mercredi 29 juin 2011

Libido dominandi...

evola2


Pas de Simone Weil aujourd'hui, contrairement à ce que j'ai annoncé la dernière fois, mais ce n'est j'espère que reculer pour mieux sauter, dans la mesure où le livre dont je vais vous parler contient des passages qui peuvent compléter d'importantes thèses de S.W. sur la région, la nation, l'Europe.

- Affaire à suivre, et venons-en au livre en question, Les hommes au milieu des ruines de Julius Evola (1ère édition 1965, édition définitive 1972 ; j'utilise l'édition française Pardès de 2005). Comme souvent, il ne s'agit pas tant ici d'en faire une recension complète que d'y puiser des idées qui peuvent nous être utiles. Je voulais d'abord écrire, de façon très générale, que les chapitres critiques y semblent plus convaincants que les chapitres plus positifs, mais même cette appréciation nécessiterait en toute rigueur des précisions qu'il serait un peu long et hors sujet d'apporter ici. Mon objectif est plutôt de décrire des points communs entre un penseur se revendiquant de Droite, avec la majuscule, qui s'est clairement engagé dans le fascisme italien, et certaines des positions critiques qui ont pu être développées par d'autres, venus d'autres horizons.

L'idée n'est pas, encore une fois, de tout mélanger et amalgamer, l'idée est la même depuis le début de ce blog, quand je conseillais à Étienne Chouard de lire Alain de Benoist : ce n'est même pas "Anti-enculistes de tous bords, unissez-vous !", mais, déjà, "Anti-enculistes de tous bords, parlez-vous !". Je constate d'ailleurs que A. Soral et É. Chouard se sont rencontrés : je ne dirais pas que je n'en demande pas plus, mais c'est, à son échelle, une bonne nouvelle.

Par conséquent, ne soyez pas surpris de rencontrer dans ce qui suit des idées que vous avez déjà pu voir exprimées à ce comptoir, puisque c'est précisément mon but. Il sera toujours temps, après, de voir ce qui peut séparer X, Y ou moi-même de certaines des thèses d'Evola - mais pour cela il faut le lire plus, il faut un plus gros travail de documentation, tout en n'oubliant pas que l'important n'est pas de donner des bons et des mauvais points à toutes les thèses soutenues au cours de sa longue existence par Julius Evola, mais de voir ce qui dans ces thèses, lorsque par exemple elles nous semblent justes, est lié, et de quelle manière (fortuite, circonstancielle, ou au contraire par nécessité logique, et dans ce cas, le problème vient-il de notre approche et de nos a priori ?), à d'autres thèses qui nous semblent plus contestables.

Pour aujourd'hui, donc, contentons-nous, après un petit tacle anti-Sarkozy, c'est rituel mais ça fait du bien :

"[Platon, République, 482c :] « C'est celui qui a besoin d'être guidé qui frappe à la porte de celui qui sait guider et non celui qui est guide et dont on peut attendre du bien, qui invite à se laisser guider ceux qui sont guidés. ». Le principe de l'ascèse de la puissance est important : « A l'opposé de ceux qui commandent actuellement dans chaque cité » - est-il dit (520d) - les vrais Chefs sont ceux qui n'assument le pouvoir que par nécessité, car ils ne connaissent pas d'égaux ou de meilleurs, à qui cette tâche puisse être confiée (347c). L. Ziegler a observé fort justement, à ce propos, que celui pour qui la puissance signifie ascension et accroissement s'est déjà montré indigne d'elle et qu'au fond, ne mérite la puissance que celui qui a brisé en lui-même la convoitise de la puissance, la libido dominandi." (pp. 56-57n.)

et non sans souligner que malgré certaines apparences ces principes ne sont pas tellement éloignés de la théorie du premier venu à laquelle je fais souvent allusion ces temps-ci (en temps de crise, quand les élites, avec ou sans guillemets, ne sont plus à la hauteur de la situation, le premier venu tel que Paulhan le voyait est celui qui est bien obligé de se rendre compte qu'il ne "connaît pas d'égaux ou de meilleurs, à qui le pouvoir, ou la tâche de restaurer le pouvoir, puisse être confié" et qu'il doit donc mettre lui-même les mains dans le cambouis : c'est exactement ce qui s'est passé avec de Gaulle) ;

contentons-nous, disais-je, d'essayer de vous faire partager le plaisir ressenti à lire de telles lignes, en soulignant ici et là la parenté de ce qu'écrit Evola avec les idées que d'autres ont pu exprimer à ce comptoir :

