dimanche 8 novembre 2009

Tous dans la même galère.

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"Se rappeler combien l'univers est beau est, à en croire les sots, se rendre coupable d'anthropomorphisme. Mais comment ne pas l'admirer ? C'est, en réalité, une forme d'humanisme. Les cieux racontent la gloire de Dieu ; leur étendue manifeste la puissance de ses mains et suscite en nous un incoercible besoin de beauté. Le premier à le dire [?], berger de son état, fut roi d'Israël : il s'appelait David. Ses psaumes traduisent la plus belle de toutes les poésies, celle de l'univers qu'on est en droit d'aimer, lui, sa structure et/ou son auteur. D'où le mot de Voltaire : « Que Dieu existe ? la belle affaire ! N'importe qui est capable de s'en rendre compte, mais qu'il s'intéresse à moi, là est la véritable question et j'ai peine à le croire... » Cette phrase (...) m'a souvent fait penser cum grano salis que Voltaire est le plus grand théologien chrétien du XVIIIe siècle en même temps que son plus grand écrivain. Aujourd'hui la grande terre de spiritualité est peut-être l'Inde, car ceux qui y habitent savent contempler l'univers."

(P. Chaunu (avec E. Mension-Rigau), Danse avec l'histoire, Fallois, 1997, p. 43.)

"La vie future sera la répétition de la vie terrestre, sauf que tout le monde restera jeune, la maladie et la mort seront inconnues, et nul ne se mariera ni ne sera donné en mariage."

Mythe Andaman cité par C. Lévi-Strauss (d'après E. H. Man) dans Les structures élémentaires de la parenté, Mouton, 2e édition, 1967, p. 525.)


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C'était la minute dominicale de paix, avant que de repartir vers de nouvelles aventures polémiques. Bonne vie à tous !

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dimanche 5 octobre 2008

Les femmes et les enfants d'abord.

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Quelques semaines après l'avoir évoquée sous les auspices de Flaubert, je reviens sur l'idée de lieu commun, cette fois-ci dans l'optique comparatiste tradition/modernité : y a-t-il une différence, autre que de prestige (relatif, qui plus est), entre la « sagesse antique » et les « idées reçues » ? Si l'on admet que ce qui est vrai est souvent banal, car connu depuis longtemps ("L'homme a toujours pensé aussi bien" écrit Lévi-Strauss (1955 ; Anthropologie structurale, p. 255)), on ne sera pas étonné de trouver le même parfum de banalité un peu vide à l'Ecclésiaste ("Rien de nouveau sous le soleil"), à La Bruyère ("Tout est dit et l'on vient trop tard..."), au bourgeois de Léon Bloy ("Que voulez-vous ! L'homme est l'homme..." ; "Depuis que le monde est monde..."), à Lampedusa ("Il faut que tout change pour que rien ne change...") - je prends à dessein ces phrases qui suggèrent que l'idée du changement est un leurre, et dont la permanence à travers les âges confère à leur propos, dans le même mouvement, une indéniable vérité comme une triste banalité, ces deux aspects se nourrissant l'un l'autre (cela fait deux mille ans que l'on répète qu'il n'y a rien de nouveau, ce n'est pas nouveau de le dire...) -

on voit bien que le contenu seul des préceptes de la sagesse populaire à travers les âges ne suffit pas à distinguer deux époques. On en viendrait même alors à soutenir qu'il n'y a en fait aucune différence, si ce n'est le prestige que nous prêtons nous-mêmes à certaines sources par rapport à d'autres : la parole biblique, la littérature française du « Grand Siècle », l'aristocrate sicilien (holiste confronté à la montée de l'individualisme), c'est autre chose que le bourgeois flaubertien ou bloyen, même s'ils peuvent dire à peu près ou exactement la même chose. Pour reprendre l'exemple de la phrase de Lampedusa, il est évident qu'elle n'a pas la même force dans Le Guépard (le livre, ou par la voix de, Dieu le bénisse, Burt Lancaster dans le film) que lorsqu'on la relit pour la 150e fois en conclusion d'un article de quelque journapute vaguement passé par Sciences-Po, qui a le sentiment de faire chic en la citant, tout en étant bien content d'utiliser la formule même qui permet de ne pas trop se mouiller mais de montrer qu'on est aussi conscient des permanences que des ruptures, au sein d'une époque de transition bla bla bla...

S'il y a donc du vrai dans cette approche par le prestige du locuteur, cela ne fait que déplacer le problème : pourquoi sommes-nous sensibles à ce prestige ? Est-ce simple nostalgie du passé ? Ou est-ce la conscience d'une différence plus profonde ? Car si ce n'était que nostalgie, on ne comprendrait pas, après tout, pourquoi le Dictionnaire des idées reçues s'écrit à la fin du XIXe siècle, et pas avant. De même, pourquoi est-ce Léon Bloy qui propose une Exégèse des lieux communs, et pas Bossuet - lequel a pourtant dû entendre son lot de banalités à la Cour ? Je ne sais pas si la bêtise est éternelle (lieu commun...), mais il est de fait qu'elle ne prend l'aspect d'une tragédie - et d'une tragédie que sa banalité même renforce - qu'à partir d'une certaine époque - le « sot » de Molière est surtout objet de rire, voire de sadisme. (Il faudrait d'ailleurs comprendre comment on passe du « sot », type comique, et de la « sottise », défaut réel mais finalement assez léger, aux « imbéciles » de Flaubert et Bernanos, et à la « bêtise », qui tourmenta si profondément, Flaubert encore, Musil... Il n'y a généralement pas de connotation ontologique ou tragique associée au terme « sottise ».)

Le premier élément de réponse est fourni par Léon Bloy lui-même, dans le liminaire de son Exégèse : "L'un ou l'autre de ces clichés centenaires correspond a quelque Réalité divine, a le pouvoir de faire osciller les mondes et de déchaîner des catastrophes sans merci" ; il s'agit pour le pamphlétaire de prouver que "les plus inanes bourgeois sont, à leur insu, d'effrayants prophètes, qu'ils ne peuvent pas ouvrir la bouche sans secouer les étoiles, et que les abîmes de la Lumière sont immédiatement invoqués par les gouffres de leur sottise."

La thèse de Bloy, c'est que les lieux communs restent de la parole de Dieu, mais dégradée, incomprise, déformée, inversée : le bourgeois met le doigt sans trop s'en rendre compte sur des vérités importantes - éternelles - mais il ne les saisit pas, ou les modifie tragiquement, les mettant à son niveau prosaïque et borné - le travail de l'exégète sera alors de retrouver la vraie signification divine du lieu commun.

Je n'ai jamais lu l'Exégèse que par petites touches, et autant qu'il me souvienne Bloy y réussit inégalement à nous faire sentir le poids de parole divine qui traverse les aphorismes et platitudes du bourgeois, mais l'important est la démarche, l'important est cette idée que le lieu commun est à la fois parole divine et déformation de la parole divine - car cela je crois est une bonne manière de faire sentir la dégradation qui se produit lorsque l'on passe de la « sagesse antique » aux « idées reçues » : ce n'est pas tellement le contenu des idées qui change - même s'il change un peu -, ni le nombre d'imbéciles sur terre, qui doit être à peu près constant - quoique... - que la conscience que l'on a, ou que l'on n'a pas, de la gravité des vérités éternelles.

Balayons tout de suite d'éventuelles objections ("Nos ancêtres n'étaient pas meilleurs que nous, ce n'est pas parce qu'ils professaient des principes qu'ils les appliquaient...", etc.) en précisant ce que nous voulons dire, en l'occurrence en complétant Léon Bloy par Durkheim - ce qui n'aurait certainement pas plu au premier nommé - et par l'idée-phare de celui-ci ("Dieu, c'est la société") : en milieu holiste, la sagesse populaire, création collective, c'est la parole de Dieu (ou des dieux) - c'est donc bien une parole divine. En milieu individualiste, le lieu commun est le lieu où des individus se croyant séparés les uns des autres - et l'étant donc un peu -, saisissant les pensées que leur monde leur permet de saisir, qui sont disponibles dans le monde au sein duquel ils évoluent (formulation Frege/Voyer) -, se retrouvent. Tout habitué de ce café le sait maintenant comme - justement - une vérité éternelle à l'échelle de la modernité, l'individualisme est « hanté par son contraire » (le holisme), l'individualisme ne se suffit pas à lui-même : le lieu commun en milieu individualiste reste une création collective - mais imprégné, imbibé de la fatuité de l'homme moderne aussi bien que de ses valeurs (d'où le rôle privilégié chez Bloy des propos sur l'argent). Et comme les lieux communs, à l'instar de Rome, ne se sont certes pas faits en un jour, et qu'il y a des vérités éternelles, eh bien les lieux communs modernes retrouvent, déforment, trahissent, inversent et confirment les vérités éternelles de la sagesse antique, dans des proportions variables selon les cas - ce qui fait d'ailleurs que Bloy est plus ou moins à l'aise, selon ces cas, pour y retrouver la parole divine. Le lieu commun bourgeois est la parole collective d'une société qui ne croit plus à la parole divine (et qui d'ailleurs, de ce fait, a moins de honte à asséner des contre-vérités et des proclamations égoïstes autosatisfaites, comme s'il s'agissait de vérités, de pensées intéressantes) ; mais comme la parole collective est une parole divine, eh bien le lieu commun reste une parole divine malgré lui, d'où son caractère bâtard.

