mercredi 14 novembre 2012

A force de parler des Juifs, je suis sur les moteurs de recherche et reçois de nombreux spams pour devenir propriétaire à Tel-Aviv. Mais je ne suis pas venu pour parler de ça.

(Légèrement modifié le 27.11.)

On connaît la formule d'August Bebel - ou du moins qui lui est couramment attribuée, de façon peut-être aussi rigoureuse que le Credo quia absurdum est attribué à Tertullien - : "L'antisémitisme est le socialisme des imbéciles." Je ne la discuterai pas pour elle-même, le propos est assez clair et vise à briser une certaine équivalence entre Juifs et grand capital. Ajoutons d'ailleurs, en référence à un texte récent, que Drumont lui-même aurait peut-être pu reprendre à son compte cette sentence, puisque, dixit Edouard Beau de Loménie, l'auteur de la France juive a peu à peu élargi son analyse des méfaits dudit grand capital en ne la centrant plus sur les seuls « sémites ».

Ajoutons encore, toujours rapport à ce texte sur Drumont et Bloy, que ce dernier aurait aussi pu écrire que l'antisémitisme est le christianisme des imbéciles.

Mais je ne suis pas venu pour parler de ça. Je repensais à une formule d'Alain Badiou qui me trotte périodiquement dans la tête, selon laquelle la classe moyenne "ne dispose jamais d'une capacité politique autonome." (Heidegger, le nazisme, les femmes, la philosophie, écrit avec B. Cassin, Fayard, 2010, p. 16) Quoi qu'il en soit de la véracité de cette idée,

- le poujadisme ne relevait-il pas d'une "capacité politique autonome" ? Certes on peut compter sur A. Badiou pour nous démontrer, Platon et Cantor à l'appui, que les mouvements politiques droitiers ne sont pas authentiquement politiques ; certes encore le contenu doctrinaire d'un discours de Robert Poujade n'est peut-être pas aussi élevé que certaines envolées lyriques d'un Jean Jaurès. Mais cela résout-il la question ?

, quoi qu'il en soit de la véracité de cette idée, si on croise ces deux sentences, en faisant un glissement me semble-t-il nécessaire de la « capacité politique » à la « pensée politique », on obtient une synthèse simple : "L'antisémitisme est la pensée politique des classes moyennes."

Il y a là du vrai, mais cette synthèse est tout de même et justement trop simple. Il me semble que l'on peut trouver une formulation plus proche de la vérité si l'on fait entrer en jeu, sinon Jean-Jacques Rousseau lui-même, que je n'ai pas lu depuis bien longtemps, du moins le concept de rousseauisme, cette « idée » selon laquelle il y a quelque chose qui ne va pas, sans quoi tout irait bien (ou à peu près bien), ce quelque chose pouvant être, en l'occurrence, « les Juifs ».

Ce qui donne maintenant : "L'antisémitisme est le rousseauisme des classes moyennes." C'est moins ambitieux que la formule précédente, moins polémique aussi (quoi que cette « polémique » dépende du point de vue où on se place...), et, justement, plus neutre, même si, ne soyons pas hypocrites, le « rousseauisme » en question nous semble une illusion. Ce qui ne signifie pas que les choses n'iraient pas mieux si certains Juifs avaient moins de pouvoir, mais c'est une autre question.


Voilà, c'est à peu près tout pour aujourd'hui, trois petites remarques pour finir :

- si Alain Soral est évidemment évoqué entre les lignes dans ce qui précède, et s'il a récemment clamé son admiration pour le philosophe genevois, il ne faut pas, en tout cas pas avant examen, assimiler trop vite l'antisémitisme d'Alain Soral, ce qu'il estime devoir à Rousseau, et le « rousseauisme » dont je viens de parler. Bien sûr que les rapports existent, bien sûr que la formule que je vous suggère aujourd'hui traite de ces rapports, mais je n'irai quant à moi pas plus loin sans lectures supplémentaires ;

- pour ceux qui ont le courage de suivre les liens que je donne : dans le texte où j'ai comparé Edouard Beau de Loménie et Alain Soral, je parle d'un autre auteur qui me semble soralien avant la lettre. Ne cherchez pas, je n'ai jamais creusé cette piste. Il s'agit de Jacques Debû-Bridel, dont le De Gaulle contestataire (Plon, 1970) ne déparerait pas dans une Anthologie des premiers soraliens, ou une Anthologie des soraliens avant Soral, comme on en faisait pour les socialistes avant Marx dans les années 70. Je n'ai pas jusqu'ici pris le temps de travailler sur le bouquin de Debû-Bridel, on verra...