"Relevons… l'irréalisme de ce que l'on appelle la sociologie utilitaire, laquelle n'a pu trouver crédit que dans une civilisation mercantile. D'après cette doctrine, l'utile serait le fondement positif de toute organisation politico-sociale. Or il n'y a pas de concept plus relatif que l'utile. Utile par rapport à quoi ? En vue de quoi ? Car si l'utilité se ramène à sa forme la plus brute, la plus « matérielle », bornée et calculée, on doit se dire que - pour leur bonheur ou pour leur malheur - les hommes pensent et agissent bien rarement selon cette conception étroite de l'« utile ». Tout ce qui a une motivation passionnelle ou irrationnelle a tenu, tient, et tiendra dans la conduite humaine, une place beaucoup plus grande que la petite utilité. Si on ne reconnaît pas ce fait, une très grande partie de l'histoire des hommes demeure inintelligible. Mais, parmi ces motivations non utilitaires, dont le caractère commun est de conduire l'individu, à des degrés divers, au-delà de lui-même, il en est qui reflètent des possibilités supérieures, certaine générosité, certaine disposition héroïque élémentaire. Et c'est précisément de celles-là que naissent les formes de reconnaissance naturelle auxquelles nous faisions précédemment allusion, forces qui animent et soutiennent toute structure hiérarchique vraie. Dans ces structures, l'autorité, en tant que pouvoir, peut et doit même avoir sa part. Il faut reconnaître, avec Machiavel, que lorsqu'on n'est pas aimé, il est bon, du moins, d'être craint (se faire craindre - précise Machiavel -, non pas se faire haïr). Affirmer toutefois que, dans les hiérarchies historiques, le seul facteur agissant ait été la force et que le principe de la supériorité, la reconnaissance directe et fière du supérieur par l'inférieur n'ait pas joué un rôle fondamental, c'est fausser complètement la réalité, c'est, répétons-le, partir d'une image mutilée et dégradée de l'homme en général. Quand il affirme que tout système « politique impliquant l'existence de vertus héroïques et de dispositions supérieures a pour conséquence le vice et la corruption », Burke, plus encore que de cynisme, fait preuve de myopie dans la connaissance de l'homme." (pp. 57-58)

Et puisqu'il est fait allusion, via Burke, au libéralisme, voyons ce qu'en dit le baron Evola :

"Le libéralisme est l'antithèse de toute doctrine « organique » [= holiste]. L'élément primordial étant pour lui, non l'homme personne [= l'homme singulier, avec sa propre personnalité], mais l'homme individu [abstrait, indifférencié, générique…], dans une liberté informe, seul y sera concevable un jeu mécanique de forces, d'unités qui réagissent les unes sur les autres, selon l'espace que chacun réussit à accaparer, sans qu'aucune loi supérieure d'ordre, sans qu'aucun sens soit reflété par l'ensemble.

- c'est exactement la thèse sur l'essence du libéralisme telle que défendue par Jean-Claude Michéa (évoquée ici et ) : le libéralisme comme organisation neutre et sans référentiel commun des interactions entre les forces, guidées par leurs seuls intérêts, que sont les individus.

L'unique loi et, donc, l'unique État que le libéralisme admette, a de ce fait un caractère extrinsèque par rapport à ses sujets.

- ici, c'est d'une des thèses fétiches de Bibi que se rapproche le baron : en mettant l'État à part de l'ensemble de la société, le libéral lui offre une possibilité de grandir aux dépens de cette société, une possibilité qui le fait râler depuis deux siècles, non sans schizophrénie ni cynisme ("Privatisons les profits, socialisons les pertes...").