(D'où "l'instinct profond", "la prudence cauteleuse, la discrétion solennelle" que Bloy attribue à ceux qui prononcent les lieux communs les plus communs, toutes caractéristiques non incompatibles avec, je répète le terme, une certaine et ostensible autosatisfaction (M. Homais) - comme si tous ces gens-là savaient, pour reprendre une expression de M. Schneider, qu'"exprimer librement les idées reçues, ce n'est pas être libre", et qu'il fallait d'autant plus se donner cette apparence de liberté que l'on sent bien qu'on est enchaîné à son conformisme.)

(D'où aussi que la bêtise moderne puisse fasciner, là où la sottise, jusqu'au XVIIe siècle, ou jusqu'à Voltaire (avec Rousseau cela change), n'était qu'objet de rigolade (et/ou de pitié, d'ailleurs) : la bêtise est bâtarde aussi, elle n'est pas, Flaubert le montre très bien avec Bouvard et Pécuchet, et Musil s'en souviendra, un opposé de l'intelligence, elle en est à la fois un étrange reflet, une déformation, un double - peut-être même son cadre naturel... La sottise est une fatalité, parfois fichtrement agaçante ("La peste soit des sots !") mais elle est ontologiquement séparée de l'intelligence.)


Je sais bien ce qui va poser problème dans cette démonstration, aussi bien du point de vue des croyants que des incroyants : l'idée de parole collective comme parole divine. On peut aussi bien me reprocher de dégrader, d'"athéiser" la parole divine, que de diviniser des phénomènes collectifs certes mystérieux mais qui n'ont rien de surnaturel. En ce qui concerne cette seconde critique - qu'un croyant peut aussi m'adresser -, j'admets sans peine que j'aurais pu formuler mon raisonnement en termes strictement agnostiques, en insérant des expressions comme "à l'époque où les gens croyaient en la parole de Dieu", "la parole collective, sacralisée par le passage du temps, devient peu à peu vérité éternelle, et donc peut paraître l'expression d'une volonté divine", etc., et ainsi éviter cette position inconfortable, tout en gardant à Dieu sa place traditionnelle, chacun étant libre de considérer la case qu'il occupe /est censé occuper, comme pleine ou vide, selon ses croyances.

J'aurais pu, mais cela n'aurait pas été fidèle à ce que je peux penser et ressentir. Outre que, pour répondre au premier reproche, ce que j'ai écrit ne préjuge en rien par ailleurs de l'existence et des pouvoirs de Dieu, outre qu'il me semble que la Bible, par exemple, n'est pas exempte d'épisodes où la présence de celui-ci se manifeste via la discorde entre les hommes, donc de phénomènes collectifs, j'avoue que si ces phénomènes "n'ont rien de surnaturel", personne n'en a fourni une théorie rationaliste satisfaisante : ils conservent une part de mystère qu'il faut certes chercher à dissiper - à mon échelle je m'y efforce - mais que, vue la complexité de la matière, ils garderont certainement encore longtemps. Autrement dit, et en gardant mes sentiments personnels à ce sujet pour moi, il me semble que le croyant comme l'incroyant peuvent également admettre que lorsqu'il s'agit de phénomènes collectifs - à de nombreux niveaux : le langage, les modes, les guerres, voire même les crises financières... - les choses se passent parfois comme s'il n'y avait que Dieu qui pût les comprendre, si ce n'est les créer. J'ai d'ailleurs déjà souligné qu'une théorie rationaliste des enchaînements des causes et des effets, comme celle de Bolzano n'était pas logiquement incompatible avec certaines formes de providentialisme.


Cela peut se résumer d'une sentence : "Les voies de la Providence sont impénétrables", dont je laisse à chacun d'entre vous - mes semblables, mes frères... - le soin de décider, si elle est, en soi et dans l'utilisation que j'en fais ici, l'expression raisonnable d'une sagesse collective connaissant ses propres limites, ou la traduction trop claire de la pusillanimité d'un individu moderne dissimulant ses doutes et ses contradictions sous la protection d'un lieu commun bien commode.


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Vive la crise !





(Le lendemain.)
Oui, juste deux petits liens à vous signaler :

- un ajout dans le texte "Beau comme du Lévi-Strauss", ajout où vous découvrirez une formule qui m'a à peu près fait jouir ;

- une intéressante étude sur la diplomatie de Staline, aussi bien dans ses rapports avec l'histoire de la diplomatie russe que par opposition à la diplomatie anglo-saxonne. S'il ne faut peut-être pas relire toute l'histoire du XXe siècle avec un prisme anti-anglo-saxon et tomber dans l'excès inverse de celui de la propagande occidentale anti-communiste et anti-russe, on peut lire avec profit et curiosité (malgré la désastreuse mise en pages du site), cette analyse érudite de R. Steuckers.

Au boulot !

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jeudi 1 novembre 2007

"La détestable humanité..." Travaux pratiques.

Lorsque l'on évoque avec une certaine régularité les thèses de C. Castoriadis, on peut être repéré par M. David Curtis, lequel semble avoir pour but dans la vie de recenser tout ce qui s'écrit dans le monde sur l'auteur de L'institution imaginaire de la société. Pour faire partager son savoir, M. Curtis ne se contente pas de son site, il vous envoie périodiquement des mails vous présentant ses plus récentes découvertes.

Dans la dernière livraison figure une synthèse sur une querelle ayant opposé Pierre Vidal-Naquet à M. Bernard-Henri Lévy à l'occasion de la sortie du Testament de Dieu, en 1979, querelle qui inspira à Castoriadis quelques réflexions pertinentes (et un rien pontifiantes). D'un côté je vous en conseille la lecture, aussi bien pour juger de l'étendue des erreurs commises par le voyou Lévy, que pour constater l'inanité de sa défense (si quelqu'un vous fait remarquer que vous écrivez des conneries, il est "totalitaire", argument de tous les minables d'aujourd'hui - repris ad nauseam par Alain "Mon-Dieu-qu'il-est-con" Finkielkraut, par l'épreinte Sollers, etc.)... ; d'un autre côté, cette n-ème confirmation de la nullité et de la crapulerie intellectuelle d'un des hommes les plus puissants de France ne laisse pas d'être déprimante.

Aron lui aussi mit à Lévy le nez dans sa merde à l'occasion de la parution de la tentative, intitulée L'idéologie française, tentative que l'on pouvait croire à l'époque (1981) ratée, de soumettre la France à l'enculisme sioniste via une vision négationniste de son passé - qui, comme chacun sait, ne fut que haine des Juifs, depuis le baptême de Clovis au moins - : rien n'y fait, même pas - surtout pas ? - la flopée de livres sortis ces dernières années, Lévy n'est toujours pas crédible, mais il est toujours actif.

"Il ne faut pourtant pas le brûler" - certes -, il ne faut sans doute même pas chercher à l'empêcher de nuire. Il en est de lui comme de Nicolas Sarkozy, parler d'eux, en bien ou en mal, leur rendra toujours service. Mais ne pas en parler, c'est passer à côté d'intéressants symptômes. Si le cynisme est la forme de franchise la plus adaptée à une époque hypocrite, on ne peut louer ces deux bateleurs de leur cynisme sans les condamner du même coup, et nous avec : tout au plus peut-on, non sans perplexité, admirer cette énergie de funambules cocaïnés - mais ils sont déjà tombés plusieurs fois - disons donc de somnambules cocaïnés cherchant à nous emmener Dieu sait où, du moment que nous les regardons nous y emmner,

- et en revient-on au lieu commun selon lequel on a les élites que l'on mérite. BHL, c'est moi, Sarkozy, c'est moi - en plus riches.

Restent :

- une question : dans ce contexte, Finkie et Sollers sont-ils moins cyniques ou moins intelligents que BHL et N. Sarkozy ? "Les deux mon colonel", j'imagine ;

- une consolation :


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le genou de Bree vaut bien celui de Claire...


- une solution à long terme : bientôt, les pauvres n'auront plus de quoi manger.

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mardi 7 août 2007

"IL N'Y A PLUS D'AMES GENEREUSES."

C'est un long texte, il faut quelques jours pour le lire si on n'a pas encore l'âge de la retraite, on peut toujours considérer que son auteur perd de son temps à démonter les erreurs et mensonges de bien piteux adversaires (c'est toujours le problème, on ne peut mépriser indéfiniment les crotales, "qui ne dit mot consent"...), mais c'est un texte plein de richesses, aussi bien sur le catholicisme - et notamment celui de Bloy - que sur l'islam, traditionnel et contemporain, la notion d'universel... Je conseille donc ce "Je suis un hérétique", publié par M. Limbes, avec plaisir, n'en extrayant, outre la phrase de Bloy qui me sert de titre, que ce passage :

"Oui, il y a un « prosélytisme » que l'on peut me reprocher : j'ai effectivement tenté de faire partager à mes frères musulmans – et autres – ma passion pour certains auteurs musulmans ou non, tels que Bloy, Péguy, Bernanos ; de promouvoir islamiquement l'idée qu'un auteur chrétien, notamment ces trois-là, pouvait nous apporter quelque chose, à nous, musulmans. Plus généralement, que de tels auteurs pouvaient encore apporter quelque chose à l'humanité. Je sais d'ailleurs qu'il y a des musulmans qui comprennent cela sans moi, mieux que moi, et loin de toute guimauve « œcuménique », mais tel était le message que je voulais faire passer à mes frères en religion – après cela, faire planer sur moi l'accusation d'« exclusivisme », c'est d'une bêtise ! Ces gens ne sont quand même pas observateurs, ou alors ils ne réfléchissent pas. Voilà des années que je ne cesse de faire l'éloge de toute sorte d'auteurs « non musulmans », comme Bloy, etc. et aussi Platon, Plotin... si je pensais qu'il n'y a rien de bon chez ces auteurs, que leur « voie » ne peut pas aussi mener à Dieu, au moins en théorie, expliquez-moi un peu pourquoi je perdrais ainsi mon temps ! Supposition qui clame sa propre absurdité.

