samedi 13 décembre 2008

"Le pouvoir, par sa nature même, n'est pas démocratique, mais il doit être populaire."

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Ce texte était à peu près achevé hier samedi soir, je voulais avoir l'oeil clair pour le finir, mais ai découvert avant de dormir que le maître venait de reproduire une partie des citations qu'il contient. Je n'y ai pas vu de raison de surseoir à sa publication. Encore un peu de Todd donc pour votre dimanche :

"L'incapacité du Parti socialiste à définir un programme provient peut-être tout simplement de ce qu'au fond il ne veut plus gouverner. [Voici un auteur qui a de toute évidence de bonnes lectures.] Parti d'élus locaux, il se satisfait de jouir du pouvoir local, niveau auquel il peut apaiser des tensions sociales nées de la désintégration des structures économiques. Cette option basse cependant devient elle-même problématique parce que les moyens financiers se contractent à mesure que la pression sur les salaires augmente.

D'horizontal, le dualisme politique devient vertical : au pouvoir local de la gauche répond le pouvoir national de la droite ou plutôt son impuissance nationale. L'activisme forcené de Nicolas Sarkozy a en effet le mérite de mettre en évidence l'absence de pouvoir effectif du plus volontariste des présidents, dans un contexte de libre-échange et de capitalisme financier parvenu à maturité.

- paragraphe qui signifie, "tout simplement", que le PS n'est pas dans l'opposition - l'amusant, à la lumière des derniers vaudevilles socialistes, étant que c'est celle (S. Royal) qui s'éloigne le plus des positions dites de gauche du parti qui vient aussi mettre un peu de bordel dans cet aspect « association de notables dans un but conservateur » - ce qui ne l'empêche pas d'être elle-même un bel exemple de notable, on s'amuse au PS... Notons par ailleurs que de ce point de vue les résultats pas si mauvais des socialistes aux élections législatives de 2007 par rapport au raz-de-marée de droite prévu n'étaient pas une bonne nouvelle : ils ne changeaient rien au fait que le Parlement était à la botte de N. Sarkozy, qu'Allah l'émascule, mais permettait aux dignitaires socialistes de conserver leurs « bastions », c'est-à-dire leurs indemnités, bureau, voiture de fonction, secrétaire à la bouche coopérative, etc. Mais laissons E. Todd continuer.

La mécanique de neutralisation du suffrage universel se détraque. Du point de vue des hommes politiques, qui ont de plus en plus de mal à se faire élire pour ensuite ne pas gouverner, une solution serait que cesse la comédie. Le refus d'obéir au peuple pourrait être officialisé par une suppression du suffrage universel, par l'instauration d'un régime politique franchement autoritaire. L'hypothèse paraîtra à certains exagérée. Mais nous devons avoir à l'esprit la violence des tensions auxquelles est soumis le corps social, et qui vont s'accroître avec la baisse du niveau de vie du plus grand nombre.

On commence à peine à réfléchir aux implications de la croissance chinoise pour la théorie du libre-échange ; on n'a pas encore envisagé ses implications pour la théorie politique (...). La Chine combine croissance par les exportations et dictature du Parti communiste. Nous nous inquiétons de la date à laquelle elle acceptera, sous l'effet de l'élévation de son niveau de vie et de ses contacts avec « l'Occident civilisateur », de se conformer à une vision américaine ou européenne de la démocratie. Nous attendons avec impatience que la Chine modernisée combine dans sa pratique politique suffrage universel et pluralisme des partis. Mais (...) nous devons, à l'inverse, nous demander - compte tenu de la taille de la Chine, du rôle de plus en plus central qu'elle joue dans la détermination des niveaux de revenus américains et européens -, si le Parti communiste chinois ne nous indique pas aussi l'objectif politique à atteindre : la dictature, appelée chez nous gouvernance.

- P. Jorion écrivait il y a quelques semaines que les Etats-Unis risquaient fort de devoir devenir sous peu aussi autoritaires en matière de politique économique que la Chine, s'ils voulaient « sauver » ce qui peut encore être « sauvé ». Et pour ce qui est des libertés publiques, on sait qu'avec des joyeusetés comme le "Patriot Act", il ne sera pas bien difficile, dans les faits, de les diminuer à mesure des « besoins ».

En France, et ailleurs dans le monde développé, l'opposition entre population et classe dirigeante s'exaspère, et il devient de plus en plus difficile de neutraliser le suffrage universel par le spectacle. Les affaires européennes donnent régulièrement l'occasion à nos classes dirigeantes - entendues en un sens large : financières et médiatiques autant que politiques - de laisser transparaître la vigueur de leur tropisme antidémocratique. Chaque « non » a un référendum sur l'Europe entraîne (...) un déchaînement de commentaires exaspérés sur le mauvais usage que font les populations du droit de vote.

Supprimer, dans les dix à trente ans qui viennent, le suffrage universel, ne serait certes pas une tâche aisée. Bien des facteurs sociaux semblent exclure cette possibilité : tout le monde sait lire et le tiers de la population aura bientôt fait des études supérieures. Mais nous vivons dans une société d'un genre nouveau, dénuée de croyances collectives et de forces intermédiaires organisées, dans laquelle, en outre, la conscription a été remplacée par une armée de métier.

La montée vraisemblable de conflits de classes immatures, c'est-à-dire sans programme, ne pourrait qu'engendrer un climat de violence et de peur, dont le seul effet politique serait une autonomisation de l'Etat (je souligne pour mémoire, c'est un point sur lequel je dois revenir bientôt) sur fond d'anarchie.


