jeudi 31 décembre 2009

La première des libertés...







Ah, les années 70... Drôles de mixtures. Mais revenons à Bernanos :

"De 1914 à 1918, les hommes de l'avant ont vécu d'honneur, ceux de l'arrière de haine. A quelques exceptions près, tout ce qui n'avait pas combattu s'est retrouvé pourri, pourri sans remède, pourri sans retour, au bout de ces quatre années sanglantes. Tous pourris, vous dis-je ! Ce ne sont pas là des paroles en l'air. Les témoignages subsistent. Je défie, je mets au défi un garçon normal d'écrire, par exemple, une thèse sur l'espèce de littérature d'où ces malheureux tiraient la substance de leur patriotisme sédentaire, sans risquer de sombrer aussitôt dans le désespoir. Mensonge et haine. Haine et mensonge. L'opinion de ce noble peuple qui s'est battu tout au long de son histoire, avec des chances diverses, s'est trouvée aux mains d'un tas de bavards plus ou moins latinisés, fils d'esclaves grecs, juifs ou génois, pour lesquels la guerre ne fut jamais qu'un pillage ou une vendetta, rien d'autre. Si mal nés que le respect de l'ennemi leur paraît un préjugé absurde, capable de démoraliser les soldats. C'est vous qui nous eussiez démoralisés, chiens ! si du moins nous avions daigné vous lire. Plût à Dieu qu'au retour nous ayons fermé à coups de trique vos bouches intarissables ! Mais vous criiez si fort, vous écumiez avec tant d'abondance, que nous nous sommes trouvés un peu honteux avec nos béquilles et nos croix, nous avons eu peur de paraître moins patriotes que vous, imposteurs. Votre énorme impudence suffirait à expliquer, sinon justifier, la timidité des anciens combattants. Quoi ! nous eussions rougi de tendre la main à n'importe quel loyal ennemi avec lequel nous avions échangé des coups, et nous prenions vos consignes, nous subissions vos louanges ! Car l'armistice ne vous a pas fait taire et la paix pas davantage. Vous aviez tellement eu peur pour vos peaux, Tartarins ! Oui, je jure que nous n'aurions pas demandé mieux, assuré le légitime prix de notre victoire, de rendre l'honneur à un peuple affamé, nous nous serions souvenus qu'il avait fait face contre tous, sacrifiant jusqu'à sa misérable enfance, élevée sans lait. Nous eussions pensé à tant de femmes allemandes, tant de femmes de soldats, mortes un jour, le sein tari, auprès d'un nouveau-né spectral, nourri d'un pain noir et gluant. Nous vous aurions dit : « Méfiez-vous, Tartarins... Nous les avons vaincus, ne les humiliez pas. Assez d'histoires de mitrailleurs enchaînés à leur pièce, de Boches conduits au feu à coups de bâton. Assez de phrases sur les barbares. Vous ne tiendrez pas soixante millions d'hommes sous la perpétuelle menace d'une occupation préventive, derrière des frontières ouvertes. » Hélas ! Ils ne cessaient d'injurier que pour suer d'épouvante. Ils criaient : Sécurité... Sécurité... d'une voix si perçante que l'Europe envieuse, déjà secrètement ennemie, feignait de se boucher les oreilles, parlait avec tristesse de nos obsessions morbides. Nous n'étions nullement obsédés, nous autres. Nous aurions donné beaucoup - même la légendaire part du combattant - pour sécher votre flux d'entrailles. Mais rien n'arrête les diarrhées séniles. Nous aurions dû prévoir qu'à mesure que se redressait l'Allemagne - un genou, puis l'autre - la suppuration de haine ne s'arrêterait pas pour autant, qu'elle allait refluer peu à peu jusqu'au coeur du pays. Les maniaques qui furent sans pitié pour l'Allemagne vaincue, exsangue, l'honorent maintenant. Ils finiront sans doute par l'aimer. Le redoutable Orient qui commençait hier encore à Sarrebruck a pris position au centre même de Paris, rue Lafayette [siège du PCF]. Que voulez-vous ? Ces vieux ont encore pris de l'âge. Ils préfèrent avoir la barbarie tout près, à une étape de chaise roulante. La défense de l'Occident se trouve ainsi grandement facilitée. La guerre entre les partis se poursuit selon les anciennes méthodes de la guerre du Droit. Sans doute, le chantage au « défaitisme » ne sert plus désormais, car le jour même où M. Mussolini a jeté son dévolu sur l'Éthiopie, clef de l'Afrique, tous les guerriers honoraires sont devenus pacifistes.


