions.

Ceci étant dit, nous n'y reviendrons plus guère, car toute la suite du livre, si elle a souvent recours à la longue durée (c'est une des choses que l'on demande à son auteur...), le fait à partir de données anthropologiques concrètes (structures familiales principalement) qui nous éloignent de ces débats très généraux sur la Tradition et la Modernité, et fourmille de plus d'aperçus parfois fort intéressants - auxquels il est temps que nous arrivions.

"L'avènement d'une classe culturelle éduquée et nombreuse a créé les conditions objectives d'une fragmentation de la société et provoqué la diffusion d'une sensibilité inégalitaire d'un genre nouveau. Pour la première fois, les « éduqués supérieurs » peuvent vivre entre eux, produire et consommer leur propre culture. Autrefois, écrivains et producteurs d'idéologies devaient s'adresser à la population dans son ensemble, simplement alphabétisée, ou se contenter de parler tout seuls. L'émergence de millions de consommateurs culturels de niveau supérieur autorise un processus d'involution. Le monde dit supérieur peut se refermer sur lui-même, vivre en vase clos et développer, sans s'en rendre compte, une attitude de distance et de mépris vis-à-vis des masses, du peuple, et du populisme qui naît en réaction à ce mépris.

A l'échelle d'une classe se produit un phénomène de narcissisation qui mène à une culture d'ordre inférieur parce qu'elle se désintéresse de l'homme en général pour ne plus refléter que les préoccupations d'un groupe social particulier. Le roman, le cinéma sombrent dans les petits soucis des éduqués supérieurs, dans un nombrilisme culturel qui se pense très civilisé, mais s'éloigne des problèmes de la société, et donc de l'homme. Paradoxalement, la hausse du niveau éducatif produit donc à ce stade une régression de la haute culture. Rien de définitif dans ce constat : l'appauvrissement économique en cours des jeunes éduqués supérieurs nous promet un revirement dans les décennies qui viennent." (pp. 83-84)

- eh oui, nous sommes une génération sacrifiée - jurant, mais un peu tard, qu'on ne l'y reprendrait plus... Simple comme bonjour !

Enchaînons, sur l'une des causes de ce phénomène, Mai 68 - à travers les fameuses critiques que N. Sarkozy a proféré à l'égard des « événements » :

"Les soixante-huitards ne s'intéressaient pas à l'argent. Mais, vieillissant, ils surent étendre à la monnaie la tolérance qu'ils pratiquaient en matière de sexualité, et qui fut effectivement l'une des dimensions de mai 68. Liberté sexuelle et affection pour l'argent apparurent finalement comme les soeurs jumelles de la révolte libertaire. En quoi Sarkozy s'est-il opposé à ce double message ?

L'important, du point de vue de l'analyse, n'est pas de juger Sarkozy, mais de percevoir en lui la puissance des déterminants anthropologiques ou, en des termes plus familiers, la prédominance des moeurs sur les doctrines, des comportements inconscients sur les formulations politiques. Le style postsoixante-huitard refuse effectivement un certain type de contrainte. L'individu qui a émergé au terme de quarante ans d'évolution des moeurs souffre certainement d'un déficit de surmoi. Il a beaucoup de mal à penser et à agir sur le mode collectif. Les implications économiques et politiques sont évidentes. La révolution néoconservatrice américaine et le néolibéralisme français dérivent autant sinon plus de ces transformations comportementales que d'une logique intrinsèque du capitalisme. S'il est interdit d'interdire, le marché règne, l'Etat se décompose, et en vérité il n'est guère nécessaire de chercher plus loin les causes de notre désarroi économique.

L'effondrement du système économique a aggravé la tendance, en supprimant le contrepoids qui avait permis d'optimiser la performance capitaliste au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale ; la menace communiste avait rendu le capitalisme social, pour tout dire civilisé [et les luttes ouvrières, elles puent des pieds ? - Bon, disons que c'est un oubli momentané.]. Mais la poussée néolibérale est bien antérieure à la chute du mur de Berlin. C'est vers le milieu des années soixante-dix que le sens du collectif a commencé de mourir dans nos têtes. François Denord, dans Néolibéralisme, version française [Démopolis, 2007], montre bien qu'une dynamique néolibérale interne était à l'oeuvre au sein de la société française, indépendamment des expériences de Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Si l'on admet une certaine primauté des moeurs sur les doctrines, il est évident que le pays de mai 68, l'un des plus actifs dans la mutation des moeurs, ne pouvait qu'être l'un des pôles de « l'individualisme » contemporain - aux côtés des démocraties libérales soeurs que sont le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Mieux vaudrait d'ailleurs parler, comme je l'ai déjà fait plusieurs fois, de « narcissisme » [quelque part dans sa récente interview à Médiapart, E. Todd évoque le concept d'« ultra-individualisme » et regrette de ne l'avoir pas utilisé dans Après la démocratie]. L'individualisme fut une croyance collective, une idéologie puissante. Le narcissisme désigne un état d'atomisation qui ne correspond à aucune doctrine spécifique, à aucun projet social, à aucune action de groupe. Dans des pays comme l'Allemagne ou le Japon, dont les systèmes familiaux étaient à l'origine plus autoritaires, où l'individu était plus fortement intégré à la collectivité, la poussée libertaire a été beaucoup plus mesurée ; quelques structures verticales importantes subsistent, l'entreprise au Japon, l'entreprise et les syndicats en Allemagne. La spécificité de l'explosion française de 1968 a quelque chose à voir avec le trait égalitaire du système anthropologique, qui n'a pas d'équivalent en Angleterre ou aux Etats-Unis. L'effondrement temporaire des rapports hiérarchiques fut un trait étonnant des événements de mai, dont on n'a jamais vu l'équivalent ailleurs. (...)