L'atomisation résultant de la forme narcissique de l'individualisme contemporain fait de la société une masse inerte, fragile, vulnérable. Nous avons déjà constaté qu'elle est incapable de s'opposer à une politique étrangère qu'elle désapprouve, non seulement en France avec l'envoi de troupes en Afghanistan, mais quelques années plus tôt, quand les gouvernements anglais, italien et espagnol décidèrent que leurs pays devaient participer activement à la guerre en Irak. Et si les Français ont eu la force de voter non au Traité constitutionnel européen, ils n'ont pas trouvé l'énergie nécessaire pour refuser le traité simplifié promu par Nicolas Sarkozy.

Il n'est pas certain que des individus isolés, soumis à une baisse substantielle de leur salaire, ou de leur retraite, soient capables de s'opposer vigoureusement à une suppression de leurs droits politiques dans un climat par ailleurs de plus en plus sécuritaire. Comment ne pas voir en effet qu'un ensemble de forces sociales poussent les sociétés postindustrielles à toujours plus surveiller, contrôler, incarcérer ? Jusqu'à présent, en France, on s'est contenté de surpeupler les prisons sans réaliser les investissements nécessaires, ni même augmenter de façon significative les effectifs de la police. Mais on sent que la dynamique sécuritaire n'a pas atteint son terme. (...)

Nous avons eu la surprise, au lendemain de l'élection de Nicolas Sarkozy, de voir dans Le Nouvel Observateur Henri Guaino vanter le coup d'Etat du 18 Brumaire de Napoléon Bonaparte comme l'un des trois grands moment de l'Histoire de France. Merci pour l'avertissement. L'exemple du bonapartisme nous rappelle qu'un régime autoritaire peut conserver certaines des formes extérieures de la démocratie. Le bonapartisme cher à Guaino inclut le maintien d'un suffrage universel bidon parce que indirect, ou privé de la pluralité des candidatures.

- on aura noté que E. Todd mélange ici Napoléon Ier et Napoléon III : cela ne nuit pas à sa démonstration mais peut porter à confusion.

Dans le contexte politique français actuel, envahi par l'image démultipliée du Président, ce serait cependant une grave erreur d'analyse que de situer à droite de l'échiquier politique l'aspiration la plus violente au dépassement de la démocratie. Le sarkozisme semble plutôt s'orienter vers le choix d'une ethnicisation de la démocratie. Ce genre d'option aboutit il est vrai à la restriction en pratique ou en théorie du droit de suffrage d'une partie de la population, la minorité ethnique choisie comme bouc émissaire. Mais le gros du peuple garde son droit de vote. Il ne s'agit au fond que de faire revivre une forme primitive de démocratie [compléments et explications à venir plus tard sur ce sujet, si Allah me prête vie jusque-là], en faisant appel à tout ce qu'il y a de mauvais en nous. On peut parler de démocratie régressive, ou négative.

La gauche est privée de cette option. Ses bons sentiments internationalistes la conduisent au contraire, avec raison, à stigmatiser les réflexes ethnicisants de la population lorsqu'ils s'expriment. Mais que faire si l'on refuse de s'appuyer sur les mauvais instincts du corps électoral ? Une logique alarmante menace le Parti socialiste s'il persiste dans son attachement à ce libre-échange qui attise les réactions xénophobes de la population : qu'il finisse par conclure que le peuple est par nature mauvais et qu'il faut lui retirer le droit de suffrage, ou du moins en limiter sérieusement l'exercice.

Le côté bon élève de beaucoup de dirigeants socialistes s'allie souvent à une arrogance qui pourrait virer en sentiment antidémocratique. Une étude statistique serait évidemment nécessaire, mais il me semble que les hommes politiques de droite prennent avec plus de philosophie leurs échecs électoraux [l'ex-compagne de M. Demange, du fond de sa tombe, a quelque raison de protester, mais passons]. Le retrait enfantin et vexé de Jospin, au soir de son élimination de 2002, a été extraordinairement significatif. Il a démissionné dans tous les sens du mot. Mais plutôt que de démissionner, les dirigeants socialistes humiliés préféreront peut-être un jour démettre ce peuple incapable de les comprendre. On décèle chez des socialistes ou d'anciens socialistes d'autres signes inquiétants d'une hostilité latente à la démocratie, comme, par exemple, la prédilection qu'ils manifestent pour les fonctions internationales échappant à tout processus électif : Strauss-Kahn au FMI, Lamy à l'OMC. Trichet est passé, brièvement sans doute, par le PSU et la CFDT avant de servir Balladur puis la Banque centrale européenne. Et n'oublions pas le plus important, le beau modèle de l'antidémocratisme socialiste que fut Jacques Delors, réfractaire d'instinct aux procédures électorales. Il fut à la tête de la Commission européenne et capable, durant le débat sur le traité de Maastricht, de dénier à ses adversaires le droit de participer à la - pardon - à sa démocratie.

- difficile de ne pas ajouter à cette liste l'immondice Kouchner, qui, s'il accepta, à contre-coeur, de se présenter à quelques reprises devant les électeurs, se fit alors systématiquement battre, et qui, handicapé pour des élections plus importantes par cet évident refus de sa personne par lesdits électeurs, s'est résolu à finir sa vie politique comme, rôles éminemment méprisables, valet, bouffon et porte-flingue du Président, qu'Allah les empale tous deux. Cette vieille salope à l'air lifté est comme un poisson dans l'eau du sarkozysme - qui se souvient encore, un peu plus d'un an après sa prise de fonctions, qu'elle fut, pendant des années, « socialiste » ?


