mardi 31 juillet 2007

Une analyse holiste.

Ce texte n'est pas le dernier mot des rapports entre les classes (il a notamment tendance, c'est un des thèmes de prédilection de son auteur, à expliquer trop exclusivement le haut par le bas), mais, outre sa justesse et sa saveur propres, il permet de rappeler, c'est déjà sur ce point que je critiquais Alain Brossat, que la conscience d'un univers hiérarchisé n'implique aucunement une vision idyllique de la communauté :

"Immobile sur ma couche, je compris pendant cette terrible nuit le secret du manoir et de la noblesse rurale, ce secret dont maints symptômes obscurs m'avaient donné dès le premier moment un pressentiment de gueule et d'angoisse ! Ce secret, c'était celui des domestiques. Ces rustres constituaient le secret de leurs maîtres. Contre qui mon oncle bâillait-il, contre qui se fourrait-il dans la bouche une autre fraise douceâtre ? Contre ces rustres, contre ses propres serviteurs ! Pourquoi ne ramassait-il pas son étui à cigarettes ? Pour le faire ramasser par les domestiques. Pourquoi nous prodiguait-il une amabilité si bonasse et conventionnelle, et pourquoi tant de politesse et d'égards, de manières et de bon ton ? Pour se distinguer des domestiques et conserver contre eux son style de maître. Et tout ce qu'ils pouvaient faire était plus ou moins pour eux contre les serviteurs, tant ceux de l'intérieur que ceux de la ferme.

Pouvait-il d'ailleurs en être autrement ? Nous, les gens de la ville, nous avions à peine l'impression d'être des maîtres et des possédants : habillés de la même façon, avec les mêmes paroles et les mêmes gestes, nous étions reliés au prolétariat par une multitude d'intermédiaires et, d'échelon en échelon, du boutiquier au cocher, puis du cocher au concierge, on pouvait descendre sans heurt jusqu'au plus bas, jusqu'au balayeur. Ici, au contraire, la condition des maîtres se détachait comme un peuplier solitaire en terrain plat. Il n'existait pas de transitions lentes entre les maîtres et les serviteurs puisque le régisseur vivait séparé dans sa maison et le curé dans son presbytère. La morgue nobiliaire de mon oncle s'enracinait directement sur un fond plébéien et c'est de la plèbe qu'elle tirait ses sucs. On était servi à la ville de façon normale et discrète, et certaines servitudes étaient mutuelles, tandis qu'ici le maître avait des serviteurs bien définis, des plébéiens à qui il tendait la jambe pour se faire décrotter la chaussure... Mon oncle et ma tante savaient sans doute ce qu'on disait d'eux à l'office et comment les voyaient les gros yeux de ces rustres : ils le savaient, mais ils ne laissaient pas cette connaissance s'épanouir, ils la refoulaient, l'étouffaient, la repoussaient dans les caves obscures du cerveau.

Etre vus tout le temps par leurs paysans ! Faire l'objet de leurs observations et de leurs commérages ! Voir son image constamment brisée dans le prisme rustique d'un domestique qui entre dans les chambres, qui écoute les conversations, qui regarde les gestes, qui apporte le café à table ou au lit, être le thème de ragots de cuisine poussiéreux, jaunis, rassis et ne pouvoir jamais s'expliquer, jamais trouver langue commune avec ces gens ! Certes, c'est seulement par la domesticité, par le valet, le cocher, la petite bonne, qu'on peut comprendre le fond de la noblesse rurale. Sans le domestique vous ne comprenez pas le maître. Sans la petite bonne vous n'appréciez pas le style des dames et la hauteur de leurs aspirations, et le jeune seigneur repose sur la fille de ferme."

Ferdydurke, pp. 332-334.

Allez, quelques paragraphes plus loin (pp. 335-336), encore un peu de holisme, un rien burlesque :

"Le fait subversif qu'un petit domestique ait levé la main sur le visage de Mientus, invité des maîtres et maître lui-même, ne pouvait qu'entraîner des conséquences non moins subversives. Une hiérarchie séculaire reposait sur la domination des parties du corps seigneuriales : c'était un système féodal et rigide selon lequel la main d'un maître était au niveau de la gueule du serviteur et le pied du seigneur arrivait à mi-corps du paysan. Une telle hiérarchie remontait à la nuit des temps. C'était une loi éternelle, un canon, un ordre. C'était un noeud mystique sanctifié par des usages immémoriaux et rattachant les unes aux autres les parties du corps seigneuriales et populaires. C'est seulement selon cet ordre que les maîtres pouvaient entrer et rester en contact avec les rustres."