Président, Nicolas Sarkozy représente une sorte de triomphe bouffon de l'égalitarisme français ; pour la première fois dans notre histoire, nous avons un chef d'Etat qui se comporte comme s'il ne valait pas mieux que les citoyens. C'est en réalité toujours le cas, mais cette vérité doit être cachée pour que les institutions et le système social tournent de façon, si ce n'est harmonieuse, du moins raisonnable.

Mai 68 n'est qu'une étiquette. L'examen des évolutions démographiques permet de suivre et de mesurer celle des moeurs. Les « événements » ne furent qu'une sorte de préfiguration géniale produite par une société douée pour le happening politique. Ailleurs, les mêmes bouleversements ont eu lieu, avec des ampleurs et selon des rythmes divers, mais sans explosion initiale." (pp. 205-207)

Certains éléments de cette analyse sont bien connus, qu'ils soient généraux : les différentes composantes de la matrice « libérale-libertaire » (pour une illustration sur ce site, relisez Julien Freund), ou particuliers : le côté soixante-huitard (tendance « tout pour ma gueule », ou « tout pour mon chibre ») de Nicolas Sarkozy, repéré aussi bien, cela fait drôle d'accoler ces deux noms, par Pascal Bruckner que par Jean-Pierre Voyer. Ce qui m'a semblé à tort ou à raison plus original est cette « ruse de l'histoire » : la contribution proprement française au développement de sensibilités inégalitaires et narcissiques (évitons le terme d'individualisme tant qu'il n'est pas absolument nécessaire) s'est faite par le biais de revendications égalitaires. On n'en tirera pas pour autant de leçon générale sur lesdites revendications : la configuration historique qui fut celle de Mai 68 est particulière. Il m'est arrivé de me demander, citons-nous sans vergogne, "si les hommes ne sont pas [parfois] plus égaux en pratique quand ils ne sont pas supposés l'être en principe". C'est assurément une bonne question, mais (justement parce que c'est une bonne question) on se gardera de lui donner une réponse univoque. On se contentera de noter qu'il y a toujours des gens pour donner leur bénédiction aux inégalités lorsqu'ils en profitent, que ce soit à travers une idéologie inégalitaire ou égalitaire (dans le cas de Mai 68 et du divorce qui s'est établi petit à petit entre ouvriers et étudiants (pour faire vite), il est clair que certains des seconds se sont mis à penser qu'ils étaient « plus égaux que les autres », et/ou que « égalité bien ordonnée commence par soi-même », quand les premiers dans leur ensemble - malgré les tentations du style « Pompidou des sous » - voyaient encore la recherche de l'égalité comme une recherche collective concernant l'ensemble de la société).

On appréciera par ailleurs - il faudrait lire le livre de François Denord pour avoir plus d'éléments à ce sujet - cette volonté de ne pas reporter la faute sur les autres, en l'occurrence les étrangers : regretter que nos « intellectuels » aiment tant se prosterner devant des divinités étrangères (de Hitler à Obama en passant par Mao et Blair) est une chose, estimer que tout le mal vient de Reagan, Thatcher, et des anglo-saxons en général, en est une autre. Comme disait Bernanos : "Que les élites soient nationales ou non, la chose a beaucoup moins d'importance que vous ne pensez. Les élites du XVIIe siècle n'étaient guère nationales, celles du XVIe non plus. C'est le peuple qui donne à chaque patrie son type original." Après tout, il est du rôle des élites, qu'elles le remplissent bien ou mal, de voir à l'étranger ce qui s'y passe et d'en rapporter des idées. Le problème - c'est précisément ce que Emmanuel Todd appelle le « moment Sarkozy » - vient quand le peuple en son ensemble élit très nettement quelqu'un qui prône des valeurs qui ne sont pas celles du peuple en question (une clé est fournie par le même E. Todd : Sarkozy comme « triomphe bouffon de l'égalitarisme français », comme homme moyen plus que moyen et fier d'être moyen). En politique étrangère, M. Defensa insiste souvent là-dessus, il semblerait que les circonstances - à long terme comme à court terme - forcent N. Sarkozy à être plus « français » que peut-être il ne voudrait l'être (avec l'intéressé, il faut toujours des guillemets et des « peut-être » lorsqu'il s'agit de ses « convictions », car il semble justement en avoir tellement peu). En politique intérieure, pour l'instant, le moins que l'on puisse dire est que si la société se sent violée dans ses valeurs elle ne porte guère plainte, ou ne fait guère en sorte que ses plaintes soient suivies d'effet.

A suivre !



(Ajout le 02.12.)
Oui, à propos d'Obama, un petit florilège :

- sur sa politique extérieure ;

- sur sa politique intérieure ;

- sur l'équipe qu'il a « choisie » ;

- avec une éventuelle nuance d'espoir pour finir...


I'd rather be a hammer than a nail. Yes I would. If I only could, I surely would...


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Le pire est à venir !

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dimanche 5 octobre 2008

Les femmes et les enfants d'abord.