- dans le même ordre d'idées : si le texte de Péguy sur Jaurès auquel je vous ai renvoyés me semble toujours aussi bon, je vous laisse voir jusqu'où on peut poursuivre l'analogie entre le rôle que Péguy fait jouer à Gustave Hervé et celui que joue depuis quelque temps M. Mélenchon. Ajoutons, pour ceux qui vont jusqu'au bout, que le texte de M. Alexandre Adler évoqué sur la fin, reste, pour employer le même terme que l'auteur, d'une incroyable bassesse. Que Bernanos l'encule...

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mercredi 16 novembre 2011

Le retour en fanfare du trou du cul. Un Bonnet sur les yeux, ou Il n'est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

Je vous la fais brève aujourd'hui, ce sont des choses que j'ai déjà écrites. Mais c'est un tel cas d'école que, outre le plaisir bien naturel de dire du mal de l'intéressé, il serait dommage de ne pas s'attarder dessus quelques minutes.

Donc, Olivier « Moi j'encule les fachos » Bonnet découvre la loi Rothschild, et nous fait tout un laïus dessus. C'est bien sûr du pur Soral, en plus grossier d'ailleurs, car à le lire on a l'impression que sans cette loi tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes français, ce dont je me permets de douter. Quoi qu'il en soit, ce qui est amusant, c'est que notre gauchiste « sabre au clair » (sérieusement, un de ses copains ne peut pas lui dire à quel point il a l'air con avec cette appellation ?), notre Albert Londres de la revue de presse (ou, si l'on préfère, notre Ivan Levaï de la blogosphère de gauche), reprend, via des déclarations de J.-L. Mélenchon, un argumentaire dont je veux bien que l'origine, si tant est qu'on la trouve, ne soit pas nécessairement à chercher du côté d'Alain Soral, mais qui a été pour la première fois, ces derniers temps, porté sur la place publique par Marine Le Pen, sous l'évidente inspiration de Poutine-Chavez-Khadafi (aïe !) -Ahmadinejad-Soral.

Ce que concède en partie notre serial compilateur des idées des autres, mais c'est pour aussitôt dégainer sa petite bite antifaf : "Et personne ne dénonce jamais ce scandale absolu ! A part Mélenchon et l’extrême droite – qui ne le fait que par opportunisme, étant entendu qu’elle a toujours été au service zélé du capitalisme libéral et ne remettra donc jamais en cause son empire…"

Antipathie personnelle mise à part, et je veux bien avouer que si celui qui se vante d'avoir été formé à L'événement du jeudi, c'est dire s'il s'y connaît en matière de morale, et se félicite d'avoir été classé parmi les meilleurs blogs par un torche-cul comme Challenges, c'est dire s'il a la fierté bien placée, je veux bien avouer que s'il me semble aussi pathétique, c'est parce que je reconnais en lui un peu de ce que j'ai pu être, antipathie personnelle mise à part, donc, il ne s'agit pas de donner à ce compagnon de route de toutes les défaites plus d'importance qu'il n'en a.

Il est néanmoins frappant de saisir ainsi sur le fait l'expression d'une idée qui mérite d'être discutée - le rôle de la loi Rothschild - et, dans la minute qui suit, la volonté de fermer la porte à ceux qui pourraient contribuer à discuter cette idée, à lui donner plus d'écho. Plus idiot utile tu meurs !

Soyons clair, tiens, profitons-en. Que l'extrême-droite, ou ce que l'on a coutume d'appeler comme ça, ait pu être au service du capitalisme libéral - dans le temps, on disait : du grand capital, et c'était peut-être plus juste, mais passons -, oui, d'accord, mais Lénine, mais Trotski, ils ont trouvé de quoi financer leurs activités dans une pochette surprise ? Par la simple générosité du peuple russe ? - A. Soral évoque ça ces derniers temps, il n'est pas le premier, les lecteurs du journal Spirou dans les années 80 pouvaient lire des choses analogues