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mercredi 25 juillet 2007

Un constat sur l'individualisme.

Qui ne vient pas de la plume d'un odieux collectiviste, mais de quelqu'un farouchement accroché à son indépendance, W. Gombrowicz :

"Quelle fierté ! Comme si cette liquidation représentait pour moi un terme depuis longtemps souhaité : enfin seul, tout seul, sans personne et rien sauf moi, seul dans les ténèbres absolues... j'étais donc parvenu à mon extrême, j'avais atteint les ténèbres. Amer le terme, amer le goût de la victoire, amer le but ! Mais c'était fier, vertigineux, marqué par la maturité impitoyable de l'esprit, enfin autonome. Et c'était aussi épouvantable et, privé de tout appui, je me sentais en moi comme aux mains d'un monstre capable de tout faire, de tout faire, de tout faire avec moi ! La sécheresse de la fierté. Le gel de la pointe. La sévérité et le vide. Et alors ? Et alors ?"

(La pornographie, [1960], Christian Bourgois, 1980, p. 35).

On remarquera par ailleurs, plus de vingt ans après Ferdydurke, la même métaphore de la boue comme réunion moderne des individus, à un moment où le narrateur, malgré ses préventions initiales ("La nation et tout son cortège de romantismes constituait pour moi une mixture absolument imbuvable, inventée pour mon tourment", p. 140), se prend à croire à la possible existence d'une fraternité dans la résistance (l'action se déroule en 1943 en Pologne ; par ailleurs, Hénia et Karol sont ici les représentants de la jeunesse, que tout par conséquent oppose aux autres personnages, lesquels n'ont pas besoin d'être présentés pour la compréhension de ce qui suit) :

"Toute cette médiocrité romantique, si irritante l'instant d'avant, se dissipa comme par miracle et nous communiâmes tous dans le sentiment que l'union fait la force et la vérité. Nous restions à table, à la façon d'un détachement militaire qui attend les ordres, et envisage l'éventualité d'un combat. La résistance, le combat, l'ennemi... ces mots se chargèrent soudain d'une vérité plus réelle que la vie de tous les jours et firent irruption dans la salle comme un vent frais ; insensibles désormais à la disparité douloureuse de Hénia et de Karol, nous étions tous des frères d'armes. Pourtant cette fraternisation manquait de pureté ! En réalité... elle aussi était insupportable et, pour tout dire, malpropre ! Car, entre nous soit dit, n'étions-nous pas, nous les adultes, quelque peu ridicules et répugnants dans ce combat ? comme on l'est quand on fait l'amour quand on a passé l'âge. Cela cadrait-il avec la maigreur de Frédéric, l'énormité bouffie de Hippo, l'évanescence de sa femme ? Le détachement que nous formions était un détachement de réservistes, et notre union était union dans la décomposition - la mélancolie et le dégoût présidaient à notre fraternisation dans le combat et l'enthousiasme.

Que, malgré tout, l'enthousiasme et la fraternisation fussent encore possibles, je m'en émerveillais par moments. Mais à d'autres moments j'avais envie de crier à Hénia et Karol : ah, partez donc, ne frayez pas avec nous, fuyez notre boue, fuyez notre farce !" (pp. 141-42)


Je vous signale par ailleurs :

- une intéressante analyse (bien qu'un peu lyrique...) des contradictions de la "mondialisation" chez deDefensa ;

- une défense de Défense de l'Occident de Henri Massis, rudement critiqué par R. Guénon dans sa Crise du monde moderne (je n'ai lu ni Massis ni cet article, j'espère qu'il vaut le coup).

A la vôtre, vilains vieux !

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dimanche 22 juillet 2007

Une métaphore de la modernité.

Ou peut-être aussi bien l'énoncé de ce que peut être une totalité à l'âge moderne. Il est possible que j'extrapole - les romanciers sont faits pour ça -, mais ces lignes, issues de la séquence finale de Ferdydurke (p. 399), m'ont frappé :

"Et tout cela était de contours imprécis et si brouillé, passif et pudibond, si enfoncé dans l'attente, à demi vivant, mal défini, que rien n'était vraiment délimité ni autonome, chaque chose était liée aux autres dans une seule masse boueuse, pâle et éteinte, passive. De minces ruisselets murmuraient, mouillaient, s'infiltraient, produisaient çà et là des vapeurs, des bulles, des remous, des glouglous. Et ce monde rapetissait comme il s'était rétréci, recroquevillé, et en se recroquevillant il se resserrait et se frottait, il s'accrochait au cou comme un collier étranglant avec délicatesse..."