Le pouvoir est confié à l'État par des individus souverains, pour que celui-ci protège les libertés des particuliers, avec le droit d'intervenir seulement quand ils risquent d'être franchement dangereux les uns pour les autres. L'ordre apparaît ainsi comme une limitation et une réglementation de la liberté, non comme une forme que la liberté exprime de l'intérieur, en tant que que liberté en vue d'accomplir quelque chose, en tant que liberté liée à une qualité et à une fonction. (…)

Le spectre qui, de nos jours, terrorise le plus le libéralisme est le totalitarisme. Et pourtant on peut affirmer que c'est précisément en partant des prémisses du libéralisme et non de celles d'un État organique que le totalitarisme peut surgir, comme cas limite. Le totalitarisme, nous le verrons, ne fait qu'accentuer la notion d'un ordre imposé de l'extérieur, d'une manière uniforme, sur une masse de simples individus qui, n'ayant ni forme ni loi propre, doivent les recevoir de l'extérieur et être insérés dans un système mécanique omnicompréhensif afin d'éviter le désordre d'une manifestation anarchique et égoïste de forces et d'intérêts particuliers." (pp. 59-60

Vous aurez repéré les liens avec Dumont. D'une part, de façon générale, ainsi que le souligne le traducteur et introducteur de Révolte contre le monde moderne (L'Age d'Homme, 1991), par le biais d'une forte partition entre monde traditionnel et monde moderne ; d'autre part, ici, par cette conception du totalitarisme comme enfant de la modernité. Ceci dit, Evola est plus systématique que Dumont, puisqu'il voit dans le totalitarisme, notamment d'inspiration marxiste - le seul encore sur pied lors de la rédaction du livre - une suite presque inévitable du libéralisme :

"Platon avait déjà dit : « La tyrannie ne surgit et ne s'instaure dans aucun autre régime politique que la démocratie : c'est de l'extrême liberté que sort la servitude la plus totale et la plus rude » [République, 564a]. Libéralisme et individualisme n'ont joué qu'un rôle d'instruments dans le plan d'ensemble de la subversion mondiale, en ouvrant les digues à son mouvement.

Il est donc capital de reconnaître la continuité du courant qui a donné naissance aux diverses formes politiques antitraditionnelles aujourd'hui en lutte dans le chaos des partis : libéralisme, puis constitutionnalisme, puis démocratie parlementaire, puis radicalisme, puis socialisme, enfin communisme et soviétisme ne sont apparus historiquement que comme les phases d'un même mal, dont chacune a préparé la suivante. Sans la Révolution française et sans le libéralisme, le constitutionnalisme et la démocratie n'eussent pas existé. Sans la démocratie et la civilisation bourgeoise et capitaliste du tiers état il n'y aurait pas eu de socialisme ni de nationalisme démagogique. Sans la préparation du radicalisme, il n'y aurait pas eu de socialisme, ni, enfin, de communisme à base antinationale et internationale-prolétarienne. Que ces formes coexistent aujourd'hui souvent, qu'elles luttent même les unes contre les autres ne doit pas empêcher un regard pénétrant de constater qu'elles sont solidaires, qu'elles s'enchaînent et se conditionnent réciproquement, qu'elles constituent les aspects différents de la même subversion de tous ordres normaux et légitimes. Il est donc logique et fatal, lorsque ces formes se heurtent, que l'emporte finalement la plus outrancière, celle qui appartient au niveau le plus bas." (p. 61)

Evola pensant ici au communisme, on peut se dire dans un premier temps que son raisonnement est daté et trop mécanique. Mais - même si le raisonnement est effectivement un peu trop mécanique et doit au moins être affiné pour rendre compte de l'existence de quelque chose comme le gaullisme - on peut aussi l'appliquer à la « Chute du Mur » et la « victoire du monde libre sur le Bloc de l'Est », en se rappelant que les États-Unis et l'Europe n'avaient pas attendu l'effondrement du communisme pour revenir aux sources du libéralisme le plus individualiste et le plus effréné : Reagan, Thatcher, Mitterrand, etc., c'est finalement le nouveau libéralisme qu'ils ont promu qui a abattu le communisme (ce qui n'exclut évidemment pas l'action de facteurs internes à celui-ci). « La forme la plus outrancière, celle qui appartient au niveau le plus bas » ne serait donc le plus communisme, mais le libéralisme-enculisme actuel. La chute du communisme ayant par ailleurs permis l'accélération de ce mouvement de décadence, les capitalistes n'ayant plus peur de jeter Popu dans les bras de Moscou, etc.