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Le chantage au « communisme » succède à l'autre. Des milliers de braves gens qui ne demanderaient pas mieux que de se rendre compte avant de rejeter définitivement de la communauté nationale une part importante du prolétariat français n'osent plus ouvrir la bouche, de peur qu'on les accuse de faiblesse envers M. Jouhaux, comme on les eut convaincus jadis de complicité avec M. Joseph Caillaux, maintenant champion sénatorial des Bons Riches." (p. 553-555).

Bernanos fait ici allusion à une campagne menée par Léon Daudet et l'Action Française durant la Grande Guerre contre Caillaux, accusé alors de rien moins que de trahison.

Dans les Grands cimetières..., ce qui suit directement est le passage que je vous ai retranscrit l'autre jour. Sautons maintenant quelques pages :

"Que de malentendus s'éclairciraient demain pourvu qu'on substituât au nom absurde de dictateurs celui de réformateurs ! La première Réforme, celle de Lénine, exécutée dans les conditions les plus défavorables, gâtée par la névrose juive, perd peu à peu de son caractère. Celle de M. Mussolini, d'abord unanimiste et sorélienne, aussi diverse d'aspect que le puissant ouvrier qui en avait poursuivi si longtemps l'image à travers les manuels élémentaires de sociologie, d'histoire, d'archéologie, toute clinquante d'une antiquité de bazar, avec son air de farce héroïque, sa gentillesse populaire, coupée d'accès de férocité, son exploitation cynique et superstitieuse d'un catholicisme d'ailleurs aussi vide et somptueux que la basilique de Saint-Pierre, n'était sans doute que la réaction d'un peuple trop sensible aux premiers symptômes de la crise imminente.



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Quelques années plus tôt, à travers des lieues et des lieues, la tempête russe ne l'avait-elle pas jeté dans les convulsions ? L'orage wagnérien qui se formait au centre de l'Europe devait exciter plus gravement encore ses nerfs. Que peut un Érasme devant Luther ? Quel homme de bon sens eût parié pour les girondins humanistes, ou même pour Danton, contre Robespierre et Saint-Just ? Le comportement de l'Italie nouvelle devant le terrible Enchanteur est exactement celui de l'inverti en face du mâle.


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Il n'est pas jusqu'à l'adoption du pas de l'oie, par exemple, qui n'évoque irrésistiblement certaines formes du mimétisme freudien. Que dire ? Lénine ou Trotsky ne furent que les prophètes juifs, les annonciateurs de la Révolution allemande, encore dans les nuées du Devenir. Mussolini lui ouvre les portes dorées de la Mer. Au roulement des camions et des tanks, toute l'enfance de l'Europe vient de mourir à Salzbourg avec l'enfant Mozart. Il n'est qu'une Réforme et qu'un Réformateur : le demi-dieu germanique, le plus grand des héros germains, dans sa petite maison des montagnes, entre sa vierge allemande, ses fleurs et ses chiens fidèles.


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Eva aime Smoke gets in your eyes...


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On ne peut mépriser la grandeur d'un tel homme, mais cette grandeur n'est pas barbare, elle est seulement impure, la source de cette grandeur est impure. Elle est née de l'humiliation allemande, de l'Allemagne avilie, décomposée, liquéfiée de 1922. Elle a le visage de la misère allemande, transfigurée par le désespoir, le visage de la débauche allemande, lorsque les innommables, les intouchables reporters des deux mondes se donnaient pour un louis le hideux plaisir de voir danser entre eux, fardés, poudrés, parfumés, jouant des hanches et le ventre vide, les fils des héros morts, tandis que M. Poincaré, le petit avoué aux entrailles d'étoupe, au coeur de cuir, faisait grossoyer les huissiers. Elle est le péché de l'Allemagne, et elle est aussi le nôtre. Sur sa face d'archange sans pardon, elle n'a pas daigné essuyer les crachats. Notre ancienne haine resplendit dans ses yeux, nos anciennes injures font à son front cette ombre ardente. Elle n'a rien oublié. Elle n'oublie rien. Ni ses crimes ni les nôtres. Son orgueil assume tout. Plût à Dieu qu'elle se fût inspirée de l'esprit de vengeance ! Il n'y a pas de vengeance assez profonde pour y enterrer le secret de sa honte passée. Elle a connu toutes les formes de l'opprobre, même la pitié. Cette force allemande, que le monde a maudite, va racheter le monde. Elle croit cette tâche immense à sa mesure, elle lui paraît mille fois moins lourde que l'oubli." (pp. 565-66)


