jeudi 14 octobre 2010

"L'air que nous respirons."

Impossible, à la lecture de ce texte magnifique, de ne pas vous le transmettre toutes affaires cessantes. Publié par Simone Weil - ça y est, j'ai finalement « osé »… Des années que je me dis que je dois le faire, un jour on se réveille et on s'y sent prêt, Dieu seul sait pourquoi - en février 1943 dans Les Cahiers du Sud, il s'intitule Le Génie d'Oc.

J'avais dans un premier temps pensé vous le donner sans autre forme de procès ; à la réflexion, quelques commentaires ne me semblent pas superflus, à condition de bien marquer que je ne commenterai pas nécessairement les points les plus importants, et que l'absence de remarques ne vaut pas assentiment à tout. Nullité crasse en histoire de l'art, je ne saurais par exemple discuter les opinions de Simone Weil sur l'art roman et l'art gothique. Disons que je m'efforce ici de clarifier certains points obscurs, de commenter brièvement ce qui peut l'être sans trop vous gêner dans votre lecture, d'attirer votre attention sur certains points, de suggérer comme d'habitude quelques rapprochements. - Précautions « oratoires » sans doute inutiles, tant le mouvement interne de ce texte est suffisamment fort pour ne pas être vraiment troublé par d'intempestives notes externes, mais qui permettront au moins d'éviter tout malentendu sur mes intentions.

J'ai utilisé la retranscription mise en ligne par Chicoutimi, effectuée à partir de l'édition de ce texte par Gallimard en 1960 dans le recueil Écrits historiques et politiques (pp. 75-84). J'ai corrigé quelques erreurs et signalé les différences avec la plus récente édition Quarto (Gallimard, 2008 [1999], pp. 673-680), dans laquelle je l'ai découvert. Le premier paragraphe, pour des raisons que j'ignore, ne figure pas dans cette dernière édition.

En scène !

"Pourquoi s'attarder au passé, et non s'orienter vers l'avenir ? De nos jours, pour la première fois depuis des siècles, on se porte à la contemplation du passé. Est-ce parce que nous sommes fatigués et proches du désespoir ? Nous le sommes ; mais la contemplation du passé a un meilleur fondement.

Depuis plusieurs siècles, nous avions vécu sur l'idée de progrès. Aujourd'hui, la souffrance a presque arraché cette idée hors de notre sensibilité. Ainsi nul voile n'empêche de reconnaître qu'elle n'est pas fondée en raison. On l'a crue liée à la conception scientifique du monde, alors que la science lui est contraire tout comme la philosophie authentique. Celle-ci enseigne, avec Platon, que l'imparfait ne peut pas produire du parfait ni le moins bon du meilleur. L'idée de progrès, c'est l'idée d'un enfantement par degrés, au cours du temps, du meilleur par le moins bon. La science montre qu'un accroissement d'énergie ne peut venir que d'une source extérieure d'énergie ; qu'une transformation d'énergie inférieure en énergie supérieure ne se produit que comme contre-partie d'une transformation au moins équivalente d'une énergie supérieure en énergie inférieure. Toujours le mouvement descendant est la condition du mouvement montant. Une loi analogue régit les choses spirituelles. Nous ne pouvons pas être rendus meilleurs, sinon par l'influence sur nous de ce qui est meilleur que nous.

- condamnation sans appel du protestantisme, du kantisme, d'une grande partie de la philosophie des Lumières…

Ce qui est meilleur que nous, nous ne pouvons pas le trouver dans l'avenir. L'avenir est vide et notre imagination le remplit. La perfection que nous imaginons est à notre mesure ; elle est exactement aussi imparfaite que nous- mêmes ; elle n'est pas d'un cheveu meilleure que nous. Nous pouvons la trouver dans le présent, mais confondue avec le médiocre et le mauvais ; et notre faculté de discrimination est imparfaite comme nous-mêmes. Le passé nous offre une discrimination déjà en partie opérée.

- Heil Chesterton !

Car de même que ce qui est éternel est seul invulnérable au temps, de même aussi le simple écoulement du temps opère une certaine séparation entre ce qui est éternel et ce qui ne l'est pas. Nos attachements et nos passions opposent à la faculté de discriminer l'éternel des ténèbres moins épaisses pour le passé que pour le présent. Il en est ainsi surtout du passé temporellement mort et qui ne fournit aucune sève aux passions.

Rien ne vaut la piété envers les patries mortes. Personne ne peut avoir l'espoir de ressusciter ce pays d'Oc. On l'a, par malheur, trop bien tué. Cette piété ne menace en rien l'unité de la France, comme certains en ont exprimé la crainte. Quand même on admettrait qu'il est permis de voiler la vérité quand elle est dangereuse pour la patrie, ce qui est au moins douteux, il n'y a pas ici de telle nécessité. Ce pays, qui est mort et qui mérite d'être pleuré, n'était pas la France. Mais l'inspiration que nous pouvons y trouver ne concerne pas le découpage territorial de l'Europe. Elle concerne notre destinée d'hommes.

Hors d'Europe, il est des traditions millénaires qui nous offrent des richesses spirituelles inépuisables. Mais le contact avec ces richesses doit moins nous engager à essayer de les assimiler telles quelles, sinon pour ceux qui en ont particulièrement la vocation, que nous éveiller à la recherche de la source de spiritualité qui nous est propre ; la vocation spirituelle de la Grèce antique est la vocation même de l'Europe, et c'est elle qui, au XIIe siècle, a produit des fleurs et des fruits sur ce coin de terre où nous nous trouvons.

Chaque pays de l'antiquité pré-romaine a eu sa vocation, sa révélation orientée non pas exclusivement, mais principalement vers un aspect de la vérité surnaturelle. Pour Israël ce fut l'unité de Dieu, obsédante jusqu'à l'idée fixe. Nous ne pouvons plus savoir ce que ce fut pour la Mésopotamie. Pour la Perse, ce fut l'opposition et la lutte du bien et du mal. Pour l'Inde, l'identification, grâce à l'union mystique, de Dieu et de l'âme arrivée à l'état de perfection. Pour la Chine, l'opération propre de Dieu, la non-action divine qui est plénitude de l'action, l'absence divine qui est plénitude de la présence. Pour l'Égypte, ce fut la charité du prochain, exprimée avec une pureté qui n'a jamais été dépassée ; ce fut surtout la félicité immortelle des âmes sauvées après une vie juste, et le salut par l'assimilation à un Dieu qui avait vécu, avait souffert, avait péri de mort violente, était devenu dans l'autre monde le juge et le sauveur des âmes. La Grèce reçut le message de l'Égypte, et elle eut aussi sa révélation propre : ce fut la révélation de la misère humaine, de la transcendance de Dieu, de la distance infinie entre Dieu et l'homme.

Hantée par cette distance, la Grèce n'a travaillé qu'à construire des ponts. Toute sa civilisation en est faite. Sa religion des Mystères, sa philosophie, son art merveilleux, cette science qui est son invention propre et toutes les branches de la science, tout cela, ce furent des ponts entre Dieu et l'homme. Sauf le premier, nous avons hérité de tous ces ponts. Nous en avons beaucoup surélevé l'architecture. Mais nous croyons maintenant qu'ils sont faits pour y habiter.

- c'est un thème qui sera repris par ailleurs dans ce texte, je le signale une bonne fois : la confusion et le réductionnisme qui définissent la modernité par rapport aux sociétés traditionnelles.

Nous ne savons pas qu'ils sont là pour qu'on y passe ; nous ignorons, si l'on y passait, qui l'on trouverait de l'autre côté.

