jeudi 29 mars 2012

Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », II bis. On peut retourner le problème dans tous les sens...

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Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », I.

Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », II.

Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », III.


...on en reviendra toujours là : c'est peut-être un problème qu'ils nous détestent, mais c'est encore plus un problème qu'ils aient de bonnes raisons de le faire. Et même, qu'ils aient de bonnes raisons de nous mépriser. On peut retourner le problème dans tous les sens, on en revient toujours à Machiavel : si on ne peut être aimé, il faut au moins être craint. Nous ne sommes guère plus craints qu'en tant que caution morale, je rigole, âme damnée si l'on préfère, des États-Unis. Notre dernière capacité d'agir, qui est une capacité de nuisance, se trouve là : la vaseline BHL qui permet à d'autres - en Syrie, ça coince, quand même - d'aller les enculer une fois de plus. France, lubrifiant de l'Empire ! Qui a lu Verschave sait que ce n'est pas nouveau, mais, au fil du temps, et entre autres du fait du cynisme paradoxalement innocent de notre président actuel (et à venir ?), c'est devenu de plus en plus apparent.

De ce point de vue, on peut certes chercher plein de petites bêtes sur le cadavre de M. Merah, mais, comme le dit J.-P. Voyer, peu importe qu'il soit manipulé : je pense qu'il y a quelques années encore, personne n'aurait pu manipuler qui que ce soit pour le pousser à tuer des militaires français et des enfants... des enfants quoi, au fait ?

- la question n'a rien d'odieux, n'a rien d'un détail, comme dirait Jean-Marie, même s'il est plus aisé à un blogueur de la poser qu'à un homme politique de l'aborder : ces enfants, qu'étaient-ils pour leurs parents ? Juifs, Français, Israéliens ? qu'étaient-ils pour M. Merah ?

Passons. Ainsi que je le signalais avant-hier sur Twitter, j'ai commencé à écrire ce texte avant d'écouter l'entretien de mars d'Alain Soral. Je m'agaçais à part moi de lire sur le site d'E&R ou sur Voxnr des textes sur un éventuel côté agent double de M. Merah. Ach, ce n'est certes pas que cela me gêne que l'on ne se contente pas des versions officielles, ce n'est pas non plus qu'il soit insignifiant de savoir si Merah était « manipulé » (je mets des guillemets, parce que c'est une notion qui n'est pas aussi évidente qu'elle peut en avoir l'air : ce jeune homme avait son libre arbitre, me semble-t-il) et surtout par qui, mais je trouve qu'à ne s'interroger que sur cet aspect des choses on passe à côté d'autres vérités.

Dans son entretien du mois, donc, A. Soral, un peu comme il l'avait fait au moment des crimes d'A. Breivik, passe sans transitions logiques claires de l'émission d'hypothèses et de soupçons à propos de ce que racontent les media, à l'affirmation pure et simple que « c'est bidon » (je résume, je ne cite pas). C'est d'une certaine façon de bonne guerre, dans un entretien oral, mais cela ne simplifie pas les choses.

J'ajouterai que s'il n'est pas impossible que MM. Breivik et Merah aient été tous les deux « manipulés » par le grand méchant loup sioniste, il faudrait quand même se demander s'il est bien cohérent de voir la patte dudit loup derrière, d'une part, un aryen sioniste qui tue des jeunes gauchistes, d'autre part un rebeu musulman aux actions fortement anti-sionistes. Je sais bien que, dans le détail, A. S. a affiné le truc, que l'histoire Breivik était censée être un signal envoyé à la Norvège pro-palestinienne, alors que Merah serait là pour alimenter le choc des civilisations…

Mais, bon sang de bois, il existe tout de même bien un peu, ce choc ! La question est surtout de savoir à quel point son existence se confond avec son essence, autrement dit de savoir si eux et nous sommes voués à nous détester, depuis toujours et pour toujours, et à nous foutre sur la gueule de plus en plus souvent, éventuellement jusqu'à anéantissement de l'une des parties, ou si l'état de haine réciproque par certains aspects de plus en plus évident est un acmé temporaire, qui peut laisser la place à une coexistence pacifique, n'impliquant pas nécessairement - il ne vaut sans doute d'ailleurs mieux pas - de grandes embrassades.

Je suis d'accord avec A.S. pour jouer la deuxième option, je ne conteste absolument pas le rôle que jouent N. Sarkozy et autres BHL pour mettre de l'huile sur le feu en la matière, mais ce qui persiste à me gêner est cette espèce d'idée sous-jacente qu'il ne faudrait pas grand-chose pour que tout aille bien. (Ce n'est pas forcer le sens de la pensée d'Alain Soral que d'aller jusqu'à dire que selon lui il suffirait que les Juifs arrêtent d'être juifs, quoi que l'on entende par là, pour que tout aille bien.) Peut-être ne faudrait-il effectivement pas grand-chose pour que tout aille mieux, mais pour que tout aille bien, c'est une autre paire de manches.

Reposons maintenant le problème comme nous avions commencé par le faire, la difficulté, vous l'aurez compris, étant qu'il me faut à la fois parler de M. Merah et d'A. Soral, alors même que l'on ne sait pas trop ce que voulait le premier cité, ce qui m'oblige à traiter la question par approches tantôt générales, tantôt plus précises. Dans son entretien récent, le « Président » a une formule assez forte, que je cite approximativement : sa propre analyse de la situation politique en France et dans le monde serait tellement juste qu'il faut en venir à faire tuer des enfants pour essayer de la contrecarrer.

D'une certaine façon, c'est exactement ce que j'ai écrit au début de ce texte, et qui me semble effectivement essentiel : que M. Morah ait été seul, agent double, triple, fou, manipulé, hyper-lucide, lâche ou courageux, cela ne change rien au fait que ce qu'il a fait n'avait pas été fait avant en France, de même qu'A. Breivik avait poussé le curseur à un niveau jusque-là non atteint en Norvège, ou que O. Ben Laden avait donné une nouvelle dimension au terrorisme un certain jour de septembre 2001. Les services secrets peuvent être imaginatifs et cyniques, ils ne peuvent oser aller jusqu'à un certain niveau d'imagination et de cynisme que parce que cela correspond à un certain air du temps, qui les imprègne autant que le pékin moyen. Des enfants juifs élevés dans des écoles religieuses en France, cela fait un paquet d'années que l'on peut les dégommer sans problème et que l'on peut avoir envie de le faire si on juge que ce sera un bon message à envoyer à Israël. Matériellement, c'est très facile à faire, c'est même, soyons de mauvais goût, enfantin. Mais on ne l'avait jamais fait, parce que, spirituellement, c'est une autre paire de manches : tuer des gamins en France pour passer le bonjour à Israël, éventuellement faire tuer des gamins par un jeune homme en colère pour foutre la merde en France (ou, éventuellement bis, savoir que ce jeune homme est en train de manigancer un truc et le laisser faire, parce qu'on sent que ça foutra la merde en France), il faut que la situation soit déjà, encore une fois d'un point de vue spirituel, passablement pourrie pour que l'on en arrive là.

Et j'en reviens à mon point de départ : le problème est surtout qu'ils aient de bonnes raisons de nous détester. Je vous ai cité il y a peu la belle phrase de Simone Weil : "Les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu'il peut subir." Nous en sommes arrivés au stade où se confondent les humiliations infligées et les humiliations subies : il ne s'agit pas d'éluder leurs responsabilités, mais de voir les nôtres en face, nous ne pouvons pas les changer, mais nous pouvons peut-être nous changer nous-mêmes, un peu. C'est encore, finalement, le meilleur moyen pour que BHL soit moins juif.


P.S. Et Marc-Édouard Nabe, dans tout ça ? Depuis maintenant assez longtemps qu'elle est en ligne, je ne suis pas arrivé à regarder la vidéo de sa conférence avec T. Ramadan. L'antipathie que j'ai toujours eue pour celui-ci et ses incessants tortillements du cul, la mauvaise qualité de la vidéo sont des raisons à ce refus de la regarder, des raisons évidemment accessoires. J'ai surtout à combattre l'impression intuitive, depuis l'annonce de cette conférence, que MEN s'est ici engagé dans un truc foireux - et ça me ferait chier d'avoir raison. Les extraits mis en ligne par A. Soral ne le confirment qu'à moitié, ce que dit M.-É. Nabe sur le côté « mystique » du printemps arabe suscitant par exemple ma curiosité. A suivre !


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vendredi 20 janvier 2012

Sans titre et sans conclusion, mais avec plein de choses entre les deux.

C'est une sorte de pot-pourri que je vous livre aujourd'hui : une suite de variations sur les idées d'égalité et d'inégalité. Je les emprunte au livre de Serge Audier, Tocqueville retrouvé. Genèse et enjeux du renouveau tocquevillien français (2004), dont je vous avais déjà retranscris un passage il y a quelques mois. Je viens de relire les notes que j'avais prises en découvrant ce livre, et il m'a semblé qu'à tout prendre vous en recopier l'essentiel pouvait être plus intéressant que de me concentrer sur un passage précis. En effet, en étudiant ce que fut en France, au fil du temps, la réception de l'oeuvre de Tocqueville, S. Audier est amené à rencontrer et retrouver nombre des problématiques qui de mon côté me travaillent, à dresser, en paraphrasant ou commentant les textes d'auteurs différents les uns des autres, une sorte de tableau des positions que l'on peut adopter vis-à-vis des notions d'égalité / inégalité, de démocratie, et, de façon plus ou moins explicite, de liberté.

La première fois que j'ai évoqué Serge Audier, c'était sur le ton de la défiance : je lui reprochai de schématiser la pensée de certains auteurs que je connaissais, et marquai que cela ne me donnait pas grande confiance en lui lorsqu'il m'en présentait d'autres que je n'avais jamais lus. Le fait est que son Tocqueville retrouvé m'a nettement moins gêné de ce point de vue - nous ne sommes pas dans le cadre d'une commande aux visées idéologiques évidentes, comme c'était le cas de La pensée anti-68. Cela ne m'empêche pas d'avoir des réserves sur certains points, notamment quant à la façon dont est présentée l'oeuvre de Dumont ; il est possible aussi que je me sois fais enfler lorsque S. Audier évoque des auteurs que je ne connais pas du tout et que je lui ai fait confiance : disons que l'ensemble du livre m'a semblé globalement assez sérieux pour que je lui accorde un crédit d'ordre général.

Dans ce qui suit, je lui laisse donc la main , me contentant d'indiquer quel auteur il cite, paraphrase ou commente. Je soulignerai quelques idées qui me plaisent plus particulièrement, les italiques étant de S. Audier ou des auteurs en question. - Vous connaissez déjà la plupart d'entre eux, à l'exception des « machiavéliens », ou « néo-machiavéliens » - bien sûr, vous les connaissez peut-être, et mieux que moi, mais je ne les ai jamais évoqués ici même : Pareto, Michels, Mosca. C'est pourtant d'eux, en qui Raymond Aron voit une « école », que nous allons partir. Je n'insiste pas sur les échos de ces idées dans notre actualité si actuelle.

