mardi 28 septembre 2010

Vanité bien ordonnée. (Rien de nouveau sous le soleil moderne.)

A propos de Lamartine et de son Histoire des Girondins :

"Dans les Girondins, il y a pour tous les goûts, le Temple pour les royalistes, le Robespierre pour les montagnards, et ainsi pour les autres. Le jour de la publication, les journaux de toutes les couleurs ont eu chacun leur fragment approprié. Quelque temps avant la publication, les aides de camp de Lamartine colportaient déjà des fragments en épreuves pour préparer et chauffer le succès. On avait soin de choisir selon les personnes. Alexis de Saint-Priest appelait cela plaisamment des fragments à domicile."

"La vanité de ce temps-ci a un caractère à elle, qui la distingue de la vanité des époques précédentes : elle se combine avec l'utilité. Autrefois un homme de lettres était vain, il pouvait l'être jusqu'à la folie. Aujourd'hui, tout fou qu'il puisse être, il songe à son gain à travers la vanité. L'autre jour, dans un journal, on annonçait qu'un mariage venait d'unir deux personnages étrangers illustres par leur naissance ; la femme descendait, je ne sais à quel degré, de la reine Marie Leckzinska, et l'homme avait aussi je ne sais quelle descendance [sic ?] ou parenté royale ; puis tout aussitôt on ajoutait : « M. de Balzac était l'un des témoins de ce mariage. » C'est bien, voilà un romancier qui se décrasse, me disais-je ; il a la vanité aristocratique, il va chercher ses rois en Bohème, rien de plus innocent. - Mais, en retournant la feuille du journal, je vis en grosses lettres, aux annonces, la mise en vente de la Comédie humaine de M. de Balzac, etc. Ainsi la nouvelle pompeuse n'était qu'une réclame. Elle poussait à la vente. - O vanité sordide ! c'est bien celle de notre temps."

Sainte-Beuve, Pensées et maximes, Grasset, 1954, pp. 78 et 108.

A la décharge des auteurs ici incriminés, et de beaucoup de leurs successeurs, on notera qu'ils doivent désormais se débrouiller seuls, qu'ils ne sont plus dépendants de, ni entretenus par des protecteurs, des mécènes, et qu'il leur faut bien survivre dans la nouvelle jungle. Ce que Sainte-Beuve d'ailleurs ne peut ignorer. La « pensée » précédant immédiatement celle-ci, d'ordre plus général, l'implique :

"Il peut se faire de grandes choses de nos jours, de grandes découvertes par exemple, de grandes entreprises ; mais cela ne donne pas à notre époque de la grandeur. La grandeur est surtout dans le point de départ, dans le mobile, dans la pensée. En 89 on faisait tout pour la patrie et pour l'humanité ; sous l'Empire on faisait tout pour la gloire : c'étaient là des sources de grandeur. De nos jours, même quand les résultats semblent grands, ils ne se produisent que dans une vue d'intérêt, et ils se rattachent à une spéculation. C'est là le cachet de notre temps."

Tout en souscrivant pleinement à ces propos, qui n'ont pas pris une ride, ce qui montre une n-ème fois que la modernité est toujours égale à elle-même depuis 89 (la « patrie » et « l'humanité » (je laisse de côté l'Empire) ayant d'ailleurs été des chevaux de Troie de la modernité capitaliste : peut-être que « faire tout » pour un seul but, même louable, est surtout pour une société un bon moyen de se faire couillonner), on se permettra de trouver Sainte-Beuve un rien cruel vis-à-vis de ces deux auteurs. Oublions Lamartine, que nous connaissons trop mal, restons à Balzac, et retournons l'argument de celui que Maurras appelait le « prince de la critique » : Balzac visait bien la gloire - et l'a atteinte. Certes il était impur ("le romancier qui savait le mieux la corruption de son temps, et il était même homme à y ajouter", note ailleurs (p. 99), de façon au moins elliptique, Sainte-Beuve), mais quel écrivain de la modernité, s'il n'est pas rentier, n'est pas obligé d'être impur ? Les auteurs classiques, s'ils étaient dans une période où ils étaient sûrs de leurs protecteurs, avaient beau jeu d'être purs quant à l'argent, de ne pas y penser tous les jours. C'est ainsi qu'un fonctionnaire fera la leçon au petit commerçant sur son avidité. On pourrait même, dans le cas de Balzac, aller jusqu'à estimer qu'en contractant dès le début de sa carrière d'importantes dettes, il s'était mis dans une situation de retrouver, par le bas, une forme de pureté : il s'obligeait à écrire toute sa vie, à ne plus faire que ça, à devenir une sorte d'ascète de l'écriture. A impureté, impureté et demi...

- A la décharge de Sainte-Beuve maintenant, on admettra sans peine qu'à sa place nous aurions réagi, devant la manoeuvre commerciale de Balzac (qui, soit dit en passant, et comme celle de Lamartine, suggère que les techniques publicitaires de base ont été inventées très vite, que dans ce domaine aussi il n'y a pas grand chose de nouveau sous le soleil...), avec le même dégoût et la même exaspération. Et que ces sentiments sont nécessaires pour ne pas tomber, à terme, dans le cynisme et l'indifférence.

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lundi 3 mai 2010

La puissance et l'invincibilité. - Rien de nouveau sous le soleil...

Lors des excellents passages qu'il consacre au régime de Vichy, notre ami Lucien déplore que le Maréchal soit si mal entouré, et notamment qu'il soit obligé de faire appel à ceux-là mêmes qui sont d'une façon ou d'une autre responsable de la défaite. Vous allez vite comprendre dans quel esprit je retranscris ces brèves sentences :

"Au moment où plus rien ne devait être conservé, on voyait reparaître tous les conservateurs.

Et parmi ceux-ci s'étaient aussitôt poussés aux premiers rangs les représentants des castes les plus imbues d'une supériorité illusoire, les plus enfermées dans des abstractions fallacieuses : l'inspection des Finances, Polytechnique, le Conseil d'État.

Le plus grave était encore qu'aussitôt en place, se serrant les coudes, ils avaient opposé un impitoyable barrage à tous ceux qui n'étaient point à leur stricte ressemblance et eussent pu dans quelque mesure corriger leurs sottises. Ils peuplaient leurs services de leurs créatures, amis et connaissances, remettant tous les postes de l'État nouveau à des aveugles et des incapables satisfaits.