On me dira peut-être que j'exagère, on utilisera l'argument selon lequel je préfèrerais évidemment vivre à Paris maintenant qu'à Moscou sous Brejnev… Cet argument n'est pas vide de sens certes, mais doit être utilisé avec précaution : il est aussi ce qui permet de rendre la vie à Paris - et ailleurs… - de plus en plus dure et vide de sens. Certes il nous est difficile en France de connaître quelque chose comme l'Ostalgie, mais au train où vont les choses, la vie à Paris risque de devenir sous peu effectivement plus dure qu'à Moscou sous Brejnev…

Voilà pour cette première prise de contact avec l'oeuvre politique d'Evola. Dieu vous garde !



P.S. : j'ai, pour la première fois, contacté - j'allais écrire directement, mais il faut passer par le site E&R - Alain Soral, afin de lui faire connaître ce que j'écrivais dans ma précédente livraison au sujet de la forme d'antisémitisme que j'estimais pouvoir diagnostiquer en lui. Je n'ai pas reçu de réponse, ni même l'accusé de réception que je m'étais permis de demander pour être sûr que le message avait bien été transmis. Je remarque néanmoins que la question "Alain Soral, êtes-vous antisémite ?" lui a été posée pour la première fois dans le dernier entretien mensuel : y a-t-il un lien avec mon message ou est-ce, plus simplement, que l'on se sent plus libre, après les récentes interventions du « Président », que le thème est dans l'air du temps, je ne le sais évidemment pas. La réponse d'Alain Soral (située à la 47e minute) ne se situe pas sur le même plan que mon texte : ce qu'il dit, est, au niveau des principes et de la logique en tous cas, cohérent et soutenable, mais ce n'est pas sur ce terrain-là que je me situais. Tant pis. - A ce sujet, on citera au passage Evola, qui n'est certes pas d'une grande judéophilie, lorsqu'il évoque le sujet dans Les hommes au milieu des ruines, à propos des Protocoles des Sages de Sion (je pratique un certain nombre de coupures, sans les signaler) :

"On peut se demander si l'antisémitisme fanatique, enclin à voir partout le Juif comme le deus ex machina, ne fait pas inconsciemment le jeu de l'ennemi. Si l'on peut citer beaucoup d'exemples de Juifs qui ont figuré et figurent parmi les promoteurs du désordre moderne, dans ses phases et ses formes les plus aiguës, culturelles, politiques et sociales, il n'en faut pas moins se livrer à une recherche plus approfondie si l'on veut percevoir les forces dont le judaïsme moderne [en note, Evola insiste sur ce fait : c'est le judaïsme moderne, « c'est-à-dire sécularisé, qui est ici en cause »] peut n'avoir été qu'un instrument.



liberte



D'ailleurs, bien que l'on trouve d'assez nombreux Juifs parmi les apôtres des principales idéologies considérées par les Protocoles comme des instruments de la subversion mondiale - libéralisme, socialisme, scientisme, rationalisme -, il est clair que ces idées n'auraient jamais vu le jour et ne se seraient jamais affirmées en l'absence d'antécédents historiques tels que la Réforme, l'Humanisme, le naturalisme et l'individualisme de la Renaissance, le cartésianisme, etc. - phénomènes dont on ne peut évidemment pas rendre les Juifs responsables et qui correspondent à un ordre d'influence plus étendu." (pp. 189-190)

Je vous laisse juges, d'une part de ce raisonnement, d'autre part de la façon dont il peut être appliqué aux propos d'Alain Soral : il me semble en tout cas qu'une précision de ce genre aurait pu contribuer à dissiper le halo d'antisémitisme qui m'a gêné dans Comprendre l'Empire.

