vendredi 8 août 2008

La grande galerie de l'évolution.

homere



Je lis ici et là que l'« affaire Siné » est une sorte de feuilleton de l'été, permettant aux gens de se distraire en raison d'une actualité supposée vide. Peut-être est-ce vrai, mais il me semble qu'elle a une autre signification.

Prenons pour point de départ ma remarque d'hier, lorsque je signalais que M. Adler, sans probablement se rendre compte lui-même de l'approximation dont il se rendait coupable, attribuait in fine à un Bernanos alors à peine pubère un rôle important dans l'affaire Dreyfus, aux côtés des grands leaders d'opinion Drumont et Maurras. Je ne suis pas le premier - ni le dernier - à rectifier une erreur d'Alexandre Adler, de même que, depuis des articles anciens de Raymond Aron et Pierre Vidal-Naquet (d'odieux antisémites !...), Bernard-Henri Lévy est totalement discrédité aux yeux de toute personne un peu sérieuse. (On peut d'ailleurs penser que ces gens-là savent très bien ce qu'ils valent intellectuellement, c'est-à-dire rien, et qu'ils s'en foutent à peu près complètement. Un gars comme Finkie doit ruminer avec plus de bile, et jusqu'au cancer j'espère, ses propres limites.) Or, ces dénonciations n'ont strictement aucun impact : depuis l'époque d'Aron et Vidal-Naquet, il y a une trentaine d'années, les « intellectuels médiatiques » ont gagné la partie du point de vue institutionnel, éditorial.

Nous sommes là dans un cas typiquement justiciable du diagnostic de Musil sur l'ensemble de notre monde : nous connaissons à peu près les remèdes à ce qui ne va pas, mais ne pouvons les appliquer. Tout le monde, les intéressés y compris, sait bien qu'intellectuellement parlant BHL, Adler, P. Val, Finkie et les autres sont aux mieux nuls, au pire des nuisances, mais les positions de pouvoir qu'ils occupent et les habitudes de comportements non-violents qui sont celles de ce pays font que l'on ne peut rien y changer pour l'instant, et que donc on s'y est d'une certaine manière résigné. Les « intellectuels médiatiques » règnent sur la presse institutionnelle, Le monde diplomatique et certains sites internet rappellent périodiquement que ce sont, en leurs écrits et propos, des crevures, chacun est dans son coin et il n'y a pas de raison que la situation évolue. Aron et Vidal-Naquet étaient des figures importantes des réseaux de la presse mainstream, leurs critiques avaient un certain impact, bien qu'il se soit en l'occurrence révélé insuffisant. Serge Halimi et Pierre Rimbert peuvent écrire tout ce qu'ils veulent - et ils ont bien sûr raison de le faire, car il faut tout de même mettre les points sur les i de temps en temps -, ils vivent dans un monde institutionnel différent de celui de BHL.

On l'aura compris, c'est ce qui explique, a contrario, la spécificité de l'« affaire Siné » : du fait de l'histoire particulière de Charlie-Hebdo et de son noyautage progressif par Philippe Val, il y a là un point de contact entre les deux mondes, entre l'anti-antisémitisme officiel bien pensant, capitalo-parlementariste comme dirait Badiou, et l'anti-impérialisme anarchisant. Ce qui agite les populations, ce n'est pas tant Siné lui-même, qui n'intéresse plus personne depuis longtemps, ce n'est pas seulement Siné en tant que symbole ou repoussoir à P. Val, c'est que dans ce cas précis il y a une possibilité de peser sur les événements : en restant à Charlie-Hebdo ou en faisant mordre la poussière devant la justice à P. Val (affreux spectacle !), Siné, dont on peut jusqu'à présent louer la combativité, a des moyens de répondre, alors que d'ordinaire, hors des insultes sur Internet ou un article digne, informé, ironique et mâtiné de Bourdieu dans Le monde diplomatique ou sur Acrimed, il ne peut rien se passer, le système est trop bloqué. Contrairement à ce que l'on peut lire d'ailleurs, je ne pense pas, quelle que soit l'issue de cette crise, que cela va changer grand-chose, les positions sont trop bien réparties encore (ce qui ne veut pas dire que cela ne changera rien à terme). Mais il ne faut pas sans doute chercher beaucoup plus loin les raisons pour lesquelles cette affaire, le renvoi d'un dessinateur devenu sans grande importance au fil des années et dont le sort, s'il était effectivement licencié - une retraite bien méritée - n'aurait pas de quoi arracher une larme, a pris les proportions qu'on lui connaît. Il n'y a pas tant de points de porosité entre les « intellectuels médiatiques » (qui, du fait de la configuration particulière du rapport de forces, sont ici arrivés en retard, après-coup, et dont l'intervention, tout de suite apparue comme caricaturale, a même été contre-productive ; au lieu que d'habitude ils dévastent une bonne fois le champ de bataille qu'ils ont eux-mêmes choisi, et que ce n'est que trop tard, une fois que le mal est fait, que l'on peut démonter leurs erreurs, sophismes, manipulations) et ceux qui contestent leur légitimité. Je ne vois guère que la coexistence au Pointde BHL et Patrick Besson, mais outre que ceux-ci ont paraît-il conclu un pacte plus ou moins tacite de non-agression, P. Besson n'a pas l'aura de Siné. Bref : l'occasion était trop belle, et risque bien de ne pas se représenter de sitôt.




Une petite remarque sur Bernanos, pour éviter tout malentendu : outre que l'on peut préciser qu'il s'est engagé en politique fort jeune, bien que trop tard pour peser en quelque manière sur l'affaire Dreyfus, le fait est, j'ai eu récemment l'occasion de le montrer, qu'il est effectivement l'auteur de quelques belles sentences antisémites. Mais c'est un sujet que l'on ne peut aborder sans un minimum de sérieux - une autre fois, peut-être. Aujourd'hui, c'était récré.