Les meilleurs parmi les Grecs ont été habités par l'idée de médiation entre Dieu et l'homme, de médiation dans le mouvement descendant par lequel Dieu va chercher l'homme. C'est cette idée qui s'exprimait dans leur notion d'harmonie, de proportion, laquelle est au centre de toute leur pensée, de tout leur art, de toute leur science, de toute leur conception de la vie. Quand Rome se mit à brandir son glaive, la Grèce avait seulement commencé d'accomplir sa vocation de bâtisseuse de ponts.

Rome détruisit tout vestige de vie spirituelle en Grèce, comme dans tous les pays qu'elle soumit et réduisit à la condition de provinces. Tous sauf un seul. Contrairement à celle des autres pays, la révélation d'Israël avait été essentiellement collective, et par là même beaucoup plus grossière, mais aussi beaucoup plus solide ; seule elle pouvait résister à la pression de la terreur romaine. Protégé par cette carapace, couva un peu d'esprit grec qui avait survécu sur le bord oriental de la Méditerranée. Ainsi, après trois siècles désertiques, parmi la soif ardente de tant de peuples, jaillit la source parfaitement pure. L'idée de médiation reçut la plénitude de la réalité, le pont parfait apparut, la Sagesse divine, comme Platon l'avait souhaité, devint visible aux yeux. La vocation grecque trouva ainsi sa perfection en devenant la vocation chrétienne.

Cette filiation, et par suite aussi la mission authentique du christianisme, fut longtemps empêchée d'apparaître. D'abord par le milieu d'Israël et par la croyance à la fin imminente du monde, croyance d'ailleurs indispensable à la diffusion du message. Bien plus encore ensuite par le statut de religion officielle de l'Empire romain. La Bête était baptisée, mais le baptême en fut souillé. Les Barbares vinrent heureusement détruire la Bête et apporter un sang jeune et frais avec des traditions lointaines. À la fin du Xe siècle la stabilité, la sécurité furent retrouvées, les influences de Byzance et de l'Orient circulèrent librement. Alors apparut la civilisation romane. Les églises, les sculptures, les mélodies grégoriennes de cette époque, les quelques fresques qui nous restent du Xe et du XIe siècle, sont seules à être presque équivalentes à l'art grec en majesté et en pureté. Ce fut la véritable Renaissance. L'esprit grec renaquit sous la forme chrétienne qui est sa vérité.

Quelques siècles plus tard eut lieu l'autre Renaissance, la fausse, celle que nous nommons aujourd'hui de ce nom. Elle eut un point d'équilibre où l'unité des deux esprits fut pressentie. Mais très vite elle produisit l'humanisme, qui consiste à prendre les ponts que la Grèce nous a légués comme habitations permanentes. On crut pouvoir se détourner du christianisme pour se tourner vers l'esprit grec, alors qu'ils sont au même lieu. Depuis lors la part du spirituel dans la vie de l'Europe n'a fait que diminuer pour arriver presque au néant. Aujourd'hui la morsure du malheur nous fait prendre en dégoût l'évolution dont la situation présente est le terme. Nous injurions et voulons rejeter cet humanisme qu'ont élaboré la Renaissance, le XVIIIe siècle et la Révolution. Mais par là, loin de nous élever, nous abandonnons la dernière pâle et confuse image que nous possédions de la vocation surnaturelle de l'homme.

Notre détresse présente a sa racine dans cette fausse Renaissance. Entre la vraie et la fausse, que s'était-il passé ?

Beaucoup de crimes et d'erreurs. Le crime décisif a peut-être été le meurtre de ce pays occitanien sur la terre duquel nous vivons. Nous savons qu'il fut à plusieurs égards le centre de la civilisation romane. Le moment où il a péri est aussi celui où la civilisation romane a pris fin.

Il y avait encore alors un lien vivant avec les traditions millénaires que de nouveau aujourd'hui nous essayons de découvrir avec peine, celles de l'Inde, de la Perse, de l'Égypte, de la Grèce, d'autres encore peut-être. Le XIIIe siècle coupa le lien. Il y avait ouverture à tous les courants spirituels du dehors. Si déplorables qu'aient été les croisades, du moins elles s'accompagnèrent réellement d'un échange mutuel d'influences entre les combattants, échange où même la part des Arabes fut plus grande que celle de la chrétienté. Elles ont été ainsi infiniment supérieures à nos guerres colonisatrices modernes. À partir du XIIIe siècle l'Europe se replia sur elle-même et bientôt ne sortit plus du territoire de son continent que pour détruire. Enfin, il y avait les germes de ce que nous nommons aujourd'hui notre civilisation. Ces germes furent ensuite enfouis jusqu'à la Renaissance. Et tout cela, le passé, l'extérieur, l'avenir, était tout enveloppé de la lumière surnaturelle du christianisme. Le surnaturel ne se mélangeait pas au profane, ne l'écrasait pas, ne cherchait pas à le supprimer. Il le laissait intact et par là même demeurait pur. Il en était l'origine et la destination.

- vaste question, qui rappelle des textes célèbres de Durkheim sur le sacré et le profane. Je ne rentre pas dans ce débat, me contentant de signaler l'absence dans ce texte des Sauvages et de leurs pratiques, le pluriel est volontaire, du sacré et du profane.

Le moyen âge gothique, qui apparut après la destruction de la patrie occitanienne, fut un essai de spiritualité totalitaire. Le profane comme tel n'avait pas droit de cité. Ce manque de proportion n'est ni beau ni juste ; une spiritualité totalitaire est par là même dégradée. Ce n'est pas là la civilisation chrétienne. La civilisation chrétienne, c'est la civilisation romane, prématurément disparue après un assassinat. Il est infiniment douloureux de penser que les armes de ce meurtre étaient maniées par l'Église. Mais ce qui est douloureux est parfois vrai. Peut-être en ce début du XIIIe siècle la chrétienté a-t-elle eu un choix à faire. Elle a mal choisi. Elle a choisi le mal. Ce mal a porté des fruits, et nous sommes dans le mal. Le repentir est le retour à l'instant qui a précédé le mauvais choix.

L'essence de l'inspiration occitanienne est identique à celle de l'inspiration grecque. Elle est constituée par la connaissance de la force. Cette connaissance n'appartient qu'au courage surnaturel. Le courage surnaturel enferme tout ce que nous nommons courage et, en plus, quelque chose d'infiniment plus précieux. Mais les lâches prennent le courage surnaturel pour de la faiblesse d'âme. Connaître la force, c'est, la reconnaissant pour presque absolument souveraine en ce monde, la refuser avec dégoût et mépris. Ce mépris est l'autre face de la compassion pour tout ce qui est exposé aux blessures de la force.

Ce refus de la force a sa plénitude dans la conception de l'amour. L'amour courtois du pays d'oc est la même chose que l'amour grec, quoique le rôle si différent joué par la femme cache cette identité. Mais le mépris de la femme n'était pas ce qui portait les Grecs à honorer l'amour entre hommes, aujourd'hui chose basse et vile. Ils honoraient pareillement l'amour entre femmes, comme on voit dans le Banquet de Platon et par l'exemple de Sappho. Ce qu'ils honoraient ainsi, ce n'était pas autre chose que l'amour impossible. Par suite, ce n'était pas autre chose que la chasteté. Par la trop grande facilité des mœurs, il n'y avait presque aucun obstacle à la jouissance dans le commerce entre hommes et femmes, au lieu que la honte empêchait toute âme bien orientée de songer à une jouissance que les Grecs eux-mêmes nommaient contre nature. Quand le christianisme et la grande pureté de mœurs importée par les peuplades germaniques eurent mis entre l'homme et la femme la barrière qui manquait en Grèce, ils devinrent l'un pour l'autre objet d'amour platonique. Le lien sacré du mariage tint lieu de l'identité des sexes. Les troubadours authentiques n'avaient pas plus de goût pour l'adultère que Sappho et Socrate pour le vice ; il leur fallait l'amour impossible. Aujourd'hui nous ne pouvons penser l'amour platonique que sous la forme de l'amour courtois, mais c'est bien le même amour.