A plus !


tumblr_lca34ndGHf1qzh887o1_500

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

mardi 14 octobre 2008

"Jusqu'aux filles et aux biens."

"La prohibition de l'inceste est moins une règle qui interdit d'épouser mère, soeur ou fille, qu'une règle qui oblige à donner mère, soeur ou fille à autrui. C'est la règle du don par excellence. Et c'est bien cet aspect, trop souvent méconnu, qui permet de comprendre son caractère : toutes les erreurs d'interprétation de la prohibition de l'inceste proviennent d'une tendance à voir, dans le mariage, un processus discontinu, qui tire de lui-même, dans chaque cas individuel, ses propres limites et ses possibilités.

C'est ainsi qu'on cherche, dans une qualité intrinsèque de la mère, de la fille ou de la soeur, les raisons qui peuvent prévenir le mariage avec elles. On se trouve, alors, infailliblement entraîné vers des considérations biologiques, puisque c'est seulement d'un point de vue biologique, mais certainement pas social, que la maternité, la sororalité ou la filialité - si l'on peut dire - sont des propriétés des individus considérés ; mais, envisagées d'un point de vue social, ces qualifications ne peuvent être regardées comme définissant des individus isolés, mais des relations entre ces individus et tous les autres : la maternité est une relation, non seulement d'une femme à ses enfants, mais de cette femme à tous les autres membres du groupe, pour lesquels elle n'est pas une mère, mais une soeur, une épouse, une cousine, ou simplement une étrangère sous le rapport de la parenté. Il en est de même pour toutes les relations familiales qui se définissent, à la fois, par les individus qu'elles englobent et par tous ceux, aussi, qu'elles excluent. Cela est si vrai que les observateurs ont souvent été frappés par l'impossibilité, pour les indigènes, de concevoir une relation neutre, ou plus exactement une absence de relation. Nous avons le sentiment - d'ailleurs illusoire - que l'absence de parenté détermine, dans notre conscience, un tel état ; mais la supposition qu'il puisse en être ainsi pour la pensée primitive ne résiste pas à l'examen. Chaque relation familiale définit un certain ensemble de droits et de devoirs : et l'absence de relation familiale ne définit pas rien, elle définit l'hostilité : « Si vous voulez vivre chez les Nuer, vous devez le faire à leur façon ; vous devez les traiter comme une sorte de parents, et ils vous traiteront comme une sorte de parents. Droits, privilèges, obligations, tout est déterminé par la parenté. Un individu quelconque doit être, soit un parent réel ou fictif, soit un étranger, vis-à-vis duquel vous n'êtes lié par aucune obligation réciproque, et que vous traitez comme un ennemi virtuel. [Evans-Pritchard, Les Nuer, 1940] » Le groupe australien se définit exactement dans les mêmes termes : « Quand un étranger approche d'un camp qu'il n'a jamais visité auparavant, il ne pénètre pas dans le camp, mais se tient à quelque distance. Après un moment, un petit groupe d'anciens l'aborde, et la première tâche à laquelle ils se livrent est de découvrir qui est l'étranger. La question qu'on lui pose le plus souvent est : Qui est ton maeli (père du père) ? La discussion se déroule sur des questions de généalogie, jusqu'à ce que tous les intéressés se déclarent satisfaits, quant à la détermination exacte de la relation de l'étranger avec chacun des indigènes présents au camp. Quand on est arrivé à ce point, l'étranger peut être reçu dans le camp, et on lui indique chaque homme et chaque femme, avec la relation de parenté correspondante entre lui-même et chacun... Si je suis un indigène et que je rencontre un autre indigène, celui-ci doit être, ou bien mon parent, ou bien mon ennemi. Et s'il est mon ennemi, je dois saisir la première occasion de le tuer, de crainte que lui-même ne me tue. Telle était, avant la venue de l'homme blanc, la conception indigène des devoirs envers le prochain. [Radcliffe-Brown, Three tribes of Western Australia, 1913] » Ces deux exemples ne font que confirmer, dans leur frappant parallélisme, une situation universelle : « Pendant tout un temps considérable et dans un nombre considérable de sociétés, les hommes se sont abordés dans un curieux état d'esprit, de crainte et d'hostilité exagérées, et de générosité également exagérée, mais qui ne sont folles qu'à nos yeux. Dans toutes les sociétés qui nous ont précédés immédiatement et encore nous entourent, et même dans de nombreux usages de notre moralité populaire [Orwell et Michéa évoqueraient sans doute ici la common decency], il n'y pas de milieu : se confier entièrement ou se défier entièrement, déposer ses armes et renoncer à sa magie, ou donner tout : depuis l'hospitalité fugace jusqu'aux filles et aux biens. [Mauss, Essai sur le don, 1925] » Or, il n'y a dans cette attitude aucune barbarie, et même, à proprement parler, aucun archaïsme : mais seulement la systématisation, poussée jusqu'à son terme, des caractères inhérents aux relations sociales.

