mardi 30 octobre 2012

"Je suis parti de Bloy...

Méontologie


...qui, toute sa vie, a vénéré un Dieu absent, et plus Son absence se faisait évidente et cruelle, plus il Le vénérait. A nous d'essayer de donner une consistance à cette absence, l'incarner en somme. Le divin ne se montre jamais autant et aussi bien que lorsque Dieu apparaît dans toute Son absence. La vie est pleine de ces trous de Dieu, ces gouffres d'horreur où il est flagrant que Dieu n'est pas. Quelque chose de divin se passe quand Dieu manque. Non pas souffrir de l'absence de Dieu mais s'extasier devant cette absence comme devant un dieu. Quand on commence à comprendre que ne pas croire en Dieu et sentir Son absence sont deux choses diamétralement opposées, on est un autre homme. Apprendre à vivre avec l'absence de Dieu, Son silence et Ses signaux. Se situer par rapport à ce trou dans le monde que Dieu a fait en n'existant pas. Le reste, indifférence arrogante ou bigoterie stupide, n'a plus grand intérêt auprès de cette révélation en creux. Oui, Dieu est creux comme un tam-tam. Vivre c'est inventer un rythme sur Son dos. Dieu existe, je fais exister Dieu, je L'ai extirpé de ma gangue d'homme, je sculpte ensuite ce magma argileux, peu à peu une forme se dégage, une figure, tiens ça me ressemble, mais non, je l'ai cru mais c'est faux, ça me ressemble mais ce n'est pas moi, ça me rappelle quelqu'un, j'y suis : Jésus ! C'est là qu'on voit l'importance du Christ, Il a rempli le rôle de l'absence de Dieu. Rôle de composition il faut le dire pour un homme. Jésus-Christ incarne la divinité de l'absence de Dieu !

Il me revient une phrase de René Daumal qui disait : « Dieu je parle à ton inexistence » ; et je n'oublie pas Roger Gilbert-Lecomte qui, à la première page de son premier livre, mettait en scène Dieu et Son absence qui se saluaient. Ambassadeur divin de Dieu, incarnation terrestre de l'autoritaire néant céleste, Jésus-Christ est la preuve même que Dieu n'existe pas et pourtant j'y crois, j'y crois parce que c'est absurde.

Je me répète toute la journée comme une prière cette phrase de Tertullien : Credo quia absurdum. Quelle merveilleuse profession de foi : « Je crois parce que c'est absurde », c'est même pour ça que je crois. Si ce n'était pas absurde, il n'est même pas sûr que je croirais. Je crois d'autant plus que c'est absurde de croire. L'absurdité est mère de toutes les fois. Si croire en Dieu était logique, ce serait louche. L'irrationalité de la croyance en Dieu ne peut être vécue, et même comprise, que par l'absurde. Saint Thomas d'Aquin avait besoin de se prouver que Dieu existait, donc il en doutait. Alors que tout accepter d'emblée, d'un bloc, sans doutes, permet de croire en Son existence absente. Ce n'est raisonnablement qu'en Son inexistence qu'on peut croire à coup sûr. C'est de la folie mais pourtant je ressens au plus profond de mes fibres cette inexistence de Dieu. Exactement comme s'Il était là sous mes yeux. Je vois l'invisible. Je ne crois qu'en ce que je ne vois pas.

Saint Thomas d'Aquin remplit un trou, Tertullien le contemple." (Marc-Édouard Nabe, L'âge du Christ, pp. 16-18)

Je ne vais pas commenter ce texte, dont je me demande, globalement, jusqu'à quel point il faut le prendre au sérieux. Je ne vais pas reprocher à l'auteur ses paradoxes, m'étant moi-même demandé quelque part si « un catholique n'était pas toujours paradoxal » : disons que dans ce qui précède tout ne me paraît pas relever d'un égal degré de conviction de la part de l'auteur. Ceci, de façon générale me paraît lié, notamment, à certaines caractéristiques du catholicisme du XXe siècle, qui sont justement un des domaines d'études de L'âge du Christ, et sur lesquelles je pense et espère revenir prochainement.

Quoi qu'il en soit, cette retranscription me fournit l'occasion de corriger publiquement, à ma petite échelle, une commune erreur commise ici par M.-É. Nabe, et d'insister une nouvelle fois sur un thème qui m'est cher.

L'erreur, c'est l'attribution à Tertullien de la phrase : Credo quia absurdum. Jean Borella nous le dit :

"On ne saurait… envisager la distinction de l'Etre et du Non-Etre comme s'il y avait entre les deux une opposition de contradiction, bien que le langage semble nous y inviter. En effet, à s'en tenir aux formulations, Etre et non-Etre s'opposent comme A et non-A. Et chacun sait qu'il s'agit là de la formulation classique de ce qu'on nomme le principe de contradiction : A est A et n'est pas non-A ; ou encore : A ne peut être à la fois A et non-A ; ou encore : A et non-A s'excluent et ne peuvent être vrais en même temps. Ce principe est, selon Aristote et la philosophie en général, le plus fondamental des principes de la raison, ce qui ne souffre aucune discussion. Et précisément, si le non-Etre (l'Essence sur-ontologique ou méontologique [ici, si vous décrochez, c'est normal, nous y reviendrons plus tard, si Dieu veut…]), est conçu comme le contradictoire de l'Etre, à la manière dont non-A nie A purement et simplement, alors il y aurait en effet contradiction à affirmer que Dieu est à la fois Etre et non-Etre. Sans doute pourrait-on le soutenir au titre d'une sorte de transcendance de l'absurdité, sous le prétexte que seul un discours qui brise les exigences de la raison est à la mesure de cet au-delà de toute pensée humaine qu'est la Réalité divine, ce qui nous renverrait au trop fameux credo quia absurdum attribué faussement à Tertullien. [En note : : "L'expression ne se trouve pas telle quelle dans les écrits de Tertullien, mais on y lit des formules analogues. Dans le De Carni Christi, V, il écrit : « Le Fils de Dieu a été crucifié : je n'en suis pas scandalisé (précisément) parce que cela doit scandaliser. Et le Fils de Dieu est mort ; ce qui est parfaitement croyable (précisément) parce que c'est insensé (ineptum) ; et mis au tombeau, il a ressuscité : cela est certain (précisément) parce que c'est impossible."] Mais penser ce qui n'est pas pensable, ce n'est pas penser. Il faut donc admettre la pleine validité du principe de contradiction sur le plan de l'ontologie de la substance. Mais il n'en va plus tout à fait de même dans l'ordre méontologique, à propos duquel on peut bien parler d'un principe de non-contradiction absolue, principe qui est exigé par la pensée elle-même, et qui ne contredit nullement le principe de contradiction." (Penser l'analogie, pp. 96-97)

Encore une fois, sur cette histoire de méontologie, ne paniquez pas, et n'allez pas chez M. Google comme chez Dieu le père pour voir ce que ça veut dire : nous aborderons tout cela plus tard - lorsque je serai moi-même capable de l'expliquer à peu près clairement.