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vendredi 20 juillet 2007

La réalité est la réalité est la réalité est la réalité...

"L'impossibilité absolue de créer la totalité caractérise l'âme humaine. Pourquoi donc commencer par telle ou telle partie qui nous est née sans nous ressembler, comme si mille étalons fougueux avaient visité la mère de notre enfant ? Ah, c'est seulement pour préserver les apparences de notre paternité que nous devons de toutes nos forces nous rendre semblable à notre oeuvre puisqu'elle ne veut pas se rendre semblable à nous."

"Et toujours l'ennui qui pèse, et sous le poids de l'ennui (...) la réalité se transforme peu à peu en univers de songe, ah, laissez-moi rêver ! Nul ne sait plus ce qui est réel et ce qui est inexistant, où est la vérité et où l'illusion, ce qu'on ressent et ce qu'on ne ressent pas, où est le naturel et où l'artifice, on s'y perd et ce qui
devrait être se mêle à ce qui est, chaque catégorie disqualifie l'autre et lui enlève toute justification, oh la grande école d'irréel !"

W. Gombrowicz, Ferdydurke, 1937 ("Folio", pp. 107-108 et 189).



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C'est l'été - un été sans nuit, vive le Nord -, on dort, on mange, on dort, on mange (on engraisse donc, participant ainsi au suicide de l'Occident), on papillonne deci-delà, remettant à plus tard, à toujours plus tard, la synthèse magistrale sur le holisme qui renouvellera de fond en comble les sciences humaines en France (ou comment unir Durkheim et Tocqueville, arracher l'amer aristocrate aux griffes des "libéraux" qui croient à l'économie - à propos, avez-vous lu ceci ? Pendant que Sarkozy mouline et encule, d'autres travaillent ; à propos encore, question à M. sarko-aliéné, qui s'y connaît mieux que moi : J.-P. Voyer, maintenant qu'il s'est attaqué à Aristote, doit-il lire Condition de l'homme moderne ?

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Bref. D'abord, et attendant d'autres explorations clitoridiennes, une remarque liée aux notes précédentes : je découvre que c'est un Turc qui avait commandé L'origine du monde à Gustave Courbet. Il n'y a pas de hasard.

Ensuite, quelques lignes extraites de l'article de Gombrowicz Contre la poésie :

"On pourrait... définir le poète professionnel comme un être qui ne s'exprime pas parce qu'il exprime des vers."

"Il faut de temps à autre stopper la production culturelle pour voir si ce que nous produisons a encore un lien quelconque avec nous."

"Comme les poètes vivent entre eux et qu'entre eux ils façonnent leur style, évitant tout contact avec des milieux différents, ils sont douloureusement sans défense face à ceux qui ne partagent pas leurs crédos. Quand ils se sentent attaqués, la seule chose qu'ils savent faire est affirmer que la poésie est un don des dieux, s'indigner contre le profane ou se lamenter devant la barbarie de notre temps, ce qui, il est vrai, est assez gratuit. Le poète ne s'adresse qu'à celui qui est pénétré de poésie, c'est-à-dire qu'il ne s'adresse qu'au poète, comme un curé qui infligerait un sermon à un autre curé. Et pourtant, pour notre formation, l'ennemi est bien plus important que l'ami. Ce n'est que face à l'ennemi et à lui seul que nous pouvons vérifier pleinement notre raison d'être et il n'est que lui pour nous montrer nos points faibles et nous marquer du sceau de l'universalité."

J'encourage les lecteurs de ce texte à élargir aux écrivains, aux intellectuels, aux hommes politiques, etc., ce que Gombrowicz y écrit sur "l'esprit syndical" des poètes et leur peu de lien avec ce que Baudelaire appelait la "vitalité universelle" - quand bien même, en période de festivisme petit-bourgeois, cette vitalité semblât-elle quelque peu diminuée.

Et à propos d'intellectuels, cherchant via Google le texte, auquel faisait allusion Muray, dans lequel Gombrowicz reproche à la philosophie de "manquer de pantalons et de téléphones", je suis tombé sur cette interview de Marcel Gauchet par Elisabeth Lévy, dont je vous livre quelques fragments. (Un jour je détaillerai ce qui me rapproche et ce qui me sépare de M. Gauchet. Pour être bref, disons que ce monsieur croit à l'Economie, ce qui, pour quelqu'un qui a pratiqué l'ethnologie, peut surprendre. Disons aussi que comme Benjamin Constant, sur lequel il a travaillé, il a tendance à trop vite assimiler le fait et le droit. - Ach, un jour, un jour...)