Ces gens-là ne pouvaient prendre parti contre l'Angleterre. Il leur eût fallu se renier eux-mêmes avec un courage et une clairvoyance dont je me demande où ils auraient puisé le secret. Ils tenaient à l'Angleterre par leur pseudo-libéralisme, par leur culte atavique des forces de l'argent. Le cynisme et la brutalité de la finance anglaise, régnant en soudoyant les riches, en maintenant les faibles dans une misère sordide, étaient aussi leurs méthodes favorites. Cet énorme empire édifié à coups de chèques, sur des fictions monétaires et des privilèges insolents, représentait à leurs yeux la plus parfaite image de la puissance et de l'invincibilité. Pour eux, sa chute se traduisait par l'engloutissement de leurs beaux comptes en sterlings et l'écroulement de leur orthodoxie d'économistes. Ruine des portefeuilles, ruine des théories : la fin de notre planète n'aurait pas été plus effrayante à leurs yeux. Avec l'Angleterre, ce serait leur univers entier qui disparaîtrait." (Les décombres, VI, 26)

Le pire étant que le pamphlétaire ici n'exagère même pas...

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mercredi 20 janvier 2010

"Il n'y a pas de presse !"

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Voici une longue et belle citation extraite du Maurras de P. Boutang - écrit en 1984. Presque pas de photos aujourd'hui (ce seraient toujours les mêmes enculés... on s'en lasse ! - pas de femme nue non plus, ne courez pas en fin de texte vous rincer l'oeil), mais quelques clarifications préliminaires :

- les citations entre guillemets sont de Maurras dans son livre
L'avenir de l'Intelligence (1905) ;

- l'« Intelligence » dont il est ici question désigne le monde dit intellectuel : artistes, écrivains, journalistes...

- le « Sang » que Maurras va opposer à l'Argent ne doit pas selon Boutang être pris dans un sens biologique, racialiste : il s'agit des forces de pouvoir traditionnelles, transmises au fil du temps. J'y reviens en commentaire ;

- au cas où vous ne le sauriez pas, Boutang était royaliste ;

- il était aussi, peut-être en parlerai-je plus précisément un jour, sioniste. Cela ne donne que plus de poids à mes yeux au passage sur les rapports entre Israël et Mai 68 (il se fait le relais d'une thèse que j'avais évoquée ici) ;

- j'ai quelque peu modifié la ponctuation par endroits à fins de clarté et effectué une insignifiante petite coupure, non signalée.

Bonne lecture !



"Ceux qui ont reproché à Maurras, et par suite à l'Action française, leur méconnaissance des réalités économiques, feraient bien de prendre garde à ceci : l'économie, à son point d'arrivée, le panier de la ménagère, coordonne ou répercute des faits et des lois assez simples que l'extrême richesse, « anonyme et vagabonde », a toujours eu le plus grand intérêt à cacher et à fausser. L'instrument le plus puissant de cette falsification et de ce secret, dans le monde moderne, s'est tout de suite installée en un statut étrange : la presse est méprisée par ceux mêmes en qui elle détermine l'opinion ; elle n'est tenue pour libre par aucun de ceux qui la laissent pénétrer et dissoudre leurs foyers, et aidée aujourd'hui des autres « moyens de masse », pourrir et abrutir leurs enfants. Le premier fait économique était donc l'asservissement du « gros animal », comme dit Platon, et de son organe de jugement l'Opinion publique - la partie basse de l'Intelligence - à la force de l'Argent. Force secrète, dans ses moyens, les courroies de sa transmission, mais secret public comme l'opinion est publique ; la modalité la plus efficace de la servitude s'appelle même « publicité ». Libérer l'Intelligence, même la plus vulgaire, c'est, du même coup, libérer les intérêts économiques de la prétention à régner, non selon leur poids réel (il a, après tout, le droit de la force) mais à partir de leur instrument de mesure qui ne devient pas sans aliénation et crime moyen de puissance, ou plutôt de souveraineté.

A côté de la domination directe de l'argent, celle de l'Étranger au moyen de l'argent : Maurras n'est pas revenu sur le mécanisme que Barrès décrit dans Leurs figures et qui met surtout en cause la profession parlementaire. Il écarte « l'argent du roi de Perse » ou « la cavalerie de saint Georges » comme ultime raison historique, mais donne deux exemples : les distributions d'or anglais en France, pour les campagnes de presse, de 1852 à 1859, en faveur de l'Unité italienne. Le fait n'est plus contesté, l'explication en est difficile : l'esprit public, le choix de Napoléon III, suffiraient semble-t-il. L'autre cas, non moins certain, est plus frappant (et Maurras aura l'occasion, entre 1905 et 1914, comme entre les deux guerres mondiales, d'en dénoncer bien d'autres de même sorte), c'est celui des arrosages de la presse française par Bismarck après Sadowa : « la Prusse eut la paix tant qu'elle paya, et, quand elle voulut la guerre, elle supprima les subsides ». Ce qui paraissait scandaleux et inavouable en 1905, Maurras a vécu assez longtemps pour le voir devenir l'objet d'une tolérance générale : les libéralités des États étrangers n'ont pas cessé, se sont même accrues, et la guerre civile planétaire leur a donné de nobles excuses ; les syndicats et les partis à dimensions internationales ont amélioré encore le niveau de vie des journalistes bien de chez nous ; recevoir, directement ou non, de l'argent étranger est devenu aussi anodin que la consommation du whisky ou de la vodka. Cela pouvait se prévoir. Notre auteur ne s'indignait pas : « c'est à la Patrie de se faire une presse, nullement à la presse, simple entreprise industrielle, de se vouer au service de la Patrie. Ou plutôt, Patrie, Presse, tout cela est de la pure mythologie. Il n'y a pas de Presse, mais des hommes qui ont de l'influence sur la presse (...) menés en général par des intérêts privés et immédiats. » Le patriotisme est une vertu, ce n'est ni une conduite spontanée, ni une opinion qui oblige ; il est absurde de spéculer, pour le salut d'un pays, sur sa présence dans l'ensemble ou la majorité des citoyens ; de sorte qu'« une patrie destinée à vivre est organisée de manière à ce que ses obscures nécessités de fait soient senties promptement dans un organe approprié, cet organe étant en mesure d'exécuter les actes qu'elles appellent... » Un État démocratique, parlementaire ou plébiscitaire dépend de sa presse, plus ou moins. Nous l'avons vérifié, même avec de Gaulle, malgré l'intention monarchique du régime qu'il avait fondé, et malgré sa légende. Qu'on le regrette ou non : sa chute en 1969 fut une conséquence - comme, pour l'essentiel, la révolution des transistors, en mai 1968 - de la position qu'il avait prise devant la guerre des Six jours, face à Israël. Je crois que cette position était erronée, je l'écrivis sur le moment ; mais comment admettre l'entreprise de revanche qui suivit, le consentement au « parricide » dans les organes de presse jusque là respectueux ou zélés ? Le « tournant » fut une tournée, une grande distribution d'argent, comme il allait y en avoir bien d'autres, diversement orientées, à l'occasion du conflit du Proche-Orient : que d'organismes de presse et d'édition pourraient faire faillite, aujourd'hui même, si les Émirats cessaient de payer ! La prévision était donc presque trop modeste : la Presse est devenue, peut-être depuis Badinguet, et toujours plus, une « machine à gagner de l'argent et à en dévorer », un « mécanisme sans moralité, sans patrie et sans coeur ». Les hommes qui tiennent en état cette machine « sont des salariés, c'est-à-dire des serfs, ou des financiers, c'est-à-dire des cosmopolites. » La conclusion du chapitre pouvait donc être empruntée à Anatole France et à son Mannequin d'osier : « la Finance est aujourd'hui une puissance et l'on peut dire d'elle ce qu'on disait autrefois de l'Église, qu'elle est parmi les nations une illustre étrangère ». Est-ce toujours vrai en 1984 ? Oui, mais en pire, car la tyrannie tient la moitié du monde, et le dollar tient l'autre : illustres étrangers, apparents ennemis, mais que l'on ne peut plus dire « entre les nations ».