A peu près clairement, c'est d'ailleurs notre sujet du jour, et le thème que j'ai annoncé plus haut. Je le rappelais il y a peu, il m'est arrivé de critiquer la dichotomie soralienne artiste rêveur / intellectuel lucide : ce n'est pas pour retrouver une dichotomie différente mais elle aussi nuisible sous la plume de MEN. Il y a certes peut-être un moment où l'intellect, appelons ça comme ça, doit en quelque sorte lâcher prise devant « cet au-delà de toute pensée humaine qu'est la Réalité divine » ; "savoir est mieux que comprendre", vient ainsi de m'écrire M. Limbes, citant Bloy, comme on se retrouve. Mais je ne vois pas en quoi ce serait une raison pour renoncer de son propre chef à son intellect, et encore moins pour préférer ce qui a l'air irrationnel à ce qui est cohérent. Citons encore J. Borella : "'L'intelligence métaphysicienne doit s'engager concrètement dans la foi au Dieu révélé. (…) L'intelligence doit opérer une sorte de sacrificium intellectus, elle doit s'ensevelir dans la foi comme dans la mort du Christ Logos, mais c'est pour renaître avec lui." (p. 189 n.)

Dit autrement : Thomas d'Aquin ne doute absolument pas de l'existence de Dieu et sait fort bien que cette existence est plus paradoxale à certains égards que celle d'une assiette ou d'un vagin. Il ne remplit aucun trou. MEN est plus proche de la vérité lorsque, dans les lignes qui suivent le texte que j'ai cité, il parle de la Somme comme d'une "extraordinaire entreprise conçue et menée à bien pour expliquer l'inexplicable", quand bien même met-il dans les lignes en question un rien de condescendance. Quoi qu'il en soit, l'important est là : cette « entreprise » ne reflète aucun doute. Le sacrificium intellectus (encore du sacrifice, on n'en sort pas) évoqué par Jean Borella, Thomas d'Aquin l'a déjà fait, il en revient. (Ou bien tout ce que j'écris ici est complètement faux, c'est possible aussi. Mais, même complètement faux, ce sera moins faux que cette histoire de « doute ».)

Autrement dit encore, et pour finir. Peut-être est-il trompeur de parler, comme je l'ai fait, de « moment » à propos de cette façon dont l'intellect lâche prise, ou se sacrifie, peut-être cela donne-t-il un aspect trop temporel à cette idée, mais s'il y a un stade où l'intellect ne peut tout assumer, ce n'est rien une raison pour ne pas lui faire confiance, et encore moins pour le considérer comme contradictoire avec des formes éventuellement supérieures de savoir. "Si croire en Dieu était logique, ce serait louche", écrit MEN : je vois ce qu'il veut dire, mais Dieu, lui, est logique.

Sur le même thème, ou un thème très voisin, vous pouvez lire, ou relire pour les plus alcooliques de mes piliers de bar, ce texte, ou j'essaie de nuancer ce que racontent Musil et son commentateur Jacques Bouveresse sur les rapports entre science et religion, ou celui-ci, ou Simone Weil nous le dit : la science s'est écartée de la contemplation de Dieu, "non par excès, mais par insuffisance d'esprit scientifique, d'exactitude et de rigueur." - Un paradoxe pour finir, c'est de bonne guerre (sainte) : dans sa façon d'opposer Thomas d'Aquin et la proverbiale phrase attribuée à Tertullien, Marc-Édouard Nabe se montre finalement rationaliste, plus du côté de J. Bouveresse que de Simone Weil.

A suivre - encore et encore, c'est que le début, d'accord, d'accord…


Histoire cyclique de la France

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jeudi 11 novembre 2010

Cent fois sur le métier...

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"Tout homme qui a une conviction, quelle qu'elle soit, a un Dieu ; que dis-je, il croit en Dieu. Car toute conviction postule l'absolu ou y supplée." (Cioran, 1959)


"L'obéissance est un besoin vital de l'âme humaine. Elle est de deux espèces : obéissance à des règles établies et obéissance à des êtres humains regardés comme des chefs. Elle suppose le consentement, non pas à l'égard de chacun des ordres reçus, mais un consentement accordé une fois pour toutes, sous la seule réserve, le cas échéant, des exigences de la conscience. Il est nécessaire qu'il soit généralement reconnu, et avant tout par les chefs, que le consentement et non pas la crainte du châtiment ou l'appât de la récompense constitue en fait le ressort principal de l'obéissance, de manière que la soumission ne soit jamais suspecte de servilité. Il faut qu'il soit connu aussi que ceux qui commandent obéissent de leur côté ; et il faut que toute la hiérarchie soit orientée vers un but dont la valeur et même la grandeur soit sentie par tous, du plus haut au plus bas.

L'obéissance étant une nourriture nécessaire à l'âme, quiconque en est définitivement privé est malade. Ainsi toute collectivité régie par un chef souverain qui n'est comptable à personne se trouve entre les mains d'un malade.


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C'est pourquoi, là où un homme est placé pour la vie à la tête de l'organisation sociale, il faut qu'il soit un symbole et non un chef, comme c'est le cas pour le roi d'Angleterre ; il faut aussi que les convenances limitent sa liberté plus étroitement que celle d'aucun homme du peuple. De cette manière, les chefs effectifs, quoique chefs, ont quelqu'un au-dessus d'eux ;

idée que l'on trouve, rappelons-le, chez Maurras : la religion sert, ou devrait servir, à protéger les faibles des forts, à limiter le pouvoir des forts.

d'autre part ils peuvent, sans que la continuité soit rompue, se remplacer, et par suite recevoir chacun sa part indispensable d'obéissance.

Ceux qui soumettent des masses humaines par la contrainte et la cruauté les privent à la fois de deux nourritures vitales, liberté et obéissance ; car il n'est plus au pouvoir de ces masses d'accorder leur consentement intérieur à l'autorité qu'elles subissent. Ceux qui favorisent un état de choses où l'appât du gain soit le principal mobile enlèvent aux hommes l'obéissance, car le consentement qui en est le principe n'est pas une chose qui puisse se vendre.