- sans doute faut-il ici au moins nuancer, l'idéal de certains philosophes grecs et de certains troubadours n'étant pas également partagé et mis en oeuvre par toute la société… Ceci posé, j'ai effectivement eu la surprise de découvrir en lisant cet été le Banquet dans l'excellente édition traduite et commentée par Pierre Boutang (lequel n'hésite pas à faire de Simone Weil une descendante de la Diotime qui tient le discours final sur l'amour chez Platon), que Socrate y reste chaste, contemplant la beauté (masculine en l'occurrence : Alcibiade) sans s'abaisser à la toucher.

L'essence de cet amour est exprimée par quelques lignes merveilleuses du Banquet : « Le principal, c'est que l'Amour ne fait ni ne subit aucune injustice, ni parmi les dieux, ni parmi les hommes. Car il ne souffre pas par force, quoi qu'il ait à souffrir, car la force n'atteint pas l'Amour. Et quand il agit, il n'agit pas par force ; car chacun volontiers obéit en tout à l'Amour. Un accord consenti de part et d'autre est juste, disent les lois de la cité royale. »

Tout ce qui est soumis au contact de la force est avili, quel que soit le contact. Frapper ou être frappé, c'est une seule et même souillure. Le froid de l'acier est pareillement mortel à la poignée et à la pointe. Tout ce qui est exposé au contact de la force est susceptible de dégradation. Toutes choses en ce monde sont exposées au contact de la force, sans aucune exception, sinon celle de l'amour. Il ne s'agit pas de l'amour naturel, comme celui de Phèdre et d'Arnolphe, qui est esclavage et tend à la contrainte. C'est l'amour surnaturel, celui qui dans sa vérité va tout droit vers Dieu, qui en redescend tout droit, uni à l'amour que Dieu porte à sa création, qui directement ou indirectement s'adresse toujours au divin.

L'amour courtois avait pour objet un être humain ; mais il n'est pas une convoitise. Il n'est qu'une attente dirigée vers l'être aimé et qui en appelle le consentement. Le mot de merci par lequel les troubadours désignaient ce consentement est tout proche de la notion de grâce. Un tel amour dans sa plénitude est amour de Dieu à travers l'être aimé. Dans ce pays comme en Grèce, l'amour humain fut un des ponts entre l'homme et Dieu.

La même inspiration resplendit dans l'art roman. L'architecture, quoique ayant emprunté une forme à Rome, n'a aucun souci de la puissance ni de la force, mais uniquement de l'équilibre ; au lieu qu'il y a quelque souillure de force et d'orgueil dans l'élan des flèches gothiques et la hauteur des voûtes ogivales. L'église romane est suspendue comme une balance autour de son point d'équilibre, un point d'équilibre qui ne repose que sur le vide et qui est sensible sans que rien en marque l'emplacement. C'est ce qu'il faut pour enclore cette croix qui fut une balance où le corps du Christ fut le contrepoids de l'univers. Les êtres sculptés ne sont jamais des personnages ; ils ne semblent jamais représenter ; ils ne savent pas qu'on les voit. Ils se tiennent d'une manière dictée seulement par le sentiment et par la proportion architecturale. Leur gaucherie est une nudité. Le chant grégorien monte lentement, et au moment qu'on croit qu'il va prendre de l'assurance, le mouvement montant est brisé et abaissé ; le mouvement montant est continuellement soumis au mouvement descendant. La grâce est la source de tout cet art.

La poésie occitanienne, dans ses quelques réussites sans défaut, a une pureté comparable à celle de la poésie grecque. La poésie grecque exprimait la douleur avec une pureté telle qu'au fond de l'amertume sans mélange resplendissait la parfaite sérénité. Quelques vers des troubadours ont su exprimer la joie d'une manière si pure qu'à travers elle transparaît la douleur poignante, la douleur inconsolable de la créature finie.

« Quand je vois l’alouette mouvoir
De joie ses ailes contre le rayon,
Comme elle ne se connaît plus et se laisse tomber
Par la douceur qui au cœur lui va... »


Quand ce pays eut été détruit, la poésie anglaise reprit la même note, et rien dans les langues modernes d'Europe n'a l'équivalent des délices qu'elle enferme.

Les Pythagoriciens disaient que l'harmonie ou la proportion est l'unité des contraires en tant que contraires. Il n'y a pas harmonie là où l'on fait violence aux contraires pour les rapprocher ; non plus là où on les mélange ; il faut trouver le point de leur unité. Ne jamais faire de violence à sa propre âme ; ne jamais chercher ni consolation ni tourment ; contempler la chose, quelle qu'elle soit, qui suscite une émotion, jusqu'à ce que l'on parvienne au point secret où douleur et joie, à force d'être pures, sont une seule et même chose ; c'est la vertu même de la poésie.

Dans ce pays la vie publique procédait aussi du même esprit. [Il aimait la liberté. [Phrase ajoutée par l'éditeur des Écrits historiques et politiques, ne figure pas dans l'édition Quarto.]] Il n'aimait pas moins l'obéissance. L'unité de ces deux contraires, c'est l'harmonie pythagoricienne dans la société. Mais il ne peut y avoir d'harmonie qu'entre choses pures.

La pureté dans la vie publique, c'est l'élimination poussée le plus loin possible de tout ce qui est force, c'est-à-dire de tout ce qui est collectif, de tout ce qui procède de la bête sociale, comme Platon l'appelait. La Bête sociale a seule la force. Elle l'exerce comme foule ou la dépose dans des hommes ou un homme. Mais la loi comme telle n'a pas de force ; elle n'est qu'un texte écrit, elle qui est l'unique rempart de la liberté. L'esprit civique conforme à cet idéal grec dont Socrate fut un martyr est parfaitement pur. Un homme, quel qu'il soit, considéré simplement comme un homme, est aussi tout à fait dépourvu de force. Si on lui obéit en cette qualité, l'obéissance est parfaitement pure. Tel est le sens de la fidélité personnelle dans les rapports de subordination ; elle laisse la fierté tout à fait intacte. Mais quand on exécute les ordres d'un homme en tant que dépositaire d'une puissance collective, que ce soit avec ou sans amour, on se dégrade. Théophile de Viau encore, grand poète et à plusieurs égards héritier authentique de la tradition occitanienne, comprenait comme elle le dévouement à un roi ou à un maître. Mais quand Richelieu, dans son travail d'unification, eut tué en France tout ce qui n'était pas Paris, cet esprit disparut complètement. Louis XIV imposait à ses sujets une soumission qui ne mérite pas le beau nom d'obéissance.

Dans la Toulouse du début du XIIIe siècle la vie sociale était sans doute souillée, comme partout et toujours. Mais du moins l'inspiration, faite uniquement d'esprit civique et d'obéissance, était pure. Chez ceux qui l'attaquèrent victorieusement, l'inspiration même était souillée.

Nous ne pouvons pas savoir s'il y aurait eu une science romane. En ce cas sans doute elle aurait été à la nôtre ce qu'est le chant grégorien à Wagner.

- c'est-à-dire le vrai art total, auquel de plus le public participe, par rapport aux tentatives modernes d'art total. Cf. p. 651 de l'édition Quarto.