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Quelques semaines après l'avoir évoquée sous les auspices de Flaubert, je reviens sur l'idée de lieu commun, cette fois-ci dans l'optique comparatiste tradition/modernité : y a-t-il une différence, autre que de prestige (relatif, qui plus est), entre la « sagesse antique » et les « idées reçues » ? Si l'on admet que ce qui est vrai est souvent banal, car connu depuis longtemps ("L'homme a toujours pensé aussi bien" écrit Lévi-Strauss (1955 ; Anthropologie structurale, p. 255)), on ne sera pas étonné de trouver le même parfum de banalité un peu vide à l'Ecclésiaste ("Rien de nouveau sous le soleil"), à La Bruyère ("Tout est dit et l'on vient trop tard..."), au bourgeois de Léon Bloy ("Que voulez-vous ! L'homme est l'homme..." ; "Depuis que le monde est monde..."), à Lampedusa ("Il faut que tout change pour que rien ne change...") - je prends à dessein ces phrases qui suggèrent que l'idée du changement est un leurre, et dont la permanence à travers les âges confère à leur propos, dans le même mouvement, une indéniable vérité comme une triste banalité, ces deux aspects se nourrissant l'un l'autre (cela fait deux mille ans que l'on répète qu'il n'y a rien de nouveau, ce n'est pas nouveau de le dire...) -

on voit bien que le contenu seul des préceptes de la sagesse populaire à travers les âges ne suffit pas à distinguer deux époques. On en viendrait même alors à soutenir qu'il n'y a en fait aucune différence, si ce n'est le prestige que nous prêtons nous-mêmes à certaines sources par rapport à d'autres : la parole biblique, la littérature française du « Grand Siècle », l'aristocrate sicilien (holiste confronté à la montée de l'individualisme), c'est autre chose que le bourgeois flaubertien ou bloyen, même s'ils peuvent dire à peu près ou exactement la même chose. Pour reprendre l'exemple de la phrase de Lampedusa, il est évident qu'elle n'a pas la même force dans Le Guépard (le livre, ou par la voix de, Dieu le bénisse, Burt Lancaster dans le film) que lorsqu'on la relit pour la 150e fois en conclusion d'un article de quelque journapute vaguement passé par Sciences-Po, qui a le sentiment de faire chic en la citant, tout en étant bien content d'utiliser la formule même qui permet de ne pas trop se mouiller mais de montrer qu'on est aussi conscient des permanences que des ruptures, au sein d'une époque de transition bla bla bla...

S'il y a donc du vrai dans cette approche par le prestige du locuteur, cela ne fait que déplacer le problème : pourquoi sommes-nous sensibles à ce prestige ? Est-ce simple nostalgie du passé ? Ou est-ce la conscience d'une différence plus profonde ? Car si ce n'était que nostalgie, on ne comprendrait pas, après tout, pourquoi le Dictionnaire des idées reçues s'écrit à la fin du XIXe siècle, et pas avant. De même, pourquoi est-ce Léon Bloy qui propose une Exégèse des lieux communs, et pas Bossuet - lequel a pourtant dû entendre son lot de banalités à la Cour ? Je ne sais pas si la bêtise est éternelle (lieu commun...), mais il est de fait qu'elle ne prend l'aspect d'une tragédie - et d'une tragédie que sa banalité même renforce - qu'à partir d'une certaine époque - le « sot » de Molière est surtout objet de rire, voire de sadisme. (Il faudrait d'ailleurs comprendre comment on passe du « sot », type comique, et de la « sottise », défaut réel mais finalement assez léger, aux « imbéciles » de Flaubert et Bernanos, et à la « bêtise », qui tourmenta si profondément, Flaubert encore, Musil... Il n'y a généralement pas de connotation ontologique ou tragique associée au terme « sottise ».)

Le premier élément de réponse est fourni par Léon Bloy lui-même, dans le liminaire de son Exégèse : "L'un ou l'autre de ces clichés centenaires correspond a quelque Réalité divine, a le pouvoir de faire osciller les mondes et de déchaîner des catastrophes sans merci" ; il s'agit pour le pamphlétaire de prouver que "les plus inanes bourgeois sont, à leur insu, d'effrayants prophètes, qu'ils ne peuvent pas ouvrir la bouche sans secouer les étoiles, et que les abîmes de la Lumière sont immédiatement invoqués par les gouffres de leur sottise."

La thèse de Bloy, c'est que les lieux communs restent de la parole de Dieu, mais dégradée, incomprise, déformée, inversée : le bourgeois met le doigt sans trop s'en rendre compte sur des vérités importantes - éternelles - mais il ne les saisit pas, ou les modifie tragiquement, les mettant à son niveau prosaïque et borné - le travail de l'exégète sera alors de retrouver la vraie signification divine du lieu commun.

Je n'ai jamais lu l'Exégèse que par petites touches, et autant qu'il me souvienne Bloy y réussit inégalement à nous faire sentir le poids de parole divine qui traverse les aphorismes et platitudes du bourgeois, mais l'important est la démarche, l'important est cette idée que le lieu commun est à la fois parole divine et déformation de la parole divine - car cela je crois est une bonne manière de faire sentir la dégradation qui se produit lorsque l'on passe de la « sagesse antique » aux « idées reçues » : ce n'est pas tellement le contenu des idées qui change - même s'il change un peu -, ni le nombre d'imbéciles sur terre, qui doit être à peu près constant - quoique... - que la conscience que l'on a, ou que l'on n'a pas, de la gravité des vérités éternelles.