Pour en revenir à mon parcours personnel, donc, il a ceci de particulier que, parti d'une position très fermée, voire hostile au christianisme, c'est bien grâce à l'islam que je m'en suis progressivement rapproché, jusqu'à pouvoir lire des auteurs comme Érigène ou Rusbrock, ce qui m'eût été impossible avant ma « conversion », époque où les bêtises de Nietzsche sur le christianisme, entre autres, obstruaient mon entendement. Ainsi ont été les choses pour moi : à mesure que j'ai progressé dans l'islam, j'ai progressé dans ma compréhension et dans ma sympathie pour les autres religions, en tout cas pour ce qu'il y a de réellement spirituel en chacune d'elle. Pour autant, je rejette tout mélange de type « syncrétiste », et je ne me vante pas non plus d'avoir acquis une compréhension sublime du christianisme ou d'autres doctrines, qui ne restent pas moins mystérieuses pour moi que l'islam même : je dis juste que je les comprends et les aime mieux aujourd'hui qu'il y a dix ans, dans la mesure même où je comprends et où j'aime mieux ma propre religion. Les fanatiques me comprendront. L'islam a été ma clef pour entrer dans le monde des traditions sacrées – une seule clef, mais elle ouvre une infinité de portes ; loin d'être un voile, un obstacle – le voile, c'était plutôt la « mécréance » qui était en moi avant ma « conversion » – il a été et reste le lien qui me relie à elles. Si aujourd'hui, des auteurs chrétiens, juifs ou autres me parlent, si je les comprends et les respecte comme je le ferais de musulmans, – jusqu'à, notamment, en faire l'éloge sur un site spécialement créé à cet effet, et risquer de me faire épingler comme « hérétique » par la racaille salafiste du coin – c'est là le résultat d'une transformation qui n'aurait pas été possible pour moi sans l'islam. Et je suis convaincu que si elle est comprise correctement, – mais pour cela il faut au moins se donner la peine de lire les textes – cette tradition ne peut pas produire autre chose, car elle repose précisément sur ce principe d'universalité qui prépare le cœur du fidèle à accueillir toute expression valable de l'Esprit – c'est là le sens de « l'ouverture de la poitrine », dont il est parlé dans le saint Coran."

Et puis aussi cette évocation, que j'approfondirai peut-être un jour, d'"une stupéfiante convergence, on serait tenté de parler de connivence, entre tous les modes de l'abrutissement et de l'avilissement contemporains, comme si, pour « éteindre avec leur bouche la lumière de Dieu » ou du moins tenter d'en réglementer strictement les apparitions, tous les débiles et les tarés de l'heure, untermensh salafis, crevures modernistes, raclures ésotériques et croupissures sionardes, s'étaient donné le mot (peu importe lequel)."

Et puis encore ce beau passage du philosophe Jean Borella :

"Chrétiens assermentés au monde moderne, vous qui avez juré fidélité à l'esprit de notre temps, chrétiens assoiffés de votre présence à l'aujourd'hui, avez-vous déjà remis en question, dans un moment de doute, votre acte de foi dans la vertu du juste milieu ? Et si, d'aventure, il se trouvait qu'à l'aune du bon sens humain, la Vérité fût excessive ? Avez-vous déjà pensé que le principe qui veut que la parfaite raison fuie toute extrémité, définit assurément une attitude formelle, mais ne saurait en bonne logique, servir de critère du vrai ou du faux pour un contenu doctrinal ? Car il est bien évident que notre seul jugement décide du normal ou de l'excessif, et que notre jugement lui-même est formé et informé par ce que la civilisation du moment lui fournit, comme terme de comparaison. Le déiste Voltaire aurait fui dans un couvent s'il avait pu prévoir les conséquences de son œuvre. Sans doute lui paraissait-elle pourtant un exemple de rationalisme modéré."


Si vous vous contentez de cela - c'est votre problème.

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dimanche 5 novembre 2006

A tiroirs et en tous sens.

Muray cite quelque part cette phrase de Lacan, que j'ai moi-même déjà citée, comme quoi "un athée, c'est quelqu'un qui se contredit tout le temps". En voici un nouvel exemple : Castoriadis dit, quelque part lui aussi, qu'il n'est pas croyant, mais qu'il ne peut écouter la Passion selon Saint-Matthieu sans être ému jusqu'aux larmes. L'auteur de cette Passion n'étant pas uniquement Jean-Sébastien "deux femmes, vingt enfants" (on se croirait dans la banlieue telle que la voit Hélène Carrière Dent Conne) Bach, mais, bien évidemment, comme Durkheim par ma voix nous l'a expliqué, Dieu lui-même, il s'ensuit que dans la phrase même où il dit n'être pas croyant Castoriadis admet l'être. Notons au passage que le cas de Bach est un contre-exemple de taille aux attaques anti-protestants de Muray dans son Rubens : peut-être a-t-il raison en ce qui concerne la peinture, je n'y connais rien, mais question musique... Enfin, ça dépend des pays, car en Angleterre, comme Max Weber l'a brillamment démontré, le protestantisme (anglican) a étouffé la joie de vivre qui y régnait auparavant et que l'on trouve encore chez Purcell, ce qui fait que de celui-ci

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(1659-1695, il est mort jeune, comme moi) jusqu'aux Beatles

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(d'autres s'accrochent) ce pays n'a rien produit d'intéressant en musique. Bref, Lacan n'a peut-être pas tort, Muray un peu, Castoriadis un peu beaucoup, Durkheim et Dieu pas du tout (ou presque).

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(D'autres n'en ont plus pour très longtemps.)



P.S. et modeste contribution aux Annales de recherche voyeriste : Si l'économie est enculisme, la propagande du "doux commerce" en est la vaseline (et ceux qui la font, de Voltaire et Benjamin Constant à Dominique Strauss-Kahn et Ségolène Royal (ici comme ailleurs, le niveau baisse), des enculés. Mais nous y reviendrons après dissipation des brumes (éthyliques ?) matinales).

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vendredi 23 juin 2006

Questions et réponses (II). - "Il n'y a d'ethnocentrisme et de xénophobie que dans la mesure où il y a pluralité des mondes."

(Fin du texte.)

Questions et réponses I.


Voici la deuxième partie de la conversation entre Julien Freund et Pierre Bérard. Je rappelle qu'on la trouve en intégralité - sans mes commentaires - ici. Bonne lecture !


P.B. - Les libéraux pensent que c'est le marché qui est intégrateur.

J.F. - Le goulag en moins, ce qui n'est pas mince, c'est une utopie aussi dangereuse que celle des Léninistes.

Et on a vu le résultat avec les Léninistes... J'en ai d'ailleurs déjà parlé. De plus, le correctif de l'absence de goulag est de moins en moins juste. Je me souviens d'un article paru sur le réseau Voltaire, article que je n'ai malheureusement pas réussi à retrouver, dans lequel il était écrit, si ma mémoire est bonne, que le nombre de détenus dans les prisons américaines était désormais (proportionnellement à la population) supérieur à celui de détenus dans les goulags soviétiques à leur apogée. Faute de mieux, cet article du même site donne un bon aperçu de la situation actuelle.

Pour répliquer à cette farce du marché comme agent prétendu de l'intégration, il suffit de relire Durkheim. Il n'a pas vieilli sur ce point. Et que dit-il ? Que la prépondérance croissante de l'activité économique est une des raisons de l'anomie, donc, de la détresse de l'identité collective et de la désintégration sociale.

P.B. - Monsieur le professeur... Vous n'avez pas réagi à l'hypothèse que je formulai tout à l'heure concernant cette propension du discours antiraciste à favoriser malgré lui l'actualisation dans le quotidien de toute cette latence raciale, ethnique, tribale... Je voulais dire qu'en interpolant dans ses homélies... dans ses admonestations, de constantes références à ces classifications, il sollicitait pour ainsi dire ses destinataires à interpréter les problèmes de cohabitation qu'ils expérimentent dans ces termes-là. En bref, je suis tenté de penser qu'il contribue à "raciser" les tensions. D'autant que ce discours est performatif. Il vient quasiment du ciel... C'est le pouvoir céleste du devoir-être. Sans compter que les curés y mettent aussi du leur.

J.F. - Pensez-vous sincèrement que les gens aient besoin d'être stimulés par ces élucubrations, même de façon oblique, pour ressentir les choses comme ils les ressentent ?