Chaque relation ne saurait être isolée arbitrairement de toutes les autres ; et il n'est pas davantage possible de se tenir en deçà, ou au delà, du monde des relations : le milieu social ne doit pas être conçu comme un cadre vide au sein duquel les êtres et les choses peuvent être liés, ou simplement juxtaposés. Le milieu est inséparable des choses qui le peuplent ; ensemble, ils constituent un champ de gravitation où les charges et les distances forment un ensemble coordonné, et où chaque élément, en se modifiant, provoque un changement dans l'équilibre total du système." (Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, 1967 [1947], pp. 552-53)


Texte magnifique, célèbre - et controversé. Je ne chercherai pas à le discuter en tant que tel, je veux simplement appliquer certaines de ses leçons qui me semblent, à tort ou à raison, les moins discutables, au monde actuel, en l'occurrence à la vision occidentale des relations internationales. Quelques-uns parmi vous trouveront peut-être que j'applique toujours la même grille d'analyse, mais il se trouve que C. Lévi-Strauss me donne d'objectives raisons de le faire. Car si l'on voit bien en quoi la conception des rapports avec l'étranger exposée dans ce qui précède a des rapports avec le fameux "Qui n'est pas avec nous est contre nous" de M. G. Bush, il faut aussi noter ce qui l'en sépare. La formulation Nuer ou australienne, regroupons-les dans un premier temps, serait plutôt : "Qui n'est pas avec nous, qui ne veut pas être avec nous, risque fort d'être contre nous, et nous devons nous en méfier." Le point qui rapproche la conception « sauvage » de la conception américaniste, ou occidentaliste, est la conscience qu'il n'y a pas de relation neutre, pas d'indifférence totale possible à l'autre.

(Il y a là un paradoxe certain de la pensée américaniste, laquelle « prône » [cf. infra] par ailleurs la séparation entre les êtres « humains », entre les homo oeconomicus, mais cela s'explique :

- d'un point de vue historique, par la nécessité, pour ce pays fondé sur la séparation que sont les Etats dits Unis, d'en remettre une couche par rapport à l'extérieur, pour se donner par là une unité, ou un semblant d'unité, sans cela difficile à atteindre vus les postulats idéologiques de base (je simplifie) ;

- d'un point de vue théorique, car il s'agit d'un paradoxe plus que d'une réelle contradiction : on a assez remarqué que la vision de la « société » (rappelons M. Thatcher : "There is no such thing as society.") comme constellation d'individus séparés les uns des autres les met en concurrence et en état d'hostilité permanents - de l'absence (postulée) de relation on passe très vite à des relations « négatives ». Comme il est difficile de prétendre que des pays sont des « individus séparés les uns des autres », on prend directement pour point de départ, dans l'analyse, le fait qu'ils sont en concurrence entre eux.)

Par opposition à ce qui rapproche ainsi vision « sauvage » et vision américaniste, on aura l'idéalisme bien-pensant moderne, qui a peu à peu substitué à une idée séduisante - ne nous battons pas pour rien, ne nous focalisons pas sur nos différents, essayons de nous rapprocher, etc. - une vision de la tolérance qui est à la fois indifférence aux autres et utopie quant à la possibilité de « relations neutres » - entre pays, entre peuples, entre voisins, entre cultures, entre religions...