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La suppression des élections poserait évidemment autant de problèmes qu'elle en résoudrait (...), mais n'oublions pas que la démocratie ne représente après tout qu'une infime période de l'histoire humaine et que bien des régimes politiques se sont passés d'élections. La cooptation existe. (...) On pourrait [ainsi] conserver le droit de voter aux élections locales. Dans l'hypothèse d'un coup d'Etat, nous pouvons faire confiance aux militants socialistes pour se présenter en défenseurs acharnés de cette démocratie locale au sein de laquelle ils tiennent tant de place.

Je ne plaisante pas. La menace d'une suppression du suffrage universel me paraît beaucoup plus sérieuse que celle d'une république ethnique. Le fonctionnement anarchique de valeurs égalitaires mène le plus souvent, dans un contexte de régression économique, à des solutions de dictature. La tradition française, dans la longue durée, ce n'est pas seulement l'individualisme et la République, c'est aussi l'absolutisme louis-quatorzien et la dictature des deux Bonaparte.

D'ailleurs, un système à deux niveaux combinant autorité supérieure sans contrôle et suffrage local existe déjà : l'Europe. Tandis qu'à l'échelon inférieur de la nation le suffrage universel subsiste, à l'échelon supérieur des institutions la cooptation règne." (Après la démocratie, pp. 241-47.)

E. Todd évoque ensuite la possibilité de faire servir les institutions européennes à de meilleures fins - le protectionnisme, c'est le chapitre suivant.

J'ai fait on l'a vu quelques coupures, notamment quand le style de ce livre écrit sans doute trop rapidement se fait approximatif et/ou journalistique. L'important était la thèse générale et le regard porté sur nos amis les socialistes, cette épouvantable force de nuisance.

Quant à savoir si M. Todd a raison... Les tendances antidémocratiques qu'il évoque existent, c'est une évidence. L'emporteront-elles, je l'ignore, et je ne sais même pas s'il ne vaudrait pas mieux qu'elles l'emportent pendant quelque temps. La politique du pire n'a jamais été mon genre, mais peut-être un intermède autoritaire permettrait-il de clarifier certaines choses, en tout cas de dissocier nettement suffrage universel et souveraineté populaire : non que ces deux concepts soient nécessairement incompatibles, mais pour bien montrer qu'ils sont fort différents l'un de l'autre. On pourrait même aller jusqu'à se demander si le suffrage universel n'est pas devenu un obstacle à la souveraineté populaire. Les exemples et expressions choisis par Emmanuel Todd le suggèrent : "si les Français ont eu la force de voter non au Traité constitutionnel européen, ils n'ont pas trouvé l'énergie nécessaire pour refuser le traité simplifié promu par Nicolas Sarkozy." D'une part il n'a pas fallu beaucoup de « force » pour glisser un bulletin dans l'urne (mais effectivement une certaine sagacité pour choisir le bon bulletin), d'autre part, dès qu'il n'y a plus de suffrage universel, en l'occurrence de référendum, l'« énergie nécessaire » manque aux Français, ils ne savent plus quoi faire : peut-être que s'ils n'ont plus le suffrage universel et les illusions de souveraineté qu'il procure, l'« énergie » et l'inventivité leur reviendront... - Que le lecteur ne s'inquiète pas, nous en reparlerons !



Une digression par ailleurs, puisque nous évoquons E. Todd : dans une récente interview à Minute, Alain Soral se réclame d'Emmanuel Todd. Je veux bien, mais s'il y a un sentiment que provoque la lecture de Après la démocratie, c'est bien que le FN est fini, et pour longtemps - ce qui, ajouterai-je, n'est pas nécessairement une bonne nouvelle. Certes, ce côté « toujours un train de retard » fait si l'on veut partie du charme d'Alain Soral, certes on ne peut pas changer d'avis ni de parti toutes les cinq minutes, certes les combats perdus d'avance sont émouvants et les "chants les plus désespérés sont les plus beaux", mais notre Musset de la Marine me semble quelque peu pathétique lorsqu'il estime que si N. Sarkozy a gagné les élections c'est parce qu'il s'est inspiré du programme du FN version Soral, oubliant ces deux légers détails que, non seulement c'est Nicolas Sarkozy qui a gagné les élections et pas Jean-Marie Le Pen ou Alain Soral, mais qu'en les gagnant il a niqué le FN bien profond. D'ailleurs, M. Sarkozy a tout niqué, et il a tout niqué parce qu'il a tout niqué d'un coup, le PS, le centre et le FN. C'est une révolution ! (Une révolution, bordel ! On n'a jamais vu depuis de Gaulle quelqu'un détruire ainsi tous les partis en place. Les « observateurs » spéculent sur une dérive bonapartiste plus ou moins forte ou un éventuel « coup d'Etat », mais la révolution a déjà eu lieu, et à 53 % des voix ! Il faut en prendre la mesure !) - Bref, en tant qu'animateur de "Egalité et réconciliation", Alain Soral a peut-être un travail utile à faire, mais par rapport au FN, il perd son temps. Et le mien par la même occasion, qui en compte si peu - quand je pense que le monde s'écroule, et que je risque de n'avoir pas le temps de vous expliquer clairement pourquoi avant l'apocalypse... Allah vous garde - et Dieu sait que vous en avez besoin !