Ach, tout de même, sans prétendre que les directeurs de conscience médiatiques créent des choses à partir de rien, on peut faire ici, en suivant l'hypothèse de P. B., le même raisonnement que J. F. précédemment (cf. première partie) au sujet de l'élite donnant "quitus à la brutalité de masse". Que l'on ne parle que de race, même en en niant l'existence éventuelle, ou peut-être encore justement parce que l'on en nie l'existence éventuelle, ne peut qu'encourager petit à petit tout le monde à voir les problèmes plus à travers ce prisme qu'à travers d'autres. On le constate aisément lorsque d'infâmes médiocrités comme MM. Raoult ou Sarkozy convainquent les gens qu'ils "parlent vrai" lorsqu'ils dégoisent les pires conneries sur ce thème, car ils occupent un espace de discours, peut-être pas intéressant en tant que tel (encore faut-il le démontrer), mais laissé vide par la bien-pensance.


Histoire, mémoire, deuxième guerre mondiale.


Si l'on tient à établir un lien entre l'univers des discours et la manière dont les gens interprètent leur expérience, il y a selon moi quelque chose de plus frappant qui mériterait d'être creusé ; c'est cette occupation obsessionnelle de nos media par la seconde guerre mondiale ; plus exactement par le nazisme. Vous ne pouvez pas vous en souvenir, mais dans les années cinquante, soixante, Hitler était pratiquement oublié. Nous vivions dans l'euphorie de la reconstruction et, notre actualité politique, c'était quoi ? La guerre froide et les conflits coloniaux, c'est-à-dire des évènements concomitants. Les communistes célébraient pieusement le mensonge de leurs 75 000 fusillés et les anciens de la Résistance se retrouvaient rituellement devant les monuments aux morts. C'était tout. Ce passé, pourtant proche, était en cours de banalisation. Rien d'ailleurs que de très ordinaire dans cette lente érosion ; c'est un critère de vitalité. Aujourd'hui, en revanche, ce passé fait l'objet de constants rappels incantatoires. Hitler est partout, accommodé à toutes les sauces. C'est le nouveau croquemitaine d'une société qui retombe en enfance et se récite des contes effrayants avec spectres, fantômes et golem...

P.B. - Vous ne croyez pas aux revenants ?

J.F. - J'incline à penser que ces revenants sont utiles à certains. Hitler est devenu un argument polémique, et pas seulement en politique. A défaut de vouloir faire l'histoire contemporaine, nous fabriquons du déjà-vu, du simulacre, du pastiche. L'Hitlérisation du présent est un symptôme.

P.B. - La paramnésie ou impression de déjà-vu ; c'est un trouble hallucinatoire ; un signe de grande fatigue dit-on. Mais tous ces regards braqués sur le rétroviseur, cela veut dire aussi que l'avenir a perdu de son prestige. Il ne cristallise plus d'attente messianique. Le progressisme prend soudainement un coup de vieux.

J.F. - Sciences et techniques conservent leur ascendant, mais peut-être, effectivement, ne se prêtent-elles plus aux même amplifications eschatologiques qu'autrefois. L'écologisme grandissant est révélateur d'un désaveu. En tout cas ce Hitler qui nous hante, ce n'est pas celui dont nous célébrions la défaite en 1945, ce führer militariste, pangermaniste et impérialiste, ennemi de la France et de la Russie. Non ; celui qu'on commémore à tout instant pour en exorciser les crimes, c'est l'ethnocrate raciste, antisémite et genocidaire.

P.B. - On ne peut pas lui reprocher d'être anti-arabe ; c'est dommage.

Ici, je suis en désaccord (cf. ce texte, notamment le P.S. 1). Il y a eu une volonté de rapprochement politique avec les Arabes, notamment par la célèbre rencontre avec le grand Mufti de Jérusalem, mais précisément par mépris des Arabes, Hitler n'y a jamais donné suite, au lieu de chercher à les utiliser pour vraiment déstabiliser l'Empire britannique. (Je prends ces renseignements dans le livre de Paul-Marie de la Gorce 39-45, une guerre inconnue, Flammarion, 1995).

J.F. - Ce Hitler qui monte sans cesse à l'assaut du présent pour lui donner du sens, ce n'est pas un objet historique. Qu'est-ce qu'un objet historique ? C'est d'abord une matière suffisamment refroidie, tenue à distance des passions, autant que faire se peut. C'est ensuite une matière à travailler selon les règles éprouvées de la scientificité. Il a fallu plus de deux siècles pour les élaborer... et nous en sommes là ! Comme le diable des prêcheurs médiévaux, Hitler est devenu la caution négative d'une mémoire invasive et impérieuse. Il est interdit de se dérober à son appel sous peine de se voir soupçonné d'incivisme, voire d'obscure complicité avec...

P.B. - ... Avec la " bête immonde "...

J.F. - Pauvre Brecht ! Pour lui le ventre fécond, c'était celui de la social-démocratie. Et tous ces ignares qui le citent de travers !

P.B. - L'antifascisme commémoratif avance au même rythme que l'analphabétisme... Nous frisons l'excès de vitesse. La surexposition du nazisme est l'aliment principal de cette mémoire dont vous parliez. Ce qui me frappe, dans une époque qui se flatte d'obéir aux principes de la rationalité, c'est cette abdication de l'histoire face aux injonctions de la mémoire. La mémoire parle dans un idiome qui n'est pas universalisable, et, d'ailleurs, personne ne s'offusque de voir se répandre dans le langage courant des syntagmes comme "mémoire ouvrière", "mémoire de l'immigration", "mémoire juive". Autant d'usages qui enregistrent et proclament la fragmentation particulariste dont il est derechef interdit de tirer des conclusions. Toujours, la mémoire s'authentifie comme un idiotisme et l'étrange, dans ces conditions, c'est qu'elle soit devenue l'argument fatal de ceux qui se réclament de l'universalisme...

J.F. - La suréminence de cette mémoire prend d'autant plus de relief qu'elle sévit dans une époque de rejet des filiations... d'amnésie massive. Et puis, c'est extraordinaire, son monolithisme sentimental. Un agrégat d'émotions n'est pas susceptible de la moindre tentative d'invalidation. Face à ça, nous demeurons médusés. Le mot qui convient le mieux pour décrire ce climat est celui d'hyperesthésie. Nous sommes à l'opposé de l'ascèse qui préside toujours à l'établissement d'un discours rigoureux. C'est encore Nietzsche qui dans La Volonté de puissance parle de cette irritabilité extrême des décadents... Oui, l'hyperesthésie fait cortège aux liturgies de la mémoire.

P.B. - C'est pourquoi sa carrière ne rencontre pas d'obstacle. Chacun se découvre quand passe la procession du Saint Sacrement. Personne ne veut finir comme le chevalier de la Barre.

J.F. - Voltaire nous manque, ou plus exactement cet esprit d'affranchissement qu'il a su incarner d'une manière si française...

P.B. - L'esprit de résistance ?

J.F. - La Résistance... Le Résistant, c'est un combattant, il fait en situation d'exception la discrimination entre l'ami et l'ennemi et il assume tous les risques. Son image ne cadre pas avec l'amollissement que l'on veut cultiver. C'est peut-être pourquoi on lui préfère aujourd'hui les victimes. Mais assurément, leur exemplarité n'est pas du même ordre. Ce que je voulais vous suggérer, j'y reviens, c'est la simultanéité de ces deux phénomènes ; le ressassement du génocide hitlérien et l'obsession antiraciste. Ils se renvoient sans cesse la balle dans un délire d'analogie. C'est extravagant.

P.B. - La grammaire triomphante du génocide inaugure le règne de l'anachronisme et les nouveaux antiracistes bondissent d'émotion à l'idée d'entrer en résistance contre une armée de spectres.

J.F. - Oui... Ils sont à la fois la résistance et ses prestiges, et l'armée d'occupation avec ses avantages. C'est burlesque.

P.B. - Une mémoire incontinente...

J.F. - Qui épargne les crimes soviétiques, amnistiés avant d'avoir été jugés !

P.B. - Oui, mais leur finalité était grandiose... la réconciliation définitive du genre humain, comme pour les antiracistes... Ce qui mobilise la mémoire unique, ce n'est pas tant la liquidation du passé que sa persécution réitérée. Non seulement la mémoire met l'histoire en tutelle mais elle s'érige en tribunal suprême. Sous son regard myope, le passé n'est qu'une conspiration maléfique. On arraisonne les morts pour les accabler de procès posthumes et dénoncer leurs forfaits. Il n'y a jamais de circonstances atténuantes.

Nietzsche : "Facile résignation. - On souffre peu de souhaits inexaucés quand on a exercé son imagination à enlaidir le passé." Couilles molles !

J.F. - C'est la rééducation du passé par les procureurs de l'absolu. Cette génération hurlante n'a connu que la paix ; ce sont des nantis de l'abondance qui tranchent sans rien savoir des demi-teintes de l'existence concrète dans les temps tragiques. L'ambivalence et les dilemmes sont le lot de ce genre d'époque. Nos pères ne furent pas des couards. Les croisés du Bien ne connaissent pas le doute. Les fins sublimes qu'ils s'assignent balayent tous les scrupules.


Regard sur soi et rapport à l'autre.


P.B. - La réconciliation définitive après la lutte finale contre la xénophobie...