Balayons tout de suite d'éventuelles objections ("Nos ancêtres n'étaient pas meilleurs que nous, ce n'est pas parce qu'ils professaient des principes qu'ils les appliquaient...", etc.) en précisant ce que nous voulons dire, en l'occurrence en complétant Léon Bloy par Durkheim - ce qui n'aurait certainement pas plu au premier nommé - et par l'idée-phare de celui-ci ("Dieu, c'est la société") : en milieu holiste, la sagesse populaire, création collective, c'est la parole de Dieu (ou des dieux) - c'est donc bien une parole divine. En milieu individualiste, le lieu commun est le lieu où des individus se croyant séparés les uns des autres - et l'étant donc un peu -, saisissant les pensées que leur monde leur permet de saisir, qui sont disponibles dans le monde au sein duquel ils évoluent (formulation Frege/Voyer) -, se retrouvent. Tout habitué de ce café le sait maintenant comme - justement - une vérité éternelle à l'échelle de la modernité, l'individualisme est « hanté par son contraire » (le holisme), l'individualisme ne se suffit pas à lui-même : le lieu commun en milieu individualiste reste une création collective - mais imprégné, imbibé de la fatuité de l'homme moderne aussi bien que de ses valeurs (d'où le rôle privilégié chez Bloy des propos sur l'argent). Et comme les lieux communs, à l'instar de Rome, ne se sont certes pas faits en un jour, et qu'il y a des vérités éternelles, eh bien les lieux communs modernes retrouvent, déforment, trahissent, inversent et confirment les vérités éternelles de la sagesse antique, dans des proportions variables selon les cas - ce qui fait d'ailleurs que Bloy est plus ou moins à l'aise, selon ces cas, pour y retrouver la parole divine. Le lieu commun bourgeois est la parole collective d'une société qui ne croit plus à la parole divine (et qui d'ailleurs, de ce fait, a moins de honte à asséner des contre-vérités et des proclamations égoïstes autosatisfaites, comme s'il s'agissait de vérités, de pensées intéressantes) ; mais comme la parole collective est une parole divine, eh bien le lieu commun reste une parole divine malgré lui, d'où son caractère bâtard.

(D'où "l'instinct profond", "la prudence cauteleuse, la discrétion solennelle" que Bloy attribue à ceux qui prononcent les lieux communs les plus communs, toutes caractéristiques non incompatibles avec, je répète le terme, une certaine et ostensible autosatisfaction (M. Homais) - comme si tous ces gens-là savaient, pour reprendre une expression de M. Schneider, qu'"exprimer librement les idées reçues, ce n'est pas être libre", et qu'il fallait d'autant plus se donner cette apparence de liberté que l'on sent bien qu'on est enchaîné à son conformisme.)

(D'où aussi que la bêtise moderne puisse fasciner, là où la sottise, jusqu'au XVIIe siècle, ou jusqu'à Voltaire (avec Rousseau cela change), n'était qu'objet de rigolade (et/ou de pitié, d'ailleurs) : la bêtise est bâtarde aussi, elle n'est pas, Flaubert le montre très bien avec Bouvard et Pécuchet, et Musil s'en souviendra, un opposé de l'intelligence, elle en est à la fois un étrange reflet, une déformation, un double - peut-être même son cadre naturel... La sottise est une fatalité, parfois fichtrement agaçante ("La peste soit des sots !") mais elle est ontologiquement séparée de l'intelligence.)


Je sais bien ce qui va poser problème dans cette démonstration, aussi bien du point de vue des croyants que des incroyants : l'idée de parole collective comme parole divine. On peut aussi bien me reprocher de dégrader, d'"athéiser" la parole divine, que de diviniser des phénomènes collectifs certes mystérieux mais qui n'ont rien de surnaturel. En ce qui concerne cette seconde critique - qu'un croyant peut aussi m'adresser -, j'admets sans peine que j'aurais pu formuler mon raisonnement en termes strictement agnostiques, en insérant des expressions comme "à l'époque où les gens croyaient en la parole de Dieu", "la parole collective, sacralisée par le passage du temps, devient peu à peu vérité éternelle, et donc peut paraître l'expression d'une volonté divine", etc., et ainsi éviter cette position inconfortable, tout en gardant à Dieu sa place traditionnelle, chacun étant libre de considérer la case qu'il occupe /est censé occuper, comme pleine ou vide, selon ses croyances.

J'aurais pu, mais cela n'aurait pas été fidèle à ce que je peux penser et ressentir. Outre que, pour répondre au premier reproche, ce que j'ai écrit ne préjuge en rien par ailleurs de l'existence et des pouvoirs de Dieu, outre qu'il me semble que la Bible, par exemple, n'est pas exempte d'épisodes où la présence de celui-ci se manifeste via la discorde entre les hommes, donc de phénomènes collectifs, j'avoue que si ces phénomènes "n'ont rien de surnaturel", personne n'en a fourni une théorie rationaliste satisfaisante : ils conservent une part de mystère qu'il faut certes chercher à dissiper - à mon échelle je m'y efforce - mais que, vue la complexité de la matière, ils garderont certainement encore longtemps. Autrement dit, et en gardant mes sentiments personnels à ce sujet pour moi, il me semble que le croyant comme l'incroyant peuvent également admettre que lorsqu'il s'agit de phénomènes collectifs - à de nombreux niveaux : le langage, les modes, les guerres, voire même les crises financières... - les choses se passent parfois comme s'il n'y avait que Dieu qui pût les comprendre, si ce n'est les créer. J'ai d'ailleurs déjà souligné qu'une théorie rationaliste des enchaînements des causes et des effets, comme celle de Bolzano n'était pas logiquement incompatible avec certaines formes de providentialisme.