Peter Paul Rubens - A Peasant Dance




(Ajout le 15.12)
Nicolas Sarkozy aurait voulu confirmer les thèses d'Emmanuel Todd qu'il ne s'y serait pas pris autrement. Olivier Bonnet peut être très énervant par certaines attitudes (cette expression « sabre au clair », quel ridicule, quelle bouffonnerie - j'avais été lui chercher noise sur le sujet un jour de désoeuvrement : il n'y a pas de lien permanent, mais les curieux peuvent aller dans la rubrique Football, à la brève "Domenech n'a pas de figure"), mais il décrit bien ici le genre de tour de passe-passe anti suffrage universel qui contribue à isoler les « élites » de tout - au nom de la démocratie, bien sûr. Comme disait l'autre, démocratie, démocratie, que d'enculeries on commet en ton nom...

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mardi 3 avril 2007

Rien de nouveau sous le soleil (qui se lève à l'Est). - Knocking on Heaven's door.

Certains ont des yeux pour voir. J'avais cité en juin 2005 des sentences prophétiques de Marx ("Il ne s'agit plus seulement de réduire les salaires anglais au niveau de ceux de l'Europe continentale, mais de faire descendre, dans un avenir plus ou moins proche, le niveau européen au niveau chinois...", 1867) et Engels ("La concurrence chinoise, dès qu'elle sera massive, aura vite fait d'aggraver à l'extrême la situation chez vous [aux Etats-Unis] comme chez nous, et c'est ainsi que la conquête de la Chine par le capitalisme poussera vers sa chute le capitalisme en Europe et en Amérique.", 1894) sur la Chine et l'avenir du capitalisme, voilà ce que je trouve chez Gobineau, lequel écrivait en 1856 à Tocqueville (Oeuvres t. II, "Pléiade", 1983, p. 955) :

"Vivrons-nous, commercialement, financièrement parlant, aux dépens de l'Asie ? Sucerons-nous sa substance ? Non, ce sera elle qui nous épuisera à la longue (...) La rapacité au gain, l'économie dans l'intérieur des familles, la sobriété extraordinaire, le bas prix des salaires, ce sont là des avantages contre lesquels nous ne pourrons jamais lutter, et eux, le jour où nous leur aurons fait des routes, où nous leur donnerons le pouvoir de placer des capitaux, sans risquer de les voir enlevés, dans des fabrications où ils excellent, ils nous donneront des cotonnades, des soieries, des produits agricoles [heureusement il y a la PAC !], tout ce que nous voudrons comme nous le voudrons, à des prix si bas qu'il nous faudra renoncer à la lutte."

Rappelons que Castoriadis ne dira pas autre chose, un siècle et demi plus tard.

Un conseil donc à tous ceux qui cherchent comment exister : jouez les Cassandre, il en restera toujours quelque chose...

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(Lequel est Tocqueville ? Lequel Gobineau ?)

En complément, l'expression par Gombrowicz d'un des rêves récurrents de la modernité :

"Il nous faut trouver un moyen pour nous sentir de nouveau - et dans le sens le plus profond du terme - aristocrates." (Journal, 1953, "Folio", p. 97.) Eh oui, il faut, il faut...

Il n'est pas innocent que Gombrowicz ne précise pas quel est ce "sens profond", il est lucide - et girardien - de sa part de formuler la question en termes de sentiments et non en termes de réalité. A suivre !

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vendredi 23 mars 2007

Rien de nouveau sous le soleil (nuancé).

[Petit ajout le 24.03.]

[Ajout le 6.04.]

[Ajout le 12.01.08.]



Je découvre, sur l'un des sites de J.-P. Voyer, l'existence, à la suite de la section "Fanatique", où se trouvent des textes sur l'Islam et M. Ben Laden, d'une rubrique intitulée "Fanatique modéré", où sont regroupés des textes consacrés principalement à Durkheim. Cet oxymore m'a d'autant plus frappé qu'il y a quelque temps, avec un ami, nous en arrivions à la conclusion qu'il fallait souvent se comporter en extrémiste de la modération, pour couvrir, ou essayer de couvrir le bruit de tous les grands prêtres de l'Economie, du Communautarisme, de la Bien-Pensance..., toujours prêts à flinguer la moindre expression, surtout nuancée, de doute, de scepticisme, et, donc, de modération (fût-ce d'ailleurs, chez certains, au nom même de la modération).

[Le 24. 03.] Ce n'est pas le seul but poursuivi ici, mais il arrive que je me dise que si tout le monde s'exprimait avec un minimum d'honnêteté, je ne fermerais peut-être pas boutique, mais réduirais fortement mes horaires d'ouverture. On se nourrit de ce que l'on critique. - Autant dire que je n'ai pas fini d'engraisser. De toutes façons, le paradis ne se trouve pas sur terre, surtout depuis la disparition de la kula. [Fin.]

(Une réminiscence d'Anders, une nouvelle fois : "Aujourd'hui il ne suffit plus de transformer le monde ; avant tout il faut le préserver. Ensuite, nous pourrons le transformer, beaucoup, et même d'une façon révolutionnaire. Mais avant tout, nous devons être conservateurs au sens authentique, conservateurs dans un sens qu'aucun homme qui s'affiche conservateur n'accepterait." - 1977. "Ensuite", "ensuite"... il y a déjà pas mal de travail avant.)