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

mardi 5 août 2008

Un bon socialiste est un socialiste mort (autopsié).

254755322_71b6a6dcaf


"On n'a jamais le droit de trahir, personne. Les traîtres, il faut les combattre, et non pas les trahir."


Admirable portrait de Jaurès, admirable portrait de l'« éléphant » socialiste dans Notre jeunesse (Péguy, 1910) : les ressemblances avec Mitterrand, F. Hollande, J. Lang, etc. sont telles qu'il n'est pas besoin de les souligner. On a un peu plus de mal à voir qui joue de nos jours le rôle de Hervé et de Guesde, ces espèces de chiens fous déraisonnables dont la raison d'être est d'insulter Jaurès, sans que celui-ci, pour des raisons qui sont l'objet de ce texte, ne leur ferme la gueule. Le PS étant dans l'état que l'on connaît, il vaut mieux chercher ailleurs, hors du parti lui-même, du côté de Laguiller et Besancenot. La psychologie est de toute façon ce qu'il y a ici de plus important, il n'est pas nécessaire de chercher des symétries parfaites entre 1910 et 2008. (Il y a d'ailleurs aussi du Chirac dans ce Jaurès, les socialistes ne sont pas seuls concernés par tout ce qui est dénoncé dans ce qui suit.)

J'ai respecté la ponctuation (particulière, à mon goût fort bandante) de Péguy, et bien sûr ses répétitions, ne supprimant que deux brefs passages que j'aurais dû accompagner de notes explicatives un peu lourdes. Le jeu des sous-entendus « au-dessous de la ceinture » est assez drôle per se pour que je ne l'alourdisse pas de photographies, donc pour une fois pas de petite pépée. L'amour de l'art, point final !

"Jaurès ici intervient, au débat, et se défend. Si je reste avec Hervé, dit-il, dans le même parti, si j'y suis resté constamment, toujours, si longtemps, malgré les innombrables couleuvres que Hervé m'a fait avaler, c'est pour deux raisons également valables. Premièrement, c'est précisément, c'est à cause de ces innombrables couleuvres mêmes. Il faut bien songer que ce Hervé est l'homme du monde qui m'a administré le plus de coup de pieds dans le derrière. En public et en particulier. Dans les congrès et dans les meetings. Dans son journal. Publiquement et privément, comme dit Péguy. Il faut l'en louer. Et comme il me connaît bien. Il faut l'en récompenser. Il faut que tant de zèle soit récompensé. Comme il sait que je ne marche jamais qu'avec ceux qui me maltraitent. Qui me poussent. Qui me tirent. Qui me bourrent. Et que je ne marche jamais avec les imbéciles qui m'aimaient. Comme il connaît bien le fond, si je puis dire, de mon caractère. Il faut aussi, il faut bien que tant de perspicacité soit récompensée. Il me connaît si bien. Il me connaît comme moi-même. Il sait que quand quelqu'un m'aime et me sert, le sot, me prodigue les preuves les plus incontestables de l'amitié la plus dévouée, du dévouement le plus absolu, aussitôt je sens s'élever dans ce qui me sert de coeur d'abord un commencement, un mépris invincible pour cet imbécile. Faut-il qu'il soit bête en effet, d'aimer un ingrat comme moi, de s'attacher à un ingrat comme moi. Comme je le méprise, ce garçon. En outre, en deuxième, ensemble, en même temps un sentiment de jalousie, de la haine envieuse la plus basse contre un homme qui est capable de concevoir les sentiments de l'amitié. Enfin un tas d'autres beaux sentiments, fleurs de boue, plantes de vase, qui poussent dans la boue politique comme une bénédiction de défense républicaine. Hervé sait si bien tout cela que je l'en admire moi-même. Comme il connaît bien ma psychologie, si vous permettez. Et qu'au contraire quand je reçois un bon coup de pied dans le derrière, je me retourne instantanément avec un sentiment de respect profond, avec un respect inné pour ce pied, pour ce coup, pour la jambe qui est au bout du pied, pour l'homme qui est au bout de la jambe ; et même pour mon derrière, qui me vaut cet honneur. (...) Et quand je pense qu'il y a des gens qui disent que je n'ai pas de fond. Je hais mes amis. J'aime mes ennemis. On ferait une belle comédie avec mon caractère. Je hais mes amis parce qu'ils m'aiment. Je méprise mes amis parce qu'ils m'aiment. Parce qu'ils m'aiment j'ai en moi pour eux, je sens monter en moi contre eux une jalousie bassement envieuse, l'invincible sentiment d'une incurable haine. Je trahis mes amis parce qu'ils m'aiment. J'aime, je sers, je suis, j'admire mes ennemis parce qu'ils me méprisent, (ils ne me haïssent même pas), parce qu'ils me maltraitent, parce qu'ils me violentent, parce qu'ils me connaissent enfin, parce qu'ils me connaissent donc. Et ils savent si bien comment on me fait marcher. Quand un me trahit, je l'aime double, je l'admire, j'admire sa compétence. Il me ressemble tant. J'ai un goût secret pour la lâcheté, pour la trahison, pour tous les sentiments de la trahison. Je suis double. Je m'y connais. J'y suis chez moi. On ferait une grande tragédie, une triste comédie avec mon caractère. Hervé ne la ferait peut-être pas mal. Il me connaît si bien. Il y a des exemples innombrables que j'aie trahi mes amis. Depuis trente ans que je fonctionne, il n'y a pas un exemple que j'aie trahi mes ennemis. C'est vous dire que j'excelle dans tous les sentiments politiques. On ferait un beau roman de l'histoire des soumissions que j'ai faites à notre camarade, au citoyen Hervé.

