lundi 12 septembre 2011

Redonner un sens plus pur à ce qui reste de mots à ce qui reste de la tribu.

hitler-phone


"La seule manière de rejoindre autrui en profondeur, c'est de s'occuper de soi et uniquement de soi, de ce qu'il y a de plus profond en soi. Les « altruistes », les philanthropes, les esprits « généreux » ne comprennent et n'aident réellement personne ; ce sont des gens qui ont de l'énergie à dépenser, c'est tout." - Cioran, 1965.

Comme souvent avec l'Emil, c'est à la fois vrai et inexact. L'un n'empêche pas l'autre, serait-on tenté de lui répondre, tout en admettant sans problème que ceux qui s'occupent des autres sans s'occuper de soi non seulement, effectivement, ne comprennent personne, mais en plus font chier tout le monde.

Une autre pour la route, du même, la même année :

"Le français est une langue dont la sève s'est tarie ; c'est pourquoi, poème, roman, philosophie, tout y apparaît comme un exercice, comme un tour de virtuose." - Et après la virtuosité, le vide - après Foucault et Deleuze, Lévy ; après Sarraute et Robbe-Grillet, Lévy - ça y est, je redeviens antisémite, et injuste en plus sur le second Lévy, ce genre de conneries à l'eau de rose a toujours existé, ou du moins existe depuis longtemps.

Cela fait quelques décennies maintenant que la France sait qu'elle doit céder la place, à tous les niveaux. Le domaine « intellectuel » a résisté un peu plus longtemps que les autres, non certes, comme Cioran l'avait perçu, sans frime ni esbroufe : avec les moyens du bord.

Céder la place, ce n'est jamais agréable. Ceci dit, les Français, "le peuple le plus collabo de la terre", comme disait Nabe (en une phrase souvent citée par L. James), seraient tout à fait prêts - quitte à crier un peu, telle une domestique que l'on trousse... - à se jeter dans les bras d'un nouveau maître, après l'Allemand et l'Américain, mais le monde actuel est ainsi fait que le nouveau maître a un peu de mal à apparaître.

"Une nation n'est qu'une langue", rappelait Joseph de Maistre. Pour retrouver l'esprit de la première citation de Cioran tout en réfléchissant sur la seconde, on serait tenté de dire que ce sont ceux qui travaillent à redonner de la « sève » à la langue française qui font le plus pour la nation - dans un sens large, plus large que l'État-nation ou la Patrie -, quitte à travailler dans leur coin, pour eux-mêmes, pour « soi et uniquement [pour] soi ». Non seulement ils ont quelque chance de « rejoindre autrui en profondeur », mais ils peuvent permettre indirectement à d'autres « autrui » de se « rejoindre en profondeur » (honni soit qui mal y pense...).

De ce point de vue, quelqu'un comme Nabe peut dire tout le mal qu'il veut de la France et des Français, il sera toujours plus proche de ceux-ci et de celle-là en écrivant dans son style propre, que n'importe quel cocardier dont le seul moyen d'expression est une prose boursouflée dont, justement, la « sève s'est tarie » il y a déjà bien longtemps.

- Ce qui n'est nouveau ni par rapport à M.-É. N. ni par rapport aux connards cocardiers, il suffit de repenser, entre autres, à quelqu'un comme Mallarmé.


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mardi 23 juin 2009

Straubien.

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"...c'était la douceur savoureuse d'octobre, il l'emmenait quelquefois à la campagne un jour entier, toujours vers les forêts. Il n'avait jamais osé auparavant emmener une femme parmi les grands arbres. Il voulait la retirer des salons, des golfs, des restaurants. La France est un pays de forêts. Il y a encore autour de Paris, en tirant vers le nord ou vers l'ouest, de ces grands refuges. Là il aurait voulu la préparer au ton secrètement hautain des cathédrales, des châteaux et des palais qui sont les derniers points d'appui de la grâce, car les pierres ont mieux résisté que les âmes."

(P. Drieu la Rochelle, Gilles, 1939, deuxième partie, ch. V.)



"Un pays imaginaire - entre 1848 et 1917, entre la Chine et Cuba - avait surgi, au mois de mai, des pavés du Quartier Latin. Le Messie, répétait Maurice Clavel chaque matin dans Combat, était ressuscité sur les barricades. Mais en juin, on s'apercevait que le pays réel était aussi le pays légal. Finalement, au-delà des options politiques, une masse immense de Français restait attachée - comme aux États-Unis, comme en Grande-Bretagne - à l'ordre et à la loi. Telle était la surprise et, pour les enragés, le scandale. Ils avaient cru à une France idéale (celle des révolutions) et ils retrouvaient la « vraie » France, « petite, bourgeoise, xénophobe, raciste, nationaliste, réactionnaire, fasciste, religieuse, catholique, protestante ou juive ». La France des petites villes, vieillotte et sage, d'abord dépassée par l'éruption, lentement s'était ressaisie : elle s'était reconnue sur les Champs-Élysées, et elle allait confirmer dans son vote qu'elle était encore (pour combien de temps ?) la majorité."

(P. de Boisdeffre, Lettre ouverte aux hommes de gauche, Albin Michel, 1969, p. 111)


coffret



La citation sur la « vraie » France provient du livre de M. Daniel Cohn-Bendit, Le gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme, Seuil, 1968 (évoquerait-il encore le judaïsme ainsi ?...). Il n'est pas certain que l'auteur y qualifie cette France qu'il décrit avec amour comme la « vraie », je n'ai pu le vérifier.

Quoi qu'il en soit de ce dernier point d'importance symbolique, il suffit de mettre en rapport cette brève analyse de P. de Boisdeffre et les résultats des élections européennes pour voir ce qui a changé depuis et en partie à cause de Mai 68 : entre de Gaulle et D. Cohn-Bendit il y avait de vraies différences, la « France des petites villes, vieillotte et sage » avait de bonnes raisons de suivre le premier et de ne pas aimer le deuxième qui, comme on peut le constater, le lui rendait bien. Alors qu'entre ceux que l'on a appelés, en faisant mine d'oublier la colossale abstention à ce scrutin, les deux vainqueurs des élections européennes, N. Sarkozy et D. Cohn-Bendit, il n'y a quasiment pas de différence. Je vous renvoie à cette récente interview d'Alain Soral, dans laquelle il compare D. Cohn-Bendit et J. Attali, vous constaterez par vous-même que Nicolas Sarkozy se fond avec allégresse dans ce même moule - qu'il faut bien qualifier d'anti-français, puisque ces gens-là proclament eux-mêmes fièrement, au mieux leur indifférence, au pire leur haine pour la France ! Résultat, la « France des petites villes... » soutient Nicolas Sarkozy en grande partie pour de mauvaises raisons, et ce n'est évidemment pas une situation saine.