Il y a cette pente-là chez Durkheim, justement, de même que chez V. Descombes, mais avec des moyens différents : leur position dans le monde universitaire leur permet d'accomplir un travail de démolition réel mais paisible, serein, presque sans avoir l'air d'y toucher. Un exemple parmi d'autres : au détour d'un paragraphe de la Division du travail social, Durkheim sort brièvement de son sujet et ose une supposition : "Peut-être même l'observation établirait-elle que, chez les individus, comme dans les sociétés, un développement intempérant des facultés esthétiques est un grave symptôme au point de vue de la moralité." Nous sommes en 1893, et voilà une bonne partie du travail de Philippe Muray déjà effectuée. D'une façon générale, Durkheim comme V. Descombes écrivent comme des héritiers des Lumières, mais en partie pour détruire certains présupposés des Lumières.

Dans les deux cas - "Fanatique", "Fanatique modéré" -, il y a un prix à payer. Dans le premier cas, on risque de passer pour un pitre et/ou un fasciste, ce qui, lorsque l'on a autant le sens de la nuance que J.-P. Voyer (ou, d'ailleurs, M. Limbes), est, inévitable peut-être, sans aucun doute regrettable. Dans le deuxième cas, on peut être victime de l'effet inverse : malgré l'héritage sulfureux d'un Bataille, Durkheim est toujours trop souvent présenté comme un triste positiviste, et V. Descombes, après trente de carrière universitaire, commence juste (mais c'est déjà ça) à être un peu connu "hors du cercle des spécialistes".

(A ce propos, vient de sortir un livre collectif consacré au maître

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je vous en reparlerai... un jour
)

Ne confondons pas pour autant l'image des écrivains (Durkheim positiviste, Voyer extrémiste, Bloy pamphlétaire, etc.) avec la réalité de leur oeuvre, n'en concluons pas que ces deux "fanatismes" soient exclusifs l'un de l'autre, ni qu'ils soient les seuls moyens de se faire entendre. On peut aussi, comme Musil, se perdre pendant vingt ans dans l'infini de la nuance, jusqu'à en mourir... et ridiculiser sept décennies à l'avance un brave bloggeur, qui découvre que ce qu'il lui arrive d'écrire, peut-être pas comme on découvrirait la lune, mais avec un certain enthousiasme, est déjà énoncé lors d'une réunion pompeuse, en 1913 par le personnage certes émouvant mais tout de même ridicule de la belle Diotime :

"Aussitôt après l'entracte, lorsqu'ils s'étaient retrouvés à leur place, on avait pu lire sur le visage de tous les assistants la conviction qu'un événement allait enfin être trouvé. Aucun d'entre eux n'y avait réfléchi entre-temps, mais tous avaient pris l'attitude de qui attend une grave décision. Diotime maintenant concluait : si la question se posait de savoir si notre temps, si les peuples d'aujourd'hui sont encore réellement capables d'engendrer [de] grandes idées communes, on devait, on avait le droit de demander également s'ils trouveraient la force rédemptrice. Car c'était bien d'une rédemption qu'il s'agissait. D'un élan rédempteur. La définition était brève : on ne pouvait encore se représenter la chose exactement. Cet élan surgirait de la totalité ou ne sortirait pas." (ch. 44)

Une preuve de plus que les problèmes que nous débattons ne datent pas d'hier.

[Le 6.04.] Je tombe sur ce commentaire de Canetti, lequel confirme mes propos (Oeuvres autobiographiques, "Pochothèque", p. 1306) : "J'admire Musil, ne serait-ce que parce qu'il ne lâche pas ce que sa sagacité a pénétré. Il s'y établit pendant quarante années et s'y trouve encore à sa mort." [Fin.]

Tiens, une autre dans le genre, et sortons clairement de notre sujet du jour - Bloy rencontrant R. de Gourmont : "Il me reproche ma dureté pour les Allemands, qu'il ne juge pas inférieurs aux Français. La supériorité de race, évidemment, n'existe pas plus pour lui que la présence réelle de Dieu dans les événements humains. Il parle des Slaves qui noieront Germains et Latins, et des Chinois qui noieront le monde entier. Opinion dont l'extrême banalité me surprend et me déconcerte." (Le mendiant ingrat, mars 1893.) Voilà qui rappelle des sentences céliniennes (Céline qui connaissait son Bloy) auxquelles j'ai déjà fait allusion, et avec éloge, autant que des fantasmes bien contemporains.

Non, rien de nouveau sous le soleil - "mais c'est vieux comme le monde, la nouveauté".



Les liens du jour : deux textes du même sur Molière : Dom Juan, L'avare. Dans le PS du premier, notre auteur, catholique pourtant revendiqué, fait du Girard sans avoir l'air de s'en rendre compte.

A bientôt !


[Le 12.01.08] Citées par J. Bouveresse (Essais, t. 1, Agone, 2000, p. 158), ces lignes de Nietzche sur les hommes forts, c'est-à-dire "les plus modérés, ceux qui n'ont pas besoin de croyances extrêmes, ceux qui non seulement acceptent mais aiment une bonne part de hasard, d'absurdité, ceux qui sont capables d'avoir une pensée de l'homme fortement réductrice de sa valeur, sans pour autant en être amoindris ni affaiblis...", ces lignes quelque peu baudelairiennes dans l'esprit, ces lignes nous séduisent - à la réserve près, bien sûr, que cette modération n'est pas un but en soi. Il y a des domaines où elle n'est pas de mise (l'honnêteté de BHL, l'agression américaine en Irak, les goûts sexuels de Carla Bruni, etc.).

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vendredi 2 mars 2007

Appel à témoins (du monde).