Mille signes montrent que les hommes de notre époque étaient depuis longtemps affamés d'obéissance. Mais on en a profité pour leur donner l'esclavage." (S. Weil, 1943)

Où l'on touche de nouveau du doigt les limites de la Ve République, qui, alors même qu'elle était dirigée par un catholique, ne manquait pas de jouer sur « l'appât du gain » et sur l'achat du consentement. (Je rappelle que L'enracinement, dont ce texte est issu, est à l'origine écrit pour alimenter les idées d'organismes tels que le CNR, dont le programme aura une influence sur les constitutions des IVe et Ve Républiques.) En ces temps de commémoration gaullienne, il faut bien rappeler que le ver est dans le fruit depuis longtemps.

(D'ailleurs, à suivre S. W., capitalisme et démocratie sont tout bonnement antithétiques. On retrouve de nouveau les ambiguïtés du gaullisme triomphant : il y a eu consentement, et c'est pour ça que ça a à peu près fonctionné. Mais ce consentement était aussi un consentement à la croissance, à la « modernisation », au confort... à l'esclavage - ce dont de Gaulle était par moments douloureusement conscient.)

Cette théorie du consentement rappelle par ailleurs celle plus « laïque » de Lévi-Strauss. Laïque d'intention, mais, sans même recourir à la phrase très intéressante mais générale de Cioran mise ici en exergue, il faudrait voir si l'échange de réciprocités qui selon Lévi-Strauss fonde l'État, peut être mis au point sans une clé de voûte, sans une sorte d'absence supérieure de réciprocité : "Il faut qu'il soit connu aussi que ceux qui commandent obéissent de leur côté." - à un moment ils obéissent à Dieu, et ce ne peut plus être la même réciprocité. Rappelez-vous Bernanos : "Entre nous, il n'est qu'échange, Dieu seul donne, lui seul." Ce n'est pas que Dieu ne soit pas dans une relation d'échange avec le détenteur du pouvoir, une sorte de système de garanties réciproques de légitimité, c'est que Dieu, lui, peut simplement donner, sans réciprocité (et pas seulement, bien sûr, au détenteur du pouvoir) : c'est cette possibilité qu'il a de s'extraire du système de réciprocités qui lui permet de le « tenir ».

(Dans une société hiérarchisée, à l'autre extrémité de l'échelle on peut trouver celui qui reçoit sans donner : le renonçant indien en est le prototype, et son rôle est essentiel dans la perpétuation de la société indienne. C'est le fait qu'il ne donne pas, qu'il ne participe pas au système de réciprocités qu'est la société, qui lui fait participer au maintien de ce système.)

Revenons à la comparaison entre Simone Weil et Lévi-Strauss, et émettons l'hypothèse que si les Sauvages semblent pouvoir dans certains cas (il faut être prudent) se passer d'une clé de voûte supérieure, c'est parce que la séparation entre sacré et profane, à laquelle je faisais allusion ici-même, Durkheim à l'appui (encore un juif pas très juif... c'étaient les grandes heures du judaïsme français), n'est pas la même chez eux, voire que cette distinction est inopérante : le Sauvage vit dans le sacré, dans la cérémonie... dans un système plus égalitaire, qui n'a pas besoin d'être verrouillé en haut et en bas à la fois parce qu'il n'y a pas vraiment de haut et de bas, et parce que le sacré est d'abord présent en chacun des membres de la société.

Laurent James, dans une conférence récente, détaillait les diverses personnifications et fonctions du pouvoir - guerrier, religieux... - dans les sociétés traditionnelles (au sens large). Il s'agit là d'une histoire non linéaire et qu'on ne peut résumer en deux mots : j'émets simplement l'hypothèse que hiérarchisation de la société et distinction des domaines profane et sacré sont liées. Cette distinction pouvant prendre des formes très différentes selon les lieux et les époques. Mais il est bien évident qu'une société comme la nôtre, qui officiellement ne veut pas de sacré, qui officiellement est égalitaire (avec des modalités différentes entre par exemple l'égalitarisme français et l'égalitarisme anglo-saxon, cf. Dumont), finit par se priver d'outils pour comprendre ce que sont le consentement - un comble pour des « démocraties » ! - et l'obéissance, les synthèses du type protestant et/ou kantien (la loi morale en moi...) ne pouvant, malgré leurs mérites, combler tous les trous fait par la modernité.


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« Concluons ». De Platon (et la phrase de Cioran par laquelle j'ai commencé est une sorte de "Nous sommes tous platoniciens") à Guénon la pensée de la hiérarchie est aussi connue qu'elle est forte et cohérente. Via quelqu'un comme René Daumal, qui a lu Guénon et l'a fait lire à Dumont ainsi probablement (mais j'attends une preuve...) qu'à Simone Weil, cette pensée continue à se diffuser au XXe siècle. Il n'est d'ailleurs pas exclu que de Gaulle ait rencontré personnellement Guénon... dans le salon de Daniel Halévy, quai de l'Horloge, en plein centre de Paris, puisque tous deux le fréquentèrent (S. Laurent, Daniel Halévy, Grasset, 2001, pp. 316-317) à peu près à la même période. Ce serait intéressant d'en avoir confirmation... Bref, l'idée est de revisiter, comme le fait brillamment Simone Weil, l'idée de consentement, qui ne peut qu'évoquer la démocratie, avec l'appui de l'idée de hiérarchie (et réciproquement...). Ceci, comme je l'ai signalé avec mes modestes souvenirs et moyens, en parvenant à inclure dans ce qui pourrait être une théorie du pouvoir ceux qui me semblent, à tort ou à raison, rester les parents pauvres des pensées de la hiérarchie et de la tradition, les Sauvages. Parce qu'ils le valent bien...


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jeudi 14 octobre 2010

"L'air que nous respirons."

Impossible, à la lecture de ce texte magnifique, de ne pas vous le transmettre toutes affaires cessantes. Publié par Simone Weil - ça y est, j'ai finalement « osé »… Des années que je me dis que je dois le faire, un jour on se réveille et on s'y sent prêt, Dieu seul sait pourquoi - en février 1943 dans Les Cahiers du Sud, il s'intitule Le Génie d'Oc.