" - Si le débat intellectuel ne se déroule pas dans les médias, où se passe-t-il ?

- Je suis désolé d'être un peu pessimiste, mais, pour l'essentiel, il ne se passe pas. Une fois qu'on a éliminé le ramdam, le roulement de tambour, l'autopromotion, il n'y a pas grand-chose derrière. L'ambiance dépressive dans la société a son équivalent dans la vie intellectuelle. D'un côté, l'université souffre d'implosion galopante. Il nous reste quelques vieilles gloires, à la retraite depuis longtemps, qu'on est contents de sortir dans les grandes circonstances : nous avons toujours Lévi-Strauss, 95 ans. Derrière, on ne voit pas la relève. Le monde universitaire part en capilotade. D'autre part, la vraie réflexion, en prise sur les questions générales que se posent les citoyens, est très peu représentée dans l'espace public et elle est réfugiée dans les salons, les petits cercles, les sociétés de pensée, les revues qui jouent de ce point de vue un rôle de conservatoire du littoral. Ces réseaux sont extraordinairement minoritaires, très disséminés, mais aussi très vivants. On en trouve un peu partout, et ce qui est frappant, c'est qu'ils ne sont pas formés d'intellectuels certifiés. On retrouve d'ailleurs là le véritable sens du mot « intellectuel » : il ne s'agit pas d'une élite du diplôme, mais de gens qui s'efforcent de réfléchir au-delà de leur métier ou de leur spécialité."

"Les intellos ancienne manière étaient de faux généralistes, souvent de distingués spécialistes dans leur domaine mais qui n'avaient de généraliste que la posture engagée. Si vous êtes pour la révolution mondiale, vous êtes omnicompétent, mais tout ce que vous avez à dire, c'est que vous êtes pour la révolution mondiale. Vous ne savez rien sur rien par ailleurs, comme cela a été abondamment montré. La généralité de la posture masquait l'indigence de la compréhension véritable du monde contemporain. (...) A l'opposé, c'est bien une intelligence générale du monde contemporain qui se cherche au travers de la nébuleuse qui est en train de prendre corps. Cela suppose de croiser des regards très différents, d'abandonner la suffisance de l'expert, de dialoguer avec d'autres que des intellectuels, de mettre en commun des connaissances et des expériences. C'est très important, car qui sont aujourd'hui les spécialistes de la généralité ? Il en existe : les hommes politiques, en charge de prendre des décisions dans des domaines où ils ne connaissent rien."

"Je déteste tout ce que Ken Loach raconte comme intello, mais comme cinéaste il m'apprend quelque chose du monde. S'il regardait ses propres films, il cesserait d'être trotskiste."

"Le système marche tout seul. Sans doute est-il nécessaire de mettre un peu d'huile dans les rouages, mais on n'y peut pas grand-chose. On n'y comprend rien, mais ce n'est pas grave. Essayons de faire en sorte que ça se passe sans trop de casse. Nous assistons à une démission de l'intelligence, liée à la croyance selon laquelle le processus social fonctionne de façon quasi automatique. C'est en ce sens que le moment où nous sommes est profondément libéral.

- Est-ce l'idée même du volontarisme qui apparaît désormais désuète au plus grand nombre ?

- Au total, nous vivons plus riches et plus vieux. Que demander de plus ? Le monde moderne a été porté, jusqu'à une date récente, par une aspiration fondamentale qu'on appelait la démocratie, c'est-à-dire l'idée que l'humanité allait se rendre maîtresse de son destin. Mais finalement, en laissant faire, on se porte aussi bien. Le volontarisme démocratique apparaît dépassé. C'est la chimère du moment. Il continue néanmoins de me paraître préférable à la démission. La gauche elle-même est devenue à sa façon libérale : elle pense qu'il ne faut rien imposer mais améliorer le libéralisme par le fric. Il n'est pas de problème que la subvention bien distribuée ne puisse résoudre. On n'a plus affaire à la « vieille gauche » qui voulait rationaliser le fonctionnement de la société. Désormais, l'objectif est que, moyennant l'injection de subsides sur tous les points sensibles, cela finisse par marcher tout seul. C'est ce qui fait la différence avec le libéralisme de droite qui veut, pour sa part, que chacun se débrouille. Mais, de part et d'autre, on a dans la tête le même schéma du renoncement."