"Pareto souligne que toute société est divisée entre une élite au sommet et une majorité à la base. De même, Michels entend démontrer que l'élite dirigeante, même en démocratie, exerce sa domination sur les masses. En somme, ces auteurs s'assignent la tâche de mettre en lumière de façon « scientifique » les formes persistantes d'inégalité et de domination que les discours officiels et les idéologies tendent toujours à recouvrir. A ce titre, l'école machiavélienne apporte une contribution majeure à la critique des idéologies ; elle invite à ne pas prendre à la lettre les justifications et les discours par lesquels les élites s'efforcent de légitimer leur domination. Si Aron n'hésite pas à évoquer (...) une école « machiavélienne », c'est également dans la mesure où la plupart de ces sociologues politiques accordent corrélativement une importance toute particulière au caractère agonistique des relations politiques et sociales. La pensée néo-machiavélienne, fidèle là encore à l'enseignement de Machiavel lui-même, est en effet centrée sur la thématique du conflit." (p. 88)

"Le mérite des machiavéliens est d'avoir toujours rappelé l'indépassable hiérarchie et division des rôles sociaux dans toute organisation - ce que Michels a appelé « la loi d'airain de l'oligarchie »." (p. 99)

Cette loi fonctionne bien sûr en démocratie, avec ou sans guillemets, et ce d'autant plus que ce régime a besoin, à côté des oligarques qui toujours (plus que jamais ?) dominent, d'une nouvelle classe dirigeante, qu'il la crée : du fait de l'idéologie officielle - droits de l'homme et du citoyen, liberté, etc. -, il ne peut fonctionner sans elle, il a besoin de cet intermédiaire supplémentaire par rapport aux autres régimes. En termes voyeristes, on dira que les politiciens, puisque c'est d'eux qu'il s'agit, ne créent pas le pal, mais le mettent eux-mêmes dans Popu, avec quelques paroles consolatrices ou « lubrifiantes » au passage. Serge Audier suit ici le commentaire par François Furet des thèses de l'historien de la fin du XIXe siècle Augustin Cochin :

"Au coeur de la conceptualisation de Cochin se trouvent donc « deux types de représentation et d'action de la société au niveau politique » : le type que Furet nomme « corporatif » ou d'Ancien Régime, et le type démocratique. Dans le cadre du premier, le pouvoir s'adresse à la nation, conçue comme un ensemble hiérarchique de « corps » multiples et hétérogènes. La société ne doit pas alors se modifier structurellement pour devenir un interlocuteur du pouvoir : si elle a bien des représentants naturels, qui reçoivent des mandats impératifs, elle n'a pas besoin de créer un personnel spécialisé dans ce que l'on appelle aujourd'hui « la politique ». Tout change avec le type démocratique. Dans ce cas, le pouvoir s'adresse à chaque individu, dépouillé de toute particularité empirique, dans la mesure où seul le vote constitue désormais cet individu abstrait en individu réel. De là, explique Furet, « la nécessité d'inventer le domaine de cette réalité nouvelle » - et qui sera précisément « la politique » - ainsi que « des spécialistes de ce domaine, de cette médiation », c'est-à-dire « les politiciens ». En effet, Cochin considère que le peuple, désormais réduit à une multiplicité d'individus abstraits et égaux, n'est plus capable d'activité autonome : « il est dépossédé de son rapport réel au monde social d'une part, et à ce titre privé d'intérêts particuliers et de compétence sur les questions débattues ; d'autre part, l'acte qui le constitue, le vote, est préparé et déterminé en dehors de lui : ce qu'on lui demande, c'est un assentiment ». Autrement dit, la politique, au sens précis que lui donne Cochin, est indissociable de la démocratie : elle est « une spécialité du consensus, mythiquement délivré de ses pesanteurs sociales »." (p. 149 : toutes les citations sont de Furet.)

La critique de Cochin "montre que si la démocratie pure, dans sa définition, consiste dans l'égalité des individus abstraits, elle se caractérise en revanche, dans la pratique réelle, par l'avènement d'un pouvoir séparé. De plus, Cochin estime que même lorsque, dans ce contexte, ces pouvoirs sont ceux d'un régime représentatif, autrement dit sont issus d'une compétition, c'est encore aux spécialistes de la politique et de la manipulation de « l'opinion » que revient l'organisation de cette compétition.

Il faut souligner qu'avec ce thème des minorités dirigeantes, on retrouve évidemment certaines des idées fondamentales de ceux que l'on a nommés, avec Burnham et Aron, les « machiavéliens ». Furet l'indique d'ailleurs très nettement, même s'il n'emploie pas cette terminologie, en rappelant que Cochin rencontre le courant de pensée illustré par Ostrogosrki ou Michels. Ce sont en effet ces présupposés théoriques qui sous-tendent manifestement la théorie du jacobinisme comme « Machine » à fabriquer du consensus - manipulation qui est comme l'envers de l'idéologie de la démocratie pure.

Ce dernier point n'a pas été relevé par les critiques les plus sévères de Furet, ce qui a manifestement nui à la compréhension de Penser la Révolution française. Persuadés que la référence à Cochin trahissait on ne peut plus clairement la sympathie éprouvée par Furet pour les thèses réactionnaires, ces critiques n'ont pas suffisamment perçu les enjeux théoriques de son entreprise. Car force est de constater que l'analyse de la « Machine » jacobine n'est pas seulement formulée par Cochin, mais se trouve aussi esquissée par un auteur comme Ostrogorski. Or, on sait que ce dernier est un libéral progressiste, farouchement hostile à tout forme de pensée réactionnaire. En vérité, si Ostrogorski avait prolongé sa critique du jacobinisme seulement ébauchée dans La démocratie et les partis politiques, il aurait pu, pour une large part, rendre à la démonstration de Furet les mêmes services de Cochin - ce qui aurait évité bien des malentendus prévisibles." (pp. 150-151)

Entre deux auteurs qui disent à peu près la même chose, citez celui qui est marqué à gauche, vous aurez moins d'ennuis… Ceci dit, l'auteur de La pensée anti-68 n'est pas tout à fait le mieux placé pour donner des leçons, lui qui « oublie », dans sa présentation de l'oeuvre de Cochin (p. 147 n.), de signaler les éditions que l'on doit à la Nouvelle Droite et aux éditions Copernic à la fin des années 70 - alors même que les publications des textes de Cochin ne sont pas légion, c'est peu de le dire.

Passons ! Et passons à un auteur « démocrate », Claude Lefort, paraphrasé ici par S. Audier :

"La reconnaissance socialement instituée de la liberté individuelle comme droit de l'homme marque une rupture capitale que l'on chercherait en vain à effacer en rappelant que certains individus étaient déjà libres dans le passé - comme si la différence entre la société aristocratique et la société démocratique n'était à cet égard qu'une différence de degré. En vérité, l'indépendance individuelle prend un tout autre sens selon qu'elle s'inscrit dans une configuration démocratique - où elle est reconnue comme un droit de l'homme en tant que tel - ou dans une configuration aristocratique. (…)

L'enjeu de l'interprétation est de montrer que la démocratie, loin de n'être qu'un régime parmi d'autres, constitue une rupture capitale, car avec elle uniquement s'élabore une nouvelle idée de l'Humanité et de l'homme comme d'un être sans déterminations." (pp. 173-74)

- vous l'aurez compris, la thèse de Lefort veut en fait dire la même chose que certaines interprétations « réactionnaires » : il y a une rupture dans l'histoire, point barre, et cette rupture se fait sur la question de la détermination. Et on ne peut plus revenir en arrière, soit qu'ont ait atteint la juste idée de l'homme (ce qu'écrit Lefort juste après), soit qu'on ait cassé un modèle qu'il est devenu impossible de réparer.

Lefort enchaîne :

"« [L]es droits de l'homme marquent une désintrication du droit et du pouvoir. Le droit et le pouvoir ne se condensent plus au même pôle. Pour qu'il soit légitime, le pouvoir doit désormais être conforme au droit, et, de celui-ci, il ne détient pas le principe ».

Ainsi, le caractère inédit de la démocratie moderne réside ultimement dans ce que Lefort appelle « la dissolution des repères de la certitude ». Que la loi ne se fonde plus sur un garant ultime ne signifie certes pas qu'elle ait perdu sa transcendance, qu'elle soit désormais immanente à l'ordre du monde et donc rabattue dans la sphère du pouvoir. La rupture réside au contraire en ce que la loi n'est plus désormais indiscutable, mais peut faire l'objet d'un débat incessant, rendu possible précisément par la désintrication des sphères de la loi, du pouvoir et du savoir. On ne doit donc pas se contenter de définir la spécificité de la démocratie par le fait que celle-ci est un régime réglé par des lois. La démocratie en effet ne se définit pas seulement par la notion d'un pouvoir légitime, mais, plus profondément, par l'idée d'un « régime fondé sur la légitimité d'un débat sur le légitime et l'illégitime - débat nécessairement sans garant et sans terme »." (pp. 205-206)

"« Peu importent tous les moyens mis en oeuvre par l'idéologie dominante pour imposer les nouveaux critères de jugement social ; quelle que soit leur efficacité, ils ne peuvent effacer définitivement l'ouvrage de la révolution démocratique, c'est-à-dire la destruction des fondements de la légitimité et de la vérité. Quand il est défini comme indépendant, l'individu n'échange pas, comme semble le supposer Tocqueville, une certitude contre une autre - celle qui dériverait à présent de son autonomie ou bien, à l'inverse, l'arrimerait au pouvoir de l'opinion ou à celui de la science. Il est voué à demeurer sourdement travaillé par l'incertitude ». (…) C'est sans doute pour Lefort cette expérience d'une indétermination fondamentale qui définit le mieux la condition de l'individu démocratique." (p. 209)

On croirait lire du Maurras ! A ceci près, donc, que ce qui consternait le fondateur de l'Action française est ce qui séduit Claude Lefort. L'« individu démocratique » vit peut-être (plus pour longtemps !) dans le confort matériel, il baigne surtout dans l'inconfort spirituel, il est fondamentalement inquiet.

Ne nous attardons pas sur cette inquiétude, que donc on peut valoriser positivement (remise en question et émancipations, ou tentatives d'émancipation, perpétuelles) ou négativement (absence de sens global à partir duquel orienter sa vie), notons que ceci rejoint une de nos vieilles thèses selon laquelle la modernité inclut dans sa définition même, consciemment ou pas, une part de nostalgie de ce qui l'a précédée, et essayons d'envisager comment concilier cette vision de l'histoire fondée sur l'importance de la rupture instaurée par la démocratie, et la persistance malgré cette rupture de « la loi d'airain de l'oligarchie ».

« Malgré » : Maurras écrivait « à cause de » - la démocratie est précisément le régime qui permet à l'oligarchie de s'exprimer le mieux, i. e. d'enculer à tout va, les garde-fous qu'étaient les corps intermédiaires mis en place par les sociétés traditionnelles ayant disparu. La réponse de Serge Audier, dont par ailleurs l'un des centres d'intérêt est la pensée politique de certains auteurs du début de la IIIe République, comme H. Michel ou C. Bouglé, ne se situe pas, on s'en doute, dans la même optique. Écoutons-le :

"Cette démarche s'efforçant de tenir ensemble, au sein d'une dialectique ouverte, d'une part le meilleur de la tradition tocquevillienne (développée auparavant, de manière exemplaire, par Michel et Bouglé) et, d'autre part, ce qui demeure valide dans la tradition « machiavélienne », dont on a souligné qu'elle était en grande partie « anti-tocquevillienne » (notamment chez Mosca, Pareto et Michels), permet d'éviter deux impasses majeures interdisant la compréhension des sociétés modernes dans leur complexité. La première impasse consiste à adhérer naïvement à la thèse égalitaire, en occultant la permanence des inégalités de tous ordres, si bien mises en évidence par les « machiavéliens » - occultation qui risque, en outre, de contribuer à renforcer encore considérablement celles-ci. La seconde impasse consiste, tout au contraire, à prétendre subvertir « l'idéologie égalitaire » des démocraties modernes, en optant pour une perspective radicalement machiavélienne et résolument anti-tocquevillienne, comme c'est le cas de ce que l'on pourrait appeler le néo-machiavélisme post-marxiste de Pierre Bourdieu. Or, non seulement une perspective « réaliste » de ce type conduit à dissimuler le travail considérable de transformation effective des sociétés modernes - certes encore très insuffisant et partiel - qui s'est accompli précisément au nom des idéaux égalitaires, mais encore elle tend à occulter la question proprement politique de la réalisation de ces idéaux. De fait, si cette réalisation est problématique, ce n'est pas seulement en raison de la résistance, bien réelle, que continuent de lui opposer certains groupes dominants ; c'est aussi parce qu'il n'y a pas de réponse évidente à celle-ci. Le problème de la concrétisation des idéaux démocratiques susciterait bien évidemment encore des difficultés et des interrogations, quand bien même, par hypothèse, les individus ne seraient pas mus, comme nous l'ont enseigné les machiavéliens, par le désir de conquérir le pouvoir et d'accéder dans tous les domaines à des positions hégémoniques." (pp. 307-308)

Un disciple de Bourdieu contestera le diagnostic sur son maître ; un maurassien crachera avec mépris sur un tel raisonnement. Il me semble qu'au sein de ses propres options théoriques et politiques S. Audier a le mérite d'une certaine cohérence. Mais cela m'intéresse moins de discuter sa position en tant que telle que d'essayer de vous en faire comprendre la logique et les aboutissants. Dans un texte vieux de cinq ans, sur lequel je vais bientôt revenir, j'écrivais :

"L'idéal serait d'établir une typologie des idées politiques contemporaines, ou plutôt vivantes, un tableau d'ensemble clair, dans lequel chacun pourrait retrouver les points où ses propres idées correspondent ou non à celles de tel ou tel. Nous n'en sommes pas là !"

C'est dans cette même optique que je vous présente aujourd'hui toutes ces thèses. - Quoi qu'il en soit, la thèse, justement, de S. Audier serait de ma part incomplètement retranscrite si l'on ne faisait pas intervenir l'idée de conflit. Elle est ici tout à fait centrale, puisque si la modernité revient à tout remettre perpétuellement en question, il est bien clair que cela ne va pas se faire dans la concorde et l'harmonie. Je me permets ici une assez longue citation :

"De plus, Tocqueville n'accorde pas un rôle seulement instrumental à la participation politique : celle-ci ne se réduit pas au statut de moyen permettant la préservation de la liberté négative [les « libertés fondamentales », la sécurité, etc., note de AMG.] - même s'il s'agit là, bien sûr, d'un point capital - car elle est aussi un mode d'accomplissement personnel permettant à chacun d'affirmer sa dignité. En outre, tandis que Constant se situe en partie à distance, de manière explicite, de l'héritage de Montesquieu, Tocqueville au contraire manifeste de manière beaucoup plus significative sa fidélité à un tel héritage.