Ce vice, secret, ce goût secret que j'ai pour l'avanie. J'encaisse, j'encaisse. Ce goût infâme que j'ai pour l'avanie. Pour le déshonneur, de l'avanie. Je suis l'homme du monde qui reçoit, qui encaisse le plus d'avanies. A mon banc. Dans mon journal même. A mon banc Guesde n'en rate pas une. Il ne manque point, il ne manque jamais de s'adresser à la Chambre au long de mes oreilles. Aussi, comme je respecte, comme j'admire, comme j'estime, comme je vénère ce grand Guesde, ce dur Guesde. De cette vénération qui est pour moi le même sentiment que l'effroi. Comme je me sens petit garçon à côté de ces hommes, à côté d'un Guesde, à côté d'un Hervé. (...)


Ainsi parle Jaurès. Deuxièmement, dit-il, si je suis resté avec Hervé, c'est précisément pour l'affaiblir, pour l'énerver, pour lui oblitérer sa virulence. C'est ma méthode. Quand je vois une doctrine, un parti devenir pernicieux, dangereux, autant que possible je m'en mets. Mais généralement comme j'en suis j'y reste. Mais alors j'y reste complaisamment. J'y adhère. Je m'y colle. Je parle. Je parle. Je suis éloquent. Je suis orateur. Je suis oratoire. Je redonde. J'inonde. Je reçois précisément ces coups de pied au quelque part que fort ingratement vous me reprochez. (Pourquoi me les reprochez-vous, vous à moi, puisque moi je ne les reproche pas à ceux qui me les donnent). Mais ces coups de pied, ça n'empêche pas de parler, au contraire. Ça lance pour parler. Enfin bref, ou plutôt long, après un certain temps de cet exercice, (et je ne parle pas seulement, j'agis en outre, j'agis en dessous), (j'excelle dans le travail des commissions, dans les (petits) complots, dans les combinaisons, dans le jeu des ordres du jour, dans les petites manigances, dans les commissions et compromissions et ententes, dans tout le travail souterrain, sous la main, sous le manteau. Dans le jeu, dans l'invention des majorités, factices ; faites, obtenues par un savant compartimentage des scrutins. Dans tout ce qui est le petit et le grand mécanisme politique et parlementaire) enfin, au bout d'un certain temps de cet exercice il n'y a plus de programme, il n'y a plus de principe, il n'y a plus de parti, il n'y a plus rien, il n'y a plus aucune de ces virulences. Quand je me suis bien collé à eux pendant un certain temps, supportant pour cela les avanies qu'il faut, quand je suis resté dans un parti pendant un certain temps, pendant le temps voulu, au bout de ce temps on voit, on s'aperçoit, tout le monde comprend que je les ai trahis. Comprenez-vous enfin, grosse bête, me dit-il me poussant du coude.

Quand je suis, quand je me mets dans un parti, ça se connaît tout de suite, presque tout de suite, à ce que c'est un parti qui devient malade. Quand je me mets quelque part, ça se voit, ça se reconnaît à ce que ça va mal. Ça ne marche plus. Quand je me mets dans une idée, elle devient véreuse.

Je l'ai fait au dreyfusisme ; je l'avais fait et je l'ai fait au socialisme ; je l'ai fait et le fais à l'hervéisme ; je l'ai fait et je le fais au syndicalisme. C'est encore le radicalisme que j'ai trahi le moins. Il n'y a que le combisme que je n'ai jamais pas trahi du tout." (Notre jeunesse, "La pléiade", Oeuvres en prose complètes t. III, 1992, pp. 114-117).




Les liens du jour pour finir :

- M. Defensa est en forme : en général, comme en particulier ;

- un rien pontifiante, une intervention non dénuée de sens sur l'industrie pharmaceutique et certains de ses arguments ;

- un peu parce que j'étais en vacances, beaucoup parce que je n'en ai pas grand-chose à foutre, je n'ai pas évoqué les histoires de P. Val et Siné. Je note néanmoins au passage que nous vivons dans un monde où un Alexandre Adler peut évoquer la « bassesse » d'un Georges Bernanos, ce qui laisse pour le moins rêveur, et vous recommande, parce qu'il vaut mieux d'ordinaire rire que pleurer, la pétition du Plan B sur le sujet.

(Sur le lien vers A. Adler, il serait dommage que vous ne remarquiez pas les annonces publicitaires racistes, ou celle consacrée au « réversible Adler », en bas de page : je serais l'intéressé (beurk !) je crierais au complot...)

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

vendredi 5 octobre 2007

"Enivrement intérieur" - Rien de nouveau sous le soleil (nucléaire-enculiste).

arton2626

Etes-vous d'accord ? La crapule graisseuse Redeker fait presque sympathique, par comparaison avec les traînées qui l'entourent. Son côté amateur, ou encore un peu vierge, sans doute, par comparaison avec les traces de vérole, issues d'années de passes enchaînées sans répit ni perdre haleine, qui défigurent les sourires et les corps de ses "soutiens".



"Nous avons constaté que l'Europe et les pays où l'influence européenne domine s'étaient mis d'accord, pour l'essentiel, sur les jugements moraux : visiblement, on sait en Europe aujourd'hui ce que Socrate ne croyait pas savoir, ce que le célèbre vieux serpent avait promis d'enseigner jadis - on « sait » aujourd'hui ce qu'est le bien et le mal."

"...ces pessimistes de l'indignation par excellence [en français dans le texte] qui se donnent pour mission de sanctifier leur saleté sous le nom d'« indignation »..." (Nietzsche)


"Il n'y a (...) qu'une chose à déplorer dans l'histoire du roman : que Balzac n'ait pas eu le temps, avant la fin de sa vie, d'achever Les petits Bourgeois, donc de compléter le portrait de Théodose de la Peyrade, avocat et Tartuffe de gauche, l'hypocrite philanthrope, l'ancêtre du french doctor et du combattant de toutes les bienfaisances utiles. Théodose de la Peyrade, ce sont, dit Balzac, « quelques restes de glaise laissés par Molière au bas de sa colossale statue de Tartuffe » ; c'est « le Tartuffe de notre temps, le Tartuffe-Démocrate-Philanthrope », canaille ambitieuse, affamée de réussite ; Provençal blond - continue Balzac - capable « d'actions féroces » qui sont chez lui « le résultat d'un enivrement intérieur ». (...)