Les Grecs, chez qui ce que nous appelons notre science est né, la regardaient comme issue d'une révélation divine et destinée à conduire l'âme vers la contemplation de Dieu. Elle s'est écartée de cette destination, non par excès, mais par insuffisance d'esprit scientifique, d'exactitude et de rigueur.

- Heil Borella !

La science est une exploration de tout ce qu'il apparaît d'ordre dans le monde à l'échelle de notre organisme physique et mental. À cette échelle seulement, car ni les télescopes, ni les microscopes, ni les notations mathématiques les plus vertigineuses, ni aucun procédé quel qu'il soit ne permet d'en sortir. La science n'a donc pas d'autre objet que l'action du Verbe, ou, comme disaient les Grecs, de l'Amour ordonnateur. Elle seule, et seulement dans sa plus pure rigueur, peut donner un contenu précis à la notion de Providence, et dans le domaine de la connaissance elle ne peut rien d'autre. Comme l'art elle a pour objet la beauté. La beauté romane aurait pu resplendir aussi dans la science.

Le besoin de pureté du pays occitanien trouva son expression extrême dans la religion cathare, occasion de son malheur. Comme les cathares semblent avoir pratiqué la liberté spirituelle jusqu'à l'absence de dogmes, ce qui n'est pas sans inconvénients, il fallait sans aucun doute qu'hors de chez eux le dogme chrétien fût conservé par l'Église, dans son intégrité, comme un diamant, avec une rigueur incorruptible. Mais avec un peu plus de foi, on n'aurait pas cru que pour cela leur extermination à tous fût nécessaire.

Ils poussèrent l'horreur de la force jusqu'à la pratique de la non-violence et jusqu'à la doctrine qui fait procéder du mal tout ce qui est du domaine de la force, c'est-à-dire tout ce qui est charnel et tout ce qui est social. C'était aller loin, mais non pas plus loin que l'Évangile. Car il est deux paroles de l'Évangile qui vont aussi loin qu'il soit possible d'aller. L'une concerne les eunuques qui se sont faits eunuques eux-mêmes à cause du royaume des cieux. L'autre est celle que le diable adresse au Christ en lui montrant les royaumes de la terre : « Je te donnerai toute cette puissance et la gloire qui y est attachée, car elle m'a été abandonnée, à moi et à quiconque il me plaît d'en faire part. »

L'esprit de cette époque a reparu et s'est développé depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, mais avec le surnaturel en moins ; privé de la lumière qui nourrit, il s'est développé comme peut le faire une plante sans chlorophylle. Aujourd'hui cet égarement que la Bhagavat-Gîta nommait l'égarement des contraires nous pousse à chercher le contraire de l'humanisme. Certains cherchent ce contraire dans l'adoration de la force, du collectif, de la Bête sociale ; d'autres dans un retour au Moyen Age gothique. L'un est possible et même facile, mais c'est le mal ; l'autre n'est pas non plus désirable, et d'ailleurs est tout à fait chimérique, car nous ne pouvons pas faire que nous n'ayons été élevés dans un milieu constitué presque exclusivement de valeurs profanes.

- idée qu'à ma modeste échelle je me tue à seriner depuis des années…

Le salut serait d'aller au lieu pur où les contraires sont un.

Si le XVIIIe siècle avait lu Platon, il n'aurait pas nommé lumières des connaissances et des facultés simplement naturelles. L'image de la caverne fait manifestement apercevoir que l'homme a pour condition naturelle les ténèbres, qu'il y naît, qu'il y vit et qu'il y meurt s'il ne se tourne pas vers une lumière qui descend d'un lieu situé de l'autre côté du ciel. L'humanisme n'a pas eu tort de penser que la vérité, la beauté, la liberté, l'égalité sont d'un prix infini, mais de croire que l'homme peut se les procurer sans la grâce.

Le mouvement qui détruisit la civilisation romane amena plus tard comme réaction l'humanisme. Arrivés au terme de ce second mouvement, allons-nous continuer cette oscillation monotone et où nous descendons à chaque fois beaucoup plus bas ? N'allons-nous pas tourner nos regards vers le point d'équilibre ? En remontant le cours de l'histoire, nous ne rencontrons pas le point d'équilibre avant le XIIe siècle.

Nous n'avons pas à nous demander comment appliquer à nos conditions actuelles d'existence l'inspiration d'un temps si lointain. Dans la mesure où nous contemplerons la beauté de cette époque avec attention et amour, dans cette mesure son inspiration descendra en nous et rendra peu à peu impossible une partie au moins des bassesses qui constituent l'air que nous respirons."

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samedi 13 février 2010

Plus belle la vie.

J'avais dans l'idée d'utiliser Maurras pour dire du mal de BHL et de sa 28000e erreur, tant les prophéties de L'avenir de l'Intelligence trouvent ici une application exemplaire, qui au surplus nous permettrait de progresser dans notre enquête sur l'« Intelligence », ou sur le monde intellectuel français depuis l'Affaire Dreyfus et notamment sous la Ve République...

- ce sera pour une autre fois. "Qu'un type comme moi soit au courant de l'existence d'un type comme Bernard-Henri Lévy, c'est déjà un problème", disait en substance J.-P. Voyer il y a bien, foutre !, vingt ans. Avec le Lévy, comme d'ailleurs avec le Sarkozy, j'ai le même problème : il y a me semble-t-il des choses intéressantes à dire sur eux, sur ce qu'ils symbolisent, sur ce que leur existence même dit de nous (du mal...), ce n'est pas tomber-dans-le-piège-de-la-personnification-du-pouvoir que d'essayer de comprendre ça

- simplement, on peut aussi avoir envie de parler d'autre chose. Nous ne quitterons d'ailleurs pas totalement notre sujet, puisqu'il va être question de Sartre, pierre de touche s'il en fut de l'histoire de l'« Intelligence » française au XXe siècle, Sartre que finalement, pour l'avoir lu à 15 ans et jamais relu depuis (à peu près donc en même temps que cette édition des Possédés,


Possédés


dont je ne pouvais guère me douter « retrouver » le préfacier plus de vingt ans après), je connais mal : la citation qui suit, pour percutante qu'elle me semble être, n'a pas tant pour but de le disqualifier purement et simplement, que d'exprimer des vérités générales : si ce n'est toi, c'est donc ton frère, si ce n'est pas vraiment Sartre, c'est donc quelqu'un d'autre, regardez autour de vous.

Place quoi qu'il en soit à Pierre Boutang et sa question en partie rhétorique, Sartre est-il un possédé ? (1946 ; j'utilise l'édition de La table ronde, 1950) :

"Nous arrivons au point le plus important, qui est aussi le point le plus bas de la chute, comme le ravissement dans la musique est le point le plus haut de la contemplation : l'absence de tout lyrisme, de toute capacité de chant chez un homme tel que Sartre. Ce Socrate du néant ne rencontre jamais Apollon qui lui demande de chanter. Sa laideur (phénomène important dont il faut tenir compte si on veut comprendre quelque chose à la séduction de son enseignement) est d'ailleurs d'une autre espèce que celle de Socrate. Socrate était repoussant en quelque sorte, mais d'une manière toute mécanique ; la laideur de Sartre, qui ne tient pas au seul visage, ni à ce qu'il y a en lui de contrefait, inquiète toute l'âme et signifie vraiment la transcendance vers le bas.