De temps à autre cet auteur, malgré sa réputation, se permet, comme Tocqueville d'ailleurs, des méchancetés fort peu libérales.



Suite au prochain épisode, guidés par Simenon, le clitoris, Renaud Camus...

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mardi 3 avril 2007

Rien de nouveau sous le soleil (qui se lève à l'Est). - Knocking on Heaven's door.

Certains ont des yeux pour voir. J'avais cité en juin 2005 des sentences prophétiques de Marx ("Il ne s'agit plus seulement de réduire les salaires anglais au niveau de ceux de l'Europe continentale, mais de faire descendre, dans un avenir plus ou moins proche, le niveau européen au niveau chinois...", 1867) et Engels ("La concurrence chinoise, dès qu'elle sera massive, aura vite fait d'aggraver à l'extrême la situation chez vous [aux Etats-Unis] comme chez nous, et c'est ainsi que la conquête de la Chine par le capitalisme poussera vers sa chute le capitalisme en Europe et en Amérique.", 1894) sur la Chine et l'avenir du capitalisme, voilà ce que je trouve chez Gobineau, lequel écrivait en 1856 à Tocqueville (Oeuvres t. II, "Pléiade", 1983, p. 955) :

"Vivrons-nous, commercialement, financièrement parlant, aux dépens de l'Asie ? Sucerons-nous sa substance ? Non, ce sera elle qui nous épuisera à la longue (...) La rapacité au gain, l'économie dans l'intérieur des familles, la sobriété extraordinaire, le bas prix des salaires, ce sont là des avantages contre lesquels nous ne pourrons jamais lutter, et eux, le jour où nous leur aurons fait des routes, où nous leur donnerons le pouvoir de placer des capitaux, sans risquer de les voir enlevés, dans des fabrications où ils excellent, ils nous donneront des cotonnades, des soieries, des produits agricoles [heureusement il y a la PAC !], tout ce que nous voudrons comme nous le voudrons, à des prix si bas qu'il nous faudra renoncer à la lutte."

Rappelons que Castoriadis ne dira pas autre chose, un siècle et demi plus tard.

Un conseil donc à tous ceux qui cherchent comment exister : jouez les Cassandre, il en restera toujours quelque chose...

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(Lequel est Tocqueville ? Lequel Gobineau ?)

En complément, l'expression par Gombrowicz d'un des rêves récurrents de la modernité :

"Il nous faut trouver un moyen pour nous sentir de nouveau - et dans le sens le plus profond du terme - aristocrates." (Journal, 1953, "Folio", p. 97.) Eh oui, il faut, il faut...

Il n'est pas innocent que Gombrowicz ne précise pas quel est ce "sens profond", il est lucide - et girardien - de sa part de formuler la question en termes de sentiments et non en termes de réalité. A suivre !

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mercredi 21 mars 2007

"Parce que loin d'être philosémite à outrance, je suis philosémite en puissance."

(Léger ajout le 23.03.)

103009


Ce n'est pas le mot de la fin sur la question - qui n'a pas de fin, j'espère du moins pour les intéressés -, mais je retrouve dans ce texte, daté de 1954, beaucoup de mes impressions :

"Le Juif qui exige avec trop d'insistance d'être traité "comme un homme" - comme si rien ne le distinguait des autres - me paraît être un Juif insuffisamment conscient de son état de Juif. C'est là, bien, sûr, une exigence juste et combien compréhensible. Et pourtant, elle n'est pas à la mesure de leur réalité. C'est trop simple, trop facile...

Il me déplaît de voir que des Juifs ne soient pas à la hauteur de leur mission. Combien de fois dans mes conversations, même avec des Juifs pleins de bon sens, ne me suis-je pas heurté avec stupéfaction à une pareille mesquinerie dans l'appréciation de leur destinée ? (...)

Lorsque j'entends ces gens me dire que le peuple juif est tout à fait semblable aux autres peuples, c'est un peu comme si j'entendais Michel-Ange déclarer que rien ne le distingue de personne, Chopin demander pour lui-même une "vie normale", ou bien encore Beethoven assurer qu'il a lui aussi plein droit à l'égalité. Hélas ! ceux à qui fut donné droit à la supériorité n'ont plus droit à l'égalité.