J.F. - La xénophobie, c'est aussi vieux que le monde ; une défiance de groupe, d'ordre comportementale, vis à vis de l'étranger. L'expression d'un ethnocentrisme universel comme l'a rappelé Lévi-Strauss. On veut aujourd'hui la confondre avec le racisme qui est un phénomène moderne ; la confondre pour lui appliquer à elle aussi le sceau de la réprobation. Certes, il y a aussi des expressions chauvines de l'ethnocentrisme qu'il convient de combattre, mais prétendre le réduire absolument, c'est parier sur un avenir où l'idée de société différenciée avec ses particularismes aurait complètement sombré. Il n'y a d'ethnocentrisme et de xénophobie que dans la mesure où il y a pluralité des mondes.

Depuis le temps que je voulais l'écrire, en m'appuyant moi-même sur Lévi-Strauss ! Voilà, c'est fait. Et, sans sortir du sujet, il est évident qu'il en est de même pour les rapports entre les sexes notamment, et que beaucoup de ce que l'on appelle misogynie n'est que l'expression de la conscience d'une altérité. Il ne s'agit bien sûr pas de se prosterner devant les attitudes facilement xénophobes ou misogynes, mais de rappeler que l'on ne peut parler avec les autres qu'en les jugeant (positivement ou négativement).

On peut imaginer - pur exercice d'utopie - que l'effacement des communautés et des identités collectives aboutirait à l'extinction de la xénophobie ; mais en fait à quoi ressemblerait cet Eden ? Selon la fiction de Hobbes, ce serait le retour à la lutte de tous contre tous... une lutte implacable et continuelle, dont seule nous protège la constitution de l'humanité en sociétés organisées et rivales.

Sociétés organisées donc rivales : le tout (facile à dire) est de faire que cette rivalité soit stimulante sans être sanguinaire.

P.B. - La xénophobie, c'est donc le prix à payer pour prévenir la barbarie.

J.F. - Si vous dites ça comme ça, vous serez vous-même traité de barbare ! (...) Le communisme pourrait disparaître mais l'antifascisme parodique survivra à son géniteur, car il arrange trop de monde. Ce fricot, il est toujours sur le feu. Les dispositifs médiatiques de manipulation de l'imaginaire l'ont installé dans l'opinion comme un mode d'interprétation idéaltypique de l'histoire contemporaine. Il faut donc s'attendre à des rechutes à n'en plus finir d'autant que l'analphabétisme historique s'étend au rythme même de l'emprise journalistique sur la culture ambiante. Et ces récidives antifascistes sont d'autant plus inévitables que le fascisme a été érigé en clé de voûte maléfique de tout un appareil de brouillage idéologique et de coercition morale. D'ailleurs le refus de prescrire les crimes qui lui sont liés, et seulement ceux-là, en dit très long sur ce statut d'exception, car c'est toute la tradition européenne du droit qui est ici mise en cause... Une telle adultération de notre humanisme juridique ouvre la voie à des procédures à répétition avec mise en spectacle idoine... Bref, je disais tout à l'heure que le souvenir de la Résistance combattante devait s'effacer parce que son image renvoie d'une manière trop explicite au patriotisme. Il y a donc bien une contradiction entre le recyclage continue d'un fascisme mythique et malfaisant et l'occultation progressive de ceux qui ont combattu le fascisme réel, les armes à la main. Cette bizarrerie tend à montrer que le même mot renvoie bien à des réalités différentes... La Résistance est partie prenante de l'ancien monde, celui des réflexes vitaux qui se mettent en branle lorsque le territoire est envahi par l'ennemi. Les nouvelles de Maupassant montrent très bien cela dans un contexte où le nazisme n'avait pas cours. Or, c'est ce lien quasiment paysan à la terre que l'on prétend aujourd'hui abolir parce que les élites, elles, se sont affranchies de ces attaches... Elles deviennent transnationales et discréditent des liens qui sont pour elles autant d'entraves. Dans ce contexte, le maquisard devient un personnage encombrant... Trop rivé à son sol, à ses forêts, à sa montagne... Au nom de la démystification, il s'agit de priver la Résistance de son prestige. Non seulement la plupart des Français auraient été attentistes ou collaborationnistes, mais même la petite frange des résistants de la première heure devrait être soupçonnée des pires ambiguïtés.

P.B. - Jusqu'en 1942 au moins, beaucoup de résistants ne se définissent pas comme opposants à Pétain et il y a parmi eux de nombreux officiers et même des camelots du roi.

On peut en effet considérer que les Royalistes ont été le premier parti politique à entrer dans la Résistance en tant que parti, bien avant les communistes.

J.F. - Bien sûr, les frontières demeurent floues et c'est justement ça que l'antifascisme rétrospectif ne peut pas comprendre, car il ne fonctionne que dans le cadre d'un manichéisme reconstruit à partir du légendaire communiste. En dépouillant la Résistance de son aura, on dépossède les Français d'un passé glorieux pour les assigner à leur essence perfide. Ils sont déshérités et reconduits à la guerre civile latente et permanente... et par ceux-là même dont la fonction est de fabriquer du consensus.

P.B. - Même au prix du mensonge ? Car enfin, les résistants, comme les collaborateurs, ne furent qu'une minorité.

J.F. - Mais oui, mon cher Bérard, au prix du mensonge !...


Mensonge, unité nationale, responsabilité des politiques.


C'est Machiavel qu'il faut suivre. Certes, il n'y a pas de politique morale, mais il y a une morale de la politique qui implique parfois le mensonge quand celui-ci est utile à la concorde intérieure... Une fois désenchantée, la Résistance ne peut plus être un gisement de mémoire et l'opprobre inocule désormais toute notre histoire... Vous comprenez, la sphère du politique n'est pas celle de l'histoire. L'histoire obéit à des méthodes critiques qui aboutissent nécessairement au désenchantement ; son rôle est démystificateur. Sous son emprise le passé devient trivial. Mais là, c'est autre chose... C'est autre chose pourquoi ? Mais parce que le changement de perspective auquel nous assistons n'est pas le produit de la réflexion historique. Ceux qui le conduisent sont indifférents aux archives ; ce ne sont pas des chercheurs, mais des idéologues. D'ailleurs, aucun chercheur ne pourrait disposer de l'écho médiatique dont ils jouissent. Cet écho démesuré montre que leur discours entre en résonance avec les intérêts du pouvoir, pour des raisons que j'ignore... De même que le résistancialisme des années cinquante permettait de blanchir le passé, et d'amnistier les collaborateurs, la profanation du mythe résistant, d'une France toute entière insurgée contre l'occupant permet de le noircir. De la magie blanche à la magie noire, il y a comme une transfusion de signification, mais on demeure dans la magie ; pas dans l'histoire. Car, si le sens du récit bascule, on ne le doit pas à des découvertes inattendues, à des connaissances nouvelles. Seule change l'interprétation. Hier, elle servait à bonifier. Aujourd'hui, elle s'acharne à péjorer. C'est toujours de la prestidigitation ! Le mensonge de l'immédiat après-guerre colportait la fable d'une France occupée rassemblée derrière de Gaulle. Le mythe était soldé par la condamnation hâtive d'une poignée de traîtres choisis parmi les figures les plus visibles de la littérature et de la politique.

pamphlet

Cette imposture avait une finalité politique honorable ; c'était une thérapie collective pour conjurer la discorde et abolir le risque d'une guerre civile sans cesse perpétuée... Le tournant s'est opérée dans les années soixante-dix, à la fin justement des Trente glorieuses. Ce qui n'était jusque là qu'une poignée de brebis galeuses est devenue l'expression la plus éloquente d'un peuple de délateurs et de renégats. C'est alors qu'on a commencé de parler d'une épuration bâclée et trop rapidement conclue.

Il est dommage que J.F. ne soit pas plus précis sur ce dernier point. D'après les sources que j'ai sous la main - mais il s'agit d'historiens, non de journalistes (L'épuration française de P. Novick, publié aux Etats-Unis en 1968 et en France en 1985, Le syndrôme de Vichy de H. Rousso, 1987), les années 70 ont vu surtout la confirmation par des enquêtes approfondies du nombre de 10.000 exécutions sommaires avancé dès les enquêtes des années 50 et confirmé par le Général lui-même. Dans la mesure où cela rabaissait de manière drastique le chiffre avancé par R. Aron dans des ouvrages très bien vendus (entre 30.000 et 40.000 exécutions), cela pouvait, effectivement et paradoxalement, dans un certain climat, et compte tenu par ailleurs de la persistance dans la mémoire de certains cas épineux et célèbres (Brasillach...) amener à considérer, non seulement que l'épuration avait été mal faite, mais qu'il était important de parler de ce "fait" qu'elle avait été mal faite. Paradoxe supplémentaire, mais nous sommes justement au pays des fantasmes, le même chiffre peut aussi, dans un deuxième temps être considéré comme très élevé, et être utilisé à l'appui de la thèse d'une France massivement lâche pendant l'Occupation, puis massivement violente (et donc de nouveau lâche) lors de l'épuration - ce qui ferait d'une certaine façon se rejoindre Bernard-Henri Lévy et Maurice Bardèche. Mais il faudrait entrer dans le détail des articles de presse des années 70-80 pour mieux saisir l'ampleur et les ambiguïtés de ces balancements.