Nouvelle petite annonce : je compte mettre sur pied d'ici quelque temps une base documentaire, réunissant des textes consacrés aux thèmes et auteurs habituellement traités sur ce site. Je vous invite donc à m'envoyer, soit via les commentaires de cette note, soit par e-mail (mon adresse doit être affichée à droite, mais on m'a dit qu'il y avait parfois des problèmes : cafeducommerce arobase hotmail.fr), tout ce qui peut vous sembler digne d'intérêt - pour peu, au moins dans les semaines à venir, que ce ne soit pas trop lié à l'actualité immédiate.



En attendant, pour montrer l'exemple et pour coller justement un peu à l'actualité (drôle de terme, d'ailleurs... Nous verrons cela à l'occasion), je recopie (en la prenant sur le site d'Etienne Chouard) une interview d'Emmanuel Todd à Télérama en date du 3 mars. Bien que certains points soient discutables, je m'abstiens de tout commentaire.


" - Le 13 septembre 2006, vous déclariez dans une interview au Parisien : « Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy sont “les candidats du vide”. » C’est toujours votre opinion ?

À ce jour, je ne vois pas ce qui pourrait me faire changer d’avis. Je les appelle comme ça non pas pour leur côté people, la brume autour de leur vie de couple, mais pour une absence de discours sur la seule chose qui intéresse et angoisse les Français : le système économique qui a engendré la pression sur les salaires et l’insécurité sociale. Toutefois, il serait injuste de jeter l’anathème sur Sarkozy sous prétexte qu’il dit tout et n’importe quoi, et sur Ségolène Royal parce qu’elle ne dit rien sur l’économie, sans ajouter que François Bayrou les a malheureusement rejoints. Je persiste à dire que s’ils ne mettent pas la question du libre-échange au cœur de leur programme, ils seront à côté de la situation réelle du pays, des souffrances des gens. Cela explique que la campagne ne démarre pas, et que le corps électoral ne suive pas.

- Vous dénoncez un « système médiatico-sondagier » qui aurait « imposé » le binôme Sarkozy-Royal...

Dans les phases pré-électorales, avant que les thèmes aient été présentés par les candidats ou les partis, l’électorat populaire est inerte. Les sondages qui ont été réalisés à ce moment-là représentaient l’opinion des classes moyennes, et plutôt des classes moyennes supérieures, parmi lesquelles on trouve les journalistes, les sondeurs… Ces derniers le savaient mais, au lieu de reconnaître que leur boulot ne valait rien, ont préféré dire : « les sondages sont une photographie de l’opinion à un moment donné ». C’est une escroquerie ! Ils suggèrent que l’opinion change, alors qu’on assiste en réalité à un phénomène de formation, de cristallisation d’une opinion populaire qui n’existait pas et qui émerge dans le courant de la campagne.

- Mais ce ne sont quand même pas les sondeurs qui ont choisi Ségolène Royal !

Il est vrai que les adhérents n’étaient pas obligés d’écouter les sondages qui leur disaient que seule Ségolène Royal avait des chances. Beaucoup plus qu’il n’a désigné sa candidate, le PS s’est révélé indifférent aux questions économiques. C’est dommage, lorsque l’on voit qu’un Fabius, dans ses derniers discours, a mûri sa réflexion et propose une vraie vision de l’Europe.

- Un peu tard…

Oui, mais il ouvre aujourd’hui la voie à une contestation efficace du libre-échange. Et le premier candidat majeur qui abordera le sujet cassera la baraque !

- À quoi le voyez-vous ?

À l’automne dernier, j’ai fait quelques interventions radio en faveur de ce que j’appelle « un protectionnisme européen raisonnable ». La montée d’un prolétariat chinois sous-payé a un effet gravement déflationniste sur les prix et les salaires des pays industrialisés et elle n’est pas près d’être enrayée, car la Chine est un pays totalitaire. Il faut donc des barrières douanières et des contingentements provisoires. J’ai été très frappé de la réceptivité de la société française à cette remise en question du libre-échange. Puis Dominique de Villepin m’a demandé d’ouvrir la conférence sur l’emploi par un topo sur le sujet. Lorsque vous intervenez, non plus à la radio, mais au cœur du système, en présence du Premier ministre, du ministre de l’Économie, des syndicats, du Medef, c’est la panique. Tout le monde sent en effet qu’un candidat qui arriverait avec un projet protectionniste européen bien ficelé serait élu, d’où qu’il vienne. Et personne ne peut rire d’une Europe protégée de 450 millions d’habitants, d’autant moins qu’elle pourrait réaliser l’impossible, c’est-à-dire, à l’intérieur de chaque pays, la réconciliation des dirigeants et des groupes sociaux.

- Vous avez déclaré que l’émergence du thème protectionniste viendrait plutôt de la droite…

Le Parti socialiste et l’UMP sont tous deux décrochés des milieux populaires et probablement d’une bonne partie des classes moyennes. Ce sont des superstructures qui flottent dans les classes moyennes supérieures. Mais cette oligarchie est coupée par le milieu : le PS représente l’État, et l’UMP, le marché. Ceux qui sont bien logés dans l’appareil d’État — fonctionnaires de catégorie A, j’en fais partie — ont une indifférence encore plus grande aux maux du libre-échange. À droite, c’est vrai que le capitalisme financier s’en contrefout. Mais ce n’est pas le cas des secteurs de production. N’oubliez pas que le premier théoricien du protectionnisme, l’économiste allemand Friedrich List, était un libéral. Les protectionnistes sont des adeptes du marché, à condition de définir la taille du terrain…

- La régulation du marché ne serait pas qu’une histoire de gauche ?