J'avais dans un premier temps pensé vous le donner sans autre forme de procès ; à la réflexion, quelques commentaires ne me semblent pas superflus, à condition de bien marquer que je ne commenterai pas nécessairement les points les plus importants, et que l'absence de remarques ne vaut pas assentiment à tout. Nullité crasse en histoire de l'art, je ne saurais par exemple discuter les opinions de Simone Weil sur l'art roman et l'art gothique. Disons que je m'efforce ici de clarifier certains points obscurs, de commenter brièvement ce qui peut l'être sans trop vous gêner dans votre lecture, d'attirer votre attention sur certains points, de suggérer comme d'habitude quelques rapprochements. - Précautions « oratoires » sans doute inutiles, tant le mouvement interne de ce texte est suffisamment fort pour ne pas être vraiment troublé par d'intempestives notes externes, mais qui permettront au moins d'éviter tout malentendu sur mes intentions.

J'ai utilisé la retranscription mise en ligne par Chicoutimi, effectuée à partir de l'édition de ce texte par Gallimard en 1960 dans le recueil Écrits historiques et politiques (pp. 75-84). J'ai corrigé quelques erreurs et signalé les différences avec la plus récente édition Quarto (Gallimard, 2008 [1999], pp. 673-680), dans laquelle je l'ai découvert. Le premier paragraphe, pour des raisons que j'ignore, ne figure pas dans cette dernière édition.

En scène !

"Pourquoi s'attarder au passé, et non s'orienter vers l'avenir ? De nos jours, pour la première fois depuis des siècles, on se porte à la contemplation du passé. Est-ce parce que nous sommes fatigués et proches du désespoir ? Nous le sommes ; mais la contemplation du passé a un meilleur fondement.

Depuis plusieurs siècles, nous avions vécu sur l'idée de progrès. Aujourd'hui, la souffrance a presque arraché cette idée hors de notre sensibilité. Ainsi nul voile n'empêche de reconnaître qu'elle n'est pas fondée en raison. On l'a crue liée à la conception scientifique du monde, alors que la science lui est contraire tout comme la philosophie authentique. Celle-ci enseigne, avec Platon, que l'imparfait ne peut pas produire du parfait ni le moins bon du meilleur. L'idée de progrès, c'est l'idée d'un enfantement par degrés, au cours du temps, du meilleur par le moins bon. La science montre qu'un accroissement d'énergie ne peut venir que d'une source extérieure d'énergie ; qu'une transformation d'énergie inférieure en énergie supérieure ne se produit que comme contre-partie d'une transformation au moins équivalente d'une énergie supérieure en énergie inférieure. Toujours le mouvement descendant est la condition du mouvement montant. Une loi analogue régit les choses spirituelles. Nous ne pouvons pas être rendus meilleurs, sinon par l'influence sur nous de ce qui est meilleur que nous.

- condamnation sans appel du protestantisme, du kantisme, d'une grande partie de la philosophie des Lumières…

Ce qui est meilleur que nous, nous ne pouvons pas le trouver dans l'avenir. L'avenir est vide et notre imagination le remplit. La perfection que nous imaginons est à notre mesure ; elle est exactement aussi imparfaite que nous- mêmes ; elle n'est pas d'un cheveu meilleure que nous. Nous pouvons la trouver dans le présent, mais confondue avec le médiocre et le mauvais ; et notre faculté de discrimination est imparfaite comme nous-mêmes. Le passé nous offre une discrimination déjà en partie opérée.

- Heil Chesterton !

Car de même que ce qui est éternel est seul invulnérable au temps, de même aussi le simple écoulement du temps opère une certaine séparation entre ce qui est éternel et ce qui ne l'est pas. Nos attachements et nos passions opposent à la faculté de discriminer l'éternel des ténèbres moins épaisses pour le passé que pour le présent. Il en est ainsi surtout du passé temporellement mort et qui ne fournit aucune sève aux passions.

Rien ne vaut la piété envers les patries mortes. Personne ne peut avoir l'espoir de ressusciter ce pays d'Oc. On l'a, par malheur, trop bien tué. Cette piété ne menace en rien l'unité de la France, comme certains en ont exprimé la crainte. Quand même on admettrait qu'il est permis de voiler la vérité quand elle est dangereuse pour la patrie, ce qui est au moins douteux, il n'y a pas ici de telle nécessité. Ce pays, qui est mort et qui mérite d'être pleuré, n'était pas la France. Mais l'inspiration que nous pouvons y trouver ne concerne pas le découpage territorial de l'Europe. Elle concerne notre destinée d'hommes.

Hors d'Europe, il est des traditions millénaires qui nous offrent des richesses spirituelles inépuisables. Mais le contact avec ces richesses doit moins nous engager à essayer de les assimiler telles quelles, sinon pour ceux qui en ont particulièrement la vocation, que nous éveiller à la recherche de la source de spiritualité qui nous est propre ; la vocation spirituelle de la Grèce antique est la vocation même de l'Europe, et c'est elle qui, au XIIe siècle, a produit des fleurs et des fruits sur ce coin de terre où nous nous trouvons.

Chaque pays de l'antiquité pré-romaine a eu sa vocation, sa révélation orientée non pas exclusivement, mais principalement vers un aspect de la vérité surnaturelle. Pour Israël ce fut l'unité de Dieu, obsédante jusqu'à l'idée fixe. Nous ne pouvons plus savoir ce que ce fut pour la Mésopotamie. Pour la Perse, ce fut l'opposition et la lutte du bien et du mal. Pour l'Inde, l'identification, grâce à l'union mystique, de Dieu et de l'âme arrivée à l'état de perfection. Pour la Chine, l'opération propre de Dieu, la non-action divine qui est plénitude de l'action, l'absence divine qui est plénitude de la présence. Pour l'Égypte, ce fut la charité du prochain, exprimée avec une pureté qui n'a jamais été dépassée ; ce fut surtout la félicité immortelle des âmes sauvées après une vie juste, et le salut par l'assimilation à un Dieu qui avait vécu, avait souffert, avait péri de mort violente, était devenu dans l'autre monde le juge et le sauveur des âmes. La Grèce reçut le message de l'Égypte, et elle eut aussi sa révélation propre : ce fut la révélation de la misère humaine, de la transcendance de Dieu, de la distance infinie entre Dieu et l'homme.