Avec Drieu alors on peut se réfugier dans ce qui reste de la « grâce »... - mais c'était l'époque d'avant Festivus, on foutait alors la paix aux vieilles pierres, on ne se croyait pas alors obligé de les « valoriser » avec l'appui d'acteurs ratés, intermittents du spectacle en déshérence, qui nous empêchent de profiter, dans notre intimité, de l'oeuvre du passé.

Certes la grâce par définition ne se décrète pas, et se retrouvera ailleurs... Mais en attendant force est de constater que tout semble fait, c'est kafkaïen, peut-être pas pour que nous ne puissions plus rien éprouver, ce qui est sans doute impossible, mais pour que, de ce que nous éprouvons, nous ne puissions plus rien dire d'audible.


Klassenverhältnisse 1

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lundi 26 janvier 2009

Weiß ist schön !

Allez, le coup de pub habituel :

"« L'Amérique se réconcilie avec elle-même et avec le monde ! » Ah bon ? Je connais des milliards d'individus qui n'ont pas envie de se réconcilier avec ce pays d'ordures... Pour en arriver à élire un Noir, c'est que les Yankees étaient à bout... Obama n'a pas été élu parce qu'il était noir, mais parce que les Blancs au pouvoir ont compris qu'en mettant un Noir devant, l'Amérique allait pouvoir revenir au Ier rang en effaçant ses saloperies. Son image était tellement noircie qu'il fallait un Noir pour la nettoyer. Obama blanchit l'Amérique.

Obama ne s'en cache pas : il veut redonner « la stature morale » de l'Amérique. En a-t-elle déjà eu une depuis le premier jour où les Espagnols débarquant ont tiré à l'arquebuse sur les Indiens venus leur apporter des fleurs sur la plage ? L'Amérique sera toujours porteuse de guerre et de mort. Kafka avait tout compris : au début de son roman L'Amérique, ce n'est pas un flambeau que le héros voit dans la main de la statue de la Liberté, mais un glaive...

L'Amérique se fout d'Obama, ce qu'elle voulait, c'est faire semblant aux yeux des autres de se laver de Bush alors qu'elle l'a plébiscité deux impardonnables fois. Ne pas oublier que les pires bushistes sont ceux-là mêmes qui ont voté Obama. Logiquement, il ne devrait pas y avoir assez d'oreilles pour mettre toutes les puces dedans. Personne ne semble trouver anormal que les néoconservateurs pro-Bush se soient transformés en obamiens de la vingt-cinquième heure. Il y a pourtant une raison à cela : pour mieux réenculer le monde, il fallait à l'Amérique un nouveau gode."

Le reste sur le site de l'auteur... Bonne lecture !


(NB : G. W. Bush n'a pas été plébiscité à sa première élection, il n'est même pas sûr qu'il ait été effectivement élu. Mais l'Amérique y a vite pris goût !)

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samedi 9 février 2008

Le procès.

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Voici un nouvel extrait du livre de J. Bouveresse sur Musil, et un nouveau thème, celui de la probabilité. Entre la statistique, la philosophie de l'histoire, et la morale. Je présente aujourd'hui une distinction logique, dont j'essaierai de montrer les conséquences éventuelles sur d'autres plans. La parole à Maître Jacques.

"Lorsqu'on s'interroge sur ce qu'ont pu être les causes d'un événement comme [la Première Guerre mondiale], il peut être utile de faire une distinction du genre de celle que l'on trouve chez Bolzano entre la cause complète et la cause partielle ou incomplète. « Nous ne devons, écrit Bolzano, jamais entendre par cause que l'ensemble de tous les objets dans l'existence desquels réside la raison et cela signifie la raison complète de l'existence d'un autre objet, qui est appelé l'effet. Nous ne devons donc jamais nous permettre d'appeler un objet la cause d'un autre, s'il n'est pas à lui seul, mais seulement en liaison avec d'autres choses, en mesure de conférer l'existence à l'objet. Car dans ce cas-là il n'est qu'une partie de la cause et ne peut donc mériter tout au plus que le nom d'une cause partielle.» Bolzano soutient que seules les causes partielles existent dans le temps avant le fait ; la cause complète, en revanche, ne peut pas exister autrement qu'en même temps que son effet. Elle doit commencer et également cesser avec lui. « Car, nous dit Bolzano, dire que la cause - et non la cause partielle - mais la cause complète d'un certain effet a commencé à exister à un certain moment, ce n'est tout de même bien rien dire d'autre que : elle a commencé à agir à ce moment-là ; et dire qu'elle a commencé à agir, ce n'est à nouveau manifestement rien dire d'autre que : son effet a commencé. » Et, de la même façon, dire que la cause a cessé d'exister, c'est dire qu'elle a cessé d'agir et donc que son effet a, lui aussi, pris fin. Bolzano conclut de tout cela que Dieu n'a pas pu exister dans le temps avant la création des substances finies, s'il constitue, comme il est supposé le faire, la raison complète de leur existence, car sans cela d'autres raisons auraient dû encore être ajoutées dans le temps pour que cette création ait lieu.

- passons sur ce dernier point.

Si l'on croit généralement qu'un certain laps de temps peut s'écouler entre le commencement de l'existence de la cause et celui de l'apparition de l'effet, c'est parce qu'on pense que des circonstances déterminées doivent encore être réalisées pour que la cause soit amener à « manifester son action ». Mais à partir du moment où le mot « cause » est utilisé dans son sens le plus strict, qui est évidemment aussi le plus rare, il est clair que les circonstances qui déterminent l'entrée en action de la cause doivent être considérées elles-mêmes comme des parties de la cause.

Si nous appliquons cette distinction des deux sens du mot « cause » à l'explication d'un événement comme le déclenchement de la Première Guerre mondiale, nous devons dire que le moment où la cause complète a été réalisée et celui auquel l'effet produit a commencé ont dû être rigoureusement identiques. C'est en fait une seule et même chose de dire que l'événement a commencé à un certain moment et de dire que sa cause complète a été réalisée à ce moment précis. Aussi longtemps que l'on peut se représenter la cause comme donnée sans que pour autant l'effet le soit nécessairement, cela signifie que la cause a encore besoin d'être complétée avant l'événement pour que celui-ci se produise. Ce que Bolzano appelle la cause complète ne peut être qu'une condition suffisante, c'est-à-dire nécessitante, de l'événement : si la cause est donnée, l'événement ne peut pas ne pas l'être également. Mais si les causes qui sont constituées par des événements antérieurs ne constituent jamais qu'une partie des conditions nécessitantes, il n'y a pas de raison de supposer que l'effet était nécessaire à l'avance. Pour pouvoir affirmer qu'il l'était, il faut être prêt à soutenir que l'ensemble complet des conditions nécessitantes peut exister et existe généralement avant l'effet qui en résulte.