(On peut appliquer ces raisonnements à des débats contemporains comme l'immigration, la loi de 1905, etc.)

Et comme d'une part cette indifférence globale aux autres - qui d'une certaine façon retrouve l'idée libérale d'une séparation de tous les individus (ce qui serait le noeud des convergences LCR-PS-UMP, noeud dont la figure du bobo serait l'emblème et la réalisation - cf. infra) - est une vision infernale, et que d'autre part elle n'est pas réalisable entièrement, s'est produite ces dernières années une réaction visant, sur un mode abrupt et de façon excessive, à rappeler qu'il n'y a pas de « relation neutre ».

(Paradoxe encore, c'est dans le pays où cette idée simplificatrice du "Qui n'est pas avec nous est contre nous" était déjà la plus ancrée, qu'il a fallu un événement extérieur, ou perçu comme tel - le 11 septembre -, pour déclencher ou accentuer cette dynamique binaire. L'Europe, moins directement touchée (Londres, Madrid, certes), y a mis plus de volontarisme, plus de souci de se trahir soi-même.)

Il reste à rappeler ce qui sépare (hormis la beauté, le sens de la cérémonie, la culture, et la débrouillardise, l'intelligence, etc.) George Bush d'un Nuer ou d'un primitif australien : la possibilité offerte par ceux-ci à l'étranger, d'une part de s'identifier, d'autre part, ne serait-ce que dans le cas des Nuer (la formulation de Radcliffe-Brown, au moins dans la dernière phrase citée par Lévi-Strauss (il faudrait disposer du contexte) est plus schématique) de jouer à être un membre de la communauté, un « parent ». Ce sont les « lois de l'hospitalité », tellement oubliées dans l'Occident moderne et urbain : bien que l'étranger ne me soit pas lié, ce que je vérifie dans un premier temps, je dois, s'il me montre sa volonté pacifique, le traiter comme un des miens. ("Si vous voulez vivre chez les Nuer, vous devez le faire à leur façon ; vous devez les traiter comme une sorte de parents, et ils vous traiteront comme une sorte de parents.")


Si bien que, finalement, notre analyse ne nous a pas tout à fait conduits au même résultat qu'à l'accoutumée. La modernité n'est pas ici une forme abâtardie de la tradition, un nivellement par le bas ou une « spéculation à la baisse », mais une séparation de deux niveaux autrefois mêlés, et qui devraient l'être - séparation qui aboutit donc à une instabilité foncière : au lieu d'un homme à deux jambes, nous avons deux boiteux. Ce pourquoi d'ailleurs j'ai employé ici les termes d'« occidentalisme » et d'« américanisme » : ces concepts ne me semblent pas inhérents à la modernité, mais ils en découlent, notamment, c'était l'objet de la démonstration du jour, lorsque ladite modernité disjoint ce qui ne doit pas l'être. Pour continuer sur les métaphores corporelles, on a un peu désormais « la tête et les jambes » : la tolérance abstraite, purement intellectuelle, indifférente, perdue dans les grandes idées et les grands principes d'un côté, et de l'autre des jambes qui avancent d'elles-mêmes, sans réflexion, pour aller donner un coup de pied au cul à tous les voisins - mais qui ont sur la tête seule l'avantage, si c'en est un, d'aller quelque part.




1241-vietnam

Good old times, pal !



Quelques prévisions et compléments :

- lorsque j'écris plus haut que le libéralisme, ou l'américanisme - de ce point de vue, c'est la même chose - « prône » la séparation entre les individus, les guillemets viennent du statut ambigu que la pensée libérale confère à cette séparation, ambiguïté rappelée ici-même par Jean-Claude Michéa, que je recite ici : "Toute politique libérale apparaît donc tenue par un impératif métaphysiquement contradictoire : il lui faut en permanence mobiliser des trésors d'énergie pour contraindre les individus à se comporter dans la réalité quotidienne comme ils sont déjà supposés le faire par nature et spontanément." ;