Bernard Kouchner


Théodose de la Peyrade s'incrustant chez les Thuillier (comme Tartuffe chez Orgon) et s'y faisant aimer à coup d'humanitarisme, c'est la [préfiguration] de tous les télévangélistes humanitaires passant depuis dix ans comme des lettres à la poste, s'infiltrant chez les gens sous les ailes des médias. Il n'y a qu'un drame, en somme : que la gauche, qui est le XXè siècle à elle seule, ne soit pas devenue un sujet de roman."

- Muray écrit ces lignes en 1997, donc avant la sortie de livres comme Tigre en papier ou Maos, que je n'ai pas lus et qui ont commencé à combler cette lacune - en allant directement aux formes extrêmes du "rêve degauche", ce qui peut-être limite leur portée.


url


Faire suivre une évocation de la gauche au XXè siècle par une photographie de Dick Cheney, cela peut sembler paradoxal, mais, Bernard Kouchner et son évolution aidant, on voit le lien. Cheney est juste un peu moins Tartuffe, son cynisme "droitard" plus évident.

Je crois qu'il serait temps de trouver un autre terme que "sioniste" pour désigner les hommes au pouvoir en France comme aux Etats-Unis. Quoi que l'on pense du sionisme historique - qui rappelons-le ne fut pas un seul bloc -, celui-ci avait des rapports avec le judaïsme comme avec un contexte historique précis. Dans le comportement des gouvernants américains - et, par contrecoup, de l'ensemble du personnel politique américain - comme dans celui de leurs "homologues" français, le judaïsme, quel que soit la confession de tel ou tel, n'a rien à faire là, pas plus que le sionisme historique, et j'ajouterais le sionisme "tout court", peut-être, non plus : il ne reste que la jouissance du pouvoir, jouissance infantile et narcissique, "sale gosse" (Kouchner évoquant une guerre avec l'Iran comme un coup de sonde, pour voir jusqu'où il peut aller, une blague qui fait peu rire mes amis iraniens), virtualiste tendance mao - grand bond nucléaire en avant, quelle conne, cette réalité, de refuser de se plier à nos désirs... Comme souvent dans ces cas-là (c'est particulièrement visible en Israël), ceux qui n'ont pas fait la guerre sont plus matamores et sûrs d'eux-mêmes que leurs ascendants, qui, eux, l'ont faite et l'on gagnée, ceux-là profitent des sacrifices faits par ceux-ci.

"Atlantiste" ne convient pas non plus, pas parce qu'il manque alors la dimension moyen-orientale de l'affaire (les Américains pourraient lâcher Israël assez vite, s'ils le voulaient), mais parce que - influence deDefensa - on peut avoir des réserves sur l'atlantisme de quelqu'un comme Sarkozy, qui, comme ses pairs, allie curieusement jusqu'au-boutisme arrogant et capacité de changer d'avis comme de chemise - ce qui, là aussi, fait penser aux enfants.

"Virtualiste", tout simplement ? Le mot a l'avantage de respecter le flou idéologique de la volonté de puissance de ces gens, il a le défaut de faire l'impasse sur le pragmatisme qui de temps en temps tout de même les anime, avec le dynamisme exagéré qui les traverse alors - un peu comme, à l'instar du cheval qui vient de se prendre une piqûre de dopant dans les bandes dessinées et se met à cavaler dans tous les sens, un peu comme s'ils venaient de recevoir une bonne piqûre de réel et s'en agitaient encore plus.

"Enculiste", finalement ? Rappelant que l'enculeur est aussi enculé, et réciproquement (au fait, bonne bourre), qu'il y a une composante onaniste - infantile - dans tout cela, et, comme l'a voulu son créateur, que volonté de puissance et argent font bon ménage... ce concept paraît le plus adapté.

Tout ça pour ça ? En tout cas, je pense qu'il est mieux de liquider les dimensions géographiques et historiques que "sionisme" et "atlantisme" portent avec eux, et qu'"enculiste" colle plus précisément à la psychologie des gouvernants français et américains. On verra à l'usage !

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

samedi 4 mars 2006

A bas Auschwitz, vive les Arabes.

- Texte quelque peu modifié le lendemain. -

(Dans ce qui suit, j'utiliserai, comme il est courant de le faire, le terme "Auschwitz" comme métonymie de l'ensemble des camps d'extermination des Juifs durant la deuxième guerre mondiale et de cette pratique d'extermination. Cela ne signifie pas que je veuille tirer profit du mana désormais lié à ce terme ou cautionner toute approche superstitieuse de ces événements. Mais si ce raccourci géographique s'est imposé si tôt, dès 1944 semble-t-il, c'est simplement qu'il est bien pratique.)


Je vous recommandais il y a quelque temps un livre d'Enzo Traverso, Le passé, modes d'emploi, une bonne synthèse consacrée aux différences et interactions entre mémoire, histoire, identité collective. Sur ma lancée, j'ai lu, du même auteur, L'histoire déchirée (éd. du Cerf, 1997), où sont analysées les thèses des premiers intellectuels ayant vraiment fait l'effort, à la fin des années 40 et pendant les années 50, d'appréhender l'événement de l'extermination des Juifs. Même s'ils trouvent des causes plus ou moins profondes à Auschwitz, on remarque tout de suite que ces esprits, peu suspects de naïveté - H. Arendt, G. Anders, Th. Adorno, H. Marcuse principalement, mais aussi des gens comme Kafka, W. Benjamin, et même Max Weber, qui d'une manière ou d'une autre avaient sinon prévu du moins senti ce qui risquait de se passer - s'accordent pour y voir d'abord un événement incompréhensible, quelque chose de radicalement nouveau, différent par nature à la fois des massacres guerriers "traditionnels" et des pogromes qui ont pu jalonner l'histoire des Juifs.