D’abord, il faut rappeler que les socialistes ont une arrogance de bons élèves que n’ont pas les gens de droite. Ils oublient facilement que dans l’histoire des idées économiques, les basculements sont transpartisans ; au début des années 70, la gauche et la droite étaient en faveur d’une économie régulée par l’État. Le basculement dans l’ultralibéralisme a fini par toucher tout le monde. Si l’on en vient, comme je l’espère, à l’idée que la protection européenne est la bonne solution, au final, gauche et droite seront d’accord. Reste à savoir qui va démarrer le premier.

- Vous avez eu des mots très durs pour « la petite bourgeoisie d’État », qui « ne comprend pas l’économie »…

L’une des forces de la France, c’est son égalitarisme, et la capacité de sa population à s’insurger. Cet esprit de contestation explique dans notre pays la suprématie de la sociologie. En revanche, la France n’a jamais été en Europe l’économie dominante, elle a toujours été, depuis le Moyen Âge, en deuxième position. La pensée économique française est donc restée à la traîne. Il se trouve que notre unique Prix Nobel d’économie, Maurice Allais, un vieux monsieur, est protectionniste ! Alors on décrète que notre vieux Prix Nobel ne vaut rien en économie… Ne soyons pas naïfs, toutes les rigidités ne sont pas intellectuelles, car deux nouvelles catégories de soi-disant économistes sont apparues : des types issus de la haute fonction publique, d’autant plus adeptes du marché qu’ils ne savent pas ce que c’est, et des économistes bancaires, qui sont en fait des commerciaux dont les intérêts sont imbriqués à ceux du système.

- Vous avez prédit en 2003 le déclin américain, qu’on ne voit toujours pas venir…

Je maintiens que si une économie est puissante, cela s’exprime dans l’échange international. Or, les États-Unis, avec 800 milliards de déficit commercial, sont déficitaires avec tous les pays du monde, y compris l’Ukraine. Les États-Unis, c’est le pays des mauvaises bagnoles, des trains qui vont lentement, où rien ne marche très bien, où il est difficile de faire changer un compteur à gaz en dehors des grandes villes, où la mortalité infantile est la plus forte du monde occidental. Où l’informatisation et la robotisation — c’est masqué par l’essor des ordinateurs individuels — est faible. Là-bas, le discours sur l’économie virtuelle, sur « l’immatériel », est un discours délirant. Parce que l’économie, ce n’est pas l’abolition de la matière, mais sa transformation par l’intelligence. De temps en temps, l’état réel de l’Amérique apparaît : face à un événement comme l’ouragan Katryna, l’économie virtuelle, les avocats, les financiers, pas terrible, hein…

- C’est cette Amérique-là qui fascine Nicolas Sarkozy...

Ce n’est pas tant le bushisme de Sarkozy qui est scandaleux, que sa mauvaise maîtrise du temps, son manque d’à-propos, puisqu’il est allé faire allégeance à Bush juste avant que l’énormité de son échec en Irak ne soit reconnue aux États-Unis mêmes ; quant à Ségolène Royal, elle a manifesté une vraie rigidité de pensée en refusant pour l’Iran le nucléaire civil aussi bien que militaire. Je ne vois pas comment ces deux candidats pourraient penser le protectionnisme européen, question qui suppose intérêt pour l’économie, mais aussi maîtrise de la politique étrangère, car la première chose qu’il va falloir faire, c’est négocier avec l’Allemagne !

- L’économie allemande est repartie. En quoi l’Allemagne aurait-elle besoin du protectionnisme ?

Pour les idéologues du libre-échange, l’Allemagne est le pays qui réussit le mieux. Mais de mon point de vue, c’est celui qui arrive le mieux à se torturer lui-même. Au prix d’une terrible compression salariale, l’Allemagne a abaissé ses coûts de production et gagné des parts de marché en Europe, contribuant à l’asphyxie de la France et de l’Italie.

Elle aurait maintenant tout à gagner à un marché européen prospère, où l’on protège nos frontières, augmente les salaires, gonfle la demande intérieure. Tout cela, il faut le penser, être capable de le négocier. Et je ne ressens pas dans notre binôme cette compétence diplomatique…

- Le système libéral peut-il se régénérer ?

Le libre-échange intégral et la démocratie sont incompatibles, tout simplement parce que la majorité des gens ne veut pas du libre-échange. Donc, soit la démocratie gagne et on renonce au libre-échange, soit on supprime le suffrage universel parce qu’il ne donne pas les résultats souhaités par les libéraux. Le seul pays à avoir jamais inscrit dans sa Constitution le libre-échange a été les États américains sudistes, esclavagistes. Le Nord, industriel et démocratique, derrière Lincoln, était protectionniste. Normal, puisque le protectionnisme définit une communauté solidaire et relativement égalitaire, alors que le libre-échange suppose des ploutocrates et une plèbe. La Chine a résolu le problème : c’est un modèle totalitaire qui pratique le libre-échange. Avec la Chine, on parle d’un modèle capitaliste imparfait, alors que c’est peut-être le modèle achevé !

- Si l’Europe se décidait pour le protectionnisme, comment la Chine réagirait-elle ?

Elle s’écraserait parce qu’elle a trop besoin des machines-outils allemandes. Le rétablissement d’une souveraineté économique aux frontières de l’Europe renforcerait nos capacités de négociation. Le protectionnisme, ce n’est pas l’autarcie, on définit des zones de protection, tout peut se négocier. Ce n’est pas un univers idéologique, contrairement au libre-échange qui prétend avoir une recette universelle pour tous les produits.