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, c'est justement le noeud du problème en monde capitaliste-libéral : où trouver l'argent ? Par qui se le faire donner sans se lier les mains ? Ceci dans l'optique où l'on veut avoir un minimum d'efficacité, bien sûr. Si c'est pour distribuer quelques tracts au soleil provençal avant d'aller râler sur son sort autour d'un pastis tout en se prenant pour Tintin (créé par un facho!), les ressources restent assez faciles à dénicher. - Or, et c'est là que le Bonnet blesse, c'est précisément en continuant à faire un clivage strict entre les mécontents de gauche et les mécontents de droite que l'on sépare des gens qui pourraient avoir quelques points d'entente, que l'on entretient une logique de petits groupes aussi inutiles que facilement manipulables. Et certes, l'histoire du fascisme italien illustre bien le fait que l'on peut au départ être à l'écart des clivages du monde politique traditionnel pour finir (à partir de quel moment, je ne saurais le dire, je ne suis pas assez connaisseur du sujet) par être fortement dépendant du grand capital.

De toutes façons, j'écris tout ça pour que cela soit fait une fois, mais sans enthousiasme ni grand espoir. Je partage l'opinion d'un ami : Marine Le Pen ne peut rien faire en elle-même (et j'ajouterai : son parti, ou ce qu'il en reste, encore moins), mais c'est peut-être par elle qu'il peut se passer quelque chose. Qui a de bonnes chances, tous les Bonnet de la terre aidant, de ressembler à un nouveau 21 avril (date fétiche pour moi, c'est un 21 avril que j'en ai fini avec l'esclavage salarié... Pardon !).

Vous aurez compris que cela n'a rien d'une « consigne de vote » - quelle expression, d'ailleurs, quel respect de l'autonomie de ses électeurs... - ou d'une annonce de mon vote personnel, en admettant que je me résolve à voter. Un diagnostic tout au plus.

(D'ailleurs, puisqu'on en parle, je verrais plus des possibilités, sinon de changement au moins d'amusement, dans une grande grève des impôts, sur le mode : personne ne paie plus rien à l'État tant que notre argent part chez les banquiers... Chiche ?)


J'ai donc fini quelques mois à l'avance, merci Bonnet, mon petit discours sur la prochaine élection, et repars m'occuper de choses plus intéressantes, en tout cas pour moi, j'espère revenir bientôt vous les soumettre. Portez-vous bien !



P.S. : à l'heure où je mets sous presse, j'hésite à communiquer cet article à notre intrépide grand reporter des cafés provençaux, ainsi que je l'avais fait la dernière fois que je l'avais pris à parti. D'un côté je ne voudrais pas donner l'impression de lui dissimuler mes injures à son endroit, d'un autre je sais par expérience que l'on ne peut pas discuter avec lui - même si, d'une certaine façon, je viens d'essayer de le faire à l'instant -, et que ça n'en vaut donc pas la peine. Je verrai.

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vendredi 13 janvier 2006

Retour en France - Divers - Chateaubriand III. (Ajout le 16.01, puis le 8.02)

(Cela devient confus... L'ajout du 16.01 prend place à la fin du texte lui-même, je le fais suivre du post-scriptum principalement consacré à M.-E. Nabe ; l'ajout du 8.02, sur le même thème, lui succède directement).

Il suffit donc que je parle de Hugo Chavez pour qu'il soit accusé d'antisémitisme !

Je fournis en fin de message divers liens qui explicitent cette "affaire", me contentant de la résumer brièvement :

le 24 décembre, M. Chavez a évoqué dans un discours la répartition des richesses mondiales, pour constater que 10% de la population du globe s'en accaparait la majorité, ce qui l'amena à se lancer dans une brève diatribe contre les "descendants" des "minorités" qui avaient crucifié le Christ puis Bolivar (sachant bien que pour le second il s'agit d'une métaphore). Certains ont vu dans ces propos une mise en cause plus ou moins directe des Juifs, et cela a donné un article de Libération qui vaut son pesant de mauvaise foi, d'inexactitudes grossières et de désinformation.