Une conséquence importante de tout cela est que, si, lorsque nous nous efforçons de prédire ou, en tout cas, d'anticiper un événement historique qui ne s'est pas encore produit, nous ne pouvons utiliser pour cela que des causes qui le précèdent dans le temps, ces causes sont intrinsèquement condamnées à rester partielles. C'est seulement au moment où l'effet commence que nous pouvons être certains que la cause complète est réalisée. Aussi près que nous soyons de l'événement, le système dont nous nous efforçons de déterminer le futur immédiat reste ouvert, parce qu'il manque encore à la cause les déterminations ultimes qui sont nécessaires pour individuer complètement l'événement dans sa singularité historique et le rendre en même temps inévitable. C'est bien l'impression que l'on a, lorsqu'on raisonne après coup sur le déclenchement d'une catastrophe comme celle qui s'est produite en 1914. On pense généralement, dans les cas de ce genre, et on a certainement raison de le faire, que les événements ont tenu à très peu de chose et que des changements minimes dans les circonstances et dans les péripéties qui ont précédé immédiatement l'explosion finale auraient suffi pour que tout soit changé. C'est ce qui nous incite à considérer qu'aucune des causes que nous pourrions songer à invoquer et aucune combinaison de causes de cette sorte n'étaient suffisantes pour faire de l'événement un événement qui devait nécessairement se produire. Mais, dirait Bolzano, c'est parce que les causes auxquelles nous songeons sont toujours encore des causes qui ont précédé l'événement et qui sont, par conséquent, partielles. Il n'y a rien de contradictoire dans le fait de dire que l'événement pouvait jusqu'au bout être évité et d'affirmer en même temps qu'il ne pouvait pas ne pas se produire, à partir du moment où sa cause complète était réalisée. Si, comme il y a de bonnes raisons de le supposer dans le cas des événements historiques, la cause complète de l'événement ne peut être réalisée que par la rencontre qui n'a lieu qu'une seule fois sous cette forme précise d'une multitude de série causales partielles et si cette rencontre coïncide précisément avec le début de l'événement lui-même, il n'est pas surprenant que, comme le dit Musil, l'événement semble ne tolérer la nécessité qu'après coup, parce qu'il n'est devenu nécessaire qu'au moment où il a commencé effectivement à se produire, mais en même temps exige après coup cette nécessité, parce que savoir qu'un événement s'est produit consiste ipso facto à savoir que sa cause complète a été réalisée, même si nous n'avons généralement qu'une connaissance très imparfaite et très incomplète des éléments multiples et complexes dont elle était constituée et de la façon dont ils se sont agencés dans cette occurrence pour produire l'événement." (La voix de l'âme..., pp. 259-262 ; 1995)


D'un point de vue que l'on appellera faute de mieux politique, cette distinction nourrit le (relatif) optimisme d'un Musil sur les (très relatives) possibilités d'intervention des individus par rapport au cours de l'histoire : aussi longtemps que les choses ne sont pas jouées, aussi longtemps qu'il n'y a que des causes partielles et pas une cause complète, on peut encore espérer intervenir de façon à produire un effet - quitte à (Weber, Boudon, effets pervers, sagesse antique, etc.) être contre-productif et à encourager sans le vouloir une évolution que l'on voudrait contrecarrer, tout cela est vieux comme le monde.

D'un point de vue que l'on appellera faute de mieux déontologique, cette distinction tombe pour nous à pic, puisqu'elle justifie aussi bien les attaques ad hominem (Bernard-Henri Lévy, Nicolas Sarkozy sont (de petits enculés et) des causes du désordre du monde et doivent être combattus, moqués, critiqués, si possible humiliés), qu'une certaine modération sur le fond (Bernard-Henri Lévy et Nicolas Sarkozy ne sont que (de petits trous du cul et) des causes bien partielles de ce désordre, et ne doivent donc pas être « bouc-émissarisés » de ce fait). Au passage, cela nous permet d'éviter la thématique et le champ lexical (ou, si l'on veut, la « grammaire », voire le « jeu de langage ») de la « théorie du complot » comme des adversaires de cette (parfois imaginaire) théorie : prouver que X est une cause partielle d'un événement n'implique pas que Y n'est pas (ou est) une autre cause partielle du même événement. Accuser, preuves à l'appui, X, ne veut pas dire le « diaboliser ». Mais considérer X comme une cause complète d'un événement est extrêmement délicat (et revient le plus souvent, dans les faits, à le « diaboliser ») : songeons aux difficultés de la justice (ce qui nous ramène à Musil et au cas du tueur Moosbrugger dans L'homme sans qualités) à établir les responsabilités dans la moindre affaire de meurtre. Lorsqu'il s'agit d'un événement d'ordre politique, avec l'enchevêtrement ininterrompu de causes partielles en interaction plus ou moins forte entre elles (honni soit...), c'est encore plus difficile. (Maistre, qui n'a aucune sympathie, c'est peu de le dire, pour les révolutionnaires, et qui parle souvent d'eux en termes de faction et de complot, est le premier à admettre : "La Révolution française a pour cause principale la dégradation morale de la Noblesse." (Considérations sur la France, éd. « Bouquins », p. 272). Il faudrait d'ailleurs un jour essayer de montrer qu'en matière politique la « cause principale » est toujours à chercher en premier lieu chez les détenteurs du pouvoir. Ce qui pose tout de suite la question gênante : qui a le pouvoir ? - Une autre fois.)

Dans un autre ordre d'idées, ce texte n'est pas sans rappeler la conférence de Bergson Le possible et le réel (1930), où l'on trouve les passages suivants :

"Qu'on puisse insérer du réel dans le passé et travailler ainsi à reculons dans le temps, je ne l'ai jamais prétendu. Mais qu'on y puisse loger du possible, ou plutôt que le possible aille s'y loger lui-même à tout moment, cela n'est pas douteux. Au fur et à mesure que la réalité se crée, imprévisible et neuve, son image se réfléchit derrière elle dans le passé indéfini ; elle se trouve ainsi avoir été, de tout temps, possible ; mais c'est à ce moment précis qu'elle commence à l'avoir toujours été, et voilà pourquoi je disais que sa possibilité, qui ne précède pas sa réalité, l'aura précédée une fois la réalité apparue. Le possible est donc le mirage du présent dans le passé : et comme nous savons que l'avenir finira par être du présent, comme l'effet de mirage continue sans relâche à se produire, nous nous disons que dans notre présent actuel, qui sera le passé de demain, l'image de demain est déjà contenue quoique nous n'arrivions pas à la saisir. Là est précisément l'illusion. C'est comme si l'on se figurait, en apercevant son image dans le miroir devant lequel on est venu se placer, qu'on aurait pu la toucher si l'on était resté derrière. En jugeant d'ailleurs ainsi que le possible ne présuppose pas le réel, on admet que la réalisation ajoute quelque chose à la simple possibilité : le possible aurait été là de tout temps, fantôme qui attend son heure ; il serait donc devenu réalité par l'addition de quelque chose, par je ne sais quelle transfusion de sang ou de vie. On ne voit pas que c'est tout le contraire, que le possible implique la réalité correspondante avec, en outre, quelque chose qui s'y joint, puisque le possible est l'effet combiné de la réalité une fois apparue et d'un dispositif qui la rejette en arrière. L'idée, immanente à la plupart des philosophies et naturelle à l'esprit humain, de possibles qui se réaliseraient par une acquisition d'existence, est donc illusion pure."