On touche là sans doute, avec la dette contractée à l'égard de Montesquieu, une des caractéristiques centrales de la pensée politique de Tocqueville, qui permet de montrer les limites des interprétations qui situeraient celle-ci ou bien dans une filiation strictement « républicaine » à la façon de Rousseau, ou bien dans une filiation libérale-individualiste à la manière de Constant, ou bien au confluent des deux. Car l'un des traits les plus spécifiques de la pensée tocquevillienne réside dans la façon dont elle décrit la démocratie comme une société politique effervescente, mobile, turbulente, et à certains égards conflictuelle - même si c'est dans le cadre d'un consensus généralisé autour des grandes institutions et des principes fondamentaux de l'organisation politique et sociale. On se rappelle en effet comment, contre les libéraux de son temps (notamment Guizot), Tocqueville soutient qu'il ne faut pas prendre peur devant le développement des associations politiques. Critiquant les esprits craintifs qui voudraient limiter la liberté d'association aux seules associations civiles, Tocqueville explique que c'est « en jouissant d'une liberté dangereuse que les Américains apprennent l'art de rendre les périls de la liberté moins grands ». (…) On peut se demander si, par cette façon de concevoir la démocratie, à distance du libéralisme conservateur de son époque, comme une aventure risquée qui, dans ce risque même, trouve des ressources pour éviter d'autres risques, Tocqueville ne rejoint pas pour une large part l'inspiration la plus profonde de Montesquieu. De fait, la société d'un peuple libre telle que la dépeint l'auteur de De l'esprit des lois, loin d'être ordonnée en tous points et entièrement pacifiée, est une société vivante, agitée, vouée aux divisions et aux turbulences. Au demeurant, il est à remarquer que ce libéralisme politique, qui ne se réduit pas seulement à un ensemble de dispositifs institutionnels destinés à la défense de l'individu - aussi nécessaires soient-ils - mais qui s'efforce de dessiner les traits d'une société toujours en mouvement par ses désaccords et ses conflits, trouve à son tour une de ses racines dans le républicanisme machiavélien. C'est en effet chez Machiavel qu'apparaît l'idée fondamentale, si profondément subversive à l'égard de la théorie républicaine classique, qu'il ne faut pas condamner les tumultes, les divisions et les conflits, dans la mesure où ceux-ci peuvent être source de liberté - thème que Montesquieu [et J.-P. Voyer, avec la phrase de Montesquieu qui ouvre Hécatombe…] reprendra à son compte dans les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. (…)

A son tour, Tocqueville prolonge donc sur certains points cette tradition du libéralisme conflictuel-pluraliste de Montesquieu, que l'on pourrait qualifier, de ce point de vue, de libéralisme post-machiavélien, afin d'en cerner la spécificité au sein de l'histoire du libéralisme européen, et de le différencier de la tradition lockéenne. De Machiavel à Montesquieu jusqu'à Tocqueville s'affirme en effet un courant de pensée politique spécifique qui rejette la visée d'une organisation parfaite supposée définitivement stabiliser le conflit et le consensus. Contre une longue tradition valorisant avant tout la concorde et l'harmonie, Machiavel, Montesquieu, et à certains égards Tocqueville, montrent, sous des modalités bien sûr tout à fait différentes, qu'il ne faut pas repousser nécessairement la division et la désunion sous prétexte qu'elles risquent de dégénérer en anarchie. Certes, il y a bien chez Tocqueville, ainsi que l'a parfaitement montré Gauchet, une forte valorisation de l'ordre et du consensus, comme d'ailleurs chez la plupart des ses contemporains, y compris parmi les républicains. Mais cette valorisation n'est pas contradictoire, dans la pensée tocquevillienne, avec l'idée fondamentale selon laquelle ce qui menace le plus les sociétés démocratiques, et qui risque de les conduire vers une nouvelle forme de despotisme, ce n'est pas l'effervescence suscitée par les initiatives multiples et désordonnées des citoyens dans les diverses associations civiles et politiques, mais, tout au contraire, l'ordre et la paix provoqués par l'apathie des individus repliés sur leur domaine privé." (pp. 311-313)

Et, histoire que tout cela soit clair, voici une nouvelle couche, S. Audier étudiant un article de M. Gauchet, "Tocqueville, l'Amérique et nous" (1980) :

"Pour Gauchet, le conflit a été à la fois un corrélat et un agent majeur de l'égalité : « l'antagonisme des classes est l'un des facteurs qui ont le plus décisivement contribué à l'égalisation des conditions, l'opposition frontale des hommes et des groupes sociaux est une dimension inséparable de la substitution de l'individu à la hiérarchie, le conflit collectif est, en dépit des apparences, puissance intégrative, force instituante auxquelles il a fallu faire face dans le système politique ». C'est en effet dans une société où le principe de l'égalité des conditions est devenu un principe dominant que la division des classes a trouvé une légitimité au moins implicite, lui permettant de surmonter la sacralisation, propre aux sociétés traditionnelles, de l'unité et de la paix civile : « pas d'égalité en effet sans un heurt avec l'autre, inscrit dans la logique même qui me le donne pour irréfragablement identique, et obligeant à le reconnaître pour indiscutablement même, toujours, par-delà une divergence de positions, et point accidentelle, mais tenant à l'ordre du monde où il nous faut coexister. »

De ce point de vue là (…), la différence d'approche avec Dumont est considérable. En effet, pour Dumont, comme pour Guénon, la relation à l'autre ne doit pas passer par le conflit, mais par la reconnaissance des différences. Autrement dit, reconnaître l'autre en tant qu'autre - au lieu de supprimer sa différence par un égalitarisme absolu - implique un mode de compréhension hiérarchique, au sens précis que Dumont donne à ce terme [1]. Dans une telle perspective, le conflit ne saurait rendre possible la relation à l'autre en tant qu'autre. Au reste, Dumont est parfaitement conscient de cette divergence d'avec Gauchet, comme en atteste sa critique explicitement adressée aux thèses développées dans « Tocqueville, l'Amérique et nous » : « il faut donc dire, en gros, qu'il y a deux voies pour reconnaître en quelque façon l'Autre : la hiérarchie et le conflit. Maintenant, que le conflit soit inévitable et peut-être nécessaire est une chose, et le poser comme idée ou comme "valeur opératoire", en est une autre, même si c'est en accord avec la tendance moderne : Max Weber lui-même n'accordait-il pas plus de crédibilité à la guerre qu'à la paix ? »." (pp. 261-62)

Commentons brièvement. Il y a ici trois niveaux différents :

- l'importance du conflit en régime démocratique. Importance essentielle : Lefort (on discute de tout) + Tocqueville (l'individu moderne ne peut trouver une forme de dignité qu'en s'associant à certaines luttes). Importance aussi parce que mode d'action de la démocratie. C'est ici Marcel Gauchet qui tombe « d'accord » avec Maurras, selon le même modèle que j'ai utilisé plus haut pour Lefort : on se bat plus facilement avec des « égaux » qu'avec des « supérieurs », et ce n'est pas un hasard si le concept de lutte des classes est apparu après la Révolution française, quand bien même Marx l'aurait voulu au moins en grande partie clé de l'histoire universelle [2]. Cela correspond à la zizanie, à l'« anarchie », la désunion modernes critiquées par Maurras ;

- c'est ici qu'il ne faut pas se tromper. Lorsque S. Audier paraphrase Tocqueville, lequel voyait "la démocratie comme une société politique effervescente, mobile, turbulente, et à certains égards conflictuelle - même si c'est dans le cadre d'un consensus généralisé autour des grandes institutions et des principes fondamentaux de l'organisation politique et sociale", il énonce, relativement à la démocratie, une phrase qui vaut tout autant pour l'Ancien Régime. C'est quelque chose que j'écrivais dans le texte sur Alain Brossat déjà évoqué : la communauté traditionnelle, ce n'est pas l'absence de conflit, loin s'en faut, et Maurras d'ailleurs le savait très bien. La différence entre tradition et modernité ne se fait pas de ce point de vue. Elle se fait sur la valeur de vérité potentielle que l'on accorde au conflit. En société traditionnelle, le conflit est effet inévitable des imperfections du système autant que reflet des heurts des ambitions individuelles. En modernité, il peut avoir valeur heuristique, révéler des choses, que ce soit sur les dominants ou sur leurs arrière-pensées, etc. Dans les deux cas il se fait sur font de "consensus généralisé autour des grandes institutions et des principes fondamentaux de l'organisation politique et sociale", essayez d'être royaliste de nos jours… La crainte d'un Maurras était que le conflit en démocratie ne s'arrête jamais, qu'il ne puisse y avoir de consensus généralisé sur quelques principes fondamentaux : c'est prendre au mot et au sérieux l'idée de Lefort selon laquelle la démocratie est "la destruction des fondements de la légitimité et de la vérité" ;

- de ce fait, on serait tenté d'écrire qu'il faut surtout bien choisir ces conflits, mais cet énoncé est bien trop général, car on ne peut présupposer par avance de la valeur heuristique de telle ou telle disputatio. Tout au plus peut-on souscrire à l'état d'esprit de Dumont et rappeler que le conflit n'est pas nécessairement, en soi et quel qu'il soit, producteur de vérités : il peut être « valeur opératoire » mais ne l'est pas nécessairement. Que le riche ou le dominant ait tendance à dissimuler les conflits réels et la persistance de la « loi d'airain de l'oligarchie » sous une phraséologie d'apparence modérée ne signifie pas qu'il faille fétichiser le concept de conflit.

Le cas de Dumont m'intéresse d'ailleurs de ce point de vue, car il y a parfois, notamment, je l'ai écrit au début de ce texte, dans la façon dont Serge Audier le présente, comme une confusion entre ce qu'ont pu être ses préférences individuelles, sa fascination pour les sociétés traditionnelles, l'influence de Guénon sur sa vie et son oeuvre, etc., et ce que l'on peut ressentir à la lecture de ses livres. J'ai certes peut-être été naïf lorsque j'ai découvert Homo hierarchicus - j'ignorais alors cet arrière-plan guénonien - mais j'y ai trouvé une société (la société indienne traditionnelle) pleine de nombreux conflits, pleine de vie.


Peut-être peut-on trouver une « solution », à tout le moins un axe de recherche, dans la filiation Machiavel - Montesquieu - Tocqueville évoquée par Serge Audier, filiation qui aurait au moins l'intérêt de nous sortir quelque peu du schéma tradition / modernité. Une autre fois ?








[1]
"J'appelle opposition hiérarchique l'opposition entre un ensemble (et plus particulièrement un tout) et un élément de cet ensemble (ou de ce tout) ; l'élément n'est pas nécessairement simple, ce peut être un sous-ensemble. Cette opposition s'analyse logiquement en deux aspects partiels contradictoires : d'une part l'élément est identique à l'ensemble en tant qu'il en fait partie (un vertébré est un animal), de l'autre il y a différence ou plus strictement contrariété (un vertébré n'est pas - seulement - un animal, un animal n'est pas - nécessairement - un vertébré). Cette double relation, d'identité et de contrariété, est plus stricte dans le cas d'un tout véritable que dans celui d'un ensemble plus ou moins arbitraire. Elle constitue un scandale logique, ce qui d'une part explique sa défaveur, de l'autre fait son intérêt : toute relation d'un élément à l'ensemble dont il fait partie introduit la hiérarchie et est logiquement irrecevable. Essentiellement la hiérarchie est englobement du contraire." (L. Dumont, je vous l'avais cité ici.)



[2]
J'évoque la lutte des classes du point de vue du prolétaire, mais ceci est vrai aussi du point de vue du riche. L'aristocrate de l'Ancien Régime peut à l'occasion prendre son pied à humilier un roturier, il n'a en règle générale pas besoin de l'abaisser encore en-dessous du niveau que celui-ci occupe, car cet aristocrate sait qu'il y a une grande différence entre eux deux. Le riche actuel est au contraire conscient, et c'est pour lui douloureux, que rien au fond ne le sépare du pauvre - d'où, entre autres causes, qu'il veuille à tout prix s'en éloigner le plus possible, qu'il ne s'en sente jamais assez loin. - Façon de revenir à la si juste phrase de Warren Buffet : "La lutte des classes existe toujours, mais il n'y a plus que les riches qui la font." (cité de mémoire.)

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mercredi 29 juin 2011

Libido dominandi...

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Pas de Simone Weil aujourd'hui, contrairement à ce que j'ai annoncé la dernière fois, mais ce n'est j'espère que reculer pour mieux sauter, dans la mesure où le livre dont je vais vous parler contient des passages qui peuvent compléter d'importantes thèses de S.W. sur la région, la nation, l'Europe.