Cet étonnement et cette volonté de le préserver, que l'on retrouve à la même époque en France dans Nuit et brouillard, sont sans doute une des sources du pont-aux-ânes actuel sur le caractère "incompréhensible", "incommensurable", "inexplicable" d'Auschwitz, sur son unicité blablabla mon-Elie-Wiesel-dans-ton-cul. Et certes, ce serait un anachronisme grossier que de prêter à ces auteurs la bêtise solennelle et la volonté d'instrumentalisation qui caractérisent de nos jours tant de discours sur l'extermination des Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Mais finalement, c'est aussi un anachronisme que d'en rester à cet étonnement. Je ne prétends pas qu'il n'y ait plus rien d'étonnant à Auschwitz : que l'on ait pu en arriver là n'a toujours rien d'une banalité. Mais si l'on pense un peu aux conditions de possibilité d'un tel événement, plus qu'à ses causes et à son déroulement réels, on y trouve vite - Max Weber avant, G. Anders après, sont dans le livre de Traverso ceux qui semblent le mieux l'avoir senti -, l'indifférence à peu près totale au sort des autres.

On sait bien qu'une des caractéristiques d'Auschwitz fut la froide rigueur dans l'exécution de la "solution finale", rigueur de fonctionnaire kafkaïen sans états d'âme dont Eichmann, tel qu'il est décrit par H. Arendt, reste le modèle. On sait aussi que finalement, entre ceux qui ont participé, plus ou moins directement, à cette gigantesque entreprise, et ceux qui en avaient vent par leurs proches (notamment via les massacres perpétués par la Wehrmacht dans l'Est), beaucoup d'Allemands étaient au courant de ce qui se passait, à défaut d'en prendre pleinement la mesure. On ne saurait dire que cela les ait beaucoup empêchés de dormir, ni pendant, ni après.

Et cette indifférence, nous la connaissons bien, nous la connaissons sans doute encore mieux que les générations adultes en 1940, après soixante ans de capitalisme supplémentaire dans les esprits [!!!]. Que l'on ne soit guère troublé par des massacres qui se passent à l'autre bout du monde et que l'on a du mal à comprendre, je veux bien, à tort ou à raison, l'admettre. Mais que l'on soit aussi peu concerné par tout ce qui ne nous touche pas directement et qui pourtant se passe dans notre pays, sous nos yeux - des centres de détention "provisoire" aux prisons, en passant par la bardamisation croissante de la population - ; que nous ne voyions dans les autres qu'un danger potentiel, au point d'avoir par exemple complètement abandonné ce qui s'appela longtemps les lois de l'hospitalité - il est vrai qu'un lecteur MP3 ou un ordinateur portable se volent aisément... -, eh bien cela finit par rendre étonnant l'étonnement de Hannah Arendt, Günther Anders... dont on se demande, surtout concernant ce dernier, ce qu'ils pourraient écrire sur le monde d'aujourd'hui [1].

Concernant Anders, il y a bien une piste. Traverso le commente ainsi, avant que de le citer : "La réification de la mort, implicite dans l'extermination industrialisée, pouvait aussi se passer d'un attribut essentiel de tous les massacres de l'histoire : la haine. La haine qui inspire le tueur n'a plus de raison d'être lors d'une tuerie planifiée et exécutée comme un travail, dans lequel les victimes ont été spoliées de leur humanité et réduites à l'état de matière première (dans les camps nazis) ou transformées en simple cible géographique : le point fixé pour l'explosion du champignon atomique (à Hiroshima). Dans les modernes exterminations de masse, les victimes n'ont plus de visage. "L'obsolescence ne concerne plus seulement le concept d'ennemi, mais tout ce qui relève de la catégorie psychologique d'hostilité"." (p. 113).

Rappelons d'abord que Anders a toujours lié, et avec raison, Auschwitz et Hiroshima ; nuançons cette idée d'une disparition de l'hostilité en rappelant que Auschwitz comme Hiroshima ont été précédés d'un long travail de sape de haine de l'autre (d'ailleurs, Traverso raconte qu'Anders, juif exilé aux Etats-Unis et sans le sou, se fit virer de l'Office of War information pour avoir refusé de collaborer à une brochure de propagande anti-japonaise qu'il trouvait raciste) ; et revenons au monde actuel. Je ne suis pas la Pythie, je ne sais pas si le "choc des civilisations" évoqué dans mon précédent message aura ou non lieu ; mais je trouve, à la lumière de ces remarques, un certain réconfort à l'idée que les Arabes musulmans nous détestent. Voilà qui est pré-Auschwitz, et au bout du compte presque rassurant. La haine, c'est encore une forme de reconnaissance, et à partir de là, on peut dialoguer, quitte à ce qu'il faille pour cela se foutre d'abord un peu sur la gueule. Ce pourquoi les récentes déclarations du fat incompétent et grotesque Luc Ferry, voyant dans l'islamisme "quelque chose d'effrayant qui est l'équivalent de la montée du nazisme, peut-être même en pire (...), avec une haine qui s'affiche à tout bout de champ" sont non seulement imbéciles, sionistes, méprisantes, tout ce que l'on voudra, mais aussi contradictoires.


Je n'ignore bien sûr pas, d'une part, que l'idée que l'hostilité ne soit pas si obsolète que cela, au contraire, n'est pas tout à fait guillerette ; d'autre part, que si, dans le cas des Arabes et de leur part, quelque chose proche d'Auschwitz, c'est-à-dire une extermination programmée et méthodique de leurs ennemis, semble peu probable, l'ombre de Hiroshima continue, elle, de planer sur l'ensemble du genre humain - auquel, bon gré mal gré, j'appartiens aussi. Ceci que le président iranien soit ou non "fou" (Truman n'était pas un boucher sanguinaire, et cela a fait une belle jambe à des centaines de milliers de Japonais). Mais bon, si l'apocalypse nous débarrasse de Philippe Val, Patrick Devedjian et des employés de la hotline de Free, cela peut en valoir la peine.