"Hamlet était sans doute possible avant d'être réalisé, si l'on entend par là qu'il n'y avait pas d'obstacle insurmontable à sa réalisation. Dans ce sens particulier, on appelle possible ce qui n'est pas impossible : et il va de soi que cette non-impossibilité d'une chose est la condition de sa réalisation. Mais le possible ainsi entendu n'est à aucun degré du virtuel, de l'idéalement préexistant. Fermez la barrière, vous savez que personne ne traversera la voie : il ne suit pas de là que vous puissiez prédire qui la traversera quand vous ouvrirez. Pourtant du sens tout négatif du terme « possible » vous passez subrepticement, inconsciemment, au sens positif. Possibilité signifiait tout à l'heure « absence d'empêchement » ; vous en faites maintenant une « préexistence sous forme d'idée », ce qui est tout autre chose. Au premier sens du mot, c'était un truisme de dire que la possibilité d'une chose précède sa réalité : vous entendiez simplement par là que les obstacles, ayant été surmontés, étaient surmontables. Mais, au second sens, c'est une absurdité, car il est clair qu'un esprit chez lequel le Hamlet de Shakespeare se fût dessiné sous forme de possible en eût par là créé la réalité : c'eût donc été, par définition, Shakespeare lui-même. En vain vous vous imaginez d'abord que cet esprit aurait pu surgir avant Shakespeare : c'est que vous ne pensez pas alors à tous les détails du drame. Au fur et à mesure que vous les complétez, le prédécesseur de Shakespeare se trouve penser tout ce que Shakespeare pensera, sentir tout ce qu'il sentira, savoir tout ce qu'il saura, percevoir donc tout ce qu'il percevra, occuper par conséquent le même point de l'espace et du temps, avoir le même corps et la même âme : c'est Shakespeare lui-même."

J'ai cité ce qui est le plus proche de Bolzano, dont j'ignore totalement la connaissance qu'en avait Bergson. Dans d'autres passages de sa conférence, celui-ci, emporté par sa passion pour la « création continue d'imprévisible nouveauté » (formule qui bien sûr rappelle les expressions baudelairiennes de « vitalité universelle » ou de « variété, condition sine qua non de la vie ») me semble par trop estimer que « les portes de l'avenir s'ouvrent toutes grandes » et qu'« un champ illimité s'offre à la liberté. » Restons baudelairo-musilo-wittgensteiniens sur ce point : le pire n'est jamais sûr, mais il est tout de même souvent ce qu'il y a de plus probable. (Ce sera sans doute l'objet d'un prochain texte.)



Et c'est ainsi que Sarkozy est grand (et enculé).

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samedi 4 mars 2006

A bas Auschwitz, vive les Arabes.

- Texte quelque peu modifié le lendemain. -

(Dans ce qui suit, j'utiliserai, comme il est courant de le faire, le terme "Auschwitz" comme métonymie de l'ensemble des camps d'extermination des Juifs durant la deuxième guerre mondiale et de cette pratique d'extermination. Cela ne signifie pas que je veuille tirer profit du mana désormais lié à ce terme ou cautionner toute approche superstitieuse de ces événements. Mais si ce raccourci géographique s'est imposé si tôt, dès 1944 semble-t-il, c'est simplement qu'il est bien pratique.)


Je vous recommandais il y a quelque temps un livre d'Enzo Traverso, Le passé, modes d'emploi, une bonne synthèse consacrée aux différences et interactions entre mémoire, histoire, identité collective. Sur ma lancée, j'ai lu, du même auteur, L'histoire déchirée (éd. du Cerf, 1997), où sont analysées les thèses des premiers intellectuels ayant vraiment fait l'effort, à la fin des années 40 et pendant les années 50, d'appréhender l'événement de l'extermination des Juifs. Même s'ils trouvent des causes plus ou moins profondes à Auschwitz, on remarque tout de suite que ces esprits, peu suspects de naïveté - H. Arendt, G. Anders, Th. Adorno, H. Marcuse principalement, mais aussi des gens comme Kafka, W. Benjamin, et même Max Weber, qui d'une manière ou d'une autre avaient sinon prévu du moins senti ce qui risquait de se passer - s'accordent pour y voir d'abord un événement incompréhensible, quelque chose de radicalement nouveau, différent par nature à la fois des massacres guerriers "traditionnels" et des pogromes qui ont pu jalonner l'histoire des Juifs.

Cet étonnement et cette volonté de le préserver, que l'on retrouve à la même époque en France dans Nuit et brouillard, sont sans doute une des sources du pont-aux-ânes actuel sur le caractère "incompréhensible", "incommensurable", "inexplicable" d'Auschwitz, sur son unicité blablabla mon-Elie-Wiesel-dans-ton-cul. Et certes, ce serait un anachronisme grossier que de prêter à ces auteurs la bêtise solennelle et la volonté d'instrumentalisation qui caractérisent de nos jours tant de discours sur l'extermination des Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Mais finalement, c'est aussi un anachronisme que d'en rester à cet étonnement. Je ne prétends pas qu'il n'y ait plus rien d'étonnant à Auschwitz : que l'on ait pu en arriver là n'a toujours rien d'une banalité. Mais si l'on pense un peu aux conditions de possibilité d'un tel événement, plus qu'à ses causes et à son déroulement réels, on y trouve vite - Max Weber avant, G. Anders après, sont dans le livre de Traverso ceux qui semblent le mieux l'avoir senti -, l'indifférence à peu près totale au sort des autres.

On sait bien qu'une des caractéristiques d'Auschwitz fut la froide rigueur dans l'exécution de la "solution finale", rigueur de fonctionnaire kafkaïen sans états d'âme dont Eichmann, tel qu'il est décrit par H. Arendt, reste le modèle. On sait aussi que finalement, entre ceux qui ont participé, plus ou moins directement, à cette gigantesque entreprise, et ceux qui en avaient vent par leurs proches (notamment via les massacres perpétués par la Wehrmacht dans l'Est), beaucoup d'Allemands étaient au courant de ce qui se passait, à défaut d'en prendre pleinement la mesure. On ne saurait dire que cela les ait beaucoup empêchés de dormir, ni pendant, ni après.