Si l'on en croit les connaisseurs de l'Amérique latine, dans le contexte des théologies de la libération, dans lequel se situeraient les propos de M. Chavez, cette saillie ne pourrait viser que les impérialistes - les héritiers de l'empire romain et des grands bourgeois du XIXè siècle. Je veux bien l'admettre. On peut néanmoins estimer qu'il y a une part d'ambiguïté dans ce discours, on peut même suspecter que frôler quelques connotations antisémites n'est pas forcément inutile à la popularité de Hugo Chavez dans certaines parties du globe. Pour être franc, ce serait plutôt mon opinion, et les grosses ficelles impérialistes de l'organisation juive qui a levé ce lièvre et en profite pour s'ingérer dans les affaires économiques du Vénézuela n'y changent rien. Il reste que mon sentiment est, à l'heure actuelle, du domaine du procès d'intention et ne légitime en rien les raccourcis et erreurs de l'article de Libération. Mais je voudrais surtout attirer l'attention sur quelques points.

Plaçons-nous dans l'hypothèse selon laquelle Hugo Chavez serait antisémite. Ce ne serait certes pas une preuve d'intelligence de sa part, mais serait-ce si grave ? Cela le deviendrait s'il menait une politique en conséquence ou s'il s'attaquait verbalement à la communauté juive, vénézuelienne ou autre. Tel n'est pour l'instant pas le cas. Ce pourquoi, si je comprends bien que les partisans de M. Chavez répliquent aux diffamations de Libération (et du Monde, qui s'est tout de même moins mouillé dans l'histoire), ils auraient aussi bien pu traiter cette histoire un peu par le mépris. Il est vrai que le journaliste de Libération écrit tellement de bêtises dans son papier qu'il était aisé de lui répondre sur ce terrain. Mais il faut aussi garder à l'esprit qu'un homme politique peut avoir bien des préjugés ou des bêtises dans la tête : tant qu'ils n'influent pas sur sa politique et ses discours, qu'en avons-nous à faire ?

Je ne suis pas connaisseur en la matière, et je sais bien par ailleurs que le cliché du "peuple déicide" est un classique de certaines formes d'antisémitisme. Mais on observe une tendance, déjà flagrante à la sortie du film de Mel Gibson, à faire comme s'il était absolument scandaleux de supposer que des juifs aient pu simplement jouer un rôle dans la mort du Christ. Il semble néanmoins qu'il est difficile qu'il en ait été autrement, dans la mesure où cette histoire se passe dans des communautés juives ; quant à Juda, que je sache, il n'était ni aryen ni celte. Etre conscient du caractère agressif du cliché du "peuple déicide", auquel l'Eglise catholique a renoncé, est une chose ; réécrire "l'histoire" en est une autre. "C'est le boulot des nouveaux exégètes : réviser le passé sous prétexte de lutter contre le révisionnisme du présent, un comble !", rage ainsi Marc-Edouard Nabe (je le cite plus avant en post-scriptum).

C'est un vœu pieux sans doute, mais il est grand temps que l'on cesse de dénoncer l'antisémitisme à tort et à travers. Il ne faut pas se leurrer, l'antisémitisme en France n'est pas un vain mot. Il serait tout de même aussi tragique que grotesque que cet antisémitisme, fort discret depuis des années, se réveille à force d'"affaires" montées de toutes pièces (RER D, Pascal Boniface, Jean Ferrat, "Phinéas" aussi, Chavez donc...), et par comparaison avec le peu de bruit que font d'autres violences pour l'heure bien plus réelles.

Il y a environ cent ans maintenant, des juifs assimilés comme Karl Kraus rejetaient jusqu'à l'idée d'une "culture juive" et voyaient dans une telle expression, fût-elle positive, un facteur discriminant, donc une forme perverse d'encouragement à l'antisémitisme. La génération suivante, avec par exemple Gershom Sholem, Martin Buber ou Kafka, sut redécouvrir les richesses de cette culture, sans pour autant - même si le cas de Sholem est à cet égard complexe - la poser comme fondamentalement différente des autres : il s'agissait principalement de lutter contre une forme d'oubli. Aujourd'hui, quand on entend des gens comme MM. Cukierman et Adler, on ne peut s'empêcher de revenir au raisonnement pourtant un peu court de Karl Kraus, et de penser que dans leur insistance sur de plus ou moins évidents particularismes juifs ils ne sont pas loin d'être les principaux propagateurs de l'antisémitisme en France.