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Textes fort riches et par certains aspects contestables, mais comme à l'accoutumée je préfère vous les livrer sans coupures, pour ne pas en freiner l'élan ni en gommer les éventuelles aspérités.


Ce que j'en retiens principalement, pour continuer notre recherche, peut-être formulé en termes hégéliens ou maussiens.

Du côté de Hegel, on dira que s'il put y avoir reconnaissance de l'ennemi sur le champ de bataille, à l'arrière et lors du Traité de Versailles il y eut au contraire déni de reconnaissance. En s'inspirant de Mauss, on dira qu'à Versailles la logique du don - contre-don (et le pardon chrétien évoqué par Bernanos n'en est pas la moindre figure) a été brisée : on a tout pris aux Allemands sans rien leur accorder. Si le « concert européen » avait été sur la même longueur d'onde lors du congrès de Vienne, les ravages provoqués dans toute l'Europe par Napoléon étant nettement supérieurs aux dégâts commis par les Allemands en 1914-1918, nous aurions eu bonne mine... Mais les vieux routiers du Congrès de Vienne savaient ne pas aller trop loin, et n'étaient pas encore bien modernes (Bismarck, déjà, en 1871, en fit trop...). Car ce qui a provoqué l'inflation anti-allemande du traité de Versailles, c'est, outre la haine mi-archaïque mi-moderne (ambiguïtés du nationalisme...) de Clemenceau envers l'Allemagne, la conjonction de deux formes de la modernité.

La première, absente du texte de Bernanos, c'est l'américanisme, l'internationalisme wilsonien, je vous apporte la bonne parole, j'ai raison, avec moi vous allez tous vous aimer, et tant pis si je ne vous connais pas, ne connais pas votre histoire - d'ailleurs l'histoire, c'est démodé, laissons-tomber et embrassons-nous Folleville.

La seconde est plus subtile, et c'est malheureusement la France qui l'a alors incarnée. Je récapitule : à certains égards, le libéralisme, dans son schéma du contrat, est une forme dégradée du don - contre-don, mais une forme tout de même, une « figure de la réciprocité ». Dans la pratique, on sait bien qu'un contrat ne peut prétendre à une certaine légitimité morale, même faible, que si les deux signataires sont de puissance à peu près égale. Ce qui n'était pas le cas en 1918. J'ai par ailleurs eu l'occasion de montrer, dans les textes sur la nature humaine et la notion de cérémonie d'une façon générale (heil Voyer !), ainsi qu'au sujet plus particulier de Nicolas Sarkozy, que, poussé jusqu'à ses limites, le libéralisme substitue au légitime besoin de sécurité une pure et simple logique animale de préservation de son être, logique de préservation qui n'a d'autre fin qu'elle-même. Cela se lit chez un des pères fondateurs, Hobbes, cela s'est retrouvé en filigrane dans l'excellent slogan de la droite après le 21 avril 2002 : « La Sécurité, première des libertés », cela se lit aussi, donc, dans le premier texte cité de Bernanos : " Ils ne cessaient d'injurier que pour suer d'épouvante. Ils criaient : Sécurité... Sécurité..." Le Traité de Versailles, de ce point de vue, c'est, en sus du virtualisme wilsonien et des travers de Clemenceau, la conjonction très moderne d'un contrat sans réciprocité et du désir de « survivre pour survivre », fût-ce aux dépens de l'existence du voisin. Ajoutons pour faire bonne mesure cette dimension de vieillesse perçue par Bernanos, qui sait très bien que tant de jeunes viennent de succomber sur les champs de bataille : le libéralisme poussé jusqu'au seul désir de survivre, c'est d'abord une histoire de vieux, et la « colonisation des jeunes (le peu qu'il en restait) par les vieux » une des façons dont cette forme du libéralisme a progressé dans les esprits au long du XXe siècle.