Il n'est pas de peuple plus manifestement génial que le peuple juif, et je le dis non seulement parce que les Juifs ont engendré et nourri les plus hautes inspirations dans l'univers, qu'ils ont marqué de leur sceau l'histoire universelle, et qu'un nom juif, à jamais illustre, éclôt et naît à chaque époque. Mais c'est par sa structure même que le génie juif est manifeste : à l'instar du génie d'un individu, il est intimement lié à la maladie, à la Chute, à l'humiliation. Génial parce que malade. Supérieur parce qu'humilié. Créateur parce qu'anormal. Ce peuple - de même que Michel-Ange, Chopin et Beethoven - représente une décadence qu'il transcende en création et en progrès. Pour lui, la vie n'est jamais facile, il est en désaccord avec la vie, voilà pourquoi il se transforme et se tourne en culture...

La haine, le mépris, la peur, l'aversion que ce peuple suscite chez les autres peuples rappellent les sentiments avec lesquels les paysans allemands regardaient le Beethoven malade, sourd, sale et hystérique qui se promenait en gesticulant dans la campagne. Le chemin de croix des Juifs, c'est le chemin de Chopin. L'histoire de ce peuple - comme d'ailleurs toutes les biographies des grands hommes - n'est qu'une secrète provocation : il a le don de provoquer le sort, d'attirer sur sa tête toutes les calamités qui peuvent, peuple élu, l'aider à remplir sa mission. Quelles obscures nécessités furent à l'origine du phénomène ? Nul ne saurait le dire... Mais que ceux qui en demeurent les victimes ne tentent pas d'imaginer fût-ce un instant qu'ils arriveront à se tirer de ces abîmes pour en sortir sur un terrain droit et plat...

Il est curieux de noter que la vie du plus normal, du plus vulgaire des Juifs est dans une certaine mesure la vie d'un homme éminent : aussi normal et équilibré qu'il soit, et ne se distinguant en rien des autres, il s'affirmera pourtant différent ; il se trouvera, bien malgré lui, toujours en marge. Dès lors, on peut dire que même un Juif moyen est condamné à la grandeur, uniquement parce que Juif. Et pas seulement à la grandeur : condamné à une lutte désespérée, à un duel-suicide contre sa propre forme (en effet, comme Michel-Ange, il ne s'aime pas).

Aussi, ne croyez pas "réparer" cette épouvante en vous figurant être "comme tout le monde" et en avalant l'idyllique brouet des sentiments humanitaires. Que le combat pourtant qu'on vous livre puisse être moins vil ! Quant à moi, l'éclat dont vous resplendissez a plus d'une fois illuminé ma route - et je vous dois vraiment beaucoup."

W. Gombrowicz, Journal ("Folio", pp. 178-181).

Ce texte peut être prolongé, ou contredit, dans deux directions notamment, vers les rapports entre judaïsme et sionisme (cf. ce texte, dans lequel j'utilise l'expression "rançon de la gloire", qui m'est revenue à l'esprit en découvrant ce passage de Gombrowicz) ; vers les tensions entre richesse psychologique individuelle et pauvreté spirituelle communautariste (via notamment la référence à Michel-Ange et son homosexualité).


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(Message personnel ajouté le lendemain matin : je constate, le monde est petit et il n'y a pas de hasard, que ce Moïse offre dans son regard de frappantes ressemblances avec un ami juif homosexuel, E.L., que j'ai perdu de vue depuis quelque temps. Si cet ami me lit, il peut me contacter - au moins pour me rendre le disque auquel il est fait allusion ici. Fin de l'interruption.)


Il faudrait d'ailleurs soumettre le Journal de Gombrowicz à une étude serrée : dans la même page le terme "individu" peut vouloir dire quelque chose, puis, le paragraphe suivant, être brandi comme un fétiche et n'avoir aucune signification concrète. Ceci pour signaler aussi que je n'oublie pas le holisme et ses paradoxes. Mais depuis que je me suis aperçu que pour ne pas se soucier de l'argent il fallait en avoir très peu ou beaucoup, et que la deuxième solution présente l'avantage de me permettre de goûter plus souvent à des tournedos Rossini - eh bien, je m'enrichis, et ça prend du temps...

A la vôtre !


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(Le 23.03.)
Oui, j'écrivais hier "Il n'y a pas de hasard", et voilà que je tombe sur ces lignes de L. Bloy : "Il n'y a pas de hasard, parce que le hasard est la Providence des imbéciles, et la Justice veut que les imbéciles soient sans Providence." (Le mendiant ingrat, mars 1894). Espérons-le !

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