Et cette indifférence, nous la connaissons bien, nous la connaissons sans doute encore mieux que les générations adultes en 1940, après soixante ans de capitalisme supplémentaire dans les esprits [!!!]. Que l'on ne soit guère troublé par des massacres qui se passent à l'autre bout du monde et que l'on a du mal à comprendre, je veux bien, à tort ou à raison, l'admettre. Mais que l'on soit aussi peu concerné par tout ce qui ne nous touche pas directement et qui pourtant se passe dans notre pays, sous nos yeux - des centres de détention "provisoire" aux prisons, en passant par la bardamisation croissante de la population - ; que nous ne voyions dans les autres qu'un danger potentiel, au point d'avoir par exemple complètement abandonné ce qui s'appela longtemps les lois de l'hospitalité - il est vrai qu'un lecteur MP3 ou un ordinateur portable se volent aisément... -, eh bien cela finit par rendre étonnant l'étonnement de Hannah Arendt, Günther Anders... dont on se demande, surtout concernant ce dernier, ce qu'ils pourraient écrire sur le monde d'aujourd'hui [1].

Concernant Anders, il y a bien une piste. Traverso le commente ainsi, avant que de le citer : "La réification de la mort, implicite dans l'extermination industrialisée, pouvait aussi se passer d'un attribut essentiel de tous les massacres de l'histoire : la haine. La haine qui inspire le tueur n'a plus de raison d'être lors d'une tuerie planifiée et exécutée comme un travail, dans lequel les victimes ont été spoliées de leur humanité et réduites à l'état de matière première (dans les camps nazis) ou transformées en simple cible géographique : le point fixé pour l'explosion du champignon atomique (à Hiroshima). Dans les modernes exterminations de masse, les victimes n'ont plus de visage. "L'obsolescence ne concerne plus seulement le concept d'ennemi, mais tout ce qui relève de la catégorie psychologique d'hostilité"." (p. 113).

Rappelons d'abord que Anders a toujours lié, et avec raison, Auschwitz et Hiroshima ; nuançons cette idée d'une disparition de l'hostilité en rappelant que Auschwitz comme Hiroshima ont été précédés d'un long travail de sape de haine de l'autre (d'ailleurs, Traverso raconte qu'Anders, juif exilé aux Etats-Unis et sans le sou, se fit virer de l'Office of War information pour avoir refusé de collaborer à une brochure de propagande anti-japonaise qu'il trouvait raciste) ; et revenons au monde actuel. Je ne suis pas la Pythie, je ne sais pas si le "choc des civilisations" évoqué dans mon précédent message aura ou non lieu ; mais je trouve, à la lumière de ces remarques, un certain réconfort à l'idée que les Arabes musulmans nous détestent. Voilà qui est pré-Auschwitz, et au bout du compte presque rassurant. La haine, c'est encore une forme de reconnaissance, et à partir de là, on peut dialoguer, quitte à ce qu'il faille pour cela se foutre d'abord un peu sur la gueule. Ce pourquoi les récentes déclarations du fat incompétent et grotesque Luc Ferry, voyant dans l'islamisme "quelque chose d'effrayant qui est l'équivalent de la montée du nazisme, peut-être même en pire (...), avec une haine qui s'affiche à tout bout de champ" sont non seulement imbéciles, sionistes, méprisantes, tout ce que l'on voudra, mais aussi contradictoires.


Je n'ignore bien sûr pas, d'une part, que l'idée que l'hostilité ne soit pas si obsolète que cela, au contraire, n'est pas tout à fait guillerette ; d'autre part, que si, dans le cas des Arabes et de leur part, quelque chose proche d'Auschwitz, c'est-à-dire une extermination programmée et méthodique de leurs ennemis, semble peu probable, l'ombre de Hiroshima continue, elle, de planer sur l'ensemble du genre humain - auquel, bon gré mal gré, j'appartiens aussi. Ceci que le président iranien soit ou non "fou" (Truman n'était pas un boucher sanguinaire, et cela a fait une belle jambe à des centaines de milliers de Japonais). Mais bon, si l'apocalypse nous débarrasse de Philippe Val, Patrick Devedjian et des employés de la hotline de Free, cela peut en valoir la peine.






!!!
"Soixante ans de capitalisme dans les esprits"... Cela mérite précision. D'abord, je ne prétends pas que Auschwitz soit l'effet du seul capitalisme. On sait bien qu'il s'agit justement d'un mélange détonant d'archaïsme et de modernité, ce qui l'a rendu difficile à anticiper à l'époque des philosophies du progrès, et fait encore sa complexité aujourd'hui. Ensuite, il ne faudrait pas croire que le capitalisme s'est manifesté toujours et de la même manière depuis son apparition (qu'on la situe d'ailleurs au XIIe, au XVIe ou au XIXe siècle]. Mais si l'on suit l'analyse de C. Castoriadis, selon laquelle la modernité bourgeoise peut être dissociée en deux pôles : le pôle de l'universalité de la raison, le pôle de la "rationalité" économique et calculatrice, si l'on admet (pour simplifier, je pars de la Révolution française) que selon les lieux et les époques cette "rationalité" froide s'est plus ou moins éloignée de la Raison "universelle" (au début de la Révolution industrielle, quand les enfants travaillaient jusqu'à épuisement ; lors du capitalisme sauvage américain de la fin du XIXe ; maintenant) mais a toujours souhaité s'en émanciper, sauf pour la galerie, je crois que l'on peut admettre que dans l'ensemble et malgré les bonnes intentions de l'après-guerre, le capitalisme a depuis soixante ans continué son travail de séparation des esprits et d'altération de la confiance, même parfois grâce à l'Etat-Providence[!!!!!].




!!!!!
Ah, l'Etat-Providence... Qu'il ait des mérites, qu'il soit depuis des années démantelé à leur profit par des salopards sans scrupules mais pleins d'aplomb, cela ne suffit pas à en faire l'étalon de l'humanité civilisée. Pour mon sujet de ce jour, il me suffit de noter qu'entre l'importance qu'il accorde aux bureaucrates et les réflexes d'appel à l'autorité publique qu'il contribue à alimenter, il a joué son rôle dans la séparation des gens les uns des autres, et que l'organisation de la solidarité dont il fut au niveau étatique la mise en pratique a pu se payer, au quotidien, de l'oubli de la solidarité entre membres du genre humain (auquel, bon gré mal gré, j'appartiens aussi).