Un premier indice de l'issue, où la question particulière du sort de la littérature s'estompe devant celle du salut de la nation qui lui est si affreusement lié : alors qu'en France « l'Intelligence nationale pouvait être tournée contre l'Intérêt national quand l'or étranger le voulait », il n'est était pas de même partout en Europe : en Allemagne ni en Angleterre, l'Argent ne pouvait constituer le Chef de l'État ; « quelles que soient les influences financières, voilà un cercle étroit et fort qu'elles ne pénétreront pas. Ce cercle a sa loi propre, irréductible aux forces de l'Argent, inaccessible aux mouvements de l'opinion : la loi naturelle du Sang. » Au contraire, nos gouvernements modernes - issus d'un suffrage universel qui est bien, selon le mot de Péguy, mais sans qu'il soit possible de s'en faire une raison à cause des sacrifices prodigués pour l'obtenir, une formalité truquée - continuent d'exercer tous les anciens pouvoirs légitimés par le sang, mais leurs administrations agissent dans l'intérêt de l'Argent, maître invisible de l'État : « L'État-argent régente ou surveille nos différents corps et compagnies littéraires et artistiques (...) Il tient de la même manière plusieurs mécanismes par lesquels se publie, se distribue et se propage toute pensée. » (Sur ce point Maurras venait à la suite de Drumont, dont il faut lire, dans La fin d'un monde, les pages vengeresses sur le « trust » Hachette.) « L'État-argent administre, dore et décore l'Intelligence, mais il la musèle et l'endort. Il peut, s'il le veut, l'empêcher de connaître une vérité politique, et, si elle voit cette vérité, de la dire, et, si elle la dit, d'être écoutée et entendue. » Mais l'Action française n'a-t-elle pas surmonté ces obstacles ? Partiellement ; et si un moment elle fut écoutée et entendue, une victoire sanglante et gâchée [1918], puis une défaite méritée par l'imprévoyance criminelle de cet État-argent [1940], lui ont interdit, non pas de s'inscrire dans la réalité de ce second demi-siècle, mais de produire ses conséquences salutaires plus vite que ne s'épuisaient les réserves de la nation." (pp. 295-298)


Un seul commentaire : je ne sais pas ce qu'il en était pour l'Allemagne de 1905, mais Maurras me semble surestimer l'importance du « Sang » chez les Anglais - en réalité, à cette époque, cela fait déjà un certain temps qu'outre-Manche « Sang » et « Argent » marchent main dans la main - ce qui, il est vrai, peut diminuer les ingérences extérieures telles qu'il les décrit pour la France, mais c'est parce que le sale boulot est fait de l'intérieur. Et ne parlons pas des États-Unis, à qui l'Angleterre (c'est une histoire que je dois vous raconter depuis longtemps... J'essaie de le faire un de ces jours !) a confié le relais, et où, dès leur création, et plus encore depuis la guerre de Sécession, l'« Argent » prend toute la place, où l'« Argent » est le « Sang »...


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De l'esclavage à l'esclavage salarié...


Quant à la situation de l'Allemagne et de l'Angleterre actuelles, point n'est besoin d'épiloguer sur la place qu'y tient l'« Argent ». Ni sur le fait que, « dissolvant universel », il ne détruise tout sur son passage...


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Tout ça pour ça !


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jeudi 24 décembre 2009

Rien de nouveau sous le soleil médiatique.

J'apprends (Les mémorables, M. Martin du Gard, Gallimard, 1999 [1957], p. 87), que si les journaux suisses et allemands (et peut-être d'autres) avaient, en juin 1919, quelques jours avant la signature du Traité de Versailles, publié le texte de cet « accord » si réussi, les journaux français, eux, n'avaient pas jugé utile de le faire - au moins, savons-nous ce qu'il y a dans le TCE simplifié que nos élus nous ont mis dans le fondement... Quelques millions de morts, disparus, invalides, blessés graves, etc., dans la population ne suffisaient apparemment pas pour que les Français, un petit peu concernés tout de même par l'évolution de la « mère patrie » pour qui ils venaient de se sacrifier, puissent être jugés dignes par les « élites » d'être informés de ce qu'on allait signer en leur nom. D'autant, rappelons-le, que la propagande de guerre ne se fit pas faute d'opposer pendant quatre ans la démocratie et les droits de l'homme français à la barbarie allemande... Sans commentaires !