Vous avez maintenant les ingrédients de la tambouille, le résultat est simple et très clairement expliqué par Bernanos : l'Allemagne nazie n'est pas en quête de reconnaissance (Hegel) ou de vengeance (Mauss, la vengeance est une forme de réciprocité), parce que les signataires du traité de Versailles ne se sont eux-mêmes, fondamentalement, pas placés sur ces terrains primordiaux et ont de facto empêché l'Allemagne de le faire. L'Allemagne nazie est en mission, une mission favorisée par l'état de ses voisins, mais où elle ne regarde qu'elle-même - espace vital, volonté de domination universelle, narcissisme et jeunisme effrénés, au prix de l'élimination d' « ennemis intérieurs » ne cadrant pas avec cette « identité raciale-nationale », etc, vous connaissez la chanson.

Bref, il me semble qu'il faut modifier le regard que nous portons d'ordinaire sur ce Traité de Versailles dont tout le monde par ailleurs reconnaît la faillite : cette faillite n'est que d'un point de vue secondaire due à des sentiments archaïques de vengeance ou de nationalisme, elle est bien plus fondamentalement une faillite très moderne, on y retrouve même des composantes importantes de la modernité. Y compris d'ailleurs la nullité des personnels politiques... (Ce qui ramène à cette autre question, mais à chaque jour suffit sa peine : les grands hommes politiques de la modernité furent-ils démocrates ? Ou : jusqu'à quel point le furent-ils ?)

Meilleurs voeux !


- Oui, une petite digression pour finir : lors d'une « fantaisie », dans laquelle figurait d'ailleurs Bernanos, j'avais fait un parallèle entre la volonté de domination de Hitler et la « civilisation du cul » dénoncée par Godard. En recherchant des photos pour illustrer ce texte, je suis tombé sur des clichés d'Alessandra Mussolini, petite-fille de son grand-père, en tenue d'Ève, photos dont j'avais su puis oublié l'existence. Un totalitarisme chasse l'autre, d'une certaine manière, et je me disais en comparant ces photos


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que si l'une suggère des visions nettement plus agréables que l'autre, le corps le plus profané n'est sans doute pas celui que l'on croit.

- Et voilà comment finir une année de blog sur Mussolini nu(e)... Merci et à bientôt !

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jeudi 10 juillet 2008

11 septembre catholique (II) : "Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts ?"

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"Oui, Joseph de Maistre, Barrès, Péguy et les autres étaient des réacs sublimes en leur temps, qui auraient donné leur peau et qui ont donné leurs livres pour l'Occident en péril, mais uniquement parce qu'il était à l'époque encore défendable, qu'il était la civilisation même, qu'il regorgeait d'enthousiasme, de religiosité, d'inventivité, contre les « barbares » qui fonçaient tête baissée. Quand on pense qu'en 1914, pour Suarès, les barbares, les fanatiques, les terroristes, n'étaient pas des métèques incultes du fin fond de l'Arabie, mais tout simplement les Allemands du Kaiser qui osaient s'en prendre à la France éternelle ! Oui, les ennemis de la civilisation étaient des enfants de Goethe aux portes de Strasbourg !

Ce que les Occidentalistes ne comprennent pas aujourd'hui, c'est que tout ce qu'ils fantasment sur l'Occident qui n'est plus se trouve justement dans l'Orient qu'ils combattent idéologiquement par goût du paradoxe.