!!!
"Soixante ans de capitalisme dans les esprits"... Cela mérite précision. D'abord, je ne prétends pas que Auschwitz soit l'effet du seul capitalisme. On sait bien qu'il s'agit justement d'un mélange détonant d'archaïsme et de modernité, ce qui l'a rendu difficile à anticiper à l'époque des philosophies du progrès, et fait encore sa complexité aujourd'hui. Ensuite, il ne faudrait pas croire que le capitalisme s'est manifesté toujours et de la même manière depuis son apparition (qu'on la situe d'ailleurs au XIIe, au XVIe ou au XIXe siècle]. Mais si l'on suit l'analyse de C. Castoriadis, selon laquelle la modernité bourgeoise peut être dissociée en deux pôles : le pôle de l'universalité de la raison, le pôle de la "rationalité" économique et calculatrice, si l'on admet (pour simplifier, je pars de la Révolution française) que selon les lieux et les époques cette "rationalité" froide s'est plus ou moins éloignée de la Raison "universelle" (au début de la Révolution industrielle, quand les enfants travaillaient jusqu'à épuisement ; lors du capitalisme sauvage américain de la fin du XIXe ; maintenant) mais a toujours souhaité s'en émanciper, sauf pour la galerie, je crois que l'on peut admettre que dans l'ensemble et malgré les bonnes intentions de l'après-guerre, le capitalisme a depuis soixante ans continué son travail de séparation des esprits et d'altération de la confiance, même parfois grâce à l'Etat-Providence[!!!!!].




!!!!!
Ah, l'Etat-Providence... Qu'il ait des mérites, qu'il soit depuis des années démantelé à leur profit par des salopards sans scrupules mais pleins d'aplomb, cela ne suffit pas à en faire l'étalon de l'humanité civilisée. Pour mon sujet de ce jour, il me suffit de noter qu'entre l'importance qu'il accorde aux bureaucrates et les réflexes d'appel à l'autorité publique qu'il contribue à alimenter, il a joué son rôle dans la séparation des gens les uns des autres, et que l'organisation de la solidarité dont il fut au niveau étatique la mise en pratique a pu se payer, au quotidien, de l'oubli de la solidarité entre membres du genre humain (auquel, bon gré mal gré, j'appartiens aussi).






PS 1 : Je ne suis pas spécialiste du Moyen-Orient, mais il me semble que lorsque les Arabes disent des méchancetés sur les Israéliens et/ou les Juifs, il y a tout de même une différence avec la propagande nazie, qui voyait en eux des sous-hommes, des déchets, des parasites, etc. Les Arabes sont justement payés pour savoir que les Israéliens ont de la volonté et des moyens d'action. Ceci dit sans nier d'éventuels rapprochements thématiques par ailleurs. (Ce n'est, malgré certaines apparences, pas contradictoire, et rappelons-le tant que l'on aborde ces joyeusetés : pour les nazis, si les juifs étaient si dangereux, c'était aussi parce qu'ils étaient presque les égaux des Aryens, et donc des rivaux. Les Arabes étaient bien loin dans cette compétition, quelques niveaux en dessous - et c'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles Hitler rechigna à s'allier avec eux pour mettre le bordel dans l'empire britannique, ce qui pourtant d'un point de vue stratégique lui aurait sans doute bien rendu service. Ach, même le Fürher avait ses faiblesses !)

PS 2: Dans le livre de Traverso, on apprend au détour d'une page (p. 103) que deux textes d'Anders, alors sous l'influence de Heidegger dont il avait été l'élève, textes publiés en français dans la revue Recherches philosophiques en 1934 et 1936, auraient exercé sur le jeune Sartre et sur son existentialisme "une influence non négligeable". Le monde est petit.





1.
On remarquera, à propos de Hannah Arendt, que dans son livre sur Les origines du totalitarisme (1948), elle voit dans les totalitarismes hitlérien et stalinien une expression du "mal radical" - notion sans grand intérêt, et qui plus est piégeuse. Quelques années plus tard, assistant au procès d'Eichmann, elle élaborera le concept plus pertinent, dont j'apprends grâce à Traverso qu'elle en avait eu l'intuition très tôt, de "banalité du mal". En bonne logique, on pourrait maintenant parler de "mal commun".

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

lundi 20 février 2006

Rappel méthodologique.

Engueuler, insulter, invectiver quelqu'un, c'est tout de même garder au fond de soi l'espoir qu'il pourrait s'améliorer. C'est rappeler qu'à la paresse nul n'est dû. Flaubert, Brel l'ont souligné : est bête celui qui décide un jour de s'arrêter de réfléchir. Pourquoi en avoir pitié ?

Pourquoi ne pas bastonner Philippe Val ?

(Mes impôts protègent actuellement cette scorie. Combien de temps sera-t-il ainsi suivi par deux flics ? Pourvu qu'aucun islamiste ne le bute, on nous obligerait à le regretter. A l'enterrement d'une pute, ses ex-collègues ne ne cherchent pas à faire croire qu'elle a été fleuriste.)

Libellés : , ,

Si tout le monde en parle, moi aussi. (Ajout le 09.04).

Pierre Bourdieu, dans un article que je n'ai pas lu, décrivit les Etats-Unis comme une "prophétie auto-réalisante" ; c'est-à-dire que ce pays, ayant déclaré être le sujet et l'objet d'une "destinée manifeste" (manifest destiny), le cria sur tous les toits et se comporta comme si tel était le cas, à tel point que les autres pays finirent par le croire, et l'aidèrent par conséquent à devenir une nation à part, renforçant ainsi sa croyance en cette destinée, l'encourageant à agir de la même manière "exceptionnelle" - et ainsi de suite, dans une sorte de cercle, vertueux pour les Etats-Unis (ou du moins une partie de leur population), vicieux pour les autres.