PS 1 : Je ne suis pas spécialiste du Moyen-Orient, mais il me semble que lorsque les Arabes disent des méchancetés sur les Israéliens et/ou les Juifs, il y a tout de même une différence avec la propagande nazie, qui voyait en eux des sous-hommes, des déchets, des parasites, etc. Les Arabes sont justement payés pour savoir que les Israéliens ont de la volonté et des moyens d'action. Ceci dit sans nier d'éventuels rapprochements thématiques par ailleurs. (Ce n'est, malgré certaines apparences, pas contradictoire, et rappelons-le tant que l'on aborde ces joyeusetés : pour les nazis, si les juifs étaient si dangereux, c'était aussi parce qu'ils étaient presque les égaux des Aryens, et donc des rivaux. Les Arabes étaient bien loin dans cette compétition, quelques niveaux en dessous - et c'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles Hitler rechigna à s'allier avec eux pour mettre le bordel dans l'empire britannique, ce qui pourtant d'un point de vue stratégique lui aurait sans doute bien rendu service. Ach, même le Fürher avait ses faiblesses !)

PS 2: Dans le livre de Traverso, on apprend au détour d'une page (p. 103) que deux textes d'Anders, alors sous l'influence de Heidegger dont il avait été l'élève, textes publiés en français dans la revue Recherches philosophiques en 1934 et 1936, auraient exercé sur le jeune Sartre et sur son existentialisme "une influence non négligeable". Le monde est petit.





1.
On remarquera, à propos de Hannah Arendt, que dans son livre sur Les origines du totalitarisme (1948), elle voit dans les totalitarismes hitlérien et stalinien une expression du "mal radical" - notion sans grand intérêt, et qui plus est piégeuse. Quelques années plus tard, assistant au procès d'Eichmann, elle élaborera le concept plus pertinent, dont j'apprends grâce à Traverso qu'elle en avait eu l'intuition très tôt, de "banalité du mal". En bonne logique, on pourrait maintenant parler de "mal commun".

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vendredi 13 janvier 2006

Retour en France - Divers - Chateaubriand III. (Ajout le 16.01, puis le 8.02)

(Cela devient confus... L'ajout du 16.01 prend place à la fin du texte lui-même, je le fais suivre du post-scriptum principalement consacré à M.-E. Nabe ; l'ajout du 8.02, sur le même thème, lui succède directement).

Il suffit donc que je parle de Hugo Chavez pour qu'il soit accusé d'antisémitisme !

Je fournis en fin de message divers liens qui explicitent cette "affaire", me contentant de la résumer brièvement :

le 24 décembre, M. Chavez a évoqué dans un discours la répartition des richesses mondiales, pour constater que 10% de la population du globe s'en accaparait la majorité, ce qui l'amena à se lancer dans une brève diatribe contre les "descendants" des "minorités" qui avaient crucifié le Christ puis Bolivar (sachant bien que pour le second il s'agit d'une métaphore). Certains ont vu dans ces propos une mise en cause plus ou moins directe des Juifs, et cela a donné un article de Libération qui vaut son pesant de mauvaise foi, d'inexactitudes grossières et de désinformation.

Si l'on en croit les connaisseurs de l'Amérique latine, dans le contexte des théologies de la libération, dans lequel se situeraient les propos de M. Chavez, cette saillie ne pourrait viser que les impérialistes - les héritiers de l'empire romain et des grands bourgeois du XIXè siècle. Je veux bien l'admettre. On peut néanmoins estimer qu'il y a une part d'ambiguïté dans ce discours, on peut même suspecter que frôler quelques connotations antisémites n'est pas forcément inutile à la popularité de Hugo Chavez dans certaines parties du globe. Pour être franc, ce serait plutôt mon opinion, et les grosses ficelles impérialistes de l'organisation juive qui a levé ce lièvre et en profite pour s'ingérer dans les affaires économiques du Vénézuela n'y changent rien. Il reste que mon sentiment est, à l'heure actuelle, du domaine du procès d'intention et ne légitime en rien les raccourcis et erreurs de l'article de Libération. Mais je voudrais surtout attirer l'attention sur quelques points.

Plaçons-nous dans l'hypothèse selon laquelle Hugo Chavez serait antisémite. Ce ne serait certes pas une preuve d'intelligence de sa part, mais serait-ce si grave ? Cela le deviendrait s'il menait une politique en conséquence ou s'il s'attaquait verbalement à la communauté juive, vénézuelienne ou autre. Tel n'est pour l'instant pas le cas. Ce pourquoi, si je comprends bien que les partisans de M. Chavez répliquent aux diffamations de Libération (et du Monde, qui s'est tout de même moins mouillé dans l'histoire), ils auraient aussi bien pu traiter cette histoire un peu par le mépris. Il est vrai que le journaliste de Libération écrit tellement de bêtises dans son papier qu'il était aisé de lui répondre sur ce terrain. Mais il faut aussi garder à l'esprit qu'un homme politique peut avoir bien des préjugés ou des bêtises dans la tête : tant qu'ils n'influent pas sur sa politique et ses discours, qu'en avons-nous à faire ?

Je ne suis pas connaisseur en la matière, et je sais bien par ailleurs que le cliché du "peuple déicide" est un classique de certaines formes d'antisémitisme. Mais on observe une tendance, déjà flagrante à la sortie du film de Mel Gibson, à faire comme s'il était absolument scandaleux de supposer que des juifs aient pu simplement jouer un rôle dans la mort du Christ. Il semble néanmoins qu'il est difficile qu'il en ait été autrement, dans la mesure où cette histoire se passe dans des communautés juives ; quant à Juda, que je sache, il n'était ni aryen ni celte. Etre conscient du caractère agressif du cliché du "peuple déicide", auquel l'Eglise catholique a renoncé, est une chose ; réécrire "l'histoire" en est une autre. "C'est le boulot des nouveaux exégètes : réviser le passé sous prétexte de lutter contre le révisionnisme du présent, un comble !", rage ainsi Marc-Edouard Nabe (je le cite plus avant en post-scriptum).

C'est un vœu pieux sans doute, mais il est grand temps que l'on cesse de dénoncer l'antisémitisme à tort et à travers. Il ne faut pas se leurrer, l'antisémitisme en France n'est pas un vain mot. Il serait tout de même aussi tragique que grotesque que cet antisémitisme, fort discret depuis des années, se réveille à force d'"affaires" montées de toutes pièces (RER D, Pascal Boniface, Jean Ferrat, "Phinéas" aussi, Chavez donc...), et par comparaison avec le peu de bruit que font d'autres violences pour l'heure bien plus réelles.