Epilogue fatal : puisque le crime était collectif, c'est bien la nation dans son essence qui était viciée. Il lui fallait donc expier massivement. C'est aussi à cette époque que de l'Inquisition aux Croisades et aux génocides coloniaux l'ensemble de notre histoire s'est trouvée indexée à la collaboration et à ses turpitudes... Maintenant elle envoûte de sa malédiction l'ensemble du passé... Peut-être est-ce lié au progressisme qui situe le meilleur dans l'avenir et doit en toute logique déprécier le passé pour le ravaler à l'obscurantisme et à la sauvagerie ? Mais les Trente glorieuses pourtant ont été furieusement prométhéennes sans que n'y sévisse ce masochisme extravagant. Il s'agit donc bien d'un phénomène plus profond qu'il faut rapporter à cette morbidité européenne dont nous parlions tout à l'heure. Ce que je constate, voyez-vous, c'est que durant trente ans, les élites, usant d'un pieux mensonge... oui, un bobard... ont célébré un peuple exemplaire en le dotant d'un passé glorieux. Et, simultanément, ces élites se montraient capables d'entraîner le pays dans une oeuvre imposante de reconstruction, jetant les bases d'une véritable puissance industrielle, promouvant la force de frappe nucléaire, s'engageant dans la réconciliation avec l'Allemagne et l'édification d'un grand espace européen tout en soutenant plusieurs conflits outre-mer. Nonobstant certaines erreurs, ce fut un formidable effort de mobilisation stimulé par une allégresse collective comme la France n'en avait pas connue depuis longtemps...

Oui, c'est bien beau, mais, sans même se demander ici si jeter "les bases d'une véritable puissance industrielle" est si glorieux que cela, il faut nuancer certains points : les conflits outre-mer ont été perdus (sauf au Cameroun, où si l'on en croit F.-X. Verschave la France commit d'épouvantables massacres), la force de frappe nucléaire française semble bien

Couverture

avoir été surtout un "cadeau" américain, que de Gaulle a enrobé dans de belles phrases. Quant à la réconciliation avec l'Allemagne, qui certes en soi ne fut pas une mauvaise chose, on a vu au début de la première partie de ce texte ce que J.F. en pensait trente ans après.


P.B. - Tout cela malgré les faiblesses dont on stigmatise la quatrième république.

J.F. - Je connais ces critiques puisque, comme vous le savez bien, je suis gaulliste comme je suis aussi européen et régionaliste... mais la nature des institutions n'a ici qu'une faible pertinence. C'est la pâte humaine qui est décisive et les grands courants d'idée et d'humeur qui traversent la population.

Encore un peu de Nietzsche ? "Nos institutions ne valent plus rien : là-dessus, tout le monde est d'accord. Pourtant, la faute n'en est pas à elles, mais à nous. Une fois que nous avons perdu tous les instincts d'où naissent les institutions, les institutions nous échappent à leur tour, parce que nous ne sommes plus dignes d'elles."

La rhétorique n'est pas sans conséquence ; il y a des récits toniques et d'autres qui, en revanche, nourrissent la neurasthénie. Oui, je maintiens qu'en politique il faut savoir mentir à bon escient ; non pour dissimuler la corruption du pouvoir comme on le voit faire si souvent aujourd'hui, mais pour doter les vivants d'un passé supportable, rasséréner l'identité collective, renforcer l'estime de soi.

Vient ici à l'esprit l'argument de Castoriadis : "Des camelots veulent placer cette profonde philosophie de préfet de police libertin : moi je sais que le Ciel est vide, mais les gens doivent croire qu'il est plein, autrement ils n'obéiront pas à la loi. Quelle misère !" Je crois qu'en fait cet argument n'est vraiment valable ici que pour des cas comme celui que j'ai évoqués plus haut, tels les massacres qui auraient eu lieu au Cameroun entre 1957 et 1970. Verschave (p. 87 de l'ouvrage mis en lien plus haut) va jusqu'à parler de 400.000 morts, si la France a fait cela, on aimerait bien le savoir ! Mais s'il s'agit de ressasser des choses déjà sues, ou considérer l'ensemble des Français comme des professeurs d'histoire, sans doute J.F. a-t-il, dans l'état actuel des choses, raison.

Des élites qui accablent les morts pour fustiger leur peuple ne sont pas dignes de le gouverner. Rappelez-vous ce que dit le dernier homme de Zarathoustra. Il dit "Jadis tout le monde était fou". Et il ajoute en clignant de l'oeil : "Qu'est-ce qu'aimer ? Qu'est-ce que créer ? Qu'est-ce que désirer ?" Il exprime en même temps le sentiment de supériorité de l'homme moderne et son incapacité à donner sens aux verbes aimer, créer, désirer ; les actions élémentaires de l'existence. L'homme moderne en rupture d'antécédant est condamné à l'indigence et à la stérilité ; il n'est plus créateur... Vantardise et impuissance voilà son apanage ! Les Anciens connaissaient les vertus pacifiantes de l'oubli ; mais les nouveaux prédicateurs veulent-ils la paix ?

La Pax Rancunia, qui par l'intimidation permet à ceux qui ont le pouvoir de le conserver ?... Quoi qu'il en soit, dernière livraison la semaine prochaine.



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mercredi 22 mars 2006

Divers.

(Ce "post" est dédié à Philippe N., dont la conversation est une source d'inspiration permanente - tout blog est en quelque manière collectif, celui-ci l'est consciemment et explicitement, et pas encore assez.)


D'abord un hommage bien mérité au pauvre Ilan Halimi, avec la collaboration de Léo Ferré :

"C'était vraiment un employé modèle Monsieur Ilan
Toujours exact et toujours plein de zèle Monsieur Ilan
Il arriva jusqu'à la vingtaine sans fredaine
Sans le moindre petit drame mais
Un beau soir du mois d'août,
Il faisait si beau il faisait si doux
Que Monsieur Ilan s'en alla flâner droit devant lui au hasard et voilà !

Monsieur Ilan vous manquez de tenue, qu'alliez-vous faire dans la plus belle avenue

Il rencontra une fille bien jeunette Monsieur Ilan
Il lui paya une petite fumette Monsieur Ilan
Il l'entraîna à l'hôtel de la pègre mais un nègre a voulu prendre la femme
Monsieur Ilan, hors de lui, lui a donné des coups de parapluie
Oui mais le nègre dans le noir lui a coupé le cou en deux coups de rasoir

Eh! Ilan vous manquez de tenue mon vieux ! qu'alliez-vous faire dans la plus belle avenue

Il a senti que c'est irrémédiable Monsieur Ilan
Il entendit déjà crier le diable Monsieur Ilan
Aux alentours il n'y avait personne qu'un trombone
Chantant la peine des âmes un aveugle en gémissant
Sans le savoir a marché dans le sang puis dans la nuit a disparu
C'était p't'être le destin qui marchait dans les rues

Monsieur Ilan vous manquez de tenue ! Vous êtes mort dans la plus belle avenue."





J'apprends par ailleurs que l'ETA annonce un cessez-le-feu permanent". Je m'étonne que personne n'ait encore pensé à remercier Al-Qaeda. Les attentats de Madrid ont placé la barre tellement en haut en manière de terrorisme que l'ETA s'en est retrouvée démodée d'un coup : petits joueurs ! potaches ! branleurs ! Il ne restait donc plus guère d'autre solution aux dignitaires de l'ETA que de laisser passer un peu de temps et de prendre une initiative consensuelle. Ils sont forts, ces Arabes !
(Oui, je sais : d'après certains, les Arabes n'y sont pour rien. Ah, when legend becomes fact, print the legend !).




Le messianisme sécularisé - genre paradis sur terre, émancipation collective, lendemains qui chantent - est une absurdité. Le messianisme n'a d'intérêt que si l'on se doute bien que le Messie ne va pas revenir, ou qu'il y a bien peu de chances pour qu'on soit encore là lors de son arrivée. Où serait sinon sa noblesse ? Ce n'est pas un plan-épargne logement, encore moins une assurance-vie.



Finalement, Diderot, Voltaire, ont déjà un côté "pute intellectuelle", sur le mode "faites ce que je dis, faites pas ce que je fais". Les monarques sont des salauds - sauf ceux que je fréquente, le peuple est con - mais pas moi, et pendant ce temps-là je me nourris aux frais de Catherine ou de Frédéric. Heureusement pour eux que Pascal leur avait appris à écrire.



La fiche Wikipedia consacrée à J.-P. Voyer n'en finit plus d'évoluer, c'est le principe, je ne ferai pas de commentaires - ou presque pas : je maintiens que le qualifier d'extrémiste est une ânerie. C'est notre monde qui est extrême, extrême à la fois dans la violence et dans la médiocrité, hélas pour vous, hélas pour moi.




A suivre ! Comme disait Rivarol, qu'Allah le bénisse : "C'est un grand avantage d'écrire peu, mais il ne faut pas en abuser".

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lundi 20 février 2006

Si tout le monde en parle, moi aussi. (Ajout le 09.04).

Pierre Bourdieu, dans un article que je n'ai pas lu, décrivit les Etats-Unis comme une "prophétie auto-réalisante" ; c'est-à-dire que ce pays, ayant déclaré être le sujet et l'objet d'une "destinée manifeste" (manifest destiny), le cria sur tous les toits et se comporta comme si tel était le cas, à tel point que les autres pays finirent par le croire, et l'aidèrent par conséquent à devenir une nation à part, renforçant ainsi sa croyance en cette destinée, l'encourageant à agir de la même manière "exceptionnelle" - et ainsi de suite, dans une sorte de cercle, vertueux pour les Etats-Unis (ou du moins une partie de leur population), vicieux pour les autres.