Cela peut se résumer d'une sentence : "Les voies de la Providence sont impénétrables", dont je laisse à chacun d'entre vous - mes semblables, mes frères... - le soin de décider, si elle est, en soi et dans l'utilisation que j'en fais ici, l'expression raisonnable d'une sagesse collective connaissant ses propres limites, ou la traduction trop claire de la pusillanimité d'un individu moderne dissimulant ses doutes et ses contradictions sous la protection d'un lieu commun bien commode.


julie_williams100



Vive la crise !





(Le lendemain.)
Oui, juste deux petits liens à vous signaler :

- un ajout dans le texte "Beau comme du Lévi-Strauss", ajout où vous découvrirez une formule qui m'a à peu près fait jouir ;

- une intéressante étude sur la diplomatie de Staline, aussi bien dans ses rapports avec l'histoire de la diplomatie russe que par opposition à la diplomatie anglo-saxonne. S'il ne faut peut-être pas relire toute l'histoire du XXe siècle avec un prisme anti-anglo-saxon et tomber dans l'excès inverse de celui de la propagande occidentale anti-communiste et anti-russe, on peut lire avec profit et curiosité (malgré la désastreuse mise en pages du site), cette analyse érudite de R. Steuckers.

Au boulot !

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mercredi 21 mai 2008

« D'une rigueur mathématique absolue » ? - Ethique et statistique, I bis

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Ethique et statistique, II.

Ethique et statistique, III.

Ethique et statistique, IV.

Ethique et statistique, V.




"I bis", parce que je vais (re)commencer cette séquence, en recopiant la citation de Jacques Bouveresse qui constituait le "I" :

"En mécanique statistique, la probabilité thermodynamique d'un état macroscopique se mesure par le nombre de combinaisons microscopiques différentes qui sont susceptibles de le produire. Les états les plus probables sont qui possèdent le plus grand nombre de modes de réalisation interchangeables. Comme le principe de l'accroissement spontané de l'entropie, le triomphe de la bêtise n'est en un certain sens pas autre chose que l'expression d'une loi du calcul des probabilités : les choses vont tout simplement dans le sens dans lequel il est le plus probable qu'elles aillent. La bêtise l'emporte toujours globalement et à long terme, parce qu'elle a l'avantage d'être compatible avec une majorité écrasante de possibilités de pensée et d'action individuelles. Tout comme le calcul des chances permet de concilier l'existence de processus irréversibles avec la réversibilité de principe de chaque mouvement moléculaire, il permet de comprendre pourquoi, en dépit de toutes les options équipossibles qui s'offrent théoriquement à chaque instant à l'individu, c'est toujours la même histoire qui se répète, avec une probabilité voisine de l'inéluctabilité, celle du règne ou du rétablissement spontané de l'uniformité et de la routine, et comment l'humanité peut être si exceptionnelle dans le détail et si commune dans l'ensemble." (La voix de l'âme et les chemins de l'esprit , p. 116)

Il est bien évident qu'une telle réflexion, proche du fatalisme, peut être interprétée comme très critique vis-à-vis de la démocratie : non seulement celle-ci ne changerait rien à un état de chose vieux comme le monde (« Toujours la même histoire » - titre d'une des parties de L'homme sans qualités), mais elle favoriserait le règne de la bêtise. L'objectif de la série de textes qui vous seront proposés dans les semaines à venir est de voir un peu mieux ce qu'il en est.

Pour cela je prendrai aujourd'hui comme un point de départ un peu paradoxal un texte de René Guénon contre l'idée de démocratie, issu de La crise du monde moderne, texte qui d'une certaine manière confirme la thèse de Musil en l'appliquant, justement, plus spécifiquement à la démocratie.

Mon idée ici est d'abord, via Guénon, de pousser les arguments de Musil dans une direction pessimiste, et notamment anti-démocratique, avant de voir plus précisément, autant qu'il est possible (n'attendez pas de miracle !), « ce qui peut être sauvé ».

(Concluons ce préambule en notant incidemment notre intérêt pour une comparaison, non pas systématique mais détaillée, entre Musil et Guénon, ces deux contemporains (1880-1942 pour le premier, 1886-1951 pour le second), parfois très éloignés et parfois étrangement proches l'un de l'autre. Il n'est pas exclu que nous y revenions, mais à chaque jour suffit sa peine, et laissons maintenant Guénon s'exprimer.)


"Mais... revenons aux conséquences qu'entraîne la négation de toute vraie hiérarchie, et notons que, dans le présent état de choses, non seulement un homme ne remplit sa fonction propre qu'exceptionnellement et par accident, alors que c'est le cas contraire qui devrait être l'exception, mais encore il arrive que le même homme soit appelé à exercer successivement des fonctions toutes différentes, comme s'il pouvait changer d'aptitudes à volonté. Cela peut sembler paradoxal à une époque de « spécialisation » à outrance, et pourtant il en est bien ainsi, surtout dans l'ordre politique ; si la compétence des « spécialistes » est souvent fort illusoire, et en tout cas limitée à un domaine très étroit, la croyance à cette compétence est cependant un fait, et l'on peut se demander comment il se fait que cette croyance ne joue plus aucun rôle quand il s'agit de la carrière des hommes politiques, où l'incompétence la plus complète est rarement un obstacle.

- passage savoureux et ô combien actuel. Reformulons ceci un peu différemment : l'homme politique de l'âge démocratique est médiocre par essence, par définition. Les exceptions qui - à tort ou à raison selon les cas - viennent à l'esprit (Gambetta, Clemenceau, de Gaulle pour la France) sont toutes liées de près ou de loin à des situations de guerre. Nous aurons l'occasion de revenir sur cette reformulation, ainsi que sur ce que « médiocre » ici veut dire - qui n'est pas exactement la même chose que l'incompétence évoquée par Guénon.