sartre


L'âme contemplative chante à ravir ; la relation à Dieu s'exprime finalement dans un chant, car il faut encore être au monde, et le seul monde qui demeure est alors celui du chant. Il faudrait ici - mais nous n'en avons pas le loisir - développer notre idée de la musique, comme celle de la transcendance ; nous pouvons cependant en dégager l'essentiel. L'essence de la musique et son point d'origine est pour nous dans le chant. L'homme chante un certain (un incertain) bonheur, et c'est pour cela qu'il arrive très souvent à l'enfant de chanter ; chanter c'est se rapporter au monde non pas comme présent, mais comme à la fois présent et absent. Je suis là et je ne suis pas là ; je suis là comme chanteur et tout ce qui m'arrive perd de son sens, sa détermination, et se trouve recouvert par cette marée sûre du chant. Il se saisit de tout événement, il le répète musicalement, le fonde en musique, et toute la vie y passe, à mesure qu'elle se présente, comme dans la forme musicale de l'opéra. Cela peut être ridicule, comme encore l'opéra, pour le spectateur qui ne sait pas que tout langage a ainsi sa limite naturelle dans le chant, qu'il n'y a pas de réalité humaine « objective » et qui ne puisse être chantée. C'est même l'événement en soi, la pure possibilité qu'ont les choses de m'arriver que chante le chant ; par là, il chante l'âme autant que le monde, et justement cette relation originelle de l'âme au monde, cette vocation. Ainsi je m'absente du monde vers le chant, mais c'est vers le monde que se développe cette absence : le sens de l'événement se trouvera converti par le chant, mais ce sens « converti » me transformera moi-même. La musique a donc pour objet le pur gouvernement de l'âme en tant seulement que quelque chose peut lui arriver ; mais cette possibilité ne serait que choc et retentissement soudain, le chant s'épuiserait dans un cri, si l'événement n'était pas pour une âme qui se peut ressaisir et maintenir dans cette imminence redoutable : quand le pire se produit, dit Hécube, il ne reste plus qu'à chanter, et la tragédie abolit le dialogue dans l'absente présence des choeurs. Que l'âme se retienne ainsi dans la possibilité de tout événement qu'est le chant, qu'est-ce d'autre que l'appropriation de soi par l'âme qui ne se refuse pourtant ni au monde, ni à Dieu ? Voilà pourquoi le possédé ne chante pas, pourquoi il est l'ennemi juré de tout chant ; cette appropriation lui est interdite, car il est la possession d'un autre [le diable, NDLR]. Cette sécurité originelle de l'enfant qui chante son bonheur, qui chante tout ce qu'il pense, tout ce qui lui arrive, qui pourrait même chanter sa souffrance, c'est dans la vie du Muichkine de Dostoïevski que nous pourrions la trouver. « Le chevalier pauvre » va de cette manière, vers le monde, en chantant. Sartre est, lui, l'antipoète ; il le sait et s'en fait gloire : le possédé a peur du ridicule et le poème est aussi vulnérable que l'opéra. Le ton de ses romans et de ses pièces est celui du « c'est ainsi », comme s'il y avait une nature, un donné qui serait l'objet de la prose. Le paradoxe désespéré c'est que, justement, pour lui, il n'y a pas de nature, et qu'il n'y a pas d'ainsi. Le prosaïsme, la froideur, chaîne de puits ou tranchant de guillotine, n'expriment donc pas une exigence positive, mais seulement l'impuissance du possédé à chanter." (pp. 55-59)

Et il serait regrettable de ne pas retranscrire ce qui suit immédiatement :

"Nulle part, mieux que dans l'oeuvre de Dostoïevski, l'opposition de la contemplation et de l'action n'a été mise à jour. Les contemplatifs de Dostoïevski vivent une solitude qui s'oriente vers les autres : les possédés s'assemblent au contraire, ils forment même des sociétés secrètes et transportent dans les cités leur désert intérieur. La clandestinité est un des signes de la possession, une certaine forme du secret est l'inverse démoniaque du mystère sacramentel. Que les cités menacées soient contraintes d'organiser leur résistance clandestine, voilà un effet du malheur et de la défaite, et les hommes peuvent s'y adapter... mais qu'ils attendent de cette clandestinité la révélation de leur relation à la patrie ou à la cité, voilà qui ne serait guère sérieux, si ce n'était diabolique." (pp. 59-60)

Pas de long commentaire, juste trois pistes :

- est-ce la récurrence du mot « événement », ce texte m'a fait penser à Alain Badiou, lequel d'une part a toujours proclamé sa dette envers Sartre, d'autre part me paraît manquer du sens du tragique ici évoqué : cela ne suffit certes pas à en faire un « possédé », mais il vaudrait peut-être la peine d'analyser son oeuvre au prisme de ces considérations de Boutang. On pourrait ainsi mettre en rapport l'injonction de Badiou à « devenir des fils » - sans père, donc, et le constat de Boutang sur "l'absence, dans l'anthropologie de Sartre, de la relation du fils au père" (p. 70) ;

- plus loin dans le livre (p. 96), au détour d'une comparaison entre Sartre et le personnages des Possédés Kirilov, Boutang se permet cette incise : "...sauf que Kirilo[v] est capable de jouer avec un enfant et que nous ne croyons pas que Sartre en soit capable" : quoi qu'il en soit de la véracité de cette supposition, on a appris depuis que Sartre était en tout cas parfaitement capable de « jouer » avec des jeunes filles, qu'il avait son côté Polanski (cf. notamment ici) - il figura rappelons-le parmi les signataires de pétitions sur ce thème dans les années 70. Je ne suis pas spécialiste de la vie sexuelle de Sartre et ne m'aventurerai pas à relier les considérations éthiques de Boutang à ce domaine, mais il m'était difficile de ne pas l'évoquer pour mémoire ;

- vous aurez enfin noté la parenté structurelle du contemplatif dostoïesvkien ainsi présenté, avec le renonçant indien chez Dumont : "Ainsi le renonçant indien est à la fois « hors du monde » et point-clé de l'harmonie de la société indienne (Homo Hierachicus, § 92 : « On peut même se demander si le système des castes aurait pu exister et durer indépendamment du renoncement qui le contredit »)", écrivais-je dans ce long texte. Les moines du Moyen Age, les contemplatifs chez Dostoïevski (qui pour certains ne sont plus que des individus esseulés), maintiennent, et notamment donc via le chant, un rapport au monde qui finalement « profite » à tous. Il suffit d'ailleurs de voir ce que devient une société quand elle badine trop avec le chant, quand elle substitue trop l'ascétisme intra-mondain à l'ascétisme ultra-mondain (explications ici, avec la figure transitoire de l'artiste proustien au début du XXe siècle : le mystique mondain) : c'est finalement toute la société, ou ce qu'il en reste, qui perd un rapport au monde.

Et l'opéra notamment ne devient plus que ridicule, au lieu d'être sublime et à la limite du ridicule. J'ai souvent hésité à déposer ici des extraits d'opéra, tant je craignais que le profane, c'est bien le mot, ne s'en retrouve conforté dans son indifférence ou son mépris envers cette forme d'art. Pour me venger de cette frustration, voici une séquence aussi longue que kitsch, mais, de même, aussi merveilleuse qu'adaptée à notre propos : le chant de la sortie de l'enfance et de l'entrée dans l'âge de l'amour, le chant aussi de la sortie de l'âge de l'amour et de l'entrée dans la vieillesse ("Quand le pire se produit, il ne reste plus qu'à chanter..."), avec un lesbianisme délicieux, et des chanteuses extraordinaires... Avis aux amateurs !


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mercredi 23 décembre 2009

Identité sacrifiée... (Apologie de la race française, IV-2.)

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Apologie I.

Apologie II.

Apologie III.

Apologie IV-1.

Apologie IV-3.