Samuel Huntington a écrit en 1996 un livre, que je n'ai pas lu non plus, Le choc des civilisations, qui si j'ai bien compris estime qu'avec la fin de la guerre froide les nouveaux affrontements planétaires se feront entre cultures, entre religions, entre civilisations, plutôt qu'entre systèmes politiques (je ne sais pas où l'auteur range le problème de la Chine). Beaucoup de monde trouve qu'il a tort, beaucoup de monde estime que l'on se sert en tout cas de ce livre depuis le 11 septembre 2001 pour justifier des choses injustifiables ; surtout, je crois, et le grand bordel, mi-comique, mi-pathétique, auquel on assiste depuis quelque temps au sujet des caricatures, le montre, tout est en train de se passer comme si ceux qui estiment qu'il y a ou devrait y avoir effectivement deux camps - l'"Occident" et l'"Islam" -, étaient en train de tout faire pour que la "prophétie" de S. Huntington se réalise. Il leur sera évidemment aisé après coup de démontrer que Huntington avait raison, et que donc ils avaient raison d'agir comme ils le faisaient (et, notamment, pour ce qui est du côté occidental, d'envahir l'Irak). Dans le cas présent, le cerce est vicieux pour l'immense majorité.

John Austin, dans des livres que je n'ai pas encore lus [Ajout du 12.08.2012 : ça n'a pas changé...], dont le plus connu s'intitule Quand dire, c'est faire, s'est intéressé aux situations où les mots ne veulent pas seulement dire quelque chose, mais sont en eux-mêmes des actes, l'exemple canonique, si j'ose dire, étant celui d'un baptême. Beaucoup des analyses que j'ai pu lire ici et là ces derniers jours, notamment sur la publication des caricatures par Charlie-Hebdo et la réprobation manifestée à l'égard de cette initiative par J. Chirac, reprennent, plus ou moins consciemment, ce type d'analyse. Il n'y a d'ailleurs pas besoin d'avoir lu Austin pour savoir qu'il est courant d'accuser ses adversaires de "provocation" ou de "propagande", quand soi-même bien sûr on ne fait que dire la vérité, et on ne la dit, bien sûr encore, que parce que cette vérité exige absolument d'être dite. Mais avoir ce genre de distinctions à l'esprit peut être utile.

Dans le cas présent, si les gens éprouvent autant le besoin d'écrire sur ce sujet (les Français non-musulmans en tout cas, car je ne suis pas sûr que beaucoup de musulmans n'y voient pas surtout une sinistre comédie, et certes on ne pourrait alors leur donner tout à fait tort), c'est parce que l'on ne peut ignorer ces différents niveaux d'appréhension du problème, mais que ces niveaux, sauf à prendre une position extrême - la censure d'un côté, l'arrogante affirmation d'une liberté d'expression qui est surtout affirmation de sa propre supériorité, de l'autre - qui n'est pas tenable, ces niveaux, disais-je, ne coïncident que très difficilement.

Prenons le cas de Charlie-Hebdo. Dans un pays qui a pour règle officielle la liberté d'expression, certaines des réactions à la publication des caricatures par ce journal laissent rêveur. (Il est difficile en même temps de n'avoir pas une sorte de pitié moqueuse à l'égard des intrépides paons qui se sont pris pour Voltaire et se sont crus courageux en l'achetant, comme s'ils passaient par ailleurs leur vie à utiliser à des fins altruistes cette liberté d'expression devenue soudain si chère à leur cœur le jour où l'Arabe leur semble la menacer. C'est encore en consommant que ces gens-là se sentent exister, c'est merveilleux...) Quant au président Chirac : pouvait-il vraiment dire autre chose que ce qu'il a dit, dans sa situation ? Les mots d'un chef d'Etat sont-ils aussi libres que ceux d'un journaliste, ou d'un blogueur inconnu ? Si je dis ou écris quelque chose, j'en assume la responsabilité, mais dans la pratique, je ne fais pas grand-chose. II n'en est pas vraiment de même pour J. Chirac. A-t-il de plus lancé des poursuites contre Charlie-Hebdo ? Il est vrai que l'on parle de manœuvres du ministre de la justice pour empêcher cette publication, mais, à ma connaissance, sans preuves. Il est vrai aussi que peut-être il aurait pu ne pas "lâcher" Charlie-Hebdo ; mais tout de même on ne garde pas éternellement en main un kleenex plein de morve. Enfin, d'une façon générale, est-il vraiment possible de faire abstraction d'un contexte historique pesant ? - comme le dit un collègue blogueur, "peut-on vraiment condamner le colonialisme en bloc et rejeter la responsabilité de la crise des caricatures sur les pays musulmans ?“

Dans cette désagréable affaire, que l'on prend au sérieux un peu malgré soi tant elle est pourrie à la base, il n'y a que ceux pour qui les choses sont exagérément simples qui peuvent identifier sans peine le contenu des paroles et la position de ceux qui les prononcent, ou tout au moins ignorer la faille qu'il peut y avoir entre celles-ci et celui-là ; les autres, non seulement, ce qui n'est pas bien grave, doivent s'accommoder de voisinages imprévus (s'accorder avec Jean-Marie Le Pen contre Philippe Val, par exemple ; c'est la vie moderne, ça...), mais encore restent un peu concons, dans l'expectative, se demandant comment reprendre la main face à des gens qui ont l'affreux mérite de savoir ce qu'ils veulent, pour eux et pour les autres. Et le tout avec le soupçon lancinant, qui est aussi une forme de souhait, que tout cela n'est qu'artificiellement gonflé par une machine médiatique tournant à vide.



Quelques repères.
Si, je ne le cesse de répéter ici, avant de donner des leçons, de dire "L'Islam doit faire ceci", "Il serait grand temps que l'Islam fasse cela", ce qui est souvent une incitation à peine déguisée à la soumission, si, donc, des examens de conscience, tels que :

- celui de M. Koz,

- ou celui de M. Adam,

ne peuvent faire de mal, il est aussi de bonne méthode de demander leur avis aux intéressés. On se référera notamment à Oumma.com, par exemple à cet article, ceci sans idéaliser ce site, qui se désolidarisa bruyamment Alain Soral il n'y a pas si longtemps, ni en faire le résumé de la position de tous les musulmans français.

Sur l'inutilité de ce demander ce qui s'est passé dans la tête de Philippe Val, on peut consulter M. le Responsable.

Enfin, pour des éclairages inverses, le lecteur curieux pourra aller goûter d'un peu de tonicité ou de paranoïa.



J'avais prévu de m'arrêter là, mais en écrivant une idée s'est rappelée à moi, qu'à sa façon la crise présente illustre.

Dans le livre de Serge Halimi, Le grand bond en arrière, dont je ne saurais trop conseiller la lecture, on découvre que S. Huntington fait partie de ceux qui, en 1975, au sein de la Commission Trilatérale, dénoncèrent la supposée "ingouvernabilité" des sociétés occidentales, et agirent à la fois pour le "rétablissement de l'ordre" et le démantèlement de l'Etat-providence, jugé responsable de toutes les "dérives" de la société : toutes joyeusetés qui ont depuis fait florès.

Les lecteurs de ce blog savent que l'on n'y déteste pas l'autorité et que l'on n'y vénère pas l'Etat-providence ; ils savent aussi, et sans doute encore plus, que l'on y goûte que très modérément la naturalisation sauvage du marché. J'avoue avoir été agréablement surpris quand j'ai eu la surprise de lire chez Halimi que le même homme avait contribué à la "libéralisation" de l'économie occidentale et à "légitimer" une nouvelle bipolarisation du monde et la création d'un nouvel ennemi pour les Etats-Unis.

Précautions oratoires : je n'accuse pas S. Huntington de tous les maux (je ne voudrais pas tomber dans le même travers que celui dénoncé au 3ème paragraphe de ce texte) ; je ne voudrais pas non plus chercher des complots, non que je refuse d'y croire a priori, non que l'insistance de certains laquais de l'ordre établi à dénoncer partout les "théories du complot" ne soit pas en elle-même suspecte, mais tout simplement parce que je n'en ai pas besoin.

Ce qui est intéressant, c'est que le cas Huntington illustre cette parenté profonde entre, au moment des révoltes populaires des années 60-70 (révoltes plus ou moins bien inspirées, ce n'est pas le problème), une action pour mettre à bas un Etat-providence qui n'était pas installé depuis si longtemps que cela, pour dans le même temps recentrer l'Occident sur son "identité" (et écrivant cela je ne prône pas l'amnésie, ventredieu !) ; et une action à la fois idéologique, politique et économique, pour accentuer l'écart qui peut nous séparer de certains. L'exemple type en serait l'Egypte, sur laquelle on peut voir ou lire de temps en temps des reportages nous inquiétant de son "islamisation", alors même que cet Etat, qui a par ailleurs depuis longtemps lâché les Palestiniens, est l'un des plus subventionnés par les Etats-Unis, lesquels ont de longue date agi, ici et ailleurs, pour couper l'herbe sous le pied à des mouvements laïcs qui auraient pu (peut-être...) avoir un vrai soutien et permettre au Moyen-Orient d'accéder à une réelle indépendance (et à son pétrole). On n'écrira pas que les Etats-Unis sont responsables de tout - après tout, les Egyptiens n'ont pas, ou pas encore, mis à bas leur régime. Il reste que tout cela est d'une remarquable duplicité - et un jeu dangereux, dont nous n'avons sans doute pas fini de payer les conséquences.