- Si ce n'est qu'à force d'accumuler ainsi des preuves, soyons borgesien à bon compte, de « l'éternité de l'infamie » (il faudra d'ailleurs que j'ajoute le label « Ecclésiaste » à tous ces petits textes où je vous informe de mes découvertes en ce sens), on finit parfois par hausser les épaules, désabusé, devant tant de continuité dans la saloperie. Ce n'est certes pas le but recherché ! L'idée est bien plutôt de se faire une idée un peu plus exacte des gens et institutions sur qui on peut éventuellement compter - dans le cas de la presse, c'est d'autant plus nécessaire que nous finissons tous et toujours par lui accorder une confiance qu'elle ne mérite guère.

Je vous renvoie de ce point de vue aux admirables attaques de Karl Kraus (peu ou prou contemporaines du traité de Versailles) contre la presse de son époque, qui montrent plus généralement ce qu'on peut attendre de cette corporation. Je retrouve d'ailleurs dans ce texte une question de J. Bouveresse, sur laquelle je vous laisse cogiter pendant Noël, et qui est notamment une question d'ensemble à la démocratie : "Le problème réel est : à qui incombe la responsabilité du fait qu'on a laissé se construire un monde dans lequel plus personne ne peut être tenu pour responsable ?"


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Il est né, le divin enfant...

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vendredi 11 décembre 2009

Rien de nouveau sous le soleil communautariste.

Au tout début de l'Affaire, la seule, la vraie, la « Dreyfus », le Grand Rabbin de Paris, Zadoc Kahn, rendit visite au célèbre et très puissant préfet Lépine et lui tint selon l'intéressé ce langage :

"Vous savez ce qui se passe, Monsieur le Préfet ? On veut envoyer au Conseil de guerre un des nôtres. Si vous avez quelque influence sur le gouvernement, c'est le cas de le montrer. (...) Si pareille chose arrivait, vous porteriez la responsabilité de ce que je vous annonce : le pays coupé en deux, tous les juifs debout, et la guerre déchaînée entre les deux camps..."

Ces propos ont été cités par Bernanos dans sa Grande peur des bien-pensants (que je n'ai jamais lue, mea maxima culpa), je les découvre repris dans une note (p. 680) du Maurras de Pierre Boutang. Lequel ajoute aussitôt (p. 171), et je souscris à son point de vue, que le comportement du Grand Rabbin n'est pas spécialement répréhensible, s'il est convaincu de l'innocence de Dreyfus et ne voit d'autre moyen de le sauver de la condamnation que ce type de lobbying.

Pour autant, ceci est tout de même intéressant à deux points de vue (tout cela si l'on fait confiance, comme le font Bernanos et Boutang, au récit du préfet Lépine) :

- la tactique communautariste déjà bien en place : vous emmerdez un des miens, je fous le bordel dans tout le pays ;

- relativement aux récits canoniques (et même plus récents : voir la dernière biographie hagiographique de Dreyfus chez Fayard) de l'Affaire et du pauvre soldat juif miraculeusement sauvé de l'antisémitisme de l'armée, de l'Église, et de presque toute la France, on ne peut que constater que si le Grand Rabbin d'une part est reçu chez un personnage aussi important que l'était alors le Préfet de la Seine, particulièrement celui-ci, d'autre part se permettait de le menacer, c'est bien qu'il avait un pouvoir réel et en était conscient - ce que la suite de l'Affaire allait démontrer, non certes sans le soutien de goys parfois peu suspects à la base de philosémitisme - notamment Clemenceau, qui selon Boutang (p. 173) se serait assez bien vu (sur le mode de la plaisanterie) fonder un journal antisémite avec Picquart, si la place n'avait pas déjà été prise par Drumont...

Qu'en conclure, en sus de ces remarques ? Pas grand-chose pour l'heure : mettons qu'il s'agit là d'une petite pierre ajoutée à l'édifice de la vacillation, si j'ose dire, du « roman national », pour s'exprimer comme Paul Yonnet : s'il serait naïf de s'étonner de que ce que la réalité soit moins manichéenne que le mythe, il est peut-être temps de mettre à plat quelques inexactitudes, contre-vérités et mensonges qui, par la fausse image qu'ils donnent du passé, polluent la juste appréciation du présent, pauvre présent.


- Par ailleurs, un peu dans la lignée du questionnaire de M. Cinéma, je me permets de vous conseiller la vision de ce western co-réalisé par Alfred Hitchcok et Jacques Demy, The last sunset - en « français », El Perdido - de Robert Aldrich : les scènes finales évoquent un mélange de Vertigo et de Peau d'âne, c'est assez intéressant,


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- où l'on voit qu'il n'y a pas que Polanski, j'y reviendrai, qui aime les fleurs à peine écloses.

Baisez bien, mes frères, baisez bien !

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vendredi 6 mars 2009

"Mange ta soupe !" (Rien de nouveau sous le soleil de la crise...)

(Note du 21.04.09 : il semble que l'on ne puisse plus emprunter que durant quelques jours des vidéos à Youtube ; je me contente donc d'indiquer les liens des vidéos qui à l'origine étaient directement accessibles ici.)



Godard I.


Une question de courage.


Godard II.



(Les amateurs pourront continuer sur A bout de souffle, puisque les vidéos s'enchaînent sans demander l'avis au spectateur, mais c'est bien l'extrait de Nouvelle vague qui m'intéresse aujourd'hui.)


Le négatif, la bouffe, la femme à poil, la réalité et sa représentation, 1963, 1990, 2009... Bon courage à tous !

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dimanche 8 juin 2008

Ils se reconnaîtront. (Rien de nouveau sous le soleil des petits merdeux.)

On ne peut qu'être amusé, en lisant un passage des Grands cimetières sous la lune où Bernanos fait la liste de ses ennemis, d'y voir figurer de "misérables avortons de lettres [qui] donnent à nos luttes sociales le caractère d'une guerre religieuse, d'une guerre de la civilisation contre la barbarie..." (Pléiade, p. 429)

On élargira sans peine ce constat aux luttes politiques, aux luttes Nord-Sud, etc., et on en conclura tout aussi aisément que les suppôts de l'ordre établi sont d'une époque à l'autre les mêmes ratés de la littérature, qu'ils utilisent les mêmes moyens grossiers et schématiques pour préserver la soupe que l'ordre veut bien leur fournir. « Choc des civilisations » mon cul !