C'est l'Orient aujourd'hui qui détient la dignité du monde, sa capacité de résistance, sa grandeur d'âme, son sens de la parole donnée, son courage guerrier, son hospitalité sacrée, sa foi absolue et son esprit de croisade, pourquoi pas ? Autant de valeurs qui étaient l'apanage de l'Occident et qui sont toujours vivantes à l'Est. Il faut donc être logique et s'adapter, se déplacer, dévier son son espoir là où ça se passe. Je continue à maintenir qu'aujourd'hui un Bernanos ne défendrait pas l'Occident de George W. Bush et d'Ariel Sharon ; que Massignon évidemment serait à Bagdad ; que Dominique de Roux trouverait des accents gaulliens à Saddam Hussein et que Léon Bloy s'interrogerait avec passion sur l'âme d'Oussama comme il [le fit] sur celle de Napoléon. Bref, le meilleur moyen d'être occidental aujourd'hui, c'est soutenir l'Orient dans sa résistance contre ce qu'est devenu l'Occident." (M.-E. Nabe, Crève, Occident!, 2003, repris dans J'enfonce le clou, Rocher, 2004, pp. 30-31)

La série en cours intitulée "11 septembre catholique" est un ensemble de variations et de réflexions sur ce texte de Marc-Edouard Nabe, autant clarifier mes buts et incertitudes dès maintenant. Notons donc qu'il y a ici trois questions différentes :

- la véracité du diagnostic sur les écrivains : je donnerai la prochaine fois quelques éléments de réponse concernant Bernanos (j'en ai déjà donné un peu). Sur de Roux, M.-E. Nabe a certainement raison. Sur Bloy... je donnerais cher pour le savoir ! - Mais évidemment, il ne s'agit ici que de cas particuliers ;

- la véracité du diagnostic sur l'Orient (sur l'Occident, la question ne se pose hélas plus guère - j'ai d'abord écrit : "ne se pose déjà plus", j'ai rajouté le "guère" parce qu'on ne peut tout à fait s'y résigner. Non ? ). N'y ayant jamais mis les pieds, vilain casanier, je ferais peut-être mieux de la fermer... Il me semble néanmoins, relativement aux informations que l'on peut glaner et aux intuitions que l'on a le sentiment de pouvoir suivre avec quelque raison, que sur ce point, c'est-à-dire l'Orient non pas en tant que tel mais par rapport à l'Occident, le meilleur texte que l'on puisse lire est celui de Jean-Pierre Voyer : "Murawiec penseur de réservoir" - non seulement le meilleur par son propos, mais par l'importance de ses hésitations sur ce qui dans les pays musulmans actuels s'élève contre l'Occident : une antique civilisation, ou ce ce qui est qualifié dans la Diatribe d'un fanatique de « religion de synthèse » - hésitation non seulement sur ce diagnostic, mais sur l'éventuelle joie que l'on peut en retirer. Ainsi : certains mouvements politiques musulmans - les Frères Musulmans, le salafisme... - sont-ils une forme inévitablement quelque peu bâtarde de religion musulmane, que les musulmans dans leur ensemble soutiendraient non sans répugnance, mais avec la reconnaissance due à ceux qui paient de leur personne, ou sont-ils - malgré les apparences, je veux bien - une façon de cheval de Troie de l'esprit impérialiste occidental, via un certain rapport au politique finalement placé, dans les faits, au-dessus de la religion, à la modernité, notamment technologique (condamnée peut-être, mais très utilisée) ?

(Ces derniers points sans même mentionner les questions d'équilibre ou de déséquilibre politique : les calculs d'apprentis sorciers d'Américains ou de Sionistes misant sur, voire finançant en sous-main, les mouvements les plus extrémistes - qui seraient donc, avec d'évidentes variations selon les cas, leur alliés « objectifs », comme on disait dans le temps - pour légitimer leurs interventions et ne pas laisser se mettre en place, ou pour détruire, des mouvements qui auraient plus l'assentiment de la majorité des populations concernées. Marie-Antoinette, à qui l'on voue aujourd'hui un culte que je ne parviens pas, je suis désolé, à admettre ne serait-ce qu'un peu, Marie-Antoinette s'était essayée à ce genre de jeu pour légitimer une intervention étrangère en France, en faisant donner de l'argent aux révolutionnaires les plus excités. Cette salope l'a payé de sa tête, il n'y a tout de même pas de quoi pleurer.)