Pourtant, si l'on y réfléchit, on s'aperçoit aisément qu'il n'y a là rien dont on doive s'étonner, et que ce n'est en somme qu'un résultat très naturel de la conception « démocratique », en vertu de laquelle le pouvoir vient d'en bas et s'appuie essentiellement sur la majorité, ce qui a nécessairement pour corollaire l'exclusion de toute véritable compétence, parce que la compétence est toujours une supériorité au moins relative et ne peut être que l'apanage d'une minorité.

Ici, quelques explications ne seront pas inutiles pour faire ressortir, d'une part, les sophismes qui se cachent sous l'idée « démocratique », et, d'autre part, les liens qui rattachent cette même idée à tout l'ensemble de la mentalité moderne (...).

L'argument le plus décisif contre la « démocratie » se résume en quelques mots : le supérieur ne peut émaner de l'inférieur, parce que le « plus » ne peut pas sortir du « moins » ; cela est d'une rigueur mathématique absolue, contre laquelle rien ne saurait prévaloir. Il importe de remarquer que c'est précisément le même argument qui, appliqué dans un autre ordre, vaut aussi contre le « matérialisme » ; il n'y a rien de fortuit dans cette concordance, et les deux choses sont beaucoup plus étroitement solidaires qu'il ne pourrait le sembler au premier abord. Il est trop évident que le peuple ne peut conférer un pouvoir qu'il ne possède pas lui-même ; le pouvoir véritable ne peut venir que d'en haut, et c'est pourquoi, disons-le en passant, il ne peut être légitimé que par la sanction de quelque chose de supérieur à l'ordre social, c'est-à-dire d'une autorité spirituelle ; s'il en est autrement, ce n'est plus qu'une contrefaçon de pouvoir, un état de fait qui est injustifiable par défaut de principe, et où il ne peut y avoir que désordre et confusion.

- lors de ma première évocation de René Guénon, j'ai écrit : "à première vue et pour l'écrire de façon elliptique, nous serions tenté de dire que ce qui nous sépare de l'auteur de ce livre passionnant et fort stimulant [La crise du monde moderne], c'est Durkheim." Nous faisions allusion à ce passage : qu'en est-il si c'est toujours le peuple qui crée l'autorité spirituelle, que ce soit sous la forme d'un gouvernement démocratique, théocratique, absolu ? Dans les textes de Musil que nous reproduirons ultérieurement, cette idée sous-tendra fortement notre réflexion. Nous préférons l'indiquer dès maintenant à fins de clarté.

Ce renversement de toute hiérarchie commence dès que le pouvoir temporel veut se rendre indépendant de l'autorité spirituelle, puis se la subordonner en prétendant la faire servir à des fins politiques ; il y a là une première usurpation qui ouvre la voie à toutes les autres, et l'on pourrait ainsi montrer que, par exemple, la royauté française, depuis le XIVe siècle, a travaillé elle-même inconsciemment à préparer la Révolution qui devait la renverser ; peut-être aurons-nous quelque jour l'occasion de développer comme il le mériterait ce point de vue que, pour le moment, nous ne pouvons qu'indiquer d'une façon très sommaire.

- qu'il l'ait développé ou non ultérieurement, Guénon reprend ici un point de vue déjà exprimé par Gobineau, Nietzsche et, je le découvre en ce moment, Taine. A tort ou à raison, c'est une idée qui nous semble fort convaincante. Mais reprenons.

Si l'on définit la « démocratie » comme le gouvernement du peuple par lui-même, c'est là une véritable impossibilité, une chose qui ne peut pas même avoir une simple existence de fait, pas plus à notre époque qu'à n'importe quelle autre ; il ne faut pas se laisser duper par les mots, et il est contradictoire d'admettre que les mêmes hommes puissent être gouvernants et gouvernés, parce que, pour employer le langage aristotélicien, un même être ne peut être « en acte » et « en puissance » en même temps et sous le même rapport. Il y a là une relation qui suppose nécessairement deux termes en présence : il ne pourrait y avoir de gouvernés s'il n'y avait aussi des gouvernants, fussent-ils illégitimes et sans autre droit au pouvoir que celui qu'ils se sont attribué eux-mêmes ; mais la grande habileté des dirigeants, dans le monde moderne, est de faire croire au peuple qu'il se gouverne lui-même ; et le peuple se laisse persuader d'autant plus volontiers qu'il en est flatté et que d'ailleurs il est incapable de réfléchir assez pour voir ce qu'il y a là d'impossible. C'est pour créer cette illusion qu'on a inventé le « suffrage universel » : c'est l'opinion de la majorité qui est supposée faire la loi ; mais ce dont on ne s'aperçoit pas, c'est que l'opinion est quelque chose que l'on peut très facilement diriger et modifier ; on peut toujours, à l'aide de suggestions appropriées, y provoquer des courants allant dans tel ou tel sens déterminé ; nous ne savons plus qui a parlé de « fabriquer l'opinion », et cette expression est tout à fait juste, bien qu'il faille dire, d'ailleurs, que ce ne sont pas toujours les dirigeants apparents qui ont en réalité à leur disposition les moyens nécessaires pour obtenir ce résultat.

- marxiste, René ?