- sur la figure du bobo et son indifférence aux autres comme point de rencontre de la tolérance abstraite « de gauche » et l'égoïsme tribal « de droite » (en sachant bien que d'un côté comme de l'autre il y a des gens authentiquement généreux, avec ceux qu'ils connaissent comme avec des inconnus), on rappellera le débat causé par les déclarations d'un Jean-Marie Le Pen sur le thème "Je préfère ma famille à mes voisins, mes voisins à des gens que je connais pas, etc." D'un point de vue logique, il est tout aussi regrettable de s'enfermer sur soi et sa tribu, que d'utiliser des grands principes abstraits d'amour de l'autre pour ne jamais se montrer généreux dans la vie quotidienne, les « autres » que l'on y rencontre n'étant jamais assez « purs » pour mériter de l'aide. Mais les positions ne sont pas strictement parallèles, puisque dans un cas il y a conscience de liens réels (la famille) et fidélité à ceux-ci, dans l'autre... rien (tout ceci en principe) ;

- à propos de la crise, maintenant. Moins pressé que d'autres d'en tirer des conclusions, surtout à la vitesse à laquelle vont les choses, et un peu débordé par tout ce que l'on peut lire ces jours-ci, je me contente de vous signaler le débat d'Etienne Chouard sur le site de Paul Jorion. J'ai par ailleurs pu constater que le texte de Jacques Bouveresse que j'avais retranscrit en février dernier, et qui date de 1997, n'avait rien perdu de son actualité ("Ce qu'engendrent l'égoïsme et les pulsions égoïstes en général n'est pas l'ordre, mais la combinaison du progrès et du chaos social.") : je me permets donc de vous rappeler son existence. Au surplus, dans une optique musilienne, si ce qui manque à la modernité, c'est "la fonction, non les contenus", on mentionnera aujourd'hui l'hypothèse que la crise amènera peut-être, qui sait, un changement dans les fonctions permettant aux contenus de jouer un plus grand rôle dans nos vies ;

- en attendant, hommage à deux francs-tireurs pour finir, une interview d'Alain Soral, qui s'achève sur une formule séduisante de l'auteur à son propre endroit ("Un lecteur assidu de Marx et Sorel, admirateur de Lumumba et intrigué par Guénon.."), et une autre de Thierry Meyssan, toujours extrême ("La France a déjà basculé dans une forme de régime autoritaire sous tutelle US."). Bonnes lectures !



help_me_eros_5


La réciprocité est un effort permanent.

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

mardi 11 avril 2006

Pain in the ass.

On n'a pas tort de dire que les Français font parfois n'importe quoi, mais il faut relativiser : les Américains élisent un Président en lui donnant moins de voix qu'à son adversaire ; les Allemands n'arrivent pas à choisir et élisent tout le monde en même temps ; les Italiens, entre deux abominables canailles, font des manières au moment de se décider... Il n'y a finalement que les Britanniques pour, imperturbablement, réélire à satiété le même enculé depuis des années. Ils avaient d'ailleurs fait pareil avec Maîtresse Thatcher. C'est le syndrome de Stockholm façon éducation anglaise.

(Le pire, c'est que quand les Palestiniens, les Biélorusses, et même les Américains la deuxième fois, s'expriment clairement, nous ne sommes pas contents non plus).

Libellés : , ,

dimanche 2 avril 2006

Un libéral-stalinien de bonne compagnie.

(Ajout le 9.06.)

(Ajout le 10.09.)




"C’est toujours des douillets nantis, des fils bien dotés d’archevêques qui vous parlent des beautés de l’angoisse, je leur en filerai de la voiture, moi ! de la sérieuse voiture à bras, et poil, certificat d’étude ! à l’âge de 12 ans ! je te leur passerai le goût de souffrir !"

(Céline).



Lors des situations, peut-être pas en l'occurrence de crise, mais un peu agitées, certaines interventions semblent tomber au bon moment, résumer une forme de sagesse attendue de beaucoup. A en juger par le nombre de citations qu'elle a suscitées dans des endroits variés, l'interview de Jacques Marseille au Monde daté du 26 mars dernier fait partie de ces sorties opportunes.

Il est conseillé de lire ce bref entretien avant que de s'attaquer à mes commentaires. Si d'aventure le lien que je viens de donner ne fonctionne plus, je