Apologie V.

Apologie VI-1.

Apologie VI-2.


Peut-être vous en souvenez-vous, un chapitre de cette « Apologie... » était resté sans suite, le IV-1, consacré plus spécifiquement à la conception sacrificielle de la nation et à ses ambiguïtés. Je vous avais promis un commentaire : après de nombreuses hésitations, le voici. Commençons par du Chaunu, lequel était déjà cité longuement dans le premier épisode :

" - Qu'est-ce qui fait la force des démocraties, la France et la Grande-Bretagne, durant la première guerre mondiale ?

A cette époque, la démocratie est couplée avec des valeurs holistes (c'est-à-dire des valeurs opposées à l'individualisme et renvoyant à des ensembles, couple, famille, communauté, nation, humanité), religieuses ou laïques, ces dernières étant des valeurs religieuses transposées. Même si elles sont par moments en veilleuse, elles permettent plus facilement le sacrifice de la vie lorsqu'une menace se présente. La vie a-t-elle suffisamment de valeur pour qu'on la sacrifie le cas échéant ? Là réside la véritable question. [Cette formulation m'a d'abord surpris, mais il suffit de l'inverser pour en constater la véracité : notre vie de consommateurs n'a pas de valeur, son « sacrifice » n'aurait ni valeur, ni signification - ce qui nous arrange bien !] Elle ne s'est pas même posée en 1914 : il y a eu un consensus total.

- Vous voulez dire que la force d'une démocratie réside dans le fait qu'elle repose sur le consentement volontaire de l'effort, voire du sacrifice ?

Oui, c'était le cas dans la cité antique qui exigeait énormément des citoyens : dans les batailles, les vainqueurs subissaient des pertes de l'ordre de 10 à 15% et les vaincus de l'ordre de 50%. Pourtant, les hoplites ne refusaient jamais de sacrifier leur vie. Quand Socrate se bat à Platées (479 avant J.-C.), il a entre 10 et 50% de chances de mourir : il n'hésite pas. La cité antique reconstituée s'est incarnée aussi, dans une certaine mesure, chez les Hollandais qui, au XVIIe siècle, pour sauver leur pays, n'hésitent pas à crever les digues et ravager les polders, la partie la plus riche de leur territoire. L'acte est digne de la grandeur antique, avec laquelle renouent aussi les grandes démocraties parlementaires de l'Europe de l'Ouest à la fin du XIXe siècle et dans le premier XXe siècle. « Passant va dire à Sparte que ses fils sont morts pour obéir à ses lois » : on meurt pour la France sous la Troisième République comme on mourait pour la cité en Grèce. C'est ce que traduit, en 1916-1917, le mot de Madame Sauvy à son fils Alfred, le futur grand démographe, alors qu'un autre de ses fils vient d'être tué et que son mari, gravement blessé, est réformé : « Il est inconcevable qu'il n'y ait pas un Sauvy sur le front. Tu sais ce qu'il te reste à faire... » C'est digne des mères de Sparte et de Rome. La force de la démocratie, comme celle de la cité antique, est de reposer sur l'intériorisation par les citoyens d'un certain nombre de valeurs. C'est pourquoi les régimes démocratiques sont les seuls à pouvoir demander un effort total à leurs populations et à l'obtenir. A travers l'histoire les preuves abondent. Dans une certaine mesure Winston Churchill est plus puissant qu'Adolf Hitler : il a plus de pouvoirs réels, parce que conférés par le peuple anglais. Dans les États monarchiques de l'Europe moderne, le roi ne jouissait pas de la même autorité sur ses sujets. Il ne pouvait les appeler tous à son aide que dans des circonstances exceptionnelles." (Danse avec l'histoire, pp. 272-73)

- ce qui est aussi, il faut le préciser immédiatement car c'est un des noeuds du problème, une saine limite de la part du régime monarchique, et permet dans une certaine mesure de ne pas sombrer dans les grandes boucheries telles qu'inaugurées, pour la modernité, par notre douce France lorsque la Ière République devint l'Empire et mit l'Europe à feu et à sang. On sait par ailleurs le danger qu'il y a à ce que les citoyens « intériorisent des valeurs » si ces valeurs sont mauvaises ou mal employées.

Oublions les Grecs, qu'hélas je connais bien mal, et revenons à la IIIe République et cette situation paradoxale qui fut la sienne en 1914 : un régime contesté, complexé d'une certaine façon par rapport au passé de la France, qui certes n'est pas responsable de la perte de l'Alsace-Lorraine, mais d'une part vit avec cette blessure dans le flanc, d'autre part vient de s'affirmer à travers une crise douloureuse qui a affaibli l'armée (l'Affaire Dreyfus), le tout au sein d'une société encore holiste par de nombreux aspects, et même holiste par de nouveaux aspects (les ambiguïtés de l'école républicaine), alors que sa constitution politique est individualiste et que le capitalisme progresse à pas de géants... Tout ceci explique sans peine l'intérêt profond de cette période pour nous, et notamment sa grande fécondité artistique et philosophique, mais ne laissait guère les contemporains en paix - surtout si l'on ajoute à cela les innovations techniques, les mouvements sociaux, etc.

A Barrès, rallié au régime républicain, qui s'étonnait que le Maurras d'Anthinéa - publié juste avant l'Affaire - ait pu ramener de son voyage en Grèce "une telle haine de la démocratie, la réponse [fut] que la durée très brève de ce régime dans les cités antiques indique [justement] que son propre est de consommer ce que les aristocraties ont produit." [P. Boutang, Maurras, p. 149 : je n'en suis pas encore arrivé à la Grande Guerre]. On n'acceptera pas sans réserves ce diagnostic qui mérite pour le moins une discussion spécifique, mais on émettra l'hypothèse que cette critique de Maurras imprègne l'esprit du temps : la démocratie a peur de ne pas être à la hauteur du passé.

Et voici la première guerre mondiale, quatre années de sacrifice aboutissant à une victoire aussi nette que héroïque, victoire que non seulement la France - et le régime républicain - n'ont pas su « gagner », mais dont le pays ne s'est jamais remis.

Nous avons je crois tous les éléments de réponse sur ce qui s'est passé en 1914 : entre les forces spécifiques à la démocratie telles que décrites par P. Chaunu, le holisme toujours présent, si ce n'est d'ailleurs plus que jamais, du moins avec une vigueur nouvelle issue en partie de la République même (rien à voir avec le Second Empire de ce point de vue), la longue envie de revanche sur les Allemands (plus de quarante ans, tout de même), cette peur de ne pas être digne des glorieux ancêtres... il y avait vraiment de quoi souder une nation et lui faire accepter un tel impôt du sang.

Avec notons-le ce paradoxe : les valeurs guerrières imprégnaient plus les sociétés traditionnelles que la nôtre, mais je ne suis pas convaincu que nos aïeux aient été fondamentalement plus courageux que nous, si du moins on veut bien ne pas confondre purement et simplement le courage et l'acceptation d'un certain niveau de violence ordinaire, que nous ne supportons effectivement plus (ce qui, effectivement bis, est un handicap). Les grands élans guerriers de populations sont - heureusement - rares dans le passé, avec ces armées de métier aux motivations parfois fluctuantes si ce n'est purement mercantiles, et de ce point de vue il y a une part de malentendu dans le complexe que les Républicains font par rapport au passé glorieux de la France militaire rappelé sans cesse par les anti-Républicains, Jeanne d'Arc-Bayard-Condé-Rocroy, etc. Quelques années plus tard les Anglais allaient montrer à nouveau qu'un peuple « démocrate-mou » était encore capable d'un sursaut contribuant à l'échec d'un régime fort et jeune - et s'il faut pousser la logique jusqu'au bout on devra admettre, tout incroyable que cela puisse paraître, qu'une ordalie victorieuse de masse de ce type pourrait se reproduire de nos jours : c'est encore plus difficilement croyable que pour les Anglais de 1940, il suffit de reprendre la liste des facteurs que nous avons dressée pour 1914 pour voir ce qui a changé depuis, mais d'autres éléments sont toujours là, notamment un holisme (de plus en plus) paradoxal et le rapport complexé au passé... Sur une occurrence historique, qui sait ce qui se peut produire ?