Cette dernière remarque donne sans doute la raison pour laquelle l'incompétence des politiciens les plus « en vue » semble n'avoir qu'une importance très relative ; mais, comme il ne s'agit pas ici de démonter les rouages de ce que l'on pourrait appeler la « machine à gouverner », nous nous bornerons à signaler que cette incompétence même offre l'avantage d'entretenir l'illusion dont nous venons de parler : c'est seulement dans ces conditions, en effet, que les politiciens en question peuvent apparaître comme l'émanation de la majorité, étant ainsi à son image, car la majorité, sur n'importe quel sujet qu'elle soit appelée à donner son avis, est toujours constituée par les incompétents, dont le nombre est incomparablement plus grand que celui des hommes qui sont capables de se prononcer en parfaite connaissance de cause.

- notons au passage ce lien entre la médiocrité de la majorité et celle de ses « représentants », ironisons quelque peu sur cette possibilité si aisément admise de « se prononcer en parfaite connaissance de cause », et continuons.

Ceci nous amène immédiatement à dire en quoi l'idée que la majorité doit faire la loi est essentiellement erronée, car, même si cette idée, par la force des choses, est surtout théorique et ne peut correspondre à une réalité effective, il reste pourtant à expliquer comment elle a pu s'implanter dans l'esprit moderne, quelles sont les tendances de celui-ci auxquelles elle correspond et qu'elle satisfait au moins en apparence. Le défaut le plus visible, c'est celui-là même que nous indiquions à l'instant : l'avis de la majorité ne peut être que l'expression de l'incompétence, que celle-ci résulte d'ailleurs du manque d'intelligence ou de l'ignorance pure et simple ; on pourrait faire intervenir à ce propos certaines observations de « psychologie collective », et rappeler notamment ce fait assez connu que, dans une foule, l'ensemble des réactions mentales qui se produisent entre les individus composants aboutit à la formation d'une sorte de résultante qui est, non pas même au niveau de la moyenne, mais à celui des éléments les plus inférieurs.

- on remarquera que Guénon utilise ici une forme de raisonnement qu'il n'a pas voulu employer lorsqu'il évoquait plus haut l'origine du pouvoir : l'agrégation des consciences individuelles donne un résultat différent (selon Guénon, ici, négatif) de leur simple moyenne.

Guénon, quelques pages plus loin, à la suite d'autres réflexions contre le concept de démocratie que j'ai finalement décidé de ne pas retranscrire, conclut d'ailleurs ainsi :


La multiplicité envisagée en dehors de son principe, et qui ainsi ne peut plus être ramenée à l'unité, c'est, dans l'ordre social, la collectivité conçue comme étant simplement la somme arithmétique des individus qui la composent, et qui n'est en effet que cela dès lors qu'elle n'est rattachée à aucune principe supérieur aux individus ; et la loi de la collectivité, sous ce rapport, c'est bien cette loi du plus grand nombre sur laquelle se fonde l'idée « démocratique »". (La crise du monde moderne, éd. Folio, p. 136 pour ce dernier passage, pp. 128-133 pour le reste.)

Voici donc quel sera notre point de départ. A bientôt j'espère !


(Je signale pour finir que, suite à la lecture de cette analyse historique sur les rapports entre Europe et Russie, j'ai appris l'existence des écrits d'un certain Ostrogosvki, qui se serait intéressé à certaines carences de la démocratie et qui aurait influencé Charles Benoist, auteur des Maladies de la démocratie, un texte contemporain (1929) de celui de Guénon (1927) et qui m'avait été recommandé par un commentateur dans le temps ; on doit y trouver des arguments comparables si ce n'est analogues à ceux utilisés par Guénon. A l'attention des curieux !)

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lundi 20 août 2007

Faurrisson encule Duras et Vidal-Naquet (ou ce qu'il en reste).

Vous comprendrez ce que signifie dans mon esprit ce titre en lisant ce texte d'Alain de Benoist, vieux de plus de dix ans. Si, sur la thèse, il ne vous apprendra rien - on peut même lui trouver, dans sa première partie, des relents debordiens un rien gênants, mais nous y reviendrons en temps utile -, sur la description de certaines pratiques, il est fort distrayant. D'autant que sa relative ancienneté permet de juger de l'évolution de certains depuis la parution de cette "Nouvelle Inquisition" - je pense notamment à l'hémorroïde stalino-sioniste Taguieff, dont le parcours fait irrésistiblement penser à ces gauchistes profitant des années passer à étudier le système capitaliste à fins de destruction, pour recycler ce savoir en se mettant au service dudit dystème. Le beurre n'a pas d'odeur !


"Un peuple va vers sa ruine quand les honnêtes gens n'ont plus qu'un courage inférieur à celui des individus malhonnêtes."



Signalons aussi cette série d'entretiens avec Robert Steuckers : 1ère partie ; 2ème partie ; 3ème partie. Si le personnage peut, à première vue, ne pas séduire plus que ça, ses informations sur la géopolitique ou la "Révolution conservatrice" ne sont pas dénuées d'intérêt.


Enfin, je souhaiterais vous soumettre un dilemme moral. Je reviens d'un pays scandinave où la moyenne bourgeoisie (c'est-à-dire la petite bourgeoisie aisée) est triomphante, c'est parfaitement étouffant, et je me demandais qui était le plus méprisable, du bourgeois qui a réussi et vous impose de façon ostentatoire un luxe qui n'a même pas la démesure pour excuse et qui n'a guère que le confort du (gros) cul dudit bourgeois comme justification ; ou du petit-bourgeois-qui-veut-devenir-moyen, qui rame et s'endette pour se payer le même écran plasma que son voisin, pour y regarder les mêmes merdes que lui. Les deux sont détestables, mais y a-t-il une différence à faire ? Je n'arrive pas à décider.

Allah vous bénisse !