Il y a environ cent ans maintenant, des juifs assimilés comme Karl Kraus rejetaient jusqu'à l'idée d'une "culture juive" et voyaient dans une telle expression, fût-elle positive, un facteur discriminant, donc une forme perverse d'encouragement à l'antisémitisme. La génération suivante, avec par exemple Gershom Sholem, Martin Buber ou Kafka, sut redécouvrir les richesses de cette culture, sans pour autant - même si le cas de Sholem est à cet égard complexe - la poser comme fondamentalement différente des autres : il s'agissait principalement de lutter contre une forme d'oubli. Aujourd'hui, quand on entend des gens comme MM. Cukierman et Adler, on ne peut s'empêcher de revenir au raisonnement pourtant un peu court de Karl Kraus, et de penser que dans leur insistance sur de plus ou moins évidents particularismes juifs ils ne sont pas loin d'être les principaux propagateurs de l'antisémitisme en France.



Changeons, sinon de sujet, du moins de personnes. De retour en France, je n'ai évidemment rien eu de plus pressé que d'aller dans une librairie. Au rayon "société", j'ai pu constater que les ouvrages du genre Pour en finir avec l'homophobie ou Pour un féminisme de la subversion avaient été remplacés par un quelconque Contre les discriminations. Pour, contre... On coupe des arbres, afin d'imprimer ce genre d'insignifiances !

Aux rayons "philosophie" et "littérature", le "contre" l'emporte haut-la-main - on est loin des Exercices d'admiration d'un Cioran. Voilà que l'on démontre que Carl Schmitt ne s'est pas contenté d'adhérer au NSDAP pendant quelque temps, ce qui n'était déjà pas si mal, mais qu'il a été antisémite toute sa vie, ce qui rend de toute évidence sa pensée juridique "dangereuse" (c'est là un degré supplémentaire franchi par rapport à un livre précédent qui se contentait d'évoquer "Un détail nazi dans [sa] pensée") ; voilà qu'un ouvrage est consacré à l'antisémitisme (réel ou supposé, je n'en ai aucune idée) de Jean Genet ; voilà enfin qu'un autre rappelle que Céline était antisémite. Le scoop ! Celui-là surtout m'a plu, entre autres parce qu'il s'agit d'une vraie enquête de terrain, digne d'un journaliste de Libération : l'auteur se vante d'avoir été médecin de banlieue comme l'auteur du Voyage, sans pour autant, lui, être devenu antisémite - la belle affaire ! A-t-il écrit le Voyage, justement ? C'eût été plus difficile et sans doute plus méritoire... Puis ce brave monsieur, rendu intrépide par ce premier exploit, ose réclamer la requalification de l'écriture des pamphlets en crime contre l'humanité.

On peut discuter et condamner Céline, on peut s'interroger sur ce qu'il doit advenir des pamphlets en question quand sa veuve sera passée - ayant droit, elle s'oppose à la moindre réédition, tous problèmes d'incitation à la haine raciale mis à part -, faut-il pour autant un tel acharnement sur un auteur décédé depuis plus de quarante ans ?

Faut-il se faire mousser sur le dos des morts ? Faut-il tant d'arrogance à étaler sa lâcheté ? Est-ce devenu un passage obligé que de se venger de sa médiocrité sur les défauts de plus grand que soi ? Taguieff au moins, qui s'y connaît en médiocrité, s'en prend souvent à des vivants.



Je laisse ces petites merdes, et conclut sur Chateaubriand. J'avais d'abord prévu de l'évoquer sous les angles du judaïsme et de l'Islam, mais cela nous entraînerait trop loin et sera pour une autre fois. Je me contente de ce passage, sur un tout autre sujet :

"Viendra peut-être le temps, quand une société nouvelle aura pris la place de l'ordre social actuel, que la guerre paraîtra une monstrueuse absurdité, que le principe même n'en sera plus compris ; mais nous n'en sommes pas là. Dans les querelles armées, il y a des philanthropes qui distinguent les espèces et sont prêts à se trouver mal au seul nom de guerre civile : "Des compatriotes qui se tuent ! des frères, des pères, des fils en faces les uns des autres !" Tout cela est fort triste sans doute : cependant un peuple s'est souvent retrempé et régénéré dans les discordes intestines. Il n'a jamais péri par une guerre civile, et il a souvent disparu dans des guerres étrangères. Voyez ce qu'était l'Italie au temps de ses divisions, et voyez ce qu'elle est aujourd'hui [une colonie autrichienne, ou peu s'en faut]. Il est déplorable d'être obligé de ravager la propriété de son voisin, de voir ses foyers ensanglantés par ce voisin ; mais, franchement, est-il beaucoup plus humain de massacrer une famille de paysans allemands que vous ne connaissez pas, qui n'a eu avec vous de discussion d'aucune nature, que vous volez, que vous tuez sans remords, dont vous déshonorez en sûreté de conscience les femmes et les filles, parce que c'est la guerre ? Quoi qu'on en dise, les guerres civiles sont moins injustes, moins révoltantes et plus naturelles que les guerres étrangères, quand celles-ci ne sont pas entreprises pour sauver l'indépendance nationale. Les guerres civiles sont fondées au moins sur des outrages individuels, sur des aversions avouées et reconnues ; ce sont des duels avec des seconds, où les adversaires savent pourquoi ils ont l'épée à la main. Si les passions ne justifient pas le mal, elles l'excusent, elles l'expliquent, elles font concevoir pourquoi il existe. La guerre étrangère, comment est-elle justifiée ? Des nations s'égorgent ordinairement parce qu'un roi s'ennuie, qu'un ambitieux veut s'élever, qu'un ministre cherche à supplanter un rival. Il est temps de faire justice de ces lieux communs de sensiblerie, plus convenables au poëtes qu'aux historiens : Thucydide, César, Tite-Live se contentent d'un mot de douleur et passent."

En tout modestie - cela va sans dire -, je me permets ici de signaler que je ne disais pas grand-chose de différent, quoiqu'avec moins de netteté, dans un texte d'août dernier. Ceci d'ailleurs pourrait légitimer la plupart des insultes qu'il m'arrive d'émettre - même si l'on préférait paradoxalement avoir à insulter des quantités moins négligeables que Alexandre Adler ou un médecin qui se vante de n'être pas antisémite...


J'aurai encore beaucoup à dire sans doute sur le judaïsme, les sionistes, Chateaubriand... Mais cela suffit bien pour une rentrée. A bientôt !




Sur le "crédo antisémite" de M. Chavez, comme n'a pas hésité à titrer Libération, on consultera notamment :
- les articles de Libération, justement, et du Monde ;
- la réfutation publiée par Le grand soir ;
- l'utile complément du Réseau Voltaire ;
- le récapitulatif de Acrimed.

La polémique n'étant pas close, je précise qu'il n'est pas inutile de se reporter aux pages d'accueil de ces sites pour suivre son évolution ; Info-impartiale en propose par ailleurs un bilan. Si un article propose une bien courte vue de la religion, un autre, que je découvre en allant vérifier l'adresse ce site, exprime une opinion proche de la mienne sur l'ambiguïté du discours de Hugo Chavez.