- le rôle du catholicisme et de l'Islam là-dedans. Je connais trop peu l'Islam pour m'aventurer vraiment dans cette question, mais cela n'empêche pas de tenter d'en démêler les fils. Notamment :

Quelle que fût, au Moyen Age occidental ou à la grande époque du Califat, l'emprise réelle du catholicisme et de l'islam sur les âmes et les comportements du vulgum pecus (de Popu), il reste un fait incontestable pour les périodes qui ont suivi : le catholicisme s'identifie moins à la civilisation occidentale que l'islam (la religion) à l'Islam (la civilisation). Dans le monde entier les sociétés régies par, ou vivant dans une Tradition (heil Guénon !) ont évolué sous la pression de l'Occident, qui, lui, a évolué de son propre chef. Si l'on veut une différence entre l'Occident et le reste du monde, et sans entrer dans les débats sur l'« occidentalo-centrisme » et ses formes avouées ou sournoises, en voilà une, indéniable.

La question ici reste ouverte, et j'en n'en connais pas pour l'heure de réponse satisfaisante (mais je suis loin d'avoir tout examiné...) : si l'Occident a abandonné de lui-même la religion qui l'informait, alors que les autres civilisations n'abandonnent ou n'ont abandonné les leurs que sous l'effet dudit Occident, est-ce dû à ce que l'on pourrait appeler, avec d'importants guillemets, un "accident historique", ou est-ce dû à une spécificité du christianisme/catholicisme ?

Mon petit doigt, aidé de Bolzano, aurait tendance à répondre que certaines tendances et spécificités du christianisme - l'Incarnation au premier chef (et l'on connaît l'importance du Christ dans l'un des plus importants facteurs de cette évolution, le protestantisme) - pouvaient pousser l'Occident dans la direction qu'il a suivie, mais qu'il n'y avait rien de fatal à cette évolution. Restons-en là pour l'instant, contentons-nous de marquer l'importance de cette question : si l'évolution était fatale, alors, toutes questions de possibilité réelles mises à part, ce qui n'est déjà pas rien, un retour de l'Occident à sa Tradition chrétienne/catholique serait inutile : les mêmes causes produisant les mêmes effets, à terme nous repartirions pour un tour. Si au contraire le chemin qui a mené de l'Evangile et de saint Augustin à Luther et Guizot - dit comme cela, la réponse a l'air évidente, mais justement... - s'est perdu sur une voie de traverse, alors peut-être - avec des majuscules ! - un retour à la Tradition occidentale est-il envisageable.


Voilà me semble-t-il les données du problème - et les raisons pour lesquelles je ne peux le résoudre, en admettant que quelqu'un puisse. Un peu de Bernanos et de jeunisme la prochaine fois !


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vendredi 25 août 2006

Compléments et rapprochements.

L'analyse du livre de Pierre Bouretz consacré à Max Weber, Les promesses du monde, s'est faite en laissant de côté nombre d'aperçus intéressants, que l'on va maintenant brièvement exposer.

On notera d'abord, sans critique mais avec curiosité, qu'un livre qui cherche le salut conceptuel dans des théories rationalistes néo-kantiennes (Habermas et Rawls), s'achève sur une référence au Benjamin religieux, celui de "l'ange de l'histoire" (via Paul Klee), autrement dit sur une espérance, désabusée mais vivace, au miracle. Est-ce vraiment compatible ? N'est-ce pas admettre que pour contrer les amères conséquences du désenchantement du monde il faut un "ré-enchantement" religieux ? Signalons sur ce sujet que Pierre Bouretz s'est ensuite intéressé aux prophètes juifs du XXè siècle, et entamons notre petite valse de citations :

"La tension [entre l'éthique religieuse et la politique] est ici poussée jusqu'au tragique, dans la mesure où elle s'attache à ce qui est tout à la fois le critère ultime du politique dans le système des catégories wébériennes et l'enjeu essentiel du salut dans ce même système : la signification accordée à la mort. Au sens fort du terme, il s'agit bien ici d'un conflit de principe entre le caractère sacré de la question de la mort comme objet par excellence de la religion et l'usage nécessaire de la violence en politique. D'un côté, la vision du monde des religions de salut n'a de sens et de fonction qu'aussi longtemps qu'elle prend en charge l'interprétation de la mort et détient le monopole de son traitement. De l'autre, le politique ne s'affirme dans sa légitimité que s'il peut à son tour donner sens au devoir de mourir. D'où la structure d'un conflit qui se présente sous la forme suivante : "Cette capacité à ranger la mort dans la série des événements significatifs et sacrés est finalement à la base de toutes les tentatives faites pour soutenir la dignité spécifique du lien politique né de la violence. Mais la manière dont la mort peut être ici conçue comme significative se situe tout à fait à l'opposé d'une théodicée de la mort telle qu'elle s'exprime dans une religion de fraternité".