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samedi 17 février 2007

Complément (à un texte récent du maître).

"Les organismes internationaux, étant dominés par l'Occident et son leader américain, sont imprégnés par une religion propre à l'Occident et qui n'est pas universellement admise : la religion de la démocratie, des droits de l'homme et du marché. C'est une religion laïque issue du christianisme ("une forme profane de l'universalisme chrétien", écrivait récemment Fukuyama), bien qu'en réaction contre l'Eglise et son "obscurantisme" à l'époque des Lumières. (...) On s'inquiète du respect des droits de l'homme dans un pays et de leur violation dans l'autre ; on déplore l'instauration d'un régime autoritaire et on salue le retour de la démocratie. C'est plus fort que nous : nous y croyons. C'est notre foi. (...) Nous pensons qu'après la "mort de Dieu" et le désenchantement du monde [désenchantement mon c...], la religion a disparu de nos esprits et subsiste ailleurs comme superstition, opium du peuple. Erreur : elle existe toujours ; mais elle a pris une forme laïque
invisible à nos propres yeux : culte de la nation d’abord et, aujourd’hui, de l’Occident démocratique.

Retournement intérieur: si nous prenons conscience que cette conviction est une croyance religieuse, alors nous apercevrons une issue à la guerre [oui, enfin... faut voir.]. En effet, plusieurs civilisations, ne serait-ce que la russe, la chinoise et la musulmane, refusent la religion de l’Occident. Elle n’est donc pas pleinement universelle ; elle est trop marquée par son origine occidentale. Elle était bonne pour les Occidentaux, mais pas pour les autres peuples, tout juste dignes d’être humiliés, colonisés ou réduits en esclavage. Les droits de l’homme ? Ils sont démentis par le droit qu’a un homme riche, mû par l’appât du gain, aveuglé par son individualisme, d’exploiter d’autres hommes, de les réduire à la condition d’outil, de les utiliser, comme l’y invite l’utilitarisme, philosophie pratique de l’Occident. La démocratie ? Pendant la guerre froide, les États-Unis étaient peu regardants sur l’usage qu’en faisaient les nombreux dictateurs (Franco, Marcos, Pinochet...) dont ils faisaient leurs pions pour contenir le communisme.

En tout cas, de nombreux pays ne sont pas prêts à adopter la religion laïque occidentale. On peut le déplorer, mais c’est comme ça. Le pire est de vouloir la leur imposer, en les faisant chanter dans les négociations commerciales : «On veut bien acheter vos produits à condition que vous respectiez les droits de l’homme, les droits syndicaux, etc.» Les négociateurs du Nord sont sans doute sincères, mais le Sud n’y voit qu’une hypocrite manœuvre protectionniste. Et que dire des bombardements menés par l’OTAN ou les USA pour obliger un peuple à choisir la démocratie ?

C’est le fond du problème. Devant la montée en puissance des civilisations non occidentales, l’Occident est sur la défensive ; il se raidit, se protège, impose sa religion par le chantage ou la violence. Il agit comme au XVIe siècle les missionnaires qui convertissaient les Indiens d’Amérique à l’aide de la douceur évangélique des soudards espagnols. Une religion se transmet par le cœur, pas par la force. Si elle répond à un désir collectif, elle se répand comme une traînée de poudre et rien ne peut y faire obstacle. L’imposer est contre-productif, suscite la haine. C’est une vérité désagréable à entendre pour nous : les civilisations jadis assujetties n’acceptent plus le leadership occidental ; elles ont acquis assurance et puissance, surtout l’Asie orientale, portée par une longue vague de croissance. Le leadership américain ne marchait que parce qu’il était toléré par le monde non communiste ; l’URSS disparue, cette acceptation s’effrite. L’Amérique s’inquiète, on la comprend, mais aucune force ne peut enrayer la désaffection. Aucune proclamation morale du style «c’est la lutte de la civilisation contre la barbarie, du bien contre le mal» ne mobilisera les troupes ; qui donc peut croire que l’ennemi du pays le plus puissant du monde se réduise à une poignée d’intégristes musulmans ? L’Occident se croit éternel ; Fukuyama, avec sa «fin de l’histoire», n’imagine rien au-delà de la religion laïque occidentale. C’est le destin pathétique des civilisations : parvenues à maturité, elles se croient au sommet de l’échelle des valeurs – un «péché d’idolâtrie», dit Toynbee : c’est le symptôme du déclin. L’Occident perdra son leadership, c’est inéluctable. En se crispant, il prolonge l’agonie, voilà tout."

"La religion a toujours été au cœur des civilisations. Pourquoi donc la nôtre ferait-elle exception ? Rien que ça, c’est un indice : croire que nous sommes affranchis de toute religion est précisément notre dogme fondamental (notre illusion, pour tout dire)."

François Fourquet, "Une religion mondiale ?", 2002.

La deuxième citation ne peut qu'évoquer la fameuse formule de R. Girard, déjà citée : "Le sacré, c'est tout ce qui maîtrise l'homme d'autant plus sûrement que l'homme se croit plus capable de le maîtriser."




P.S. Amusant... Je découvre via Google, en recherchant la citation de R. Girard, que je suis suivi et parfois repris, notamment losque j'évoque M. Gauchet, par un site international et actif, Synergies, dirigé par un certain Robert Steuckers, que Wikipedia décrit comme le diable - l'intéressé n'étant bien sûr absolument pas d'accord. Ce site comporte d'ailleurs un texte sur A. Toynbee. Enfin, voilà qui va encore me valoir des remarques sur mes mauvaises fréquentations...

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