Hantée par cette distance, la Grèce n'a travaillé qu'à construire des ponts. Toute sa civilisation en est faite. Sa religion des Mystères, sa philosophie, son art merveilleux, cette science qui est son invention propre et toutes les branches de la science, tout cela, ce furent des ponts entre Dieu et l'homme. Sauf le premier, nous avons hérité de tous ces ponts. Nous en avons beaucoup surélevé l'architecture. Mais nous croyons maintenant qu'ils sont faits pour y habiter.

- c'est un thème qui sera repris par ailleurs dans ce texte, je le signale une bonne fois : la confusion et le réductionnisme qui définissent la modernité par rapport aux sociétés traditionnelles.

Nous ne savons pas qu'ils sont là pour qu'on y passe ; nous ignorons, si l'on y passait, qui l'on trouverait de l'autre côté.

Les meilleurs parmi les Grecs ont été habités par l'idée de médiation entre Dieu et l'homme, de médiation dans le mouvement descendant par lequel Dieu va chercher l'homme. C'est cette idée qui s'exprimait dans leur notion d'harmonie, de proportion, laquelle est au centre de toute leur pensée, de tout leur art, de toute leur science, de toute leur conception de la vie. Quand Rome se mit à brandir son glaive, la Grèce avait seulement commencé d'accomplir sa vocation de bâtisseuse de ponts.

Rome détruisit tout vestige de vie spirituelle en Grèce, comme dans tous les pays qu'elle soumit et réduisit à la condition de provinces. Tous sauf un seul. Contrairement à celle des autres pays, la révélation d'Israël avait été essentiellement collective, et par là même beaucoup plus grossière, mais aussi beaucoup plus solide ; seule elle pouvait résister à la pression de la terreur romaine. Protégé par cette carapace, couva un peu d'esprit grec qui avait survécu sur le bord oriental de la Méditerranée. Ainsi, après trois siècles désertiques, parmi la soif ardente de tant de peuples, jaillit la source parfaitement pure. L'idée de médiation reçut la plénitude de la réalité, le pont parfait apparut, la Sagesse divine, comme Platon l'avait souhaité, devint visible aux yeux. La vocation grecque trouva ainsi sa perfection en devenant la vocation chrétienne.

Cette filiation, et par suite aussi la mission authentique du christianisme, fut longtemps empêchée d'apparaître. D'abord par le milieu d'Israël et par la croyance à la fin imminente du monde, croyance d'ailleurs indispensable à la diffusion du message. Bien plus encore ensuite par le statut de religion officielle de l'Empire romain. La Bête était baptisée, mais le baptême en fut souillé. Les Barbares vinrent heureusement détruire la Bête et apporter un sang jeune et frais avec des traditions lointaines. À la fin du Xe siècle la stabilité, la sécurité furent retrouvées, les influences de Byzance et de l'Orient circulèrent librement. Alors apparut la civilisation romane. Les églises, les sculptures, les mélodies grégoriennes de cette époque, les quelques fresques qui nous restent du Xe et du XIe siècle, sont seules à être presque équivalentes à l'art grec en majesté et en pureté. Ce fut la véritable Renaissance. L'esprit grec renaquit sous la forme chrétienne qui est sa vérité.

Quelques siècles plus tard eut lieu l'autre Renaissance, la fausse, celle que nous nommons aujourd'hui de ce nom. Elle eut un point d'équilibre où l'unité des deux esprits fut pressentie. Mais très vite elle produisit l'humanisme, qui consiste à prendre les ponts que la Grèce nous a légués comme habitations permanentes. On crut pouvoir se détourner du christianisme pour se tourner vers l'esprit grec, alors qu'ils sont au même lieu. Depuis lors la part du spirituel dans la vie de l'Europe n'a fait que diminuer pour arriver presque au néant. Aujourd'hui la morsure du malheur nous fait prendre en dégoût l'évolution dont la situation présente est le terme. Nous injurions et voulons rejeter cet humanisme qu'ont élaboré la Renaissance, le XVIIIe siècle et la Révolution. Mais par là, loin de nous élever, nous abandonnons la dernière pâle et confuse image que nous possédions de la vocation surnaturelle de l'homme.

Notre détresse présente a sa racine dans cette fausse Renaissance. Entre la vraie et la fausse, que s'était-il passé ?

Beaucoup de crimes et d'erreurs. Le crime décisif a peut-être été le meurtre de ce pays occitanien sur la terre duquel nous vivons. Nous savons qu'il fut à plusieurs égards le centre de la civilisation romane. Le moment où il a péri est aussi celui où la civilisation romane a pris fin.

Il y avait encore alors un lien vivant avec les traditions millénaires que de nouveau aujourd'hui nous essayons de découvrir avec peine, celles de l'Inde, de la Perse, de l'Égypte, de la Grèce, d'autres encore peut-être. Le XIIIe siècle coupa le lien. Il y avait ouverture à tous les courants spirituels du dehors. Si déplorables qu'aient été les croisades, du moins elles s'accompagnèrent réellement d'un échange mutuel d'influences entre les combattants, échange où même la part des Arabes fut plus grande que celle de la chrétienté. Elles ont été ainsi infiniment supérieures à nos guerres colonisatrices modernes. À partir du XIIIe siècle l'Europe se replia sur elle-même et bientôt ne sortit plus du territoire de son continent que pour détruire. Enfin, il y avait les germes de ce que nous nommons aujourd'hui notre civilisation. Ces germes furent ensuite enfouis jusqu'à la Renaissance. Et tout cela, le passé, l'extérieur, l'avenir, était tout enveloppé de la lumière surnaturelle du christianisme. Le surnaturel ne se mélangeait pas au profane, ne l'écrasait pas, ne cherchait pas à le supprimer. Il le laissait intact et par là même demeurait pur. Il en était l'origine et la destination.

- vaste question, qui rappelle des textes célèbres de Durkheim sur le sacré et le profane. Je ne rentre pas dans ce débat, me contentant de signaler l'absence dans ce texte des Sauvages et de leurs pratiques, le pluriel est volontaire, du sacré et du profane.

Le moyen âge gothique, qui apparut après la destruction de la patrie occitanienne, fut un essai de spiritualité totalitaire. Le profane comme tel n'avait pas droit de cité. Ce manque de proportion n'est ni beau ni juste ; une spiritualité totalitaire est par là même dégradée. Ce n'est pas là la civilisation chrétienne. La civilisation chrétienne, c'est la civilisation romane, prématurément disparue après un assassinat. Il est infiniment douloureux de penser que les armes de ce meurtre étaient maniées par l'Église. Mais ce qui est douloureux est parfois vrai. Peut-être en ce début du XIIIe siècle la chrétienté a-t-elle eu un choix à faire. Elle a mal choisi. Elle a choisi le mal. Ce mal a porté des fruits, et nous sommes dans le mal. Le repentir est le retour à l'instant qui a précédé le mauvais choix.