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mardi 11 décembre 2007

Rien de nouveau sous le soleil (papiste) - Tous les chemins... III

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Lorsque, il y a maintenant quelques années, j'ai lu pour la première fois la thèse, sous la plume de Muray, selon laquelle la Révolution française avait été une étape du développement de la Réforme protestante, j'ai été, du haut de mon inculture en matière de religion, fort surpris - d'autant plus qu'une étape ultérieure selon Muray, était rien moins que le nazisme. J'ai essayé récemment de mieux comprendre ce qu'une telle thèse signifiait et impliquait, et à cette occasion me suis promis de me documenter sur la Révolution française.

Dans le livre d'A. J. Mayer Les Furies, dont je vous ai déjà un peu parlé ces derniers temps, je découvre ainsi (p. 363), non seulement que cette idée qui m'avait étonné était déjà celle de Pie VI au moment même de la Révolution, mais que ce digne pape utilisa alors des expressions mi-bunueliennes (une nation « tentée par le fantôme mensonger de la liberté », p. 364), mi-Caféducommerce :

"Dans l'encyclique Adeo Nota, il condamnait urbi et orbi la Déclaration des Droits de l'homme, coupable de « nier les droits de Dieu sur l'homme », le laissant « amputé » de son Créateur et à la merci d'« une liberté et d'une égalité fébriles qui menacent d'étrangler la raison »." (p. 368, je souligne.)

Autrement dit et une fois encore : depuis le début, depuis la Révolution les débats sont les mêmes, à maints égards nous ne faisons que les reproduire et les redécouvrir. Le monde occidental est fébrile depuis (au moins) la Révolution, fébrilité contagieuse, colonisation et mondialisation obligent. De ce point de vue, ce qu'on lit chaque jour chez Dedefensa (lecteur de Joseph de Maistre, rappelons-le), cette forme d'emballement dont tout le monde est conscient mais que personne ne peut empêcher, si ce n'est en contribuant d'autant plus à l'emballement en question, tout cela est l'exacerbation des données de départ, d'une fébrilité originaire. (Une fois encore (bis...), ce n'est pas là condamnation globale de ce processus historique : on peut vivre une vie entière avec un soupçon de fièvre contenu par certains médicaments. Cette fièvre n'est d'ailleurs pas étrangère aux grandes réussites artistiques des deux derniers siècles. Mais il semblerait que nos calmants habituels ne soient pas de nos jours très efficaces. Il est vrai, pour rester en France, que certains, bien que catholiques auto-proclamés


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ne semblent pas toujours utiliser les anxiolytiques nécessaires.)


(A propos de N. Sarkozy, et comme me le faisait remarquer un ami : lui (Sarkozy, pas mon ami) le "biographe" de G. Mandel connait certainement la phrase de Clemenceau au sujet de Mandel, homme des basses oeuvres du "Tigre" : « C'est moi qui pète et c'est lui qui pue » ; le Colonel Khadafi l'appliquerait avec à-propos à lui-même et à notre Président ces jours-ci).

Laissons-là les désagréables effluves présidentielles (l'argent n'a pas d'odeur, après tout), et concluons... qu'il n'y a pas de conclusion - ce qui, à l'âge de Hiroshima et du nucléaire éparpillé façon puzzle, est peut-être aussi bien, je ne sais pas -, et que, pour en revenir à Bunuel, si l'époque est nécrophile, tant qu'à faire, autant qu'elle fasse preuve de goût en la matière.


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Était-ce le début de la mise en bière de la France, quelque part vers 1967...

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jeudi 11 octobre 2007

Décomplexés ! (Rien de nouveau sous le soleil "réaliste".)

"La plus dégoûtante création du monde moderne - l'homme réaliste, - c'est-à-dire la créature singulière, jadis si rare, en qui nous voyons rassemblés les vices de l'aventurier, la prudence et l'avarice du bourgeois, le cynisme et l'hypocrisie, n'appartient ni à la vieillesse ni à l'enfance. Ce que vous attendez de lui, à votre insu peut-être, c'est la profanation effrontée des valeurs surhumaines de la vie. Le réaliste rabaisse la vie, pour vous épargner la peine de la surmonter. Il ne suffit plus que de vous laisser tomber dans la vie, les pieds joints. Le rôle qu'assume auprès de vous l'homme pratique, positif, est exactement celui de l'adolescent trop précoce - si précoce qu'il n'arrêtera plus de pourrir - auprès de jeunes compagnons à qui, dans un coin sombre, il apprend ce que c'est que l'amour - rien que ça, mon vieux, avec les gestes. Le monde est aux mais douteuses de ces aigres potaches."


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Puisque Bernanos (Nous autres Français, VI) rend quelque peu prosaïque, par l'exemple choisi, sa magnifique tirade sur "l'homme réaliste", il nous est permis semble-t-il de rester, pour aujourd'hui, dans cette voie fort peu surhumaine. Aussi compléterons-nous cette première citation par celle-ci :

"L'Affaire Dreyfus et le ralliement ont sauvé les puissances d'argent. Elles les ont même sauvées deux fois. D'abord en replaçant le monde ouvrier sous le joug de la bourgeoisie radicale, au nom de la Défense Républicaine. Mais plus encore peut-être en permettant à une poignée d'intellectuels de dériver le mouvement social chrétien vers la nationalisme. A l'idée de la restauration nationale et sociale, au nom de la justice, s'est substitué une fois de plus le cruel mythe, le mythe stérile de la défense nationale et sociale. Les ambitieuses prétentions du Nationalisme n'ont abouti qu'à cette pauvreté : l'Union des Honnêtes Gens, masque habituel, habituel truchement de l'Union des Gens d'Affaires. Ainsi devons-nous accepter aujourd'hui, sans vomir, l'ignoble parodie de la mise en accusation des ouvriers français, auxquels on prétend imposer, au nom de la Patrie, le sacrifice de réformes sociales sur la légitimité desquelles tout le monde est d'accord, lorsque depuis tant d'années les plus modestes bourgeois se vantent entre eux de jouer contre le franc ou de truquer leurs feuilles d'impôts." (Scandale de la vérité),

celles-ci :

"Les petits mufles de la nouvelle génération réaliste auront beau m'éclater de rire au nez. Je ne leur en veux pas, comme disait Péguy, de « jouer le temporel ». Mais ils jouent le temporel et le spirituel à la fois, c'est ce qui me dégoûte : « Jouer le temporel avec les puissants de ce monde, et en même temps faire appel à la mystique et l'argent des pauvres gens. » Non !" (Ibid.),

"On vous dira que la Bourgeoisie parle la voix du devoir, et que l'ouvrier français refuse obstinément d'écouter ce grave langage. Je réponds, moi, que son langage est double, qu'elle a toujours parlé ensemble le langage du devoir et des affaires." (Nous autres Français, IV),

"La politique réaliste offre aux malheureux ce scandale permanent de l'exploitation savante, éhontée, de toutes les formes du mensonge, par les élites. Non seulement nous avons permis que le pauvre fût dépouillé de son honneur personnel, nous n'avons même pas su exiger qu'on lui laissât du moins l'usage d'un honneur collectif." (Ibid., VI),

et pour finir :

"Le plus puissant recours que le Fort ait contre le Faible n'est pas de le contraindre, c'est de le faire douter de son droit." (V).