Changeons, sinon de sujet, du moins de personnes. De retour en France, je n'ai évidemment rien eu de plus pressé que d'aller dans une librairie. Au rayon "société", j'ai pu constater que les ouvrages du genre Pour en finir avec l'homophobie ou Pour un féminisme de la subversion avaient été remplacés par un quelconque Contre les discriminations. Pour, contre... On coupe des arbres, afin d'imprimer ce genre d'insignifiances !

Aux rayons "philosophie" et "littérature", le "contre" l'emporte haut-la-main - on est loin des Exercices d'admiration d'un Cioran. Voilà que l'on démontre que Carl Schmitt ne s'est pas contenté d'adhérer au NSDAP pendant quelque temps, ce qui n'était déjà pas si mal, mais qu'il a été antisémite toute sa vie, ce qui rend de toute évidence sa pensée juridique "dangereuse" (c'est là un degré supplémentaire franchi par rapport à un livre précédent qui se contentait d'évoquer "Un détail nazi dans [sa] pensée") ; voilà qu'un ouvrage est consacré à l'antisémitisme (réel ou supposé, je n'en ai aucune idée) de Jean Genet ; voilà enfin qu'un autre rappelle que Céline était antisémite. Le scoop ! Celui-là surtout m'a plu, entre autres parce qu'il s'agit d'une vraie enquête de terrain, digne d'un journaliste de Libération : l'auteur se vante d'avoir été médecin de banlieue comme l'auteur du Voyage, sans pour autant, lui, être devenu antisémite - la belle affaire ! A-t-il écrit le Voyage, justement ? C'eût été plus difficile et sans doute plus méritoire... Puis ce brave monsieur, rendu intrépide par ce premier exploit, ose réclamer la requalification de l'écriture des pamphlets en crime contre l'humanité.

On peut discuter et condamner Céline, on peut s'interroger sur ce qu'il doit advenir des pamphlets en question quand sa veuve sera passée - ayant droit, elle s'oppose à la moindre réédition, tous problèmes d'incitation à la haine raciale mis à part -, faut-il pour autant un tel acharnement sur un auteur décédé depuis plus de quarante ans ?

Faut-il se faire mousser sur le dos des morts ? Faut-il tant d'arrogance à étaler sa lâcheté ? Est-ce devenu un passage obligé que de se venger de sa médiocrité sur les défauts de plus grand que soi ? Taguieff au moins, qui s'y connaît en médiocrité, s'en prend souvent à des vivants.



Je laisse ces petites merdes, et conclut sur Chateaubriand. J'avais d'abord prévu de l'évoquer sous les angles du judaïsme et de l'Islam, mais cela nous entraînerait trop loin et sera pour une autre fois. Je me contente de ce passage, sur un tout autre sujet :

"Viendra peut-être le temps, quand une société nouvelle aura pris la place de l'ordre social actuel, que la guerre paraîtra une monstrueuse absurdité, que le principe même n'en sera plus compris ; mais nous n'en sommes pas là. Dans les querelles armées, il y a des philanthropes qui distinguent les espèces et sont prêts à se trouver mal au seul nom de guerre civile : "Des compatriotes qui se tuent ! des frères, des pères, des fils en faces les uns des autres !" Tout cela est fort triste sans doute : cependant un peuple s'est souvent retrempé et régénéré dans les discordes intestines. Il n'a jamais péri par une guerre civile, et il a souvent disparu dans des guerres étrangères. Voyez ce qu'était l'Italie au temps de ses divisions, et voyez ce qu'elle est aujourd'hui [une colonie autrichienne, ou peu s'en faut]. Il est déplorable d'être obligé de ravager la propriété de son voisin, de voir ses foyers ensanglantés par ce voisin ; mais, franchement, est-il beaucoup plus humain de massacrer une famille de paysans allemands que vous ne connaissez pas, qui n'a eu avec vous de discussion d'aucune nature, que vous volez, que vous tuez sans remords, dont vous déshonorez en sûreté de conscience les femmes et les filles, parce que c'est la guerre ? Quoi qu'on en dise, les guerres civiles sont moins injustes, moins révoltantes et plus naturelles que les guerres étrangères, quand celles-ci ne sont pas entreprises pour sauver l'indépendance nationale. Les guerres civiles sont fondées au moins sur des outrages individuels, sur des aversions avouées et reconnues ; ce sont des duels avec des seconds, où les adversaires savent pourquoi ils ont l'épée à la main. Si les passions ne justifient pas le mal, elles l'excusent, elles l'expliquent, elles font concevoir pourquoi il existe. La guerre étrangère, comment est-elle justifiée ? Des nations s'égorgent ordinairement parce qu'un roi s'ennuie, qu'un ambitieux veut s'élever, qu'un ministre cherche à supplanter un rival. Il est temps de faire justice de ces lieux communs de sensiblerie, plus convenables au poëtes qu'aux historiens : Thucydide, César, Tite-Live se contentent d'un mot de douleur et passent."