- Affaire à suivre, et venons-en au livre en question, Les hommes au milieu des ruines de Julius Evola (1ère édition 1965, édition définitive 1972 ; j'utilise l'édition française Pardès de 2005). Comme souvent, il ne s'agit pas tant ici d'en faire une recension complète que d'y puiser des idées qui peuvent nous être utiles. Je voulais d'abord écrire, de façon très générale, que les chapitres critiques y semblent plus convaincants que les chapitres plus positifs, mais même cette appréciation nécessiterait en toute rigueur des précisions qu'il serait un peu long et hors sujet d'apporter ici. Mon objectif est plutôt de décrire des points communs entre un penseur se revendiquant de Droite, avec la majuscule, qui s'est clairement engagé dans le fascisme italien, et certaines des positions critiques qui ont pu être développées par d'autres, venus d'autres horizons.

L'idée n'est pas, encore une fois, de tout mélanger et amalgamer, l'idée est la même depuis le début de ce blog, quand je conseillais à Étienne Chouard de lire Alain de Benoist : ce n'est même pas "Anti-enculistes de tous bords, unissez-vous !", mais, déjà, "Anti-enculistes de tous bords, parlez-vous !". Je constate d'ailleurs que A. Soral et É. Chouard se sont rencontrés : je ne dirais pas que je n'en demande pas plus, mais c'est, à son échelle, une bonne nouvelle.

Par conséquent, ne soyez pas surpris de rencontrer dans ce qui suit des idées que vous avez déjà pu voir exprimées à ce comptoir, puisque c'est précisément mon but. Il sera toujours temps, après, de voir ce qui peut séparer X, Y ou moi-même de certaines des thèses d'Evola - mais pour cela il faut le lire plus, il faut un plus gros travail de documentation, tout en n'oubliant pas que l'important n'est pas de donner des bons et des mauvais points à toutes les thèses soutenues au cours de sa longue existence par Julius Evola, mais de voir ce qui dans ces thèses, lorsque par exemple elles nous semblent justes, est lié, et de quelle manière (fortuite, circonstancielle, ou au contraire par nécessité logique, et dans ce cas, le problème vient-il de notre approche et de nos a priori ?), à d'autres thèses qui nous semblent plus contestables.

Pour aujourd'hui, donc, contentons-nous, après un petit tacle anti-Sarkozy, c'est rituel mais ça fait du bien :

"[Platon, République, 482c :] « C'est celui qui a besoin d'être guidé qui frappe à la porte de celui qui sait guider et non celui qui est guide et dont on peut attendre du bien, qui invite à se laisser guider ceux qui sont guidés. ». Le principe de l'ascèse de la puissance est important : « A l'opposé de ceux qui commandent actuellement dans chaque cité » - est-il dit (520d) - les vrais Chefs sont ceux qui n'assument le pouvoir que par nécessité, car ils ne connaissent pas d'égaux ou de meilleurs, à qui cette tâche puisse être confiée (347c). L. Ziegler a observé fort justement, à ce propos, que celui pour qui la puissance signifie ascension et accroissement s'est déjà montré indigne d'elle et qu'au fond, ne mérite la puissance que celui qui a brisé en lui-même la convoitise de la puissance, la libido dominandi." (pp. 56-57n.)

et non sans souligner que malgré certaines apparences ces principes ne sont pas tellement éloignés de la théorie du premier venu à laquelle je fais souvent allusion ces temps-ci (en temps de crise, quand les élites, avec ou sans guillemets, ne sont plus à la hauteur de la situation, le premier venu tel que Paulhan le voyait est celui qui est bien obligé de se rendre compte qu'il ne "connaît pas d'égaux ou de meilleurs, à qui le pouvoir, ou la tâche de restaurer le pouvoir, puisse être confié" et qu'il doit donc mettre lui-même les mains dans le cambouis : c'est exactement ce qui s'est passé avec de Gaulle) ;

contentons-nous, disais-je, d'essayer de vous faire partager le plaisir ressenti à lire de telles lignes, en soulignant ici et là la parenté de ce qu'écrit Evola avec les idées que d'autres ont pu exprimer à ce comptoir :

"Relevons… l'irréalisme de ce que l'on appelle la sociologie utilitaire, laquelle n'a pu trouver crédit que dans une civilisation mercantile. D'après cette doctrine, l'utile serait le fondement positif de toute organisation politico-sociale. Or il n'y a pas de concept plus relatif que l'utile. Utile par rapport à quoi ? En vue de quoi ? Car si l'utilité se ramène à sa forme la plus brute, la plus « matérielle », bornée et calculée, on doit se dire que - pour leur bonheur ou pour leur malheur - les hommes pensent et agissent bien rarement selon cette conception étroite de l'« utile ». Tout ce qui a une motivation passionnelle ou irrationnelle a tenu, tient, et tiendra dans la conduite humaine, une place beaucoup plus grande que la petite utilité. Si on ne reconnaît pas ce fait, une très grande partie de l'histoire des hommes demeure inintelligible. Mais, parmi ces motivations non utilitaires, dont le caractère commun est de conduire l'individu, à des degrés divers, au-delà de lui-même, il en est qui reflètent des possibilités supérieures, certaine générosité, certaine disposition héroïque élémentaire. Et c'est précisément de celles-là que naissent les formes de reconnaissance naturelle auxquelles nous faisions précédemment allusion, forces qui animent et soutiennent toute structure hiérarchique vraie. Dans ces structures, l'autorité, en tant que pouvoir, peut et doit même avoir sa part. Il faut reconnaître, avec Machiavel, que lorsqu'on n'est pas aimé, il est bon, du moins, d'être craint (se faire craindre - précise Machiavel -, non pas se faire haïr). Affirmer toutefois que, dans les hiérarchies historiques, le seul facteur agissant ait été la force et que le principe de la supériorité, la reconnaissance directe et fière du supérieur par l'inférieur n'ait pas joué un rôle fondamental, c'est fausser complètement la réalité, c'est, répétons-le, partir d'une image mutilée et dégradée de l'homme en général. Quand il affirme que tout système « politique impliquant l'existence de vertus héroïques et de dispositions supérieures a pour conséquence le vice et la corruption », Burke, plus encore que de cynisme, fait preuve de myopie dans la connaissance de l'homme." (pp. 57-58)

Et puisqu'il est fait allusion, via Burke, au libéralisme, voyons ce qu'en dit le baron Evola :

"Le libéralisme est l'antithèse de toute doctrine « organique » [= holiste]. L'élément primordial étant pour lui, non l'homme personne [= l'homme singulier, avec sa propre personnalité], mais l'homme individu [abstrait, indifférencié, générique…], dans une liberté informe, seul y sera concevable un jeu mécanique de forces, d'unités qui réagissent les unes sur les autres, selon l'espace que chacun réussit à accaparer, sans qu'aucune loi supérieure d'ordre, sans qu'aucun sens soit reflété par l'ensemble.

- c'est exactement la thèse sur l'essence du libéralisme telle que défendue par Jean-Claude Michéa (évoquée ici et ) : le libéralisme comme organisation neutre et sans référentiel commun des interactions entre les forces, guidées par leurs seuls intérêts, que sont les individus.

L'unique loi et, donc, l'unique État que le libéralisme admette, a de ce fait un caractère extrinsèque par rapport à ses sujets.

- ici, c'est d'une des thèses fétiches de Bibi que se rapproche le baron : en mettant l'État à part de l'ensemble de la société, le libéral lui offre une possibilité de grandir aux dépens de cette société, une possibilité qui le fait râler depuis deux siècles, non sans schizophrénie ni cynisme ("Privatisons les profits, socialisons les pertes...").

Le pouvoir est confié à l'État par des individus souverains, pour que celui-ci protège les libertés des particuliers, avec le droit d'intervenir seulement quand ils risquent d'être franchement dangereux les uns pour les autres. L'ordre apparaît ainsi comme une limitation et une réglementation de la liberté, non comme une forme que la liberté exprime de l'intérieur, en tant que que liberté en vue d'accomplir quelque chose, en tant que liberté liée à une qualité et à une fonction. (…)

Le spectre qui, de nos jours, terrorise le plus le libéralisme est le totalitarisme. Et pourtant on peut affirmer que c'est précisément en partant des prémisses du libéralisme et non de celles d'un État organique que le totalitarisme peut surgir, comme cas limite. Le totalitarisme, nous le verrons, ne fait qu'accentuer la notion d'un ordre imposé de l'extérieur, d'une manière uniforme, sur une masse de simples individus qui, n'ayant ni forme ni loi propre, doivent les recevoir de l'extérieur et être insérés dans un système mécanique omnicompréhensif afin d'éviter le désordre d'une manifestation anarchique et égoïste de forces et d'intérêts particuliers." (pp. 59-60

Vous aurez repéré les liens avec Dumont. D'une part, de façon générale, ainsi que le souligne le traducteur et introducteur de Révolte contre le monde moderne (L'Age d'Homme, 1991), par le biais d'une forte partition entre monde traditionnel et monde moderne ; d'autre part, ici, par cette conception du totalitarisme comme enfant de la modernité. Ceci dit, Evola est plus systématique que Dumont, puisqu'il voit dans le totalitarisme, notamment d'inspiration marxiste - le seul encore sur pied lors de la rédaction du livre - une suite presque inévitable du libéralisme :

"Platon avait déjà dit : « La tyrannie ne surgit et ne s'instaure dans aucun autre régime politique que la démocratie : c'est de l'extrême liberté que sort la servitude la plus totale et la plus rude » [République, 564a]. Libéralisme et individualisme n'ont joué qu'un rôle d'instruments dans le plan d'ensemble de la subversion mondiale, en ouvrant les digues à son mouvement.

Il est donc capital de reconnaître la continuité du courant qui a donné naissance aux diverses formes politiques antitraditionnelles aujourd'hui en lutte dans le chaos des partis : libéralisme, puis constitutionnalisme, puis démocratie parlementaire, puis radicalisme, puis socialisme, enfin communisme et soviétisme ne sont apparus historiquement que comme les phases d'un même mal, dont chacune a préparé la suivante. Sans la Révolution française et sans le libéralisme, le constitutionnalisme et la démocratie n'eussent pas existé. Sans la démocratie et la civilisation bourgeoise et capitaliste du tiers état il n'y aurait pas eu de socialisme ni de nationalisme démagogique. Sans la préparation du radicalisme, il n'y aurait pas eu de socialisme, ni, enfin, de communisme à base antinationale et internationale-prolétarienne. Que ces formes coexistent aujourd'hui souvent, qu'elles luttent même les unes contre les autres ne doit pas empêcher un regard pénétrant de constater qu'elles sont solidaires, qu'elles s'enchaînent et se conditionnent réciproquement, qu'elles constituent les aspects différents de la même subversion de tous ordres normaux et légitimes. Il est donc logique et fatal, lorsque ces formes se heurtent, que l'emporte finalement la plus outrancière, celle qui appartient au niveau le plus bas." (p. 61)

Evola pensant ici au communisme, on peut se dire dans un premier temps que son raisonnement est daté et trop mécanique. Mais - même si le raisonnement est effectivement un peu trop mécanique et doit au moins être affiné pour rendre compte de l'existence de quelque chose comme le gaullisme - on peut aussi l'appliquer à la « Chute du Mur » et la « victoire du monde libre sur le Bloc de l'Est », en se rappelant que les États-Unis et l'Europe n'avaient pas attendu l'effondrement du communisme pour revenir aux sources du libéralisme le plus individualiste et le plus effréné : Reagan, Thatcher, Mitterrand, etc., c'est finalement le nouveau libéralisme qu'ils ont promu qui a abattu le communisme (ce qui n'exclut évidemment pas l'action de facteurs internes à celui-ci). « La forme la plus outrancière, celle qui appartient au niveau le plus bas » ne serait donc le plus communisme, mais le libéralisme-enculisme actuel. La chute du communisme ayant par ailleurs permis l'accélération de ce mouvement de décadence, les capitalistes n'ayant plus peur de jeter Popu dans les bras de Moscou, etc.

On me dira peut-être que j'exagère, on utilisera l'argument selon lequel je préfèrerais évidemment vivre à Paris maintenant qu'à Moscou sous Brejnev… Cet argument n'est pas vide de sens certes, mais doit être utilisé avec précaution : il est aussi ce qui permet de rendre la vie à Paris - et ailleurs… - de plus en plus dure et vide de sens. Certes il nous est difficile en France de connaître quelque chose comme l'Ostalgie, mais au train où vont les choses, la vie à Paris risque de devenir sous peu effectivement plus dure qu'à Moscou sous Brejnev…

Voilà pour cette première prise de contact avec l'oeuvre politique d'Evola. Dieu vous garde !