Samuel Huntington a écrit en 1996 un livre, que je n'ai pas lu non plus, Le choc des civilisations, qui si j'ai bien compris estime qu'avec la fin de la guerre froide les nouveaux affrontements planétaires se feront entre cultures, entre religions, entre civilisations, plutôt qu'entre systèmes politiques (je ne sais pas où l'auteur range le problème de la Chine). Beaucoup de monde trouve qu'il a tort, beaucoup de monde estime que l'on se sert en tout cas de ce livre depuis le 11 septembre 2001 pour justifier des choses injustifiables ; surtout, je crois, et le grand bordel, mi-comique, mi-pathétique, auquel on assiste depuis quelque temps au sujet des caricatures, le montre, tout est en train de se passer comme si ceux qui estiment qu'il y a ou devrait y avoir effectivement deux camps - l'"Occident" et l'"Islam" -, étaient en train de tout faire pour que la "prophétie" de S. Huntington se réalise. Il leur sera évidemment aisé après coup de démontrer que Huntington avait raison, et que donc ils avaient raison d'agir comme ils le faisaient (et, notamment, pour ce qui est du côté occidental, d'envahir l'Irak). Dans le cas présent, le cerce est vicieux pour l'immense majorité.

John Austin, dans des livres que je n'ai pas encore lus [Ajout du 12.08.2012 : ça n'a pas changé...], dont le plus connu s'intitule Quand dire, c'est faire, s'est intéressé aux situations où les mots ne veulent pas seulement dire quelque chose, mais sont en eux-mêmes des actes, l'exemple canonique, si j'ose dire, étant celui d'un baptême. Beaucoup des analyses que j'ai pu lire ici et là ces derniers jours, notamment sur la publication des caricatures par Charlie-Hebdo et la réprobation manifestée à l'égard de cette initiative par J. Chirac, reprennent, plus ou moins consciemment, ce type d'analyse. Il n'y a d'ailleurs pas besoin d'avoir lu Austin pour savoir qu'il est courant d'accuser ses adversaires de "provocation" ou de "propagande", quand soi-même bien sûr on ne fait que dire la vérité, et on ne la dit, bien sûr encore, que parce que cette vérité exige absolument d'être dite. Mais avoir ce genre de distinctions à l'esprit peut être utile.

Dans le cas présent, si les gens éprouvent autant le besoin d'écrire sur ce sujet (les Français non-musulmans en tout cas, car je ne suis pas sûr que beaucoup de musulmans n'y voient pas surtout une sinistre comédie, et certes on ne pourrait alors leur donner tout à fait tort), c'est parce que l'on ne peut ignorer ces différents niveaux d'appréhension du problème, mais que ces niveaux, sauf à prendre une position extrême - la censure d'un côté, l'arrogante affirmation d'une liberté d'expression qui est surtout affirmation de sa propre supériorité, de l'autre - qui n'est pas tenable, ces niveaux, disais-je, ne coïncident que très difficilement.

Prenons le cas de Charlie-Hebdo. Dans un pays qui a pour règle officielle la liberté d'expression, certaines des réactions à la publication des caricatures par ce journal laissent rêveur. (Il est difficile en même temps de n'avoir pas une sorte de pitié moqueuse à l'égard des intrépides paons qui se sont pris pour Voltaire et se sont crus courageux en l'achetant, comme s'ils passaient par ailleurs leur vie à utiliser à des fins altruistes cette liberté d'expression devenue soudain si chère à leur cœur le jour où l'Arabe leur semble la menacer. C'est encore en consommant que ces gens-là se sentent exister, c'est merveilleux...) Quant au président Chirac : pouvait-il vraiment dire autre chose que ce qu'il a dit, dans sa situation ? Les mots d'un chef d'Etat sont-ils aussi libres que ceux d'un journaliste, ou d'un blogueur inconnu ? Si je dis ou écris quelque chose, j'en assume la responsabilité, mais dans la pratique, je ne fais pas grand-chose. II n'en est pas vraiment de même pour J. Chirac. A-t-il de plus lancé des poursuites contre Charlie-Hebdo ? Il est vrai que l'on parle de manœuvres du ministre de la justice pour empêcher cette publication, mais, à ma connaissance, sans preuves. Il est vrai aussi que peut-être il aurait pu ne pas "lâcher" Charlie-Hebdo ; mais tout de même on ne garde pas éternellement en main un kleenex plein de morve. Enfin, d'une façon générale, est-il vraiment possible de faire abstraction d'un contexte historique pesant ? - comme le dit un collègue blogueur, "peut-on vraiment condamner le colonialisme en bloc et rejeter la responsabilité de la crise des caricatures sur les pays musulmans ?“

Dans cette désagréable affaire, que l'on prend au sérieux un peu malgré soi tant elle est pourrie à la base, il n'y a que ceux pour qui les choses sont exagérément simples qui peuvent identifier sans peine le contenu des paroles et la position de ceux qui les prononcent, ou tout au moins ignorer la faille qu'il peut y avoir entre celles-ci et celui-là ; les autres, non seulement, ce qui n'est pas bien grave, doivent s'accommoder de voisinages imprévus (s'accorder avec Jean-Marie Le Pen contre Philippe Val, par exemple ; c'est la vie moderne, ça...), mais encore restent un peu concons, dans l'expectative, se demandant comment reprendre la main face à des gens qui ont l'affreux mérite de savoir ce qu'ils veulent, pour eux et pour les autres. Et le tout avec le soupçon lancinant, qui est aussi une forme de souhait, que tout cela n'est qu'artificiellement gonflé par une machine médiatique tournant à vide.