En tout modestie - cela va sans dire -, je me permets ici de signaler que je ne disais pas grand-chose de différent, quoiqu'avec moins de netteté, dans un texte d'août dernier. Ceci d'ailleurs pourrait légitimer la plupart des insultes qu'il m'arrive d'émettre - même si l'on préférait paradoxalement avoir à insulter des quantités moins négligeables que Alexandre Adler ou un médecin qui se vante de n'être pas antisémite...


J'aurai encore beaucoup à dire sans doute sur le judaïsme, les sionistes, Chateaubriand... Mais cela suffit bien pour une rentrée. A bientôt !




Sur le "crédo antisémite" de M. Chavez, comme n'a pas hésité à titrer Libération, on consultera notamment :
- les articles de Libération, justement, et du Monde ;
- la réfutation publiée par Le grand soir ;
- l'utile complément du Réseau Voltaire ;
- le récapitulatif de Acrimed.

La polémique n'étant pas close, je précise qu'il n'est pas inutile de se reporter aux pages d'accueil de ces sites pour suivre son évolution ; Info-impartiale en propose par ailleurs un bilan. Si un article propose une bien courte vue de la religion, un autre, que je découvre en allant vérifier l'adresse ce site, exprime une opinion proche de la mienne sur l'ambiguïté du discours de Hugo Chavez.





(Ajout le 16.01)
Ça monte, ça monte, Libération se discrédite un peu plus chaque jour... On se reportera aux sites recensés précédemment, ainsi qu'à Rezo, qui oriente notamment vers un confrère en bloguerie, M. Mélenchon.

On peut néanmoins regretter que M. Chavez ait finalement obéi aux injonctions de l'organisation qui lui demandait des comptes sur ses déclarations. D'abord parce que c'est ce que cette organisation lui demandait, allant jusqu'à considérer que s'il ne disait mot il consentait de facto à être considéré comme antisémite, ce qui est une amusante conception de la preuve ; ensuite parce qu'il entre ainsi dans le jeu de ceux qui veulent lui faire perdre du temps avec des diversions de ce genre (moi aussi ; mais mon temps est moins précieux que celui de M. Chavez) ; enfin parce que s'étant agenouillé, même avec virulence, une fois, il risque fort d'avoir à recommencer, et recommencer, et recommencer...

Mais si cette affaire dirige Libération vers le sapin un peu plus vite, nous n'aurons pas tout perdu.





PS, le 14 janvier dans l'après-midi.
Who did it ? Qui a tué le Christ ? Cette question est-elle donc si complexe ? Je fais ici appel aux lecteurs plus connaisseurs que moi et de bonne foi, si j'ose dire, pour éclairer ma lanterne à ce sujet.
Après avoir rédigé le paragraphe sur le peuple déicide, qui ne date que de ce matin, je me suis rappelé que Nabe abordait le sujet dans J'enfonce le clou (Ed. du Rocher, 2004), à propos justement du film de Mel Gibson, La Passion du Christ. Le texte entier (pp. 141-168) vaut le coup, j'en extrais ces passages, quitte à trahir ça et là quelques nuances :

- "A force de voir de l'antisémitisme où il n'y en a pas, on finira par ne plus en voir là où il y en a. (...) Si on a cru en déceler dans le film de Mel Gibson, c'est que certains se sentent coupables de ce qu'on inflige au Christ. Tout le monde sait que dans l'histoire ce sont les Juifs de son temps qui ont voulu la mort de Jésus. Mais ça reste abstrait. Là, pour une fois, par des images, on montre le résultat de cette haine. (...) A partir du moment où la responsabilité des Juifs d'il y a deux mille ans dans l'exécution de Jésus est signalée, on est antisémite. Voilà la nouvelle loi des gentils mauvais esprits ! Mais Dieu ne mange pas de ce pain-là."