Bonne bourre !

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lundi 16 avril 2007

Les fous du roi, sans roi. (Rien de nouveau sous le soleil "subversif".)

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Dans la lignée des réflexions inspirées par Proust et Vincent Descombes sur le statut de l'intellectuel en général et du pamphlétaire en particulier dans la France contemporaine, notamment rapport à ce que M.-E. Nabe a appelé "l'indicible complicité de la Subversion et de l'Inquisition", on s'en voudrait de ne pas citer ce texte :


"La vie des grands esprits repose aujourd'hui sur ces mots : "A quoi bon ?"

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Les grands esprits jouissent d'une profonde vénération, laquelle se manifeste de leur cinquantième à leur centième anniversaire ou lors du jubilé d'une Ecole d'agriculture qui tient à se parer de quelques docteurs honoris causa ; mais aussi bien, chaque fois qu'il faut parler du patrimoine spirituel français.

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Nous avons eu de grands hommes dans notre histoire, et nous en avons fait une institution nationale au même titre que l'armée et les prisons ; du moment qu'on les a, il faut bien y fourrer quelqu'un. Avec l'automatisme propre à ces besoins sociaux, on choisit immanquablement celui qui vient à son tour, et on lui accorde les honneurs disponibles à ce moment-là. Mais cette vénération n'est pas tout fait réelle ; il s'y cache tout au fond la conviction assez générale que plus personne aujourd'hui ne la mérite vraiment, et quand la bouche s'ouvre, il est difficile de dire si c'est par enthousiasme, ou pour bâiller.

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Dire aujourd'hui d'un homme qu'il est génial, quand on ajoute à part soi qu'il n'y a plus de génies, cela fait songer au culte des morts ou à ces amours hystériques qui ne se donnent en spectacle que parce tout sentiment réel leur fait défaut.

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On comprend que cette situation ne soit pas agréable pour des esprits sensibles, et qu'ils cherchent chacun à sa manière à en sortir. De désespoir, les uns deviennent riches en apprenant à exploiter le besoin persistant, non seulement de grands esprits, mais encore de barbares, de romanciers brillants, de plantureux enfants de la nature, de maîtres des générations nouvelles ;

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les autres portent sur la tête une couronne royale invisible qu'aucune circonstance ne peut leur faire enlever, et affirment avec une amère modestie qu'ils ne permettront de juger de la valeur de leurs oeuvres que dans trois ou dix siècles ;

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mais tous considèrent comme l'horrible tragédie du peuple français que les esprits réellement grands ne puissent jamais devenir son patrimoine vivant, parce qu'ils ont trop d'avance sur leur époque."

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- L'homme sans qualités, ch. 71. J'ai bien sûr remplacé l'Allemagne par la France.

On n'aura garde d'oublier, en contrepoint, la sentence de Chateaubriand : "Aux grands hommes nous préférons désormais les grands principes" (citation faite de mémoire). La volonté de concilier hommes et principes (Robespierre, Zola, de Gaulle sont, dans la mémoire collective, autant si ce n'est plus des principes que des hommes) est d'ailleurs probablement une raison du culte des morts auquel Musil, après Bloy et avant Muray, fait allusion.


Ach, on peut aussi aimer la vie.


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mardi 3 avril 2007

Rien de nouveau sous le soleil (qui se lève à l'Est). - Knocking on Heaven's door.

Certains ont des yeux pour voir. J'avais cité en juin 2005 des sentences prophétiques de Marx ("Il ne s'agit plus seulement de réduire les salaires anglais au niveau de ceux de l'Europe continentale, mais de faire descendre, dans un avenir plus ou moins proche, le niveau européen au niveau chinois...", 1867) et Engels ("La concurrence chinoise, dès qu'elle sera massive, aura vite fait d'aggraver à l'extrême la situation chez vous [aux Etats-Unis] comme chez nous, et c'est ainsi que la conquête de la Chine par le capitalisme poussera vers sa chute le capitalisme en Europe et en Amérique.", 1894) sur la Chine et l'avenir du capitalisme, voilà ce que je trouve chez Gobineau, lequel écrivait en 1856 à Tocqueville (Oeuvres t. II, "Pléiade", 1983, p. 955) :

"Vivrons-nous, commercialement, financièrement parlant, aux dépens de l'Asie ? Sucerons-nous sa substance ? Non, ce sera elle qui nous épuisera à la longue (...) La rapacité au gain, l'économie dans l'intérieur des familles, la sobriété extraordinaire, le bas prix des salaires, ce sont là des avantages contre lesquels nous ne pourrons jamais lutter, et eux, le jour où nous leur aurons fait des routes, où nous leur donnerons le pouvoir de placer des capitaux, sans risquer de les voir enlevés, dans des fabrications où ils excellent, ils nous donneront des cotonnades, des soieries, des produits agricoles [heureusement il y a la PAC !], tout ce que nous voudrons comme nous le voudrons, à des prix si bas qu'il nous faudra renoncer à la lutte."

Rappelons que Castoriadis ne dira pas autre chose, un siècle et demi plus tard.

Un conseil donc à tous ceux qui cherchent comment exister : jouez les Cassandre, il en restera toujours quelque chose...

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(Lequel est Tocqueville ? Lequel Gobineau ?)

En complément, l'expression par Gombrowicz d'un des rêves récurrents de la modernité :

"Il nous faut trouver un moyen pour nous sentir de nouveau - et dans le sens le plus profond du terme - aristocrates." (Journal, 1953, "Folio", p. 97.) Eh oui, il faut, il faut...

Il n'est pas innocent que Gombrowicz ne précise pas quel est ce "sens profond", il est lucide - et girardien - de sa part de formuler la question en termes de sentiments et non en termes de réalité. A suivre !