- Autre sujet polémique, l’Iran, que vous déclarez depuis 2002 être engagé « dans un processus d’apaisement intérieur et extérieur »…

En octobre, dans Marianne, je disais : Ahmadinejad et ses horreurs sur l’Holocauste, ce n’est que la surface des choses, il faut faire le pari d’un Iran avec de vraies virtualités démocratiques, associé à sa spécificité chiite, parce que le chiisme, culture du débat, de la révolte, est une bonne matrice pour la démocratie. Or, que s’est-il passé ? Ahmadinejad s’est pris une claque électorale. Vous remarquerez d’ailleurs que l’Iran, où l’alphabétisation des femmes a fait chuter la fécondité à 2,1, où les étudiants sont en majorité des étudiantes, est un pays qui n’arrête pas de voter ! Il faut donc continuer à dire tout le mal qu’on pense d’Ahmadinejad, mais résister aux provocations, ne pas se laisser entraîner par les États-Unis dans une confrontation.

- Pourquoi l’Europe devrait-elle se rapprocher de l’Iran ?

L’objectif des États-Unis n’était pas seulement de faire la guerre en Irak mais d’entraîner Français et Allemands dans cette guerre, et ils feront de même avec l’Iran. Par ailleurs, l’intérêt des Iraniens est d’importer des machines-outils européennes, celui des Européens, inquiets de la prédominance de la Russie dans leurs approvisionnements énergétiques, est d’avoir un deuxième partenaire. Ma position traduit un désir de paix mêlé d’une géopolitique raisonnable. Mais je crains que les Américains n’attendent la présidentielle française pour déclencher leur attaque sur l’Iran, une fois débarrassés de Chirac. Il faut donc absolument contraindre nos deux candidats à dire ce qu’ils feraient en cas d’attaque américaine."



Chirac nous protégeant de l'apocalypse... Quel monde ! - "La création ne serait-elle pas la chute de Dieu ?"

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mercredi 23 mars 2005

Manifeste social barbare célinien.

Il arrivait à Cornelius Castoriadis de faire preuve de bon sens. Ainsi souligna-t-il à bon droit l'absurdité du chantage contemporain aux salaires et conditions de travail, effectué sous le prétexte que les travailleurs chinois ou indiens seraient d'un bien meilleur rapport qualité-prix, et donc d'une plus grande compétitivité sur le marché international du travail, que leurs "homologues" français ou allemands. En admettant que cela soit vrai, répondait Castoriadis, de combien faudrait-il alors baisser le salaire des travailleurs occidentaux pour qu'ils deviennent concurrentiels comparativement à l'immense potentiel de main-d'œuvre exploitable présent dans le Tiers Monde ? Poser la question revient à y répondre : même Ernest-Antoine Seillière ne voudrait pas d'une pareille fuite en avant dans la baisse des revenus de ceux dont la consommation est si importante pour le "fonctionnement" du système.

Mais le bon sens, fût-il celui d'un aussi éminent esprit, atteint vite ses limites : C. Castoriadis ne propose guère de solution à cet éminent problème. Sans doute en serai-je moi-même bien incapable ; il n'est pourtant pas difficile de retourner les thèmes de l'alternative. L'indigné perpétuel Jean-Louis Porquet, dans une récente chronique du Canard enchaîné, nous peignait l'apocalyptique tableau d'une Chine pollueuse et destructrice d'emplois dans les pays occidentaux, reprochant au passage à ceux-ci de n'avoir pas assez soutenu les dissidents chinois lorsque cela aurait été utile et de le payer aujourd'hui, quand l'absence de liberté politique en Chine contribue au déclin économique de ces pays. Loin de moi l'idée de me faire l'avocat de la pusillanimité des Européens et Nord-Américains en la matière, encore que la question de la réalité de leurs moyens d'action puisse tout de même être posée ; je trouve que ces accusations sentent un peu trop le prêtre - on est puni par où on a péché - pour ne pas être quelque peu suspectes ; je trouve surtout qu'elles reposent sur un présupposé contestable, l'apathie politique des travailleurs chinois.

Il est tout à fait possible que beaucoup d'entre eux, animés de nationalisme et touchant quelques dividendes en récompense de leurs efforts, constituent une armée capitaliste redoutable pour nos économies vieillissantes. On peut néanmoins avoir peine à croire qu'un pays aussi immense et varié, qui a connu des conflits politiques aussi importants depuis que les pays occidentaux ont voulu se le partager, n'abrite pas de situations et états d'esprit divers, des velléités de soulèvement, des emmerdeurs indépendantistes et/ou musulmans... Je m'en voudrais de tomber dans des travers polémiques trop courants actuellement, mais il me semble que J.-L. Porquet est ici un peu victime du courant stéréotype raciste anti-asiatique : tous petits, tous pareils, tous interchangeables...

De là à en déduire qu'une nouvelle révolution point en Chine, c'est autre chose. Mais finalement, si l'on suit autant un idéologue libéral comme Alain Minc qu'un prêcheur altermondialiste comme J.-L. Porquet et si l'on dénoue à leur place les fils de leurs présupposés (présupposés dont un célinien peut constater qu'ils prennent acte d'une certaine façon de la sagacité de l'une des dernières prophéties du maître : les Chinois n'ont même pas besoin d'être "à Paris" pour gouverner Paris !), on en arrive à la conclusion que l'avenir de la terre, de la civilisation occidentale, de l'économie capitaliste, et sans doute aussi de la démocratie... appartiennent au peuple chinois.

A chacun ses angoisses.

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