L'essence de l'inspiration occitanienne est identique à celle de l'inspiration grecque. Elle est constituée par la connaissance de la force. Cette connaissance n'appartient qu'au courage surnaturel. Le courage surnaturel enferme tout ce que nous nommons courage et, en plus, quelque chose d'infiniment plus précieux. Mais les lâches prennent le courage surnaturel pour de la faiblesse d'âme. Connaître la force, c'est, la reconnaissant pour presque absolument souveraine en ce monde, la refuser avec dégoût et mépris. Ce mépris est l'autre face de la compassion pour tout ce qui est exposé aux blessures de la force.

Ce refus de la force a sa plénitude dans la conception de l'amour. L'amour courtois du pays d'oc est la même chose que l'amour grec, quoique le rôle si différent joué par la femme cache cette identité. Mais le mépris de la femme n'était pas ce qui portait les Grecs à honorer l'amour entre hommes, aujourd'hui chose basse et vile. Ils honoraient pareillement l'amour entre femmes, comme on voit dans le Banquet de Platon et par l'exemple de Sappho. Ce qu'ils honoraient ainsi, ce n'était pas autre chose que l'amour impossible. Par suite, ce n'était pas autre chose que la chasteté. Par la trop grande facilité des mœurs, il n'y avait presque aucun obstacle à la jouissance dans le commerce entre hommes et femmes, au lieu que la honte empêchait toute âme bien orientée de songer à une jouissance que les Grecs eux-mêmes nommaient contre nature. Quand le christianisme et la grande pureté de mœurs importée par les peuplades germaniques eurent mis entre l'homme et la femme la barrière qui manquait en Grèce, ils devinrent l'un pour l'autre objet d'amour platonique. Le lien sacré du mariage tint lieu de l'identité des sexes. Les troubadours authentiques n'avaient pas plus de goût pour l'adultère que Sappho et Socrate pour le vice ; il leur fallait l'amour impossible. Aujourd'hui nous ne pouvons penser l'amour platonique que sous la forme de l'amour courtois, mais c'est bien le même amour.

- sans doute faut-il ici au moins nuancer, l'idéal de certains philosophes grecs et de certains troubadours n'étant pas également partagé et mis en oeuvre par toute la société… Ceci posé, j'ai effectivement eu la surprise de découvrir en lisant cet été le Banquet dans l'excellente édition traduite et commentée par Pierre Boutang (lequel n'hésite pas à faire de Simone Weil une descendante de la Diotime qui tient le discours final sur l'amour chez Platon), que Socrate y reste chaste, contemplant la beauté (masculine en l'occurrence : Alcibiade) sans s'abaisser à la toucher.

L'essence de cet amour est exprimée par quelques lignes merveilleuses du Banquet : « Le principal, c'est que l'Amour ne fait ni ne subit aucune injustice, ni parmi les dieux, ni parmi les hommes. Car il ne souffre pas par force, quoi qu'il ait à souffrir, car la force n'atteint pas l'Amour. Et quand il agit, il n'agit pas par force ; car chacun volontiers obéit en tout à l'Amour. Un accord consenti de part et d'autre est juste, disent les lois de la cité royale. »

Tout ce qui est soumis au contact de la force est avili, quel que soit le contact. Frapper ou être frappé, c'est une seule et même souillure. Le froid de l'acier est pareillement mortel à la poignée et à la pointe. Tout ce qui est exposé au contact de la force est susceptible de dégradation. Toutes choses en ce monde sont exposées au contact de la force, sans aucune exception, sinon celle de l'amour. Il ne s'agit pas de l'amour naturel, comme celui de Phèdre et d'Arnolphe, qui est esclavage et tend à la contrainte. C'est l'amour surnaturel, celui qui dans sa vérité va tout droit vers Dieu, qui en redescend tout droit, uni à l'amour que Dieu porte à sa création, qui directement ou indirectement s'adresse toujours au divin.

L'amour courtois avait pour objet un être humain ; mais il n'est pas une convoitise. Il n'est qu'une attente dirigée vers l'être aimé et qui en appelle le consentement. Le mot de merci par lequel les troubadours désignaient ce consentement est tout proche de la notion de grâce. Un tel amour dans sa plénitude est amour de Dieu à travers l'être aimé. Dans ce pays comme en Grèce, l'amour humain fut un des ponts entre l'homme et Dieu.

La même inspiration resplendit dans l'art roman. L'architecture, quoique ayant emprunté une forme à Rome, n'a aucun souci de la puissance ni de la force, mais uniquement de l'équilibre ; au lieu qu'il y a quelque souillure de force et d'orgueil dans l'élan des flèches gothiques et la hauteur des voûtes ogivales. L'église romane est suspendue comme une balance autour de son point d'équilibre, un point d'équilibre qui ne repose que sur le vide et qui est sensible sans que rien en marque l'emplacement. C'est ce qu'il faut pour enclore cette croix qui fut une balance où le corps du Christ fut le contrepoids de l'univers. Les êtres sculptés ne sont jamais des personnages ; ils ne semblent jamais représenter ; ils ne savent pas qu'on les voit. Ils se tiennent d'une manière dictée seulement par le sentiment et par la proportion architecturale. Leur gaucherie est une nudité. Le chant grégorien monte lentement, et au moment qu'on croit qu'il va prendre de l'assurance, le mouvement montant est brisé et abaissé ; le mouvement montant est continuellement soumis au mouvement descendant. La grâce est la source de tout cet art.

La poésie occitanienne, dans ses quelques réussites sans défaut, a une pureté comparable à celle de la poésie grecque. La poésie grecque exprimait la douleur avec une pureté telle qu'au fond de l'amertume sans mélange resplendissait la parfaite sérénité. Quelques vers des troubadours ont su exprimer la joie d'une manière si pure qu'à travers elle transparaît la douleur poignante, la douleur inconsolable de la créature finie.

« Quand je vois l’alouette mouvoir
De joie ses ailes contre le rayon,
Comme elle ne se connaît plus et se laisse tomber
Par la douceur qui au cœur lui va... »


Quand ce pays eut été détruit, la poésie anglaise reprit la même note, et rien dans les langues modernes d'Europe n'a l'équivalent des délices qu'elle enferme.