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mercredi 3 janvier 2007

Rien de nouveau sous le soleil (cynique).

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Lorsque j'ai découvert le réussi In cold blood (Richard "de gauche" Brooks, 1967) il y a quelques semaines, je ne m'attendais pas à ce que les scènes finales me reviennent à l'esprit si vite.

En revanche, lorsque, il y a quelques mois, j'ai stocké à tout hasard cette photographie

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il n'était pas sorcier de deviner que Jean-Marie Le Pen en serait moins honteux que tous ceux qui ont posé dans les mêmes circonstances à côté de feu S. Hussein - et même dans des circonstances plus officielles, puisqu'ils représentaient un état -, et dont le silence actuel, pour reprendre un communiqué du Front National, est "assourdissant". Ainsi va la vie...


Par ailleurs :

- à quoi peut conduire la "fascination"... J'en avais entendu parler, mais il s'avère que Cioran en a vraiment fait de belles dans sa jeunesse ;

- pour se refraîchir après tout ça : Jacques Bouveresse et Vincent Descombes échangent quelques observations sur Sartre ici ;

- et, puis, dans la série "l'herbe est toujours plus verte ailleurs", un petit bonus venu du grand nord.

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lundi 11 décembre 2006

Rien de nouveau sous le soleil (stalinien).

La grande fréquence des récupérations publicitaires de mythes révolutionnaires des XIXè et XXè siècles ("Luttons pour notre pouvoir d'achat avec Leclerc", ce genre d'âneries) choque et désole dans un premier temps, mais, c'est triste à dire peut-être, répond tout de même à une certaine logique. Il n'y a pas loin de l'homme nouveau - appelons-le homo emancipatus - de certaines utopies de gauche à l'homme nouveau - appelons-le homo consommatus - des utopies néo-libérales actuelles. On ne fera néanmoins pas l'injure aux premières de confondre la noblesse de certains des rêves dont elles étaient porteuses (comme les mères du même nom : c'est au moment de l'accouchement que les problèmes se posent vraiment) avec l'ignoble et cauchemardesque "dimanche de la vie" dont nous sommes censés nous lécher les babines, où la seule trace de vie en commun librement assumée (car pour ce qui est des rivalités mimétiques autour de la consommation...) serait le dépôt d'un bulletin dans une enveloppe de temps à autre, pour choisir qui nous permettra de dépenser notre argent avec le plus de bonne conscience.

Ach, je moralise... J'allais apporter un soutien platonique à Pascal Sevran, mais j'apprends ce matin chez l'une de nos inénarrables bonnes consciences qu'après avoir dignement renâclé il a fini par présenter ses "excuses". Je me contenterai donc d'un message d'estime, à Georges Frêche et aux "ultras" du PSG, non pas pour ce qu'ils ont dit (quoique G. Frêche n'ait pas tort : "Les blancs sont nuls", et il y a de quoi avoir honte) ou fait, que pour, à ma connaissance, ne pas s'être mis à genoux devant tous les pauvres types qui ont assez de temps et croient avoir assez de neurones à perdre pour leur demander en hurlant de s'aligner sans protester sur ce que pensent les honnêtes gens, pour exiger d'eux qu'ils se soumettent préalablement à toute discussion. Ne pas céder à de telles injonctions, et surtout ne pas s'agenouiller devant de telles canailles, vaut bien, toutes choses égales par ailleurs, un petit coup de chapeau.

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mercredi 9 août 2006

Rien de nouveau sous le soleil (monothéiste).

En lisant Le mendiant ingrat, premier tome du Journal de Léon Bloy, on tombe sur d'intéressantes et actuelles remarques.

- en 1893, Bloy écrit Le salut par les Juifs (que je n'ai pas lu), dans lequel il semble dans un premier temps reprendre à son compte les arguments antisémites d'un Drumont dans son best-seller La France juive, avant de renverser la perspective pour conclure au rôle capital des Juifs dans l'histoire passée comme dans l'histoire à venir (distinction que Bloy d'ailleurs relativise) et dans la venue du Sauveur. En date du 24 novembre, on lit ces lignes :

"Visite au Grand Rabbin, à qui j'avais fait passer, quelques jours auparavant, Le salut par les Juifs. Vainement, j'essaie de lui faire sentir l'importance de ma conclusion. Plus vainement encore, j'explique la violence de certaines pages par le dessine d'épuiser l'objection, méthode fameuse, recommandée par saint Thomas d'Aquin. Il tient, absolument, à ne voir que la lettre de ces violences et se désintéresse de la conclusion dont il n'a pas même daigné s'enquérir. Enfin, il m'oppose les lieux communs les plus abjects : apaisement, conciliation, etc. Ce successeur d'Aaron m'affirme qu'IL Y A DU BON DANS TOUTES LES RELIGIONS !!

Décidément, on est aussi bête et aussi capon chez les Juifs que les Catholiques."

Les discours auto-proclamés tolérants pris sur le fait ! "Il y a du bon dans toutes les religions", mais tout le monde s'en fout ! Une religion ne se fabrique pas comme un plat cuisiné, avec un peu de ceci, un peu de cela, et surtout une religion est nécessairement convaincue de sa propre supériorité - si un croyant ne croit pas à la vérité de sa foi, à quoi peut-il croire ?

Cela ne doit pas mener nécessairement à des guerres de religion (je reviens là-dessus d'ici quelques jours j'espère à propos de l'Islam), il importe seulement de rappeler qu'une religion a nécessairement une composante agressive et expansionniste, qui lui est plus ou moins essentielle (et j'admets sans peine que jusqu'en 1948 l'histoire universelle amenait bien plus à conclure à l'importance de cette composante dans l'Islam que dans le judaïsme (ce pourquoi de mauvais esprits se demandent s'il y a vraiment un rapport entre Israël et le judaïsme)), mais qui est toujours présente (comme dans la sexualité masculine, serais-je tenté d'ajouter, mais quittons le sujet aussi vite que nous l'avons abordé). Et donc l'intérêt est que ces religions se combattent plus par l'émulation et l'équilibre de leurs puissances (comme on disait au XIXè siècle, avant la grande boucherie de 14-18) que par l'affrontement à mort.

- En janvier 1895 :

"On parlait des Juifs. - Il n'y a que deux peuples aimés de Dieu, ai-je dit, le peuple Juif et le peuple Gaulois, le Lion et le Coq."