Cette concurrence entre le religieux et le politique, qui réinvestit puis cherche à capter à son profit l'interprétation du sens de la mort, se déploie alors en se radicalisant sur la trajectoire historique. A titre d'illustration, la guerre crée des formes de liens interpersonnels qui se situent au plan de ceux que fait naître le sentiment religieux. Au point de venir les menacer directement en tant qu'ils donnent le fondement dernier du sentiment d'appartenance à une communauté [le fait d'être capable de mourir pour elle]. Ainsi Max Weber peut-il relever que "la guerre, comme menace réalisée de recours à la force, crée, précisément, un pathos et un sentiment communautaire ; par là, elle libère chez les combattants un esprit commun de sacrifice inconditionnel ; elle éveille, de surcroît, massivement des sentiments de dévouement, de pitié et d'amour à l'égard des malheureux, sentiments qui vont bien au-delà des liens naturels. Or les religions n'ont en général rien de semblable à mettre à la place, si ce n'est dans les communautés héroïques de l'éthique fraternelle. En outre la guerre apporte au guerrier lui-même quelque chose d'extraordinaire au sens précis du terme : la sensation, qu'il est seul à éprouver, que la mort a un sens et un caractère sacré". Le point limite d'un tel mouvement est alors occupé par la notion de guerre "juste" ou "sainte", au moment où la mort militaire et la mort religieuse se confondent en un sacrifice paré de deux significations cumulées." (pp. 148-149)

Il est très tentant, mais prématuré, de rapprocher de telles conceptions "théologico-politiques" des thèses d'un René Girard sur les rapports intimes entre violence et religion - la conception wébérienne de l'état moderne comme détenteur du "monopole de la violence légitime" est en tout cas fort proche de certaines idées de Girard - contentons-nous d'enchaîner avec un passage explicitement consacré à l'Islam. C'est ici le lieu de se lamenter que Weber soit mort avant que d'écrire le livre qu'il avait en projet sur ce thème - et de signaler par la même occasion la perplexité que Dumont avait quant à la compatibilité de l'Islam avec ses catégories d'analyse, quel dommage qu'il n'ait jamais creusé la question. Bref, cela n'a pas empêché Weber de livrer quelques aperçus sur ce sujet :

"Les compromis de l'éthique religieuse avec le monde du politique sont facilités dans deux occurrences. Celle tout d'abord où l'éthique plaide en faveur d'une "adaptation intelligente de l'homme cultivé au monde". Il en est ainsi dans l'univers du confucianisme. (... - puis vient l'évocation du puritanisme). C'est pourtant le cas de l'Islam antique qui fournit l'occurrence la plus claire d'une suppression du conflit entre éthique et politique, au travers d'une sorte de sacralisation de la guerre comme moyen du salut. Ici, la religion "a pour devoir de propager la vraie prophétie par la violence, renonce consciemment à la conversion universelle et reconnaît comme but non le salut de ceux qu'elle soumet, mais la subjugation et la soumission des incroyants sous la domination d'un ordre dominateur consacré, par devoir fondamental, à la guerre sainte". Avec toutefois deux conséquences contradictoires. En premier lieu le fait que "la violence ne fait pas problème", ce qui permet un investissement immédiatement religieux du politique. Mais aussi en retour une sorte d'atténuation du principe d'universalité propre aux religions de salut, puisque "la solution voulue par Dieu c'est, précisément, la domination violente des croyants sur les incroyants, qui ne sont que tolérés"." (p. 175)

Avant de surinterpréter ce passage, insistons sur le fait qu'il concerne, en admettant par ailleurs qu'il soit pertinent, l'Islam antique. Ces résonances contemporaines me semblent par ailleurs moins intéressantes que la conclusion que Weber en tire : sous cette forme, l'Islam "n'est, en aucune façon, une religion universelle de salut." Pour qui déteste la vulgaire mélasse des "trois monothéismes", des "trois religions du livre", cet aperçu suscite à tout le moins la curiosité. A suivre...