Je clarifie un point pour finir, dans le paragraphe précédent. La conscience de son propre passé est quelque chose d'inestimable, que l'on n'a pas à se lasser d'explorer. Mais cette connaissance a entre autres pour utilité de donner un appui solide aux volontés de changement - sinon d'ailleurs, à part le plaisir de l'érudition, on ne voit pas l'intérêt, on ne voit surtout pas en quoi cela justifierait un conservatisme absolu ou une volonté de retour en arrière, car le monde change tout seul, toujours, tout le temps. (C'est ce que j'ai trouvé chez Chateaubriand). D'où qu'il soit possible de voir sous un angle positif les révoltes populaires, de ne pas se leurrer sur les fausses identités, et de détester par-dessus tout ceux qui détruisent les mœurs et les solidarités, au nom du marché, tout en prétendant les rétablir - et donc en en établissant de fausses - contre autrui (et non par rapport à autrui).




PS : je fais passer l'information trouvée dans le livre de Halimi : le prix Nobel d'économie n'existe pas, pas plus donc que la discipline dont il relève : il s'agit d'un prix créé (et doté) par la Banque centrale de Suède en 1969 en mémoire d'A. Nobel, qui n'a aucunement la légitimité que l'on peut accorder (ou non) aux autres prix Nobel, et qui se pare donc indûment de leur prestige. Sans commentaires.

PS 2 : j'ai évoqué plus haut la censure comme quelque chose d'absolument mauvais. Ce n'est pas tout à fait ma pensée. La censure a de nombreuses de vertus (cf. Karl Kraus). Mais ce n'est pas du tout le sujet.

PS 3 : non, je plaisante.


(Ajout le 09.04).
Le concept de "prophétie auto-réalisante" semble avoir été pondu par le sociologue américain Robert K. Merton, dont vous pouvez consulter la fiche Wikipedia en anglais, laquelle donne toutes sortes de liens, y compris sur les prophéties en question. Encore un concept que Bourdieu n'a pas inventé !

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vendredi 27 janvier 2006

Just for fun.

Que l'on n'y voie aucune allusion précise à l'actualité récente :

"Jusqu'à seize ans, je me serais battu pour Rousseau contre tous les amis de Voltaire. Aujourd'hui, c'est le contraire. Je suis surtout dégoûté de Rousseau depuis que j'ai été en Orient. L'homme sauvage est un chien."

(Napoléon).

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samedi 17 décembre 2005

Je pense donc je jouis.

Avant de prendre quelques jours de vacances (gare !), je feuillette ma bibliothèque à la recherche de livres à emporter, et m'amuse de la proximité, que j'y découvre, de Lénine et Léon Bloy. A l'homme de gauche l'action, à l'homme de droite la morale, me dis-je non sans me féliciter in petto d'être moi-même aussi actif et tellement moral.

Arrivé grâce à Dieu à bon port, j'y repense pour me dire que j'ai été victime, comme d'autres sans doute, d'une belle prénotion. On oppose souvent l'esprit utopique des gens de gauche au réalisme des gens de droite. Je n'irais pas, tant s'en faut, jusqu'à soutenir que c'est le contraire qui est vrai, mais il suffit d'imaginer ce que serait le monde si les fantasmes des grands auteurs "de droite" (disons : Bossuet, de Maistre, Balzac, Claudel...) étaient vérifiés : un monde où l'on pourrait sans le moindre problème juger chacun responsable de ses actes - pour constater qu'il manque une pièce au puzzle, un bon contrepoids de réel - fourni par les grands auteurs "de gauche" (il y en a moins peut-être, mais il y aura toujours ces deux monstres : Voltaire et Marx), quand ils montrent comment les choses fonctionnent dans les faits.

Que ces auteurs, et de bien moins estimables qu'eux, aient cru possible de jeter métaphysique et religion par la fenêtre est fort regrettable, qu'ils aient succombé à la fort répréhensible tentation de l'utopie (démonstration à suivre à l'occasion) est leur faute, leur très grande faute. Mais à un certain niveau, et pas le moindre, il me semble possible de soutenir que c'est l'homme de gauche qui est réaliste et l'homme de droite idéaliste.

Cet idéalisme est le plus souvent pessimiste : ce n'est pas le moindre de ses paradoxes, comme de ses mérites. Mais ceci est une autre histoire - n'étant quant à moi ni optimiste (beurk !) ni pessimiste (à quoi bon ?), je ne suis pas sûr de vous la raconter un jour.



PS : finalement, j'ai pris avec moi Chateaubriand et Marx - et je ne débande pas !

PS 2 : je prends conscience de ce que je n'ai cité que de purs catholiques dans ma liste de grands auteurs de droite. A part le cas très particulier mais effectivement important de Céline, j'avoue ne pas voir d'autre "exception". Une suggestion ?

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mardi 13 décembre 2005

Superflu. (Ajout le 29.03.06)

Durement exploité, comme tant d'autres, par la minorité despotique qui assujettit l'ensemble de la population à la célébration de Noël, je traine aujourd'hui dans une librairie à la molle recherche de cadeaux, quand je tombe sur une nouveauté : le Journal de Goebbels, premier tome, chez Tallandier. Un pareil génie de la propagande méritant de toute évidence considération, je feuillette la bête, tout en me disant qu'un pareil achat n'est en rien raisonnable, quand je découvre, sur la quatrième de couverture, que les bénéfices générés par cette édition seront reversés à telle fondation liée à la mémoire de la Shoah.

Je ne reproche rien, ou ne me sens pas le droit de rien reprocher à l'éditeur. Je suis néanmoins resté bouche bée. Goebbels est une des personnalités les plus marquantes et les plus influentes du XXe siècle, son journal est évidemment un document historique de premier ordre, et il est manifestement impossible de le publier sans alibi ! Tallandier n'est pas réputé pour être un éditeur nauséabond, mais doit quand même, ou estime devoir, "se couvrir" par cette précaution. Peur des associations, peur de la réaction du public ? Pauvre recherche historique ! Bientôt, on ne pourra pas éditer les mémoires de tel ou tel esclavagiste sans devoir verser ses bénéfices aux descendants des victimes. Peut-être que les œuvres de Voltaire, lequel avait des actions dans telles entreprises coloniales, devraient être taxées dès aujourd'hui - ou même rétroactivement, depuis leur date d'édition. Un écrit de Jules Ferry sur l'école publique devrait absolument financer des travaux publics au Tonkin. Tous les auteurs n'ayant pas fait de propagande active pour l'homosexualité devraient cotiser pour les malades du sida. Les éditeurs de la Bible dans le monde entier, par l'abominable pression qu'ils font peser sur le mental des jeunes gays, seraient ainsi bien inspirés de se dédouaner de leur ignominie. On pourrait aussi souhaiter que n'importe quelle œuvre d'un météorologue russe se voie prélevée d'une obole destinée aux descendants des veuves des soldats noyés par la Bérézina.

Ceci posé, j'admets que si les bénéfices des mémoires de Bill Clinton avaient été reversés aux familles qui ont souffert de l'embargo qu'il a imposé à l'Irak pendant des années, cela lui aurait sans doute passé l'envie de les "écrire", et on n'aurait pas eu à revoir sa gueule. Mais cet effet collatéral reste bien négligeable.

Pour en revenir à Goebbels, je me souviens qu'il y a quelques années Emmanuel Le Roy Ladurie, fasciste notoire sans doute, avait regretté que le journal de celui qu'il traitait d'"ignoble salopard" n'était pas édité en France, quand le moindre propos de table de Freud ou Marx avait les honneurs de nos éditions. La petite brève du Canard enchaîné retraçant cette déclaration ne put s'empêcher de lui trouver un goût douteux, comme si Le Roy Ladurie avait été le moins du monde ambigu. Avec le recul, cela permet de comprendre les précautions prises par Tallandier, et ce n'est guère réconfortant.

Finalement, dans la mesure où les bibliothèques municipales ne voudront peut-être pas acquérir un tel ouvrage (je me rappelle que les responsables de la BPI au centre Pompidou avaient arrêté d'acheter Mein Kampf après que cinq exemplaires leur en avaient été volés dans les semaines suivant l'ouverture de cette bibliothèque, sans que l'on puisse dire si les voleurs étaient des néo-nazis ou des censeurs bien intentionnés, ou un peu des deux), je me demande, si l'on ne veut pas faire le jeu d'une telle emprise de ce qu'on appelle le "devoir de mémoire" sur la recherche de la vérité historique, si le mieux ne serait pas carrément de le voler. Evidemment, c'est un gros pavé, et si on se fait avoir, c'est un peu la honte.


Bonne lecture et joyeux Noël !




(Le 29.03)

G1




Sale gueule, certes. L'homme est heureusement plus souriant sur la quatrième de couverture :

G2



M. Hitler en couleurs, décidément, j'ai peine à m'y faire.

Je n'en ai pas encore lu beaucoup. Apparemment, ça parle beaucoup de musique.

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