- Revenons maintenant en décembre 1892. Bloy écrit sur les attentats anarchistes - le terrorisme de l'époque. Il utilise notamment des extraits de son roman autobiographique Le désespéré. Mais laissons-lui la parole :

"Etre dissipé en une seconde, comme par le tonnerre, en consternant les multitudes, et terminer (...) une existence ordinairement remplie de cochonneries et de troubles ; obtenir même, à l'instar des plus illustres citoyens, des funérailles aux frais de l'Etat et le panégyrique d'un Président du Conseil, déclarant que "vous avez trouvé la mort au moment où vous remplissiez votre devoir, comme le soldat tombe sur le champ de bataille, en défendant le drapeau ; recevoir le "suprême adieu" du Conseil municipal et de la Préfecture de police, et laisser au monde cette impression qu'on fut l'holocauste sacrifié pour quelque chose d'infiniment grand !... Ah la Bonne Mort et l'enviable destin !

Car il n'y a pas à dire, c'est pour de sacrées et nobles choses que nous sommes tous invités aux expressives contredanses de l'anarchie : la Propriété, l'Argent, le droit de jouir, celui d'être des poltrons ou des imbéciles, et surtout le privilège facultatif de n'avoir aucune pitié des pauvres..."

"Les jouisseurs, à peu près sans nombre, qui ne se croyaient pas des canailles, avaient rêvé de s'accommoder avec l'Absolu divin et d'instituer, pour toute la durée des siècles, une mitoyenne morale. Mais l'Absolu a refusé de souscrire, et l'échéance des blagues étant venue, c'est la Panique tout en sueur qu'on entend cogner à la porte..."

"Ah ! vous enseignez qu'on est sur la terre pour s'amuser. Eh bien ! nous allons nous amuser, nous autres, les crevant de faim et les porte-loques. Vous ne regardez jamais ceux qui pleurent et ne songez qu'à vous divertir. Mais ceux qui pleurent, en vous regardant, depuis des milliers d'années, vont enfin se divertir, à leur tour, et - puisque la Justice est décidément absente, - ils vont, du moins, en inaugurer le simulacre, en vous faisant servir à leurs divertissements.

Puisque nous sommes des criminels et des damnés, nous allons nous promouvoir nous-mêmes à la dignité de parfaits démons, pour vous exterminer ineffablement.

Désormais, il n'y aura plus de prières marmonnées, au coin des rues, par des grelotteux affamés, sur votre passage. Il n'y aura plus de revendications, ni de récriminations amères. Nous allons redevenir silencieux...

Vous garderez l'argent, le pain, le vin, les arbres et les fleurs. Vous garderez toutes les joies de la vie, et l'inaltérable sérénité de vos consciences. Nous ne réclamons plus rien, nous ne désirons plus rien de toutes ces choses que nous avons désirées et réclamées en vain, depuis tant de siècles. Notre désespoir complet promulgue, des maintenant, contre nous-mêmes, la définitive prescription qui vous les adjuge !

Seulement, défiez-vous !... Nous gardons le FEU, en vous suppliant de n'être pas trop surpris d'une fricassée prochaine. Vos palais et vos hôtels flamberont très bien, quand il nous plaira, car nous avons attentivement écouté les leçons de vos professeurs de chimie et nous avons inventé de petits engins qui vous émerveilleront ! (...)

Après cela, si l'existence de Dieu n'est pas la parfaite blague que l'exemple de vos vertus nous prédispose à conjecturer, qu'il nous extermine, à son tour, qu'il nous damne sans remède, et que tout finisse ! L'enfer ne sera pas, sans doute, plus atroce que la vie que vous nous avez faite.

Mais, dans ce cas, il sera forcé de confesser devant tous ses Anges que nous aurons été ses instruments pour vous consumer...

Tel est le cantique des modernes pauvres, à qui les heureux de la terre - non satisfaits de tout posséder - ont imprudemment arraché la croyance en Dieu. C'est le Stabat des désespérés !"


Difficile de ne pas penser que M.-E. Nabe au moins, dans sa Lueur d'espoir écrite juste après le 11 septembre, n'a pas eu ces quelques lignes en tête. On pense aussi bien sûr à Festivus, on note que Ben Laden comme les anarchistes répugne aux revendications précises mais sait utiliser le potentiel technique de son ennemi, etc. La différence se fait sur la pauvreté ou la richesse des terroristes, et sur leur désir ou non de vivre la vie de ceux qu'ils tuent, sachant bien qu'il y a aussi une ironie de Bloy sur les motivations des "crevant de faim".

La classe !



Un peu d'Isaïe pour le plaisir du contrepoint. Je sais bien que l'on peut utiliser les citations bibliques à tort et à travers et ne cherche pas à prouver ici quoi que ce soit, mais tout de même, on ne peut se défendre de certains frissons en lisant quelques versets :

"Qui a projeté cela contre Tyr,
la distributrice de couronnes,
dont les commerçants étaient des princes,
dont les négociants étaient des gens honorés sur terre ?
C'est Iavhé des armées qui l'a projeté
pour porter atteinte à l'orgueil de toute une magnificence
et pour rendre misérables tous ceux qui étaient des gens honorés sur terre. (...)
Plus de chantier maritime désormais !" (XXIII, 8-10)

"Et le Liban s'écroule sous l'action d'un dieu puissant." (X, 34)

"L'esprit de l'Egypte se décomposera en son sein
et j'embrouillerai son conseil.
On s'adressera aux idoles, aux revenants,
aux nécromants et aux devins.
Je livrerai les Egyptiens à la main d'un dur maître
et un roi violent régnera sur eux,
oracle du Seigneur Iavhé des armées." (XIX, 3-4)

Et à venir ?

"Oracle sur Damas.
Voici Damas ôtée du nombre des villes,
elle est devenue une ruine écroulée." (XVII, 1)

Il est vrai aussi qu'Isaïe prophétise :

"Voici que je suscite contre eux les Mèdes [=les Iraniens]
qui ne songent pas à l'argent
et ne veulent pas de l'or.
Les arcs précipiteront à terre les jeunes gens ;
on n'aura pas pitié du fruit du ventre
et on ne s'apitoiera pas sur des fils." (XIII, 17-18)

mais ce n'est pas contre Israël, c'est contre Babel - en Irak donc, ce qui semble a priori un peu dépassé. Arrêtons là donc les parallèles, pour cette fois.


L'année prochaine à Jérusalem !

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