- "Jésus a bel et bien été crucifié, non pas par mais à cause des Judéens. Les Romains n'avaient rien à craindre de Jésus, les Juifs si. Ce n'est pas une ablette pareille qui allait mettre en péril le royaume de César, voyons ! En revanche, c'est dans son petit milieu d'Hébreux qui se tiraient tous dans les pattes que ce prophète à la mords-moi-le-Dieu risquait de foutre une merde dangereuse...

Si les disciples du Christ ont créé petit à petit le christianisme, c'est bien pour se dégager du judaïsme qui n'avait pas compris son message au point de vouloir le détruire. Ce sont les Hébreux finalement qui s'en lavent les mains puisqu'ils ont fait faire le sale boulot par les Romains alors qu'il leur aurait été facile de liquider leur faux Messie à coups de pierre au coin d'une rue sombre de Jérusalem. (...)

Seuls des agnostiques zélés peuvent croire encore que les apôtres juifs de Jésus furent simplement "déçus" par l'accueil fait à leur maître par Israël. Jean est furieux et se met au grec. Paul se renie en tant que juif. C'est bien le signe qu'il n'arrivaient pas à digérer la mauvaise action des leurs. Quel intérêt de perpétuer l'idée selon laquelle le christianisme ne serait qu'une variation du judaïsme ? (...) C'est une idée païenne que tous les monothéistes, juifs, musulmans ou chrétiens, rejettent. Et le paradoxe veut que ce soit ceux qui ne croient en rien qui se réclament de ce monothéisme."

- "C'est la grande faiblesse des sous-esprits de ce temps. Plutôt que de réfuter, ils s'indignent. Cette condamnation morale de la pensée au fur et à mesure de son élaboration est un symptôme de l'époque. On commence par admettre que Jean, Pierre, Paul et les autres disent tous la même vérité et on finit par dire que ce n'est pas la vérité puisque, au regard de la morale d'aujourd'hui, ils ont eu tort de la penser."

Beaucoup de choses, et encore ai-je laissé de côté tout autant. Et au moment où je me mets devant l'ordinateur pour faire mon travail de copiste, je tombe, dans Le grand soir, sur un texte de Danielle Bleitrach suite à la polémique sur Chavez, évoquant de façon tout à fait inverse la mort du Christ : tout est maintenant de la faute aux Romains.

Il est évident que Bleitrach connaît moins intimement son sujet que Nabe, que son texte est écrit à la va-vite (ce qui le rend d'ailleurs peu clair) ; il est peut-être caractéristique qu'elle se réfère à l'historien juif Flavius Josèphe, dont Nabe n'a pas tort de signaler que tout le monde le considère maintenant, sans raison, comme infaillible : de tout cela il ne s'ensuit pas qu'elle ait tort.

Des conseils, lecteur ?




(Ajout le 8.02)
Le Christ étant mort depuis longtemps et n'allant pas se retourner dans sa tombe pour toute cette histoire, j'avais mis de côté provisoirement cette question théologico-historique ; je viens de tomber sur un texte de M. I. Finley (in On a perdu la guerre de Troie, Les Belles-Lettres, 1990) remontant à 1964, peu après le concile Vatican II, à l'occasion duquel l'Eglise abandonna cette idée de "peuple déicide".

Finley insiste sur le fait que les Evangiles sont notre seule et unique source sur cette question, et qu'il ne lui semble pas possible de considérer qu'ils sont assez précis à ce sujet pour permettre de trancher en toute certitude. Sauf découvertes faites depuis, cela sonne comme une fin de non-recevoir.

Il ajoute : "Il y a malheureusement pas mal de naïveté dans l'idée implicite que l'antisémitisme va tranquillement disparaître pour peu qu'on puisse démontrer de façon incontestable qu'aucun Juif (...) n'a eu de responsabilité dans la crucifixion.", ce en quoi les événements ne lui ont pas donné tort ; et conclut : "C'est le monde qu'il faudra changer, non le passé." A bon entendeur...


(Trois jours après...)
Je découvre ce texte incisif, fortement influencé par M.-E. Nabe, sur un blog auquel par ailleurs tout ou presque m'oppose. Mais au café du commerce, on n'est pas sectaire. Et comme on ne s'y repose jamais, voici de surcroît, un peu hors sujet certes, le délicieux fer dans la plaie porté par ledit Nabe à l'encontre des "Collabeurs".

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