Les Pythagoriciens disaient que l'harmonie ou la proportion est l'unité des contraires en tant que contraires. Il n'y a pas harmonie là où l'on fait violence aux contraires pour les rapprocher ; non plus là où on les mélange ; il faut trouver le point de leur unité. Ne jamais faire de violence à sa propre âme ; ne jamais chercher ni consolation ni tourment ; contempler la chose, quelle qu'elle soit, qui suscite une émotion, jusqu'à ce que l'on parvienne au point secret où douleur et joie, à force d'être pures, sont une seule et même chose ; c'est la vertu même de la poésie.

Dans ce pays la vie publique procédait aussi du même esprit. [Il aimait la liberté. [Phrase ajoutée par l'éditeur des Écrits historiques et politiques, ne figure pas dans l'édition Quarto.]] Il n'aimait pas moins l'obéissance. L'unité de ces deux contraires, c'est l'harmonie pythagoricienne dans la société. Mais il ne peut y avoir d'harmonie qu'entre choses pures.

La pureté dans la vie publique, c'est l'élimination poussée le plus loin possible de tout ce qui est force, c'est-à-dire de tout ce qui est collectif, de tout ce qui procède de la bête sociale, comme Platon l'appelait. La Bête sociale a seule la force. Elle l'exerce comme foule ou la dépose dans des hommes ou un homme. Mais la loi comme telle n'a pas de force ; elle n'est qu'un texte écrit, elle qui est l'unique rempart de la liberté. L'esprit civique conforme à cet idéal grec dont Socrate fut un martyr est parfaitement pur. Un homme, quel qu'il soit, considéré simplement comme un homme, est aussi tout à fait dépourvu de force. Si on lui obéit en cette qualité, l'obéissance est parfaitement pure. Tel est le sens de la fidélité personnelle dans les rapports de subordination ; elle laisse la fierté tout à fait intacte. Mais quand on exécute les ordres d'un homme en tant que dépositaire d'une puissance collective, que ce soit avec ou sans amour, on se dégrade. Théophile de Viau encore, grand poète et à plusieurs égards héritier authentique de la tradition occitanienne, comprenait comme elle le dévouement à un roi ou à un maître. Mais quand Richelieu, dans son travail d'unification, eut tué en France tout ce qui n'était pas Paris, cet esprit disparut complètement. Louis XIV imposait à ses sujets une soumission qui ne mérite pas le beau nom d'obéissance.

Dans la Toulouse du début du XIIIe siècle la vie sociale était sans doute souillée, comme partout et toujours. Mais du moins l'inspiration, faite uniquement d'esprit civique et d'obéissance, était pure. Chez ceux qui l'attaquèrent victorieusement, l'inspiration même était souillée.

Nous ne pouvons pas savoir s'il y aurait eu une science romane. En ce cas sans doute elle aurait été à la nôtre ce qu'est le chant grégorien à Wagner.

- c'est-à-dire le vrai art total, auquel de plus le public participe, par rapport aux tentatives modernes d'art total. Cf. p. 651 de l'édition Quarto.

Les Grecs, chez qui ce que nous appelons notre science est né, la regardaient comme issue d'une révélation divine et destinée à conduire l'âme vers la contemplation de Dieu. Elle s'est écartée de cette destination, non par excès, mais par insuffisance d'esprit scientifique, d'exactitude et de rigueur.

- Heil Borella !

La science est une exploration de tout ce qu'il apparaît d'ordre dans le monde à l'échelle de notre organisme physique et mental. À cette échelle seulement, car ni les télescopes, ni les microscopes, ni les notations mathématiques les plus vertigineuses, ni aucun procédé quel qu'il soit ne permet d'en sortir. La science n'a donc pas d'autre objet que l'action du Verbe, ou, comme disaient les Grecs, de l'Amour ordonnateur. Elle seule, et seulement dans sa plus pure rigueur, peut donner un contenu précis à la notion de Providence, et dans le domaine de la connaissance elle ne peut rien d'autre. Comme l'art elle a pour objet la beauté. La beauté romane aurait pu resplendir aussi dans la science.

Le besoin de pureté du pays occitanien trouva son expression extrême dans la religion cathare, occasion de son malheur. Comme les cathares semblent avoir pratiqué la liberté spirituelle jusqu'à l'absence de dogmes, ce qui n'est pas sans inconvénients, il fallait sans aucun doute qu'hors de chez eux le dogme chrétien fût conservé par l'Église, dans son intégrité, comme un diamant, avec une rigueur incorruptible. Mais avec un peu plus de foi, on n'aurait pas cru que pour cela leur extermination à tous fût nécessaire.

Ils poussèrent l'horreur de la force jusqu'à la pratique de la non-violence et jusqu'à la doctrine qui fait procéder du mal tout ce qui est du domaine de la force, c'est-à-dire tout ce qui est charnel et tout ce qui est social. C'était aller loin, mais non pas plus loin que l'Évangile. Car il est deux paroles de l'Évangile qui vont aussi loin qu'il soit possible d'aller. L'une concerne les eunuques qui se sont faits eunuques eux-mêmes à cause du royaume des cieux. L'autre est celle que le diable adresse au Christ en lui montrant les royaumes de la terre : « Je te donnerai toute cette puissance et la gloire qui y est attachée, car elle m'a été abandonnée, à moi et à quiconque il me plaît d'en faire part. »

L'esprit de cette époque a reparu et s'est développé depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, mais avec le surnaturel en moins ; privé de la lumière qui nourrit, il s'est développé comme peut le faire une plante sans chlorophylle. Aujourd'hui cet égarement que la Bhagavat-Gîta nommait l'égarement des contraires nous pousse à chercher le contraire de l'humanisme. Certains cherchent ce contraire dans l'adoration de la force, du collectif, de la Bête sociale ; d'autres dans un retour au Moyen Age gothique. L'un est possible et même facile, mais c'est le mal ; l'autre n'est pas non plus désirable, et d'ailleurs est tout à fait chimérique, car nous ne pouvons pas faire que nous n'ayons été élevés dans un milieu constitué presque exclusivement de valeurs profanes.

- idée qu'à ma modeste échelle je me tue à seriner depuis des années…

Le salut serait d'aller au lieu pur où les contraires sont un.