Quelques repères.
Si, je ne le cesse de répéter ici, avant de donner des leçons, de dire "L'Islam doit faire ceci", "Il serait grand temps que l'Islam fasse cela", ce qui est souvent une incitation à peine déguisée à la soumission, si, donc, des examens de conscience, tels que :

- celui de M. Koz,

- ou celui de M. Adam,

ne peuvent faire de mal, il est aussi de bonne méthode de demander leur avis aux intéressés. On se référera notamment à Oumma.com, par exemple à cet article, ceci sans idéaliser ce site, qui se désolidarisa bruyamment Alain Soral il n'y a pas si longtemps, ni en faire le résumé de la position de tous les musulmans français.

Sur l'inutilité de ce demander ce qui s'est passé dans la tête de Philippe Val, on peut consulter M. le Responsable.

Enfin, pour des éclairages inverses, le lecteur curieux pourra aller goûter d'un peu de tonicité ou de paranoïa.



J'avais prévu de m'arrêter là, mais en écrivant une idée s'est rappelée à moi, qu'à sa façon la crise présente illustre.

Dans le livre de Serge Halimi, Le grand bond en arrière, dont je ne saurais trop conseiller la lecture, on découvre que S. Huntington fait partie de ceux qui, en 1975, au sein de la Commission Trilatérale, dénoncèrent la supposée "ingouvernabilité" des sociétés occidentales, et agirent à la fois pour le "rétablissement de l'ordre" et le démantèlement de l'Etat-providence, jugé responsable de toutes les "dérives" de la société : toutes joyeusetés qui ont depuis fait florès.

Les lecteurs de ce blog savent que l'on n'y déteste pas l'autorité et que l'on n'y vénère pas l'Etat-providence ; ils savent aussi, et sans doute encore plus, que l'on y goûte que très modérément la naturalisation sauvage du marché. J'avoue avoir été agréablement surpris quand j'ai eu la surprise de lire chez Halimi que le même homme avait contribué à la "libéralisation" de l'économie occidentale et à "légitimer" une nouvelle bipolarisation du monde et la création d'un nouvel ennemi pour les Etats-Unis.

Précautions oratoires : je n'accuse pas S. Huntington de tous les maux (je ne voudrais pas tomber dans le même travers que celui dénoncé au 3ème paragraphe de ce texte) ; je ne voudrais pas non plus chercher des complots, non que je refuse d'y croire a priori, non que l'insistance de certains laquais de l'ordre établi à dénoncer partout les "théories du complot" ne soit pas en elle-même suspecte, mais tout simplement parce que je n'en ai pas besoin.

Ce qui est intéressant, c'est que le cas Huntington illustre cette parenté profonde entre, au moment des révoltes populaires des années 60-70 (révoltes plus ou moins bien inspirées, ce n'est pas le problème), une action pour mettre à bas un Etat-providence qui n'était pas installé depuis si longtemps que cela, pour dans le même temps recentrer l'Occident sur son "identité" (et écrivant cela je ne prône pas l'amnésie, ventredieu !) ; et une action à la fois idéologique, politique et économique, pour accentuer l'écart qui peut nous séparer de certains. L'exemple type en serait l'Egypte, sur laquelle on peut voir ou lire de temps en temps des reportages nous inquiétant de son "islamisation", alors même que cet Etat, qui a par ailleurs depuis longtemps lâché les Palestiniens, est l'un des plus subventionnés par les Etats-Unis, lesquels ont de longue date agi, ici et ailleurs, pour couper l'herbe sous le pied à des mouvements laïcs qui auraient pu (peut-être...) avoir un vrai soutien et permettre au Moyen-Orient d'accéder à une réelle indépendance (et à son pétrole). On n'écrira pas que les Etats-Unis sont responsables de tout - après tout, les Egyptiens n'ont pas, ou pas encore, mis à bas leur régime. Il reste que tout cela est d'une remarquable duplicité - et un jeu dangereux, dont nous n'avons sans doute pas fini de payer les conséquences.

Je clarifie un point pour finir, dans le paragraphe précédent. La conscience de son propre passé est quelque chose d'inestimable, que l'on n'a pas à se lasser d'explorer. Mais cette connaissance a entre autres pour utilité de donner un appui solide aux volontés de changement - sinon d'ailleurs, à part le plaisir de l'érudition, on ne voit pas l'intérêt, on ne voit surtout pas en quoi cela justifierait un conservatisme absolu ou une volonté de retour en arrière, car le monde change tout seul, toujours, tout le temps. (C'est ce que j'ai trouvé chez Chateaubriand). D'où qu'il soit possible de voir sous un angle positif les révoltes populaires, de ne pas se leurrer sur les fausses identités, et de détester par-dessus tout ceux qui détruisent les mœurs et les solidarités, au nom du marché, tout en prétendant les rétablir - et donc en en établissant de fausses - contre autrui (et non par rapport à autrui).




PS : je fais passer l'information trouvée dans le livre de Halimi : le prix Nobel d'économie n'existe pas, pas plus donc que la discipline dont il relève : il s'agit d'un prix créé (et doté) par la Banque centrale de Suède en 1969 en mémoire d'A. Nobel, qui n'a aucunement la légitimité que l'on peut accorder (ou non) aux autres prix Nobel, et qui se pare donc indûment de leur prestige. Sans commentaires.

PS 2 : j'ai évoqué plus haut la censure comme quelque chose d'absolument mauvais. Ce n'est pas tout à fait ma pensée. La censure a de nombreuses de vertus (cf. Karl Kraus). Mais ce n'est pas du tout le sujet.

PS 3 : non, je plaisante.


(Ajout le 09.04).
Le concept de "prophétie auto-réalisante" semble avoir été pondu par le sociologue américain Robert K. Merton, dont vous pouvez consulter la fiche Wikipedia en anglais, laquelle donne toutes sortes de liens, y compris sur les prophéties en question. Encore un concept que Bourdieu n'a pas inventé !

Libellés : , , , , , , , , , , , , ,