Mais revenons au premier passage cité, dont certains accents ont pu paraître hégéliens, ou à tout le moins kojéviens. Weber fait de la faculté à mourir pour la patrie le critère décisif d'appartenance à cette patrie, critère qui sera repris par le controversé (à tort ou à raison) Carl Schmitt. Or les réflexions qui se situent dans une telle optique sont vite portées à jeter un regard critique sur les processus de pacification des rapports sociaux que la modernité a pu petit à petit mettre au point - et voici le thème de la fin de l'histoire, qui depuis Hegel fait tour à tour, parfois en même temps, figure de paradis sur terre ou d'effrayant cauchemar. Weber, Schmitt suivent bien sûr cette deuxième solution, dans un état d'esprit récemment repris par Philippe Muray - lequel a beaucoup cité Kojève -, ce qui fait qu'à la lecture des pp. 408-411 du livre de P. Bouretz, consacrées à Schmitt, on découvre que celui-ci est un ancêtre direct de Muray. L'intéressé en avait-il conscience, je l'ignore, et ce n'est pas très important en soi, mais il est piquant de constater de tels points communs entre un juriste proche pendant quelque temps du nazisme et l'auteur du XIXè siècle à travers les âges, ouvrage nourri de questionnements, stimulants mais parfois abusifs (genre pré-Taguieff) sur les origines et les prolongements cachés de l'antisémitisme.

Pierre Bouretz suggère de même (j'imagine inconsciemment) un rapprochement entre Muray et Marx. Pas tant du point de vue de la philosophie de l'histoire comme suite de conflits - l'anticommuniste Muray a de ce point de vue, dans ses derniers ouvrages, nettement marqué sa dette à l'auteur du Manifeste - que dans le cadre, plus inattendu, des rapports entre protestantisme et liberté. Si le lecteur se rapporte à certains passages de Muray (here and there) sur le sujet, il ne pourra qu'en conclure comme moi qu'il aurait pu, toutes choses égales par ailleurs quant au style, signer ces lignes de Marx (sauf le tout début...) :

"Luther a certes vaincu la servitude par dévotion, parce qu'il a mis à sa place la servitude par conviction. Il a brisé la foi en l'autorité, parce qu'il a restauré l'autorité de la foi. Il a transformé les clercs en laïcs, parce qu'il a transformé les laïcs en clercs. Il a libéré l'homme de la religiosité extérieure, parce qu'il a fait de la religiosité l'homme intérieur. Il a émancipé le corps de ses chaînes, parce qu'il a chargé de chaînes le coeur. (...) Il ne s'agissait désormais plus du combat du laïc avec le clerc extérieur à lui, mais du combat avec le clerc à l'intérieur de lui-même, avec sa nature de clerc." (pp. 284-285 ; P. Bouretz utilise la traduction de M. Rubel dans la "Pléiade", vol. III, p. 391.)


Ces rapprochements ne sont certes pas une fin en soi - quoique briser les catégories pré-établies devrait suggérer quelques préceptes de prudence et de tolérance à qui prend part à des disputatio. L'idéal serait, je l'ai déjà signalé, de parvenir à un tableau des différentes idées possibles, des concepts avec lesquels tel concept peut ou non logiquement coexister. Les auteurs ne seraient dans ce cadre que des points de repère. Nul doute que des parentés inattendues surgiraient. Mais le but serait évidemment de clairement établir quelles idées sont, malgré les apparences et malgré les appartenances de ceux qui les ont énoncées, formellement incompatibles entre elles. Ce serait toujours plus utile et plus utilisable qu'un "panorama des idées contemporaines" construit, si le terme n'est pas abusif, sur le principe : "X dit que..., Y dit que, Z, lui, pense que...", où l'on finit par préférer alternativement tous ceux qui ne s'opposent pas trop explicitement à ses propres a priori.


En guise d'au revoir, et bien que cela n'aie rien à faire ici : que Dieu bénisse les putes. Puisse le plus vieux métier du monde connaître l'éternité !

(C'était mon premier commentaire sur l'élection présidentielle à venir. Rendez-vous est pris.)

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