Si le XVIIIe siècle avait lu Platon, il n'aurait pas nommé lumières des connaissances et des facultés simplement naturelles. L'image de la caverne fait manifestement apercevoir que l'homme a pour condition naturelle les ténèbres, qu'il y naît, qu'il y vit et qu'il y meurt s'il ne se tourne pas vers une lumière qui descend d'un lieu situé de l'autre côté du ciel. L'humanisme n'a pas eu tort de penser que la vérité, la beauté, la liberté, l'égalité sont d'un prix infini, mais de croire que l'homme peut se les procurer sans la grâce.

Le mouvement qui détruisit la civilisation romane amena plus tard comme réaction l'humanisme. Arrivés au terme de ce second mouvement, allons-nous continuer cette oscillation monotone et où nous descendons à chaque fois beaucoup plus bas ? N'allons-nous pas tourner nos regards vers le point d'équilibre ? En remontant le cours de l'histoire, nous ne rencontrons pas le point d'équilibre avant le XIIe siècle.

Nous n'avons pas à nous demander comment appliquer à nos conditions actuelles d'existence l'inspiration d'un temps si lointain. Dans la mesure où nous contemplerons la beauté de cette époque avec attention et amour, dans cette mesure son inspiration descendra en nous et rendra peu à peu impossible une partie au moins des bassesses qui constituent l'air que nous respirons."

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mardi 14 juillet 2009

Michèle Alliot-Marie antisémite ?

Je l'ignore, mais cette brave dame aurait voulu donner raison à M. Fofana et à tous ceux qui pensent que les Juifs sont « plus égaux que les autres », qu'elle n'eût pas agi autrement qu'en annulant ainsi de facto une décision de justice. Ne parlons pas de notre bien-aimé Président et de ses acolytes sur cette question, si j'en crois le Libéramerde d'aujourdhui, MM. Spizner et Herzog.

Voilà qui nous promet en tout cas de joyeux moments. L'objectif des sionistes ici est assez clair : pas tellement une peine plus grande pour les accusés qu'un gros procès à spectacle, où l'on parle d'antisémitisme sans arrêt.

(On sait que depuis qu'elle a été mise au pas par N. Sarkozy Mme Alliot-Marie lui obéit sans regimber à toutes occasions : il est possible ici, si je cerne bien le personnage, qu'elle se soit en privé laissée aller à quelques râleries.)


Ces questions de racisme et d'ethnies... En voyant aujourd'hui déambuler dans Paris de nombreux couples mixtes (principalement hommes noirs-femmes blanches et hommes blancs-femmes noires), sur fond, dans les actualités, de révoltes de « la racaille » et de violences policières, je trouvais confirmation de mon idée qu'un processus profond a lieu, où les questions de race ou de culture, sans être absentes, sont reléguées au second plan, pendant que les « actifs » des deux camps, eux, laissent libre cours à leur haine de l'autre. Il y a deux évolutions parallèles : une évolution douce, de masse - qui n'exclut pas du tout les déchirements identitaires, il s'en faut, mais qui suit son cours -, et une évolution plus spectaculaire, non fictive je le précise, mais dont on peut espérer qu'elle ne perturbe pas la première, plus importante à tous points de vue, et, disons-le, plus positive.

(Ce qui ne fait pas de moi un apôtre du métissage, dont je ne vois pas en quoi il est une valeur positive en lui-même. Mais une chose est de l'encourager, au nom de Dieu sait quoi, une autre chose est de constater qu'il peut se faire pacifiquement.)


Ceci dit, retournons à nos habituelles investigations. Je lis dans Contre le monde moderne, de Mark Sedgwick (Dervy, 2008 [2004 pour l'édition originale anglaise], pp. 42-43), une histoire des mouvements traditionnalistes, que c'est, via René Daumal, la lecture de René Guénon qui donna au jeune Louis Dumont, à la fin des années 20, l'envie de s'intéresser à l'Inde. En sortira Homo hierarchicus, la distinction holisme/individualisme, si importante à ce comptoir. Voilà une filiation que j'ignorais.

Dans le même ordre d'idées, j'apprends dans les Six entretiens avec André Malraux sur des écrivains de son temps, par F. Grover (Gallimard, coll. "Idées", 1978, pp. 74-75), que Jean Paulhan était un fervent admirateur de Guénon, dont il faisait les louanges à Drieu la Rochelle, lui-même, sur la fin de sa tumultueuse et attachante existence, féru d'hindouisme.

Je vous raconte ça sans autre but que de faire circuler les informations, à celui-ci près : m'a vite séduit, dans l'École sociologique française, cette tension entre une conception holiste de la société, et un engagement individuel très fort, extrême, si perceptible chez Durkheim notamment, dans l'aventure de la compréhension. Tout sauf de l'académisme, pour le dire vite. Apprendre donc, d'une part, que Dumont, qui a souvent un ton très froid, auquel on n'est pas obligé de se laisser prendre, mais qui laisse peu de place à l'affectivité, que, d'autre part un homme volontiers « au-dessus de la mêlée » comme Paulhan, ont tous deux été touchés par une pensée aussi radicale que celle de Guénon, qui conjoint un regard global sur la société et une tentative de réforme de soi-même à l'écart de cette société, n'a donc pu que me conforter dans mon regard sur Durkheim, Mauss... ce que du reste l'admiration que quelqu'un comme Georges Bataille leur portait ne peut par ailleurs que confirmer.

C'est aussi - voilà un sujet que je dois développer depuis longtemps... - une façon de rappeler que l'appréhension holiste de la société n'est en rien antithétique d'un travail sur soi-même (et que considérer la société comme une totalité n'implique en rien, de même, le refus de l'individualité). On devrait même dire que l'on ne peut se comprendre soi-même que si l'on a au moins en partie compris la société dans laquelle on évolue. La comprendre en partie, mais l'aborder comme un tout. Pour comprendre, autant que faire se peut, la petite partie que l'on est, savoir que l'on est partie d'un tout, même si on ne le comprend pas totalement, même s'il est, comme actuellement, incohérent (ce qui d'ailleurs ne favorise pas l'apparition de réelles individualités). Ce n'est qu'une fois que l'on a compris à quel point on est dans la société que l'on peut, peut-être, isoler ce qui est soi-même. (Il faudrait envisager l'oeuvre d'Artaud de ce point de vue ; nous sommes par ailleurs ici en terres musiliennes).

Vaste programme !



Une potacherie pour finir : mes lecteurs d'un certain âge se souviennent sans doute de Jean Sas, qui amusa la galerie pendant des années à la radio en posant des questions incompréhensibles à ses « victimes ». Voici un échantillon de son talent. Ce sera ma manière de célébrer la fête nationale !

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