Car bien sûr ces sacrifices, pour terriblement réels qu'ils aient été, ne peuvent être - c'est peut-être la grande différence avec les démocraties grecques ou, plus près de nous et sans référence à l'actualité, avec ce que fut jusqu'à il y a peu la démocratie suisse -, ne peuvent être qu'exceptionnels par définition et du fait de leur ampleur. On le sait bien, non seulement la grande boucherie de 14-18 saigna à blanc la population française, mais elle causa indirectement la défaite si terriblement symbolique de 1940 - avec ce que cela impliqua et implique encore, sur « l'identité nationale », le pays n'ayant pu se remettre, ni physiquement si spirituellement, de cette épreuve.

C'est sans doute d'ailleurs ce qui s'est passé juste après 1940, c'est-à-dire les choix faits individuellement par les Français entre Résistance, Collaboration, attentisme, etc., qui peuvent éclairer cette question. A. Badiou - dans une de ses Circonstances, sauf erreur - écrit, à propos de Jean Cavaillès, très tôt engagé dans la Résistance et qui y trouva la mort, qu'à cette période il n'y avait qu'un choix de bon, de manière tout à fait évidente, et que c'était celui-là. Soupçon peut-être gratuit de ma part, je me suis toujours demandé si ce choix aurait été aussi évident pour un petit professeur Badiou en 1940... Quoi qu'il en soit, on sait bien que ce qui a provoqué les premiers actes de résistance après la débâcle fut dans l'ensemble moins politique qu'instinctif, ainsi que l'expriment les paysans du Chagrin et la pitié, ainsi qu'on le retrouve dans des témoignages de tous bords - y compris, je me permets, celui d'un de mes grands-pères, qui ne s'occupa jamais de politique mais passa sa vie, après quatre ans dans la Résistance... à jouer, parfois bien, parfois très mal, à la bourse - : il s'est d'abord agi de défendre le territoire, de bouter l'étranger hors de France. Je ne dis pas que la défense de la démocratie ou la haine du nazisme n'ont joué aucun rôle, je dis que dans les premiers temps la plupart de ceux qui ont réagi l'ont fait très peu à l'aide d'une doctrine politique.

[Note ajoutée quelques-jours après la rédaction de ce passage : dans un récent débat Badiou-Finkielkraut, sur lequel je reviens en fin de texte (après le beau cul du jour), le premier nommé insiste sur le caractère politique au contraire des grands mouvements de résistance : il a raison de noter que ces organisations politiques et politisées ont été d'une extrême importance à l'intérieur de la Résistance, mais il a tort - et je pense que c'est une tromperie consciente de sa part - de nier qu'au tout début ces facteurs politiques ont été secondaires. Après, on ne peut refaire l'histoire et savoir ce qui se serait passé si le PC notamment n'avait pas rejoint les premiers résistants...]

Et c'est là que je veux en venir : la question n'est pas celle du courage des citoyens des démocraties. Sauf à admettre que la démocratie américaine-otanienne contemporaine, sa doctrine de la guerre à « zéro mort » et ses bombardements de masse soient la seule et ultime expression de la démocratie, on ne se laissera pas duper par cette si regrettable confusion. Les populations des démocraties peuvent être aussi courageuses que celles d'antan. La question n'est peut-être pas tant non plus celle, assez simple, du rapport de la démocratie au sacrifice de ses membres : dans la mesure où le peuple est censé être au pouvoir, il n'est que juste qu'il contribue à la défense de ce pouvoir, régulièrement - les hoplites -, exceptionnellement - Valmy, 14-18 -, ou de plus en plus virtuellement - l'armée américaine actuelle, ses mercenaires, ses étrangers à qui on fait miroiter l'espoir d'une « green card », etc. : ici comme ailleurs cela fait planer quelques doutes sur l'évolution de la démocratie américaine, mais cela ne signifie pas, il s'en faut, que le peuple américain se révélerait tout à fait incapable de mouiller le maillot si besoin était.

La question donc, j'y arrive, est celle de l'articulation du pouvoir du peuple, du sens du sacrifice, et, voilà l'exemple de 1940, de la défense du territoire, qui n'a en elle-même que très peu à voir avec la démocratie. Si les Grecs ont pu s'en demander autant à eux-mêmes, et régulièrement, c'est parce que ces différents aspects formaient, jusqu'à un certain point (et en attendant que je me documente plus...), un tout cohérent : des citoyens exerçant un réel pouvoir sur leur vie la mettaient au service de la défense de leur cité. Les Suisses n'ont plus eu l'occasion de se battre depuis longtemps, mais ont gardé - il me semble donc que cela a changé ou est en train de changer - une organisation contraignante, avec nombreuses périodes de « réserve », où chacun met la main à la pâte soldatesque. Dans les démocraties contemporaines - je pourrais ici vous renvoyer à B. Constant et à ses libertés des « Anciens » et des « Modernes » -, les doutes pour le moins légitimes que les « citoyens » peuvent avoir quant à leurs possibilités de contrôle sur la marche des affaires, tout autant que la désacralisation de la question du territoire (je laisse de côté en revanche la question de l'étendue de la population, dont je ne suis pas sûr qu'elle soit déterminante), font que le sacrifice ne peut plus être qu'exceptionnel - et que se posera alors vite, comme en 1918, comme peut-être maintenant, la question du « pourquoi ». De ce point de vue, c'est très cruel - et même assez dégueulasse - pour les soldats français (et autres) qui se trouvent en Afghanistan et pour certains d'entre eux y meurent, mais ils ne représentent rien : membres d'une armée de métier envoyée dans un conflit dont le moins que l'on puisse dire est que le peuple français n'en fait pas - à raison, mais la démonstration serait la même si c'était à tort - une priorité, voilà bien des gens qui sacrifient une vie qui n'en vaut guère la peine : non qu'elle soit en elle-même négligeable, mais parce qu'elle est sacrifiée pour protéger le consommateur occidental - lequel ne vaut rien (en tant que consommateur, pas en tant que personne, mais c'est précisément là le noeud de l'affaire).

Ne crions pas victoire trop tôt : ces thèses laissent de côté rien moins que les démocraties antiques et les très épineuses questions relatives aux distinctions entre République et Démocratie (sur lesquelles J.-C. Michéa notamment donne des indications intéressantes, à exploiter un jour... de même que ce problème concret, que je note pour mémoire : de Gaulle était-il un démocrate ?). Mais il me semble avoir compris pourquoi j'avais eu du mal à mettre au clair cette deuxième partie de mon « épisode IV » : je me posais trop de questions sur ce qu'est le courage d'un individu moderne par rapport à celui d'un membre d'une société traditionnelle ou du citoyen d'une République antique. Il est plus important de voir que ce courage et le sacrifice auquel il peut conduire, sacrifice « vain » ou non, doivent être intégrés dans une vision d'ensemble du rapport de l'individu à sa communauté politique et à son territoire. Car sinon, la question reste assez basique : si le citoyen a le pouvoir, il est normal qu'il doive se battre contre ceux qui veulent le lui prendre. Seules les démocraties à la mode otanienne croient pouvoir avoir de ce point de vue le beurre et l'argent du beurre, laisser d'autres se battre pour elles : c'est bien évidemment une des raisons qui les conduisent à leur perte - et, malheureusement, qui conduisent d'autres pays à leur perte.