P.S. : j'ai, pour la première fois, contacté - j'allais écrire directement, mais il faut passer par le site E&R - Alain Soral, afin de lui faire connaître ce que j'écrivais dans ma précédente livraison au sujet de la forme d'antisémitisme que j'estimais pouvoir diagnostiquer en lui. Je n'ai pas reçu de réponse, ni même l'accusé de réception que je m'étais permis de demander pour être sûr que le message avait bien été transmis. Je remarque néanmoins que la question "Alain Soral, êtes-vous antisémite ?" lui a été posée pour la première fois dans le dernier entretien mensuel : y a-t-il un lien avec mon message ou est-ce, plus simplement, que l'on se sent plus libre, après les récentes interventions du « Président », que le thème est dans l'air du temps, je ne le sais évidemment pas. La réponse d'Alain Soral (située à la 47e minute) ne se situe pas sur le même plan que mon texte : ce qu'il dit, est, au niveau des principes et de la logique en tous cas, cohérent et soutenable, mais ce n'est pas sur ce terrain-là que je me situais. Tant pis. - A ce sujet, on citera au passage Evola, qui n'est certes pas d'une grande judéophilie, lorsqu'il évoque le sujet dans Les hommes au milieu des ruines, à propos des Protocoles des Sages de Sion (je pratique un certain nombre de coupures, sans les signaler) :

"On peut se demander si l'antisémitisme fanatique, enclin à voir partout le Juif comme le deus ex machina, ne fait pas inconsciemment le jeu de l'ennemi. Si l'on peut citer beaucoup d'exemples de Juifs qui ont figuré et figurent parmi les promoteurs du désordre moderne, dans ses phases et ses formes les plus aiguës, culturelles, politiques et sociales, il n'en faut pas moins se livrer à une recherche plus approfondie si l'on veut percevoir les forces dont le judaïsme moderne [en note, Evola insiste sur ce fait : c'est le judaïsme moderne, « c'est-à-dire sécularisé, qui est ici en cause »] peut n'avoir été qu'un instrument.



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D'ailleurs, bien que l'on trouve d'assez nombreux Juifs parmi les apôtres des principales idéologies considérées par les Protocoles comme des instruments de la subversion mondiale - libéralisme, socialisme, scientisme, rationalisme -, il est clair que ces idées n'auraient jamais vu le jour et ne se seraient jamais affirmées en l'absence d'antécédents historiques tels que la Réforme, l'Humanisme, le naturalisme et l'individualisme de la Renaissance, le cartésianisme, etc. - phénomènes dont on ne peut évidemment pas rendre les Juifs responsables et qui correspondent à un ordre d'influence plus étendu." (pp. 189-190)

Je vous laisse juges, d'une part de ce raisonnement, d'autre part de la façon dont il peut être appliqué aux propos d'Alain Soral : il me semble en tout cas qu'une précision de ce genre aurait pu contribuer à dissiper le halo d'antisémitisme qui m'a gêné dans Comprendre l'Empire.

A plus !


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mercredi 8 juin 2011

Mourir pour des pensées. La femme qui possédait tout en elle.

"Il croit à tort que ma “Weltanschauung” est triste ; seule mes perspectives historiques le sont." (S. Weil, 1934)

"C'est vous qui êtes tristes…" (A nos amours)


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Dans la biographie de Simone Weil par Simone Pétrement, qui fut son amie proche (La vie de Simone Weil, Fayard, 1997), les chapitres consacrés à l'évolution intellectuelle de S. W. après son année d'usine (1934-35), soit pour les années 1936-37 : le Front populaire, les grandes grèves, la chute de Léon Blum -, sont particulièrement intéressants. Je vous en retranscris ici quelques passages. Je n'insisterai pas sur tout ce qu'ils peuvent avoir d'actuels.

Commençons par nous mettre à l'aise avec cette sentence de S. W. : "Le salariat n'est qu'une autre forme de l'esclavage." (1933-34 ; p. 316), continuons avec ces extraits d'une lettre qu'elle écrivit en 1937 à Emmanuel Mounier :

"Les classes doivent-elles « lutter » ou « collaborer » ? Il y a beaucoup d'artificiel dans cette opposition. Qui peut nier qu'il y ait collaboration des classes ? Dès qu'un ouvrier travaille, il collabore avec son patron ; pour ne pas collaborer, il faudrait qu'il fasse grève tout le temps. (…) Qui peut nier aussi qu'il y ait lutte des classes ? (…) L'idéal d'un chef d'entreprise, du point de vue de la comptabilité, c'est des ouvriers qui fournissent un travail très intensif et qui ne consomment pas. L'idéal d'un ouvrier, comme homme, c'est de fournir un effort qui n'épuise pas, et de loin, ses ressources vitales et de vivre dans le bien-être. Il y a opposition (…).

Il y a donc à la fois collaboration et lutte. C'est un fait, un fait qu'on ne peut contester à moins de vouloir mentir. (…)

Qui plus que les militants de la C.G.T. désire une collaboration pleine et entière entre les éléments d'une entreprise industrielle ? C'est même là, très exactement, leur idéal. (…) Ce qu'ils reprochent à ceux qui préconisent la collaboration, ce n'est pas de désirer la collaboration, c'est d'avoir trouvé un beau nom pour déguiser la duperie et l'esclavage. Pour eux, une collaboration pleine et véritable (…) est un objectif dont ne peut réaliser les conditions que par la lutte." (p. 411)

(Les coupures sont de Simone Pétrement.) Vous comprenez j'imagine ce qui me plaît dans un tel schéma de pensée.

Un petit détour maintenant par les questions d'éducation, histoire de rappeler que les exceptions qui contribuent à la perpétuation d'un système ne sont pas à la gloire du système (on trouve chez Castoriadis des idées analogues) :

"Simone pensait, comme Alain, que le problème n'est pas de donner des possibilités d'élévation seulement à ceux qui paraissent bien doués, mais de donner à tous un niveau convenable d'instruction. Elle préconisait une prolongation de la scolarité jusqu'à l'âge de dix-huit ans. Élever seulement quelques-uns n'aboutissait qu'à écrémer en quelque sorte la classe ouvrière et la classe paysanne, à les appauvrir de leurs meilleurs éléments et à faire passer ceux-ci continuellement de l'autre côté de la barrière des classes. C'est en effet une étrange conception de l'égalité, celle qui consiste à regarder comme plus démocratique une société où la masse est ignorante, opprimée et malheureuse, mais où quelques-uns, tirés de la masse, peuvent devenir les maîtres des autres, qu'une société où l'on s'efforce avant tout d'élever le niveau général. L'égalité des possibles n'est pas l'égalité réelle, surtout quand les possibles ne se présentent qu'au début de la vie. Alain soutenait que l'enseignement doit être donné aussi bien et aussi longtemps qu'on le peut à tous les enfants ; qu'il faut s'efforcer d'élever même ceux qui ne paraissent pas particulièrement doués ; que l'enseignement est fait pour l'homme et non pas seulement pour assurer un bon recrutement des classes dirigeantes dans la société." (p. 448)

Et nous arrivons aux principaux textes, où sont mêlées citations de S. W. et paraphrases de Simone Pétrement. Les premières se trouvent entre ces « guillemets ». Toutes les coupures sans exception sont de la biographe. Je n'ai pas sous la main pour l'instant le volume (Écrits historiques et politiques, Gallimard, 1960) dont la plupart de ces textes, tous écrits en 1937, sont issus (sauf le dernier, tiré de Oppression et liberté, Gallimard, 1962), je vous en donne le titre pour que vous puissiez vérifier le cas échéant si ces coupures n'entament pas la pensée de Simone Weil. - A la vérité, elles la modifient nécessairement dans une certaine mesure, mais il m'a semblé qu'il n'était pas inadapté de vous faire partager non seulement ces idées mais la façon dont je les ai découvertes. Il sera toujours temps d'apporter d'éventuelles corrections à ce premier éclairage. Du reste, le livre de Simone Pétrement est d'assez bonne qualité pour que l'on puisse lui donner quelque crédit.

S. W. réfléchit aux causes de l'échec du ministère Blum, à l'incapacité de celui-ci à tirer profit des circonstances et de l'élan de la classe ouvrière pour imposer des réformes au moment où il y avait une fenêtre de tir pour les faire passer. De ces réflexions elle dégage des conclusions générales :

"« La matière propre de l'art politique, c'est la double perspective, toujours instable, des conditions réelles d'équilibre social et des mouvements d'imagination collective. » L'homme politique doit, pour agir sur les conditions réelles de l'équilibre social, se servir de l'imagination collective comme d'une force motrice, sans en partager les illusions. « Si des scrupules légitimes lui défendent de provoquer des mouvements d'opinion artificiellement et à coups de mensonges, comme on fait dans les États totalitaires et même dans les autres, aucun scrupule ne peut l'empêcher d'utiliser des mouvements d'opinion qu'il est impuissant à rectifier. Il ne peut les utiliser qu'en les transposant. (…) Il peut arriver que faute d'une toute petite réforme un grand mouvement d'opinion se brise et passe comme un rêve. »


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Elle termine en méditant sur la social-démocratie, qui partout s'est montrée « parée des mêmes vertus, rongée des mêmes faiblesses ». « La doctrine est cependant souple, sujette à autant d'interprétations et de modifications qu'on voudra ; mais il n'est jamais bon d'avoir derrière soi une doctrine, surtout quand elle enferme le dogme du progrès, la confiance inébranlable dans l'histoire et dans les masses. Marx n'est pas un bon auteur pour former le jugement. Machiavel vaut infiniment mieux. »

Dans la variante de cet article, elle rappelle l'une des maximes de Machiavel : « C'est que celui qui s'empare du pouvoir doit prendre tout de suite toutes les mesures de rigueur qu'il estime nécessaires, et n'en plus prendre par la suite, ou en tout cas de moins en moins. (…) Quand un pouvoir nouvellement institué commence par assener à ses adversaires les coups qu'il veut leur donner, puis les laisse à peu près tranquilles, ils lui savent gré de tout le mal qu'ils n'en souffrent pas ; quand il commence par ménager les adversaires, ils s'irritent ensuite de la moindre menace. Le pire de tout est de les ménager tout en laissant peser sans cesse sur eux des menaces vagues et jamais réalisées… »

Cette variante se termine par des réflexions profondes et amères sur la force. « Le principe fondamental du pouvoir et de toute action politique, c'est qu'il ne faut jamais présenter l'apparence de la faiblesse. La force se fait non seulement craindre, mais en même temps toujours un peu aimer, même par ceux qu'elle fait violemment plier sous elle ; la faiblesse (…) inspire toujours un peu de mépris (…). Il n'y a pas de vérité plus amère (…). Sylla, après son abdication, a vécu en parfaite sécurité dans cette Rome où il avait fait couler tant de sang ; les Gracques ont péri lâchement abandonnés par cette multitude à qui ils avaient voué leur vie. (…) L'empire de la force façonne souverainement sentiments et pensées… » C'est par cette emprise sur les pensées que la force règne, plus que par la contrainte effective. « Cette force qui règne jusque dans les consciences est toujours en grande partie imaginaire… »" ("Méditations sur un cadavre" ; p. 432-33)


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De même, "ce ne sont pas vraiment les difficultés financières ou économiques qui peuvent causer la chute d'un gouvernement. Bien des faits amènent à penser « qu'il n'y a pas d'effondrement économique, mais qu'il y a dans certains cas crise politique provoquée ou aggravée par une mauvaise situation économique, ce qui est bien différent ». La différence est en ceci que la crise économique produit la crise politiquement non directement ni nécessairement, mais par l'intermédiaire de l'imagination. Il faut comprendre l'effet apparent des crises économiques par analogie avec l'effet des défaites militaires. Celles-ci provoquent souvent la chute du régime dans le pays qui les a subies, et pourtant d'ordinaire elles ne rendent pas matériellement impossible à ce régime de subsister. Si elles le font tomber, c'est qu'elles amoindrissent ou effacent « ce prestige du pouvoir qui, beaucoup plus que la force proprement dite, maintient les peuples dans l'obéissance ». Un pouvoir qui sait maintenir son prestige, garder l'apparence de la force, une crise économique ou financière ne le fait pas tomber.

- incise de AMG : on évoquera de nombreux contre-exemples de gouvernements démocratiques tombés pour cause de crise. Certes (et encore, des analyses cas par cas pourraient surprendre), mais il faut alors se demander si le pouvoir qui reste prestigieux n'est pas celui d'un système, celui des partis officiels supposés et auto-proclamés plus compétents que les autres, ou, plus généralement, celui de la démocratie marchande (capitalo-parlementariste, comme dit Badiou).

- incise de AMG et des deux Simone : à propos de la notion du prestige, voici ce qu'elles écrivent : "Le prestige en un sens n'est pas vain. Il est lié à la nature du pouvoir, et le pouvoir est lié, dans une certaine mesure, à l'ordre. « La nécessité qu'il y ait un pouvoir est tangible, palpable, parce que l'ordre est indispensable à l'existence ; mais l'attribution du pouvoir est arbitraire, parce que les hommes sont semblables ou peu s'en faut ; or elle ne doit pas apparaître comme arbitraire, sans quoi il n'y a plus de pouvoir. Le prestige, c'est-à-dire l'illusion, est ainsi au coeur même du pouvoir. »" ("Ne recommençons pas la guerre de Troie" ; p. 418) Reprenons le fil du raisonnement :


Il n'en est pas moins vrai que la situation économique joue un rôle considérable. Mais pour agir efficacement sur l'économie, il faudrait avoir formé la notion de l'équilibre propre à l'économie. Or, si l'on a formé, grâce aux Grecs et Florentins de la Renaissance, la notion de l'équilibre dans certains arts, celle de l'équilibre propre à l'économie n'a pas encore été trouvée. Nous n'en avons qu'un équivalent à bon marché : l'idée de l'équilibre financier. On croit assez faire pour l'équilibre économique en cherchant l'équilibre financier, qui implique le paiement des dettes. Mais justement, dès lors que le capital foncier ou mobilier est rétribué, la recherche de l'équilibre financier est un principe permanent de déséquilibre. « Un intérêt à 4% quintuple un capital en un siècle ; mais si le revenu est réinvesti, on a une progression géométrique si rapide (…) qu'avec un intérêt de 3% un capital est centuplé en deux siècles. » Il est donc « mathématiquement impossible que, dans une société fondée sur l'argent et le prêt à intérêt, la probité se maintienne pendant deux siècles », car cela ferait passer toutes les ressources entre les mains de quelques-uns. « Le paiement des dettes est nécessaires à l'ordre social. Le non-paiement des dettes est tout aussi nécessaire à l'ordre social. » Dans l'histoire de toutes les sociétés, il a fallu à certains moments annuler les dettes." ("Quelques méditations sur l'économie (esquisse d'une apologie de la banqueroute)" ; pp. 433-34)


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C'est que "[l]'organisation sociale offre le spectacle paradoxal d'un grand nombre d'hommes obéissant à quelques-un ou même à un seul, comme si, dans ce domaine, le gramme l'emportait sur le kilo. Les marxistes croient avoir trouvé dans l'économie la clef de cette énigme ; mais l'obéissance et le commandement sont des phénomènes dont les conditions de la production ne suffisent pas à rendre compte. L'obéissance du grand nombre au petit nombre paraîtra toujours un phénomène inexplicable tant qu'on ne comprendra pas que le nombre, dans un monde social, n'est pas une force, du moins dans les circonstances ordinaires. « Le nombre, quoi que l'imagination nous porte à croire, est une faiblesse. (…) Sans doute, en toute occasion, ceux qui ordonnent sont moins nombreux que ceux qui obéissent. Mais précisément parce qu'ils sont peu nombreux, ils forment un ensemble. (…) On ne peut établir de cohésion qu'entre une petite quantité d'hommes. Au-delà, il n'y a plus que juxtaposition d'individus, c'est-à-dire faiblesse. »

Il y a pourtant des moments où il n'en est pas ainsi. « A certains moments de l'histoire un grand souffle passe sur les masses ; leurs respirations, leurs paroles, leurs mouvements se confondent. Alors rien ne leur résiste. (…) Nous avons assisté à un miracle de ce genre en juin 1936. » Mais ces moments ne durent pas. « La masse se dissout de nouveau en individus, le souvenir de sa victoire s'estompe. » De nouveau les foules sont maintenues dans l'obéissance par « le sentiment d'une impuissance irrémédiable ».

Ce sentiment d'impuissance est naturel chez celui qui est accoutumé à obéir. « Il est impossible à l'esprit le plus héroïquement ferme de garder la conscience d'une valeur intérieure, quand cette conscience ne s'appuie sur rien d'extérieur. Le Christ lui-même, quand il s'est vu abandonné de tous, bafoué, méprisé, sa vie comptée pour rien, a perdu un moment le sentiment de sa mission (…). Il semble à ceux qui obéissent que quelque infériorité mystérieuse les a prédestinés de toute éternité à obéir… »

Ces réflexions sont déjà bien proches de celles qu'elle fera quelques années plus tard sur le malheur, et en même temps elles rappellent celles de l'année d'usine. Un profond pessimisme à l'égard de l'ordre social apparaît dans la fin de ce texte.


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« La force sociale ne va pas sans mensonge. Aussi tout ce qu'il y a de plus haut dans la vie humaine, tout effort de pensée, tout effort d'amour est corrosif pour l'ordre. » « L'ordre social, quoique nécessaire, est essentiellement mauvais, quel qu'il soit. On ne peut reprocher à ceux qu'il écrase de le saper autant qu'ils peuvent (…). On ne peut pas non plus reprocher à ceux qui l'organisent de le défendre (…). Les luttes entre concitoyens ne viennent pas d'un manque de compréhension (…) ; elles tiennent à la nature des choses (…). Pour quiconque aime la liberté il n'est pas désirable qu'elles disparaissent, mais seulement qu'elles restent en deçà d'une certaine limite de violence. »" ("Méditation sur l'obéissance et la liberté" ; pp. 434-45)


La référence au Christ et le ton pascalien de ces dernières lignes me paraissent indiquer certaines des directions que l'on peut prendre lorsqu'on en arrive à de tels constats, du dandysme désabusé, mais non sans tentations mystiques, que l'on trouvera chez l'admirateur - avec réserves - de S. W. qu'était Cioran, à un individualisme romantique et plus ou moins anarchisant ("tout effort d'amour est corrosif pour l'ordre…"), en passant par celle que choisit S. W. : approfondir avec une lucidité de plus en plus exigeante son rapport à « tout ce qu'il y a de plus haut dans la vie humaine », essayer de communiquer aux autres ses pensées sur ces sujets, tout en continuant à se battre pour que les luttes sociales « restent en-deçà d'une certaine limite de violence ». S'échapper de « l'ordre social » autant que faire se peut, donner des armes aux autres pour qu'ils puissent s'en échapper de même, mais aussi s'efforcer de contribuer à ce que cet ordre, toujours « nécessaire », soit le moins « mauvais » possible.

- Le programme d'un Jacques Bouveresse qui aurait lu Wittgenstein, serais-je tenté d'écrire, la réciproque étant aussi vraie. On peut aussi évoquer un Maurras qui aurait lu Nabe, un Evola pacifiste et réformiste - mais ne compliquons pas les choses à coups de paradoxes et de parallèles plus ou moins fondés. La volonté est celle-ci, d'une lucidité qui ne craint pas la douleur, d'une lucidité sans a priori, sans exclusive de pensée comme de public, sans concession au cynisme. - A force de tenir tous les bouts de la chaîne on prend le risque, pour rependre un titre de Cioran, de l'écartèlement - voire de la crucifixion.

Simone Weil crucifiée par sa propre lucidité altruiste ?


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vendredi 11 août 2006

Education anglaise ?

Max Weber, notamment dans La profession et la vocation de politique, a écrit quelques pages célèbres, mélancoliques, justes et un rien sentencieuses, sur l'activité de "l'homme politique authentique dans le contexte de la modernité". Voici le résumé qu'en dresse Pierre Bouretz (Les promesses du monde. Philosophie de Max Weber, Gallimard, 1996, p. 278) :

"Ayant à affronter le besoin d'un appareil humain au service de ses propres aspirations, il devra mobiliser tous les moyens disponibles en vue d'une fin unique : "Procurer, de façon durable, toutes ces récompenses aux partisans dont il ne peut se passer, qu'il s'agisse de la garde rouge, des mouchards ou des agitateurs." En ce sens, il devra se souvenir que ses convictions personnelles ne servent en réalité qu'à "justifier moralement les désirs de vengeance, de pouvoir, de butin et de prébendes". En élève de Machiavel, il lui faudra savoir manipuler la reconnaissance et la menace, créer le besoin et inspirer le respect, tenir ses disciples par le charisme et par la crainte. Puis se faisant nietzschéen, il prendra la mesure des puissances du ressentiment, de la haine sociale et du désir de gloire, afin de forger un instrument pour lequel la conquête du pouvoir est une affaire vitale. S'agissant des motifs plus intimes de son engagement, c'est avec Nietzsche encore qu'il vivra la politique en vertu de ce qu'elle procure : "d'abord le sentiment de la puissance". Puis un moyen de s'arracher à la banalité de la vie quotidienne, en s'élevant au rang de ceux qui participent à l'histoire. Une manière enfin de "maintenir à distance les hommes et les choses", pour préserver une liberté que le monde moderne a enfermée dans des structures vides de sens. A la condition toutefois de se remémorer une dernière fois le précepte machiavélien qui veut que la politique toujours retienne ceux "qui ont préféré la grandeur de leur cité au salut de leur âme" [Machiavel]."

Entre autres choses, on peut reprocher à cette conception, sous prétexte que les "convictions personnelles" de l'homme politique soient à coup sûr bassement utilisées par ses sous-fifres, de disjoindre complètement lesdites convictions du "sentiment de la puissance" éprouvé lorsque l'on "participe à l'histoire". On pourrait au contraire répondre que l'homme politique vraiment authentique est celui qui parvient, malgré toutes les déceptions et effets inattendus de ses actions que Weber décrit à juste titre ailleurs, à concilier ce plaisir personnel à l'accomplissement partiel de ses convictions profondes. De Gaulle en reste un bon exemple. L'auteur d'Economie et société (ouvrage toujours introuvable en français, sinon dans une traduction lacunaire et paraît-il jonchée d'erreurs) afficherait ici à bon compte une lucidité pessimiste surtout gratifiante pour son ego.

Mais là n'est pas mon propos du jour. En lisant ce tableau, certes perfectible mais tout de même assez réaliste, je me disais que ce devait être assez amusant d'être homme politique israélien en ce moment : on a le "sentiment de la puissance", la possibilité de "maintenir à distance les hommes et les choses", tout ceci sans ou presque sans les contraintes bassement matérielles de la gestion politicienne des "mouchards", "agitateurs", de la "vengeance", des "prébendes", etc. - on comprend que ces hommes-là prennent leur pied à faire la guerre, quand personne ne leur tape sur les doigts, quand ils peuvent se permettre de dire à l'ONU (ah, le "machin" !) ce qu'elle doit faire, et ceci en étant un aussi petit pays (car il faut retourner l'argument de Lanzmann et consorts sur le petit Israël : c'est d'autant plus jouissif de casser la gueule aux autres lorsqu'on est plus petit qu'eux). Si l'on ajoute le sentiment de revanche qui doit habiter plus ou moins sincèrement ces gars-là par rapport à l'histoire des juifs et des répressions et vexations dont ils ont été l'objet, on se dit qu'en ce moment ce doit être amusant et gratifiant pour l'ego d'être dirigeant israélien : au moins on prend son pied ! Autre chose qu'un vulgaire politicien...

Evidemment, tout cela, pour faire cette fois-ci appel à l'Antiquité païenne, n'est rien d'autre que de l'ubris, que ces gens-là peut-être (j'espère), et leur peuple certainement, finiront par payer un jour. Et bien qu'Israël soit une démocratie, et que dans ce contexte, dois-je me répéter, ce serait bien fait pour la gueule dudit peuple, on ne peut s'empêcher de voir là, par anticipation peut-être fautive, un beau gâchis impulsé par de grands enfants irresponsables. - Et c'est encore la poule et l'oeuf : personne ne remet ces sales garnements autosatisfaits et entièrement gouvernés par le principe de plaisir, à leur place - le piquet. (Le poteau ?)




P.S. : Je lis dans La croix en date du 9 août, sous la plume d'Alfred Grosser, que Pierre Vidal-Naquet, juste avant de passer, avait, en compagnie de Stéphane Hessel, "condamné avec fermeté l'action présente d'Israël au Liban et son attitude permanente à l'égard des Palestiniens, notamment à Gaza". Vidal-Naquet a pu m'énerver par sa façon de jouer les preux chevaliers anti-négationnistes (ça ne mange pas de pain), mais dans le contexte actuel ne chipotons pas trop, et ajoutons-le, avec Stéphane Hessel, au nombre des juifs qui ont pris la peine de s'opposer à la politique israélienne actuelle. Un par un, petit à petit...

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vendredi 23 juin 2006

Questions et réponses (II). - "Il n'y a d'ethnocentrisme et de xénophobie que dans la mesure où il y a pluralité des mondes."

(Fin du texte.)

Questions et réponses I.


Voici la deuxième partie de la conversation entre Julien Freund et Pierre Bérard. Je rappelle qu'on la trouve en intégralité - sans mes commentaires - ici. Bonne lecture !


P.B. - Les libéraux pensent que c'est le marché qui est intégrateur.

J.F. - Le goulag en moins, ce qui n'est pas mince, c'est une utopie aussi dangereuse que celle des Léninistes.

Et on a vu le résultat avec les Léninistes... J'en ai d'ailleurs déjà parlé. De plus, le correctif de l'absence de goulag est de moins en moins juste. Je me souviens d'un article paru sur le réseau Voltaire, article que je n'ai malheureusement pas réussi à retrouver, dans lequel il était écrit, si ma mémoire est bonne, que le nombre de détenus dans les prisons américaines était désormais (proportionnellement à la population) supérieur à celui de détenus dans les goulags soviétiques à leur apogée. Faute de mieux, cet article du même site donne un bon aperçu de la situation actuelle.

Pour répliquer à cette farce du marché comme agent prétendu de l'intégration, il suffit de relire Durkheim. Il n'a pas vieilli sur ce point. Et que dit-il ? Que la prépondérance croissante de l'activité économique est une des raisons de l'anomie, donc, de la détresse de l'identité collective et de la désintégration sociale.

P.B. - Monsieur le professeur... Vous n'avez pas réagi à l'hypothèse que je formulai tout à l'heure concernant cette propension du discours antiraciste à favoriser malgré lui l'actualisation dans le quotidien de toute cette latence raciale, ethnique, tribale... Je voulais dire qu'en interpolant dans ses homélies... dans ses admonestations, de constantes références à ces classifications, il sollicitait pour ainsi dire ses destinataires à interpréter les problèmes de cohabitation qu'ils expérimentent dans ces termes-là. En bref, je suis tenté de penser qu'il contribue à "raciser" les tensions. D'autant que ce discours est performatif. Il vient quasiment du ciel... C'est le pouvoir céleste du devoir-être. Sans compter que les curés y mettent aussi du leur.

J.F. - Pensez-vous sincèrement que les gens aient besoin d'être stimulés par ces élucubrations, même de façon oblique, pour ressentir les choses comme ils les ressentent ?

Ach, tout de même, sans prétendre que les directeurs de conscience médiatiques créent des choses à partir de rien, on peut faire ici, en suivant l'hypothèse de P. B., le même raisonnement que J. F. précédemment (cf. première partie) au sujet de l'élite donnant "quitus à la brutalité de masse". Que l'on ne parle que de race, même en en niant l'existence éventuelle, ou peut-être encore justement parce que l'on en nie l'existence éventuelle, ne peut qu'encourager petit à petit tout le monde à voir les problèmes plus à travers ce prisme qu'à travers d'autres. On le constate aisément lorsque d'infâmes médiocrités comme MM. Raoult ou Sarkozy convainquent les gens qu'ils "parlent vrai" lorsqu'ils dégoisent les pires conneries sur ce thème, car ils occupent un espace de discours, peut-être pas intéressant en tant que tel (encore faut-il le démontrer), mais laissé vide par la bien-pensance.


Histoire, mémoire, deuxième guerre mondiale.


Si l'on tient à établir un lien entre l'univers des discours et la manière dont les gens interprètent leur expérience, il y a selon moi quelque chose de plus frappant qui mériterait d'être creusé ; c'est cette occupation obsessionnelle de nos media par la seconde guerre mondiale ; plus exactement par le nazisme. Vous ne pouvez pas vous en souvenir, mais dans les années cinquante, soixante, Hitler était pratiquement oublié. Nous vivions dans l'euphorie de la reconstruction et, notre actualité politique, c'était quoi ? La guerre froide et les conflits coloniaux, c'est-à-dire des évènements concomitants. Les communistes célébraient pieusement le mensonge de leurs 75 000 fusillés et les anciens de la Résistance se retrouvaient rituellement devant les monuments aux morts. C'était tout. Ce passé, pourtant proche, était en cours de banalisation. Rien d'ailleurs que de très ordinaire dans cette lente érosion ; c'est un critère de vitalité. Aujourd'hui, en revanche, ce passé fait l'objet de constants rappels incantatoires. Hitler est partout, accommodé à toutes les sauces. C'est le nouveau croquemitaine d'une société qui retombe en enfance et se récite des contes effrayants avec spectres, fantômes et golem...

P.B. - Vous ne croyez pas aux revenants ?

J.F. - J'incline à penser que ces revenants sont utiles à certains. Hitler est devenu un argument polémique, et pas seulement en politique. A défaut de vouloir faire l'histoire contemporaine, nous fabriquons du déjà-vu, du simulacre, du pastiche. L'Hitlérisation du présent est un symptôme.

P.B. - La paramnésie ou impression de déjà-vu ; c'est un trouble hallucinatoire ; un signe de grande fatigue dit-on. Mais tous ces regards braqués sur le rétroviseur, cela veut dire aussi que l'avenir a perdu de son prestige. Il ne cristallise plus d'attente messianique. Le progressisme prend soudainement un coup de vieux.

J.F. - Sciences et techniques conservent leur ascendant, mais peut-être, effectivement, ne se prêtent-elles plus aux même amplifications eschatologiques qu'autrefois. L'écologisme grandissant est révélateur d'un désaveu. En tout cas ce Hitler qui nous hante, ce n'est pas celui dont nous célébrions la défaite en 1945, ce führer militariste, pangermaniste et impérialiste, ennemi de la France et de la Russie. Non ; celui qu'on commémore à tout instant pour en exorciser les crimes, c'est l'ethnocrate raciste, antisémite et genocidaire.

P.B. - On ne peut pas lui reprocher d'être anti-arabe ; c'est dommage.

Ici, je suis en désaccord (cf. ce texte, notamment le P.S. 1). Il y a eu une volonté de rapprochement politique avec les Arabes, notamment par la célèbre rencontre avec le grand Mufti de Jérusalem, mais précisément par mépris des Arabes, Hitler n'y a jamais donné suite, au lieu de chercher à les utiliser pour vraiment déstabiliser l'Empire britannique. (Je prends ces renseignements dans le livre de Paul-Marie de la Gorce 39-45, une guerre inconnue, Flammarion, 1995).

J.F. - Ce Hitler qui monte sans cesse à l'assaut du présent pour lui donner du sens, ce n'est pas un objet historique. Qu'est-ce qu'un objet historique ? C'est d'abord une matière suffisamment refroidie, tenue à distance des passions, autant que faire se peut. C'est ensuite une matière à travailler selon les règles éprouvées de la scientificité. Il a fallu plus de deux siècles pour les élaborer... et nous en sommes là ! Comme le diable des prêcheurs médiévaux, Hitler est devenu la caution négative d'une mémoire invasive et impérieuse. Il est interdit de se dérober à son appel sous peine de se voir soupçonné d'incivisme, voire d'obscure complicité avec...

P.B. - ... Avec la " bête immonde "...

J.F. - Pauvre Brecht ! Pour lui le ventre fécond, c'était celui de la social-démocratie. Et tous ces ignares qui le citent de travers !

P.B. - L'antifascisme commémoratif avance au même rythme que l'analphabétisme... Nous frisons l'excès de vitesse. La surexposition du nazisme est l'aliment principal de cette mémoire dont vous parliez. Ce qui me frappe, dans une époque qui se flatte d'obéir aux principes de la rationalité, c'est cette abdication de l'histoire face aux injonctions de la mémoire. La mémoire parle dans un idiome qui n'est pas universalisable, et, d'ailleurs, personne ne s'offusque de voir se répandre dans le langage courant des syntagmes comme "mémoire ouvrière", "mémoire de l'immigration", "mémoire juive". Autant d'usages qui enregistrent et proclament la fragmentation particulariste dont il est derechef interdit de tirer des conclusions. Toujours, la mémoire s'authentifie comme un idiotisme et l'étrange, dans ces conditions, c'est qu'elle soit devenue l'argument fatal de ceux qui se réclament de l'universalisme...

J.F. - La suréminence de cette mémoire prend d'autant plus de relief qu'elle sévit dans une époque de rejet des filiations... d'amnésie massive. Et puis, c'est extraordinaire, son monolithisme sentimental. Un agrégat d'émotions n'est pas susceptible de la moindre tentative d'invalidation. Face à ça, nous demeurons médusés. Le mot qui convient le mieux pour décrire ce climat est celui d'hyperesthésie. Nous sommes à l'opposé de l'ascèse qui préside toujours à l'établissement d'un discours rigoureux. C'est encore Nietzsche qui dans La Volonté de puissance parle de cette irritabilité extrême des décadents... Oui, l'hyperesthésie fait cortège aux liturgies de la mémoire.

P.B. - C'est pourquoi sa carrière ne rencontre pas d'obstacle. Chacun se découvre quand passe la procession du Saint Sacrement. Personne ne veut finir comme le chevalier de la Barre.

J.F. - Voltaire nous manque, ou plus exactement cet esprit d'affranchissement qu'il a su incarner d'une manière si française...

P.B. - L'esprit de résistance ?

J.F. - La Résistance... Le Résistant, c'est un combattant, il fait en situation d'exception la discrimination entre l'ami et l'ennemi et il assume tous les risques. Son image ne cadre pas avec l'amollissement que l'on veut cultiver. C'est peut-être pourquoi on lui préfère aujourd'hui les victimes. Mais assurément, leur exemplarité n'est pas du même ordre. Ce que je voulais vous suggérer, j'y reviens, c'est la simultanéité de ces deux phénomènes ; le ressassement du génocide hitlérien et l'obsession antiraciste. Ils se renvoient sans cesse la balle dans un délire d'analogie. C'est extravagant.

P.B. - La grammaire triomphante du génocide inaugure le règne de l'anachronisme et les nouveaux antiracistes bondissent d'émotion à l'idée d'entrer en résistance contre une armée de spectres.

J.F. - Oui... Ils sont à la fois la résistance et ses prestiges, et l'armée d'occupation avec ses avantages. C'est burlesque.

P.B. - Une mémoire incontinente...

J.F. - Qui épargne les crimes soviétiques, amnistiés avant d'avoir été jugés !

P.B. - Oui, mais leur finalité était grandiose... la réconciliation définitive du genre humain, comme pour les antiracistes... Ce qui mobilise la mémoire unique, ce n'est pas tant la liquidation du passé que sa persécution réitérée. Non seulement la mémoire met l'histoire en tutelle mais elle s'érige en tribunal suprême. Sous son regard myope, le passé n'est qu'une conspiration maléfique. On arraisonne les morts pour les accabler de procès posthumes et dénoncer leurs forfaits. Il n'y a jamais de circonstances atténuantes.

Nietzsche : "Facile résignation. - On souffre peu de souhaits inexaucés quand on a exercé son imagination à enlaidir le passé." Couilles molles !

J.F. - C'est la rééducation du passé par les procureurs de l'absolu. Cette génération hurlante n'a connu que la paix ; ce sont des nantis de l'abondance qui tranchent sans rien savoir des demi-teintes de l'existence concrète dans les temps tragiques. L'ambivalence et les dilemmes sont le lot de ce genre d'époque. Nos pères ne furent pas des couards. Les croisés du Bien ne connaissent pas le doute. Les fins sublimes qu'ils s'assignent balayent tous les scrupules.


Regard sur soi et rapport à l'autre.


P.B. - La réconciliation définitive après la lutte finale contre la xénophobie...

J.F. - La xénophobie, c'est aussi vieux que le monde ; une défiance de groupe, d'ordre comportementale, vis à vis de l'étranger. L'expression d'un ethnocentrisme universel comme l'a rappelé Lévi-Strauss. On veut aujourd'hui la confondre avec le racisme qui est un phénomène moderne ; la confondre pour lui appliquer à elle aussi le sceau de la réprobation. Certes, il y a aussi des expressions chauvines de l'ethnocentrisme qu'il convient de combattre, mais prétendre le réduire absolument, c'est parier sur un avenir où l'idée de société différenciée avec ses particularismes aurait complètement sombré. Il n'y a d'ethnocentrisme et de xénophobie que dans la mesure où il y a pluralité des mondes.

Depuis le temps que je voulais l'écrire, en m'appuyant moi-même sur Lévi-Strauss ! Voilà, c'est fait. Et, sans sortir du sujet, il est évident qu'il en est de même pour les rapports entre les sexes notamment, et que beaucoup de ce que l'on appelle misogynie n'est que l'expression de la conscience d'une altérité. Il ne s'agit bien sûr pas de se prosterner devant les attitudes facilement xénophobes ou misogynes, mais de rappeler que l'on ne peut parler avec les autres qu'en les jugeant (positivement ou négativement).

On peut imaginer - pur exercice d'utopie - que l'effacement des communautés et des identités collectives aboutirait à l'extinction de la xénophobie ; mais en fait à quoi ressemblerait cet Eden ? Selon la fiction de Hobbes, ce serait le retour à la lutte de tous contre tous... une lutte implacable et continuelle, dont seule nous protège la constitution de l'humanité en sociétés organisées et rivales.

Sociétés organisées donc rivales : le tout (facile à dire) est de faire que cette rivalité soit stimulante sans être sanguinaire.

P.B. - La xénophobie, c'est donc le prix à payer pour prévenir la barbarie.

J.F. - Si vous dites ça comme ça, vous serez vous-même traité de barbare ! (...) Le communisme pourrait disparaître mais l'antifascisme parodique survivra à son géniteur, car il arrange trop de monde. Ce fricot, il est toujours sur le feu. Les dispositifs médiatiques de manipulation de l'imaginaire l'ont installé dans l'opinion comme un mode d'interprétation idéaltypique de l'histoire contemporaine. Il faut donc s'attendre à des rechutes à n'en plus finir d'autant que l'analphabétisme historique s'étend au rythme même de l'emprise journalistique sur la culture ambiante. Et ces récidives antifascistes sont d'autant plus inévitables que le fascisme a été érigé en clé de voûte maléfique de tout un appareil de brouillage idéologique et de coercition morale. D'ailleurs le refus de prescrire les crimes qui lui sont liés, et seulement ceux-là, en dit très long sur ce statut d'exception, car c'est toute la tradition européenne du droit qui est ici mise en cause... Une telle adultération de notre humanisme juridique ouvre la voie à des procédures à répétition avec mise en spectacle idoine... Bref, je disais tout à l'heure que le souvenir de la Résistance combattante devait s'effacer parce que son image renvoie d'une manière trop explicite au patriotisme. Il y a donc bien une contradiction entre le recyclage continue d'un fascisme mythique et malfaisant et l'occultation progressive de ceux qui ont combattu le fascisme réel, les armes à la main. Cette bizarrerie tend à montrer que le même mot renvoie bien à des réalités différentes... La Résistance est partie prenante de l'ancien monde, celui des réflexes vitaux qui se mettent en branle lorsque le territoire est envahi par l'ennemi. Les nouvelles de Maupassant montrent très bien cela dans un contexte où le nazisme n'avait pas cours. Or, c'est ce lien quasiment paysan à la terre que l'on prétend aujourd'hui abolir parce que les élites, elles, se sont affranchies de ces attaches... Elles deviennent transnationales et discréditent des liens qui sont pour elles autant d'entraves. Dans ce contexte, le maquisard devient un personnage encombrant... Trop rivé à son sol, à ses forêts, à sa montagne... Au nom de la démystification, il s'agit de priver la Résistance de son prestige. Non seulement la plupart des Français auraient été attentistes ou collaborationnistes, mais même la petite frange des résistants de la première heure devrait être soupçonnée des pires ambiguïtés.

P.B. - Jusqu'en 1942 au moins, beaucoup de résistants ne se définissent pas comme opposants à Pétain et il y a parmi eux de nombreux officiers et même des camelots du roi.

On peut en effet considérer que les Royalistes ont été le premier parti politique à entrer dans la Résistance en tant que parti, bien avant les communistes.

J.F. - Bien sûr, les frontières demeurent floues et c'est justement ça que l'antifascisme rétrospectif ne peut pas comprendre, car il ne fonctionne que dans le cadre d'un manichéisme reconstruit à partir du légendaire communiste. En dépouillant la Résistance de son aura, on dépossède les Français d'un passé glorieux pour les assigner à leur essence perfide. Ils sont déshérités et reconduits à la guerre civile latente et permanente... et par ceux-là même dont la fonction est de fabriquer du consensus.

P.B. - Même au prix du mensonge ? Car enfin, les résistants, comme les collaborateurs, ne furent qu'une minorité.

J.F. - Mais oui, mon cher Bérard, au prix du mensonge !...


Mensonge, unité nationale, responsabilité des politiques.


C'est Machiavel qu'il faut suivre. Certes, il n'y a pas de politique morale, mais il y a une morale de la politique qui implique parfois le mensonge quand celui-ci est utile à la concorde intérieure... Une fois désenchantée, la Résistance ne peut plus être un gisement de mémoire et l'opprobre inocule désormais toute notre histoire... Vous comprenez, la sphère du politique n'est pas celle de l'histoire. L'histoire obéit à des méthodes critiques qui aboutissent nécessairement au désenchantement ; son rôle est démystificateur. Sous son emprise le passé devient trivial. Mais là, c'est autre chose... C'est autre chose pourquoi ? Mais parce que le changement de perspective auquel nous assistons n'est pas le produit de la réflexion historique. Ceux qui le conduisent sont indifférents aux archives ; ce ne sont pas des chercheurs, mais des idéologues. D'ailleurs, aucun chercheur ne pourrait disposer de l'écho médiatique dont ils jouissent. Cet écho démesuré montre que leur discours entre en résonance avec les intérêts du pouvoir, pour des raisons que j'ignore... De même que le résistancialisme des années cinquante permettait de blanchir le passé, et d'amnistier les collaborateurs, la profanation du mythe résistant, d'une France toute entière insurgée contre l'occupant permet de le noircir. De la magie blanche à la magie noire, il y a comme une transfusion de signification, mais on demeure dans la magie ; pas dans l'histoire. Car, si le sens du récit bascule, on ne le doit pas à des découvertes inattendues, à des connaissances nouvelles. Seule change l'interprétation. Hier, elle servait à bonifier. Aujourd'hui, elle s'acharne à péjorer. C'est toujours de la prestidigitation ! Le mensonge de l'immédiat après-guerre colportait la fable d'une France occupée rassemblée derrière de Gaulle. Le mythe était soldé par la condamnation hâtive d'une poignée de traîtres choisis parmi les figures les plus visibles de la littérature et de la politique.

pamphlet

Cette imposture avait une finalité politique honorable ; c'était une thérapie collective pour conjurer la discorde et abolir le risque d'une guerre civile sans cesse perpétuée... Le tournant s'est opérée dans les années soixante-dix, à la fin justement des Trente glorieuses. Ce qui n'était jusque là qu'une poignée de brebis galeuses est devenue l'expression la plus éloquente d'un peuple de délateurs et de renégats. C'est alors qu'on a commencé de parler d'une épuration bâclée et trop rapidement conclue.

Il est dommage que J.F. ne soit pas plus précis sur ce dernier point. D'après les sources que j'ai sous la main - mais il s'agit d'historiens, non de journalistes (L'épuration française de P. Novick, publié aux Etats-Unis en 1968 et en France en 1985, Le syndrôme de Vichy de H. Rousso, 1987), les années 70 ont vu surtout la confirmation par des enquêtes approfondies du nombre de 10.000 exécutions sommaires avancé dès les enquêtes des années 50 et confirmé par le Général lui-même. Dans la mesure où cela rabaissait de manière drastique le chiffre avancé par R. Aron dans des ouvrages très bien vendus (entre 30.000 et 40.000 exécutions), cela pouvait, effectivement et paradoxalement, dans un certain climat, et compte tenu par ailleurs de la persistance dans la mémoire de certains cas épineux et célèbres (Brasillach...) amener à considérer, non seulement que l'épuration avait été mal faite, mais qu'il était important de parler de ce "fait" qu'elle avait été mal faite. Paradoxe supplémentaire, mais nous sommes justement au pays des fantasmes, le même chiffre peut aussi, dans un deuxième temps être considéré comme très élevé, et être utilisé à l'appui de la thèse d'une France massivement lâche pendant l'Occupation, puis massivement violente (et donc de nouveau lâche) lors de l'épuration - ce qui ferait d'une certaine façon se rejoindre Bernard-Henri Lévy et Maurice Bardèche. Mais il faudrait entrer dans le détail des articles de presse des années 70-80 pour mieux saisir l'ampleur et les ambiguïtés de ces balancements.

Epilogue fatal : puisque le crime était collectif, c'est bien la nation dans son essence qui était viciée. Il lui fallait donc expier massivement. C'est aussi à cette époque que de l'Inquisition aux Croisades et aux génocides coloniaux l'ensemble de notre histoire s'est trouvée indexée à la collaboration et à ses turpitudes... Maintenant elle envoûte de sa malédiction l'ensemble du passé... Peut-être est-ce lié au progressisme qui situe le meilleur dans l'avenir et doit en toute logique déprécier le passé pour le ravaler à l'obscurantisme et à la sauvagerie ? Mais les Trente glorieuses pourtant ont été furieusement prométhéennes sans que n'y sévisse ce masochisme extravagant. Il s'agit donc bien d'un phénomène plus profond qu'il faut rapporter à cette morbidité européenne dont nous parlions tout à l'heure. Ce que je constate, voyez-vous, c'est que durant trente ans, les élites, usant d'un pieux mensonge... oui, un bobard... ont célébré un peuple exemplaire en le dotant d'un passé glorieux. Et, simultanément, ces élites se montraient capables d'entraîner le pays dans une oeuvre imposante de reconstruction, jetant les bases d'une véritable puissance industrielle, promouvant la force de frappe nucléaire, s'engageant dans la réconciliation avec l'Allemagne et l'édification d'un grand espace européen tout en soutenant plusieurs conflits outre-mer. Nonobstant certaines erreurs, ce fut un formidable effort de mobilisation stimulé par une allégresse collective comme la France n'en avait pas connue depuis longtemps...

Oui, c'est bien beau, mais, sans même se demander ici si jeter "les bases d'une véritable puissance industrielle" est si glorieux que cela, il faut nuancer certains points : les conflits outre-mer ont été perdus (sauf au Cameroun, où si l'on en croit F.-X. Verschave la France commit d'épouvantables massacres), la force de frappe nucléaire française semble bien

Couverture

avoir été surtout un "cadeau" américain, que de Gaulle a enrobé dans de belles phrases. Quant à la réconciliation avec l'Allemagne, qui certes en soi ne fut pas une mauvaise chose, on a vu au début de la première partie de ce texte ce que J.F. en pensait trente ans après.


P.B. - Tout cela malgré les faiblesses dont on stigmatise la quatrième république.

J.F. - Je connais ces critiques puisque, comme vous le savez bien, je suis gaulliste comme je suis aussi européen et régionaliste... mais la nature des institutions n'a ici qu'une faible pertinence. C'est la pâte humaine qui est décisive et les grands courants d'idée et d'humeur qui traversent la population.

Encore un peu de Nietzsche ? "Nos institutions ne valent plus rien : là-dessus, tout le monde est d'accord. Pourtant, la faute n'en est pas à elles, mais à nous. Une fois que nous avons perdu tous les instincts d'où naissent les institutions, les institutions nous échappent à leur tour, parce que nous ne sommes plus dignes d'elles."

La rhétorique n'est pas sans conséquence ; il y a des récits toniques et d'autres qui, en revanche, nourrissent la neurasthénie. Oui, je maintiens qu'en politique il faut savoir mentir à bon escient ; non pour dissimuler la corruption du pouvoir comme on le voit faire si souvent aujourd'hui, mais pour doter les vivants d'un passé supportable, rasséréner l'identité collective, renforcer l'estime de soi.

Vient ici à l'esprit l'argument de Castoriadis : "Des camelots veulent placer cette profonde philosophie de préfet de police libertin : moi je sais que le Ciel est vide, mais les gens doivent croire qu'il est plein, autrement ils n'obéiront pas à la loi. Quelle misère !" Je crois qu'en fait cet argument n'est vraiment valable ici que pour des cas comme celui que j'ai évoqués plus haut, tels les massacres qui auraient eu lieu au Cameroun entre 1957 et 1970. Verschave (p. 87 de l'ouvrage mis en lien plus haut) va jusqu'à parler de 400.000 morts, si la France a fait cela, on aimerait bien le savoir ! Mais s'il s'agit de ressasser des choses déjà sues, ou considérer l'ensemble des Français comme des professeurs d'histoire, sans doute J.F. a-t-il, dans l'état actuel des choses, raison.

Des élites qui accablent les morts pour fustiger leur peuple ne sont pas dignes de le gouverner. Rappelez-vous ce que dit le dernier homme de Zarathoustra. Il dit "Jadis tout le monde était fou". Et il ajoute en clignant de l'oeil : "Qu'est-ce qu'aimer ? Qu'est-ce que créer ? Qu'est-ce que désirer ?" Il exprime en même temps le sentiment de supériorité de l'homme moderne et son incapacité à donner sens aux verbes aimer, créer, désirer ; les actions élémentaires de l'existence. L'homme moderne en rupture d'antécédant est condamné à l'indigence et à la stérilité ; il n'est plus créateur... Vantardise et impuissance voilà son apanage ! Les Anciens connaissaient les vertus pacifiantes de l'oubli ; mais les nouveaux prédicateurs veulent-ils la paix ?

La Pax Rancunia, qui par l'intimidation permet à ceux qui ont le pouvoir de le conserver ?... Quoi qu'il en soit, dernière livraison la semaine prochaine.



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