(Ajout le 16.01)
Ça monte, ça monte, Libération se discrédite un peu plus chaque jour... On se reportera aux sites recensés précédemment, ainsi qu'à Rezo, qui oriente notamment vers un confrère en bloguerie, M. Mélenchon.

On peut néanmoins regretter que M. Chavez ait finalement obéi aux injonctions de l'organisation qui lui demandait des comptes sur ses déclarations. D'abord parce que c'est ce que cette organisation lui demandait, allant jusqu'à considérer que s'il ne disait mot il consentait de facto à être considéré comme antisémite, ce qui est une amusante conception de la preuve ; ensuite parce qu'il entre ainsi dans le jeu de ceux qui veulent lui faire perdre du temps avec des diversions de ce genre (moi aussi ; mais mon temps est moins précieux que celui de M. Chavez) ; enfin parce que s'étant agenouillé, même avec virulence, une fois, il risque fort d'avoir à recommencer, et recommencer, et recommencer...

Mais si cette affaire dirige Libération vers le sapin un peu plus vite, nous n'aurons pas tout perdu.





PS, le 14 janvier dans l'après-midi.
Who did it ? Qui a tué le Christ ? Cette question est-elle donc si complexe ? Je fais ici appel aux lecteurs plus connaisseurs que moi et de bonne foi, si j'ose dire, pour éclairer ma lanterne à ce sujet.
Après avoir rédigé le paragraphe sur le peuple déicide, qui ne date que de ce matin, je me suis rappelé que Nabe abordait le sujet dans J'enfonce le clou (Ed. du Rocher, 2004), à propos justement du film de Mel Gibson, La Passion du Christ. Le texte entier (pp. 141-168) vaut le coup, j'en extrais ces passages, quitte à trahir ça et là quelques nuances :

- "A force de voir de l'antisémitisme où il n'y en a pas, on finira par ne plus en voir là où il y en a. (...) Si on a cru en déceler dans le film de Mel Gibson, c'est que certains se sentent coupables de ce qu'on inflige au Christ. Tout le monde sait que dans l'histoire ce sont les Juifs de son temps qui ont voulu la mort de Jésus. Mais ça reste abstrait. Là, pour une fois, par des images, on montre le résultat de cette haine. (...) A partir du moment où la responsabilité des Juifs d'il y a deux mille ans dans l'exécution de Jésus est signalée, on est antisémite. Voilà la nouvelle loi des gentils mauvais esprits ! Mais Dieu ne mange pas de ce pain-là."

- "Jésus a bel et bien été crucifié, non pas par mais à cause des Judéens. Les Romains n'avaient rien à craindre de Jésus, les Juifs si. Ce n'est pas une ablette pareille qui allait mettre en péril le royaume de César, voyons ! En revanche, c'est dans son petit milieu d'Hébreux qui se tiraient tous dans les pattes que ce prophète à la mords-moi-le-Dieu risquait de foutre une merde dangereuse...

Si les disciples du Christ ont créé petit à petit le christianisme, c'est bien pour se dégager du judaïsme qui n'avait pas compris son message au point de vouloir le détruire. Ce sont les Hébreux finalement qui s'en lavent les mains puisqu'ils ont fait faire le sale boulot par les Romains alors qu'il leur aurait été facile de liquider leur faux Messie à coups de pierre au coin d'une rue sombre de Jérusalem. (...)

Seuls des agnostiques zélés peuvent croire encore que les apôtres juifs de Jésus furent simplement "déçus" par l'accueil fait à leur maître par Israël. Jean est furieux et se met au grec. Paul se renie en tant que juif. C'est bien le signe qu'il n'arrivaient pas à digérer la mauvaise action des leurs. Quel intérêt de perpétuer l'idée selon laquelle le christianisme ne serait qu'une variation du judaïsme ? (...) C'est une idée païenne que tous les monothéistes, juifs, musulmans ou chrétiens, rejettent. Et le paradoxe veut que ce soit ceux qui ne croient en rien qui se réclament de ce monothéisme."

- "C'est la grande faiblesse des sous-esprits de ce temps. Plutôt que de réfuter, ils s'indignent. Cette condamnation morale de la pensée au fur et à mesure de son élaboration est un symptôme de l'époque. On commence par admettre que Jean, Pierre, Paul et les autres disent tous la même vérité et on finit par dire que ce n'est pas la vérité puisque, au regard de la morale d'aujourd'hui, ils ont eu tort de la penser."

Beaucoup de choses, et encore ai-je laissé de côté tout autant. Et au moment où je me mets devant l'ordinateur pour faire mon travail de copiste, je tombe, dans Le grand soir, sur un texte de Danielle Bleitrach suite à la polémique sur Chavez, évoquant de façon tout à fait inverse la mort du Christ : tout est maintenant de la faute aux Romains.

Il est évident que Bleitrach connaît moins intimement son sujet que Nabe, que son texte est écrit à la va-vite (ce qui le rend d'ailleurs peu clair) ; il est peut-être caractéristique qu'elle se réfère à l'historien juif Flavius Josèphe, dont Nabe n'a pas tort de signaler que tout le monde le considère maintenant, sans raison, comme infaillible : de tout cela il ne s'ensuit pas qu'elle ait tort.

Des conseils, lecteur ?




(Ajout le 8.02)
Le Christ étant mort depuis longtemps et n'allant pas se retourner dans sa tombe pour toute cette histoire, j'avais mis de côté provisoirement cette question théologico-historique ; je viens de tomber sur un texte de M. I. Finley (in On a perdu la guerre de Troie, Les Belles-Lettres, 1990) remontant à 1964, peu après le concile Vatican II, à l'occasion duquel l'Eglise abandonna cette idée de "peuple déicide".

Finley insiste sur le fait que les Evangiles sont notre seule et unique source sur cette question, et qu'il ne lui semble pas possible de considérer qu'ils sont assez précis à ce sujet pour permettre de trancher en toute certitude. Sauf découvertes faites depuis, cela sonne comme une fin de non-recevoir.

Il ajoute : "Il y a malheureusement pas mal de naïveté dans l'idée implicite que l'antisémitisme va tranquillement disparaître pour peu qu'on puisse démontrer de façon incontestable qu'aucun Juif (...) n'a eu de responsabilité dans la crucifixion.", ce en quoi les événements ne lui ont pas donné tort ; et conclut : "C'est le monde qu'il faudra changer, non le passé." A bon entendeur...


(Trois jours après...)
Je découvre ce texte incisif, fortement influencé par M.-E. Nabe, sur un blog auquel par ailleurs tout ou presque m'oppose. Mais au café du commerce, on n'est pas sectaire. Et comme on ne s'y repose jamais, voici de surcroît, un peu hors sujet certes, le délicieux fer dans la plaie porté par ledit Nabe à l'encontre des "Collabeurs".

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