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Charles Mingus n'en pense pas moins... Quant à elle, à quoi pense-t-elle ?


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P.S. : oui, alors, moins sexy sans doute, ce débat Badiou-Finkielkraut... Je ne vais pas jouer les juges et distribuer les (rares) bons et (moins rares) mauvais points. Disons que dans l'ensemble et même si au début il veut trop « se faire » son adversaire, les attaques de Badiou contre Finkie sont justifiées (il est vrai que celui-ci in fine est avec N. Sarkozy, il est vrai qu'il entre vis-à-vis des musulmans français dans une mécanique dont ses aïeux juifs furent victimes durant les années 30 : à son corps défendant peut-être... tant pis !), mais que l'on peut être sceptique sur la valeur pratique à court et moyen terme de son internationalisme prolétarien égalitaire universel et universaliste (et consterné par son mépris de la votation suisse sur les minarets). Ceci dit, si, tout en précisant donc que vous allez y lire entre autres des bêtises, je vous conseille la lecture de cet échange, c'est d'une part que l'on y retrouve beaucoup de questions ici traitées, d'autre part pour les brefs moments - comme par hasard, au sujet de l'école républicaine - où les deux protagonistes sortent un peu de leur personnage et trouvent quelques éléments, non vraiment d'accord - ce qui d'ailleurs ne serait pas nécessairement souhaitable - mais de clarification plus profonde et moins hystérique de leurs désaccords.

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vendredi 5 octobre 2007

"Enivrement intérieur" - Rien de nouveau sous le soleil (nucléaire-enculiste).

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Etes-vous d'accord ? La crapule graisseuse Redeker fait presque sympathique, par comparaison avec les traînées qui l'entourent. Son côté amateur, ou encore un peu vierge, sans doute, par comparaison avec les traces de vérole, issues d'années de passes enchaînées sans répit ni perdre haleine, qui défigurent les sourires et les corps de ses "soutiens".



"Nous avons constaté que l'Europe et les pays où l'influence européenne domine s'étaient mis d'accord, pour l'essentiel, sur les jugements moraux : visiblement, on sait en Europe aujourd'hui ce que Socrate ne croyait pas savoir, ce que le célèbre vieux serpent avait promis d'enseigner jadis - on « sait » aujourd'hui ce qu'est le bien et le mal."

"...ces pessimistes de l'indignation par excellence [en français dans le texte] qui se donnent pour mission de sanctifier leur saleté sous le nom d'« indignation »..." (Nietzsche)


"Il n'y a (...) qu'une chose à déplorer dans l'histoire du roman : que Balzac n'ait pas eu le temps, avant la fin de sa vie, d'achever Les petits Bourgeois, donc de compléter le portrait de Théodose de la Peyrade, avocat et Tartuffe de gauche, l'hypocrite philanthrope, l'ancêtre du french doctor et du combattant de toutes les bienfaisances utiles. Théodose de la Peyrade, ce sont, dit Balzac, « quelques restes de glaise laissés par Molière au bas de sa colossale statue de Tartuffe » ; c'est « le Tartuffe de notre temps, le Tartuffe-Démocrate-Philanthrope », canaille ambitieuse, affamée de réussite ; Provençal blond - continue Balzac - capable « d'actions féroces » qui sont chez lui « le résultat d'un enivrement intérieur ». (...)


Bernard Kouchner


Théodose de la Peyrade s'incrustant chez les Thuillier (comme Tartuffe chez Orgon) et s'y faisant aimer à coup d'humanitarisme, c'est la [préfiguration] de tous les télévangélistes humanitaires passant depuis dix ans comme des lettres à la poste, s'infiltrant chez les gens sous les ailes des médias. Il n'y a qu'un drame, en somme : que la gauche, qui est le XXè siècle à elle seule, ne soit pas devenue un sujet de roman."

- Muray écrit ces lignes en 1997, donc avant la sortie de livres comme Tigre en papier ou Maos, que je n'ai pas lus et qui ont commencé à combler cette lacune - en allant directement aux formes extrêmes du "rêve degauche", ce qui peut-être limite leur portée.


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Faire suivre une évocation de la gauche au XXè siècle par une photographie de Dick Cheney, cela peut sembler paradoxal, mais, Bernard Kouchner et son évolution aidant, on voit le lien. Cheney est juste un peu moins Tartuffe, son cynisme "droitard" plus évident.

Je crois qu'il serait temps de trouver un autre terme que "sioniste" pour désigner les hommes au pouvoir en France comme aux Etats-Unis. Quoi que l'on pense du sionisme historique - qui rappelons-le ne fut pas un seul bloc -, celui-ci avait des rapports avec le judaïsme comme avec un contexte historique précis. Dans le comportement des gouvernants américains - et, par contrecoup, de l'ensemble du personnel politique américain - comme dans celui de leurs "homologues" français, le judaïsme, quel que soit la confession de tel ou tel, n'a rien à faire là, pas plus que le sionisme historique, et j'ajouterais le sionisme "tout court", peut-être, non plus : il ne reste que la jouissance du pouvoir, jouissance infantile et narcissique, "sale gosse" (Kouchner évoquant une guerre avec l'Iran comme un coup de sonde, pour voir jusqu'où il peut aller, une blague qui fait peu rire mes amis iraniens), virtualiste tendance mao - grand bond nucléaire en avant, quelle conne, cette réalité, de refuser de se plier à nos désirs... Comme souvent dans ces cas-là (c'est particulièrement visible en Israël), ceux qui n'ont pas fait la guerre sont plus matamores et sûrs d'eux-mêmes que leurs ascendants, qui, eux, l'ont faite et l'on gagnée, ceux-là profitent des sacrifices faits par ceux-ci.

"Atlantiste" ne convient pas non plus, pas parce qu'il manque alors la dimension moyen-orientale de l'affaire (les Américains pourraient lâcher Israël assez vite, s'ils le voulaient), mais parce que - influence deDefensa - on peut avoir des réserves sur l'atlantisme de quelqu'un comme Sarkozy, qui, comme ses pairs, allie curieusement jusqu'au-boutisme arrogant et capacité de changer d'avis comme de chemise - ce qui, là aussi, fait penser aux enfants.

"Virtualiste", tout simplement ? Le mot a l'avantage de respecter le flou idéologique de la volonté de puissance de ces gens, il a le défaut de faire l'impasse sur le pragmatisme qui de temps en temps tout de même les anime, avec le dynamisme exagéré qui les traverse alors - un peu comme, à l'instar du cheval qui vient de se prendre une piqûre de dopant dans les bandes dessinées et se met à cavaler dans tous les sens, un peu comme s'ils venaient de recevoir une bonne piqûre de réel et s'en agitaient encore plus.

"Enculiste", finalement ? Rappelant que l'enculeur est aussi enculé, et réciproquement (au fait, bonne bourre), qu'il y a une composante onaniste - infantile - dans tout cela, et, comme l'a voulu son créateur, que volonté de puissance et argent font bon ménage... ce concept paraît le plus adapté.

Tout ça pour ça ? En tout cas, je pense qu'il est mieux de liquider les dimensions géographiques et historiques que "sionisme" et "atlantisme" portent avec eux, et qu'"enculiste" colle plus précisément à la psychologie des gouvernants français et américains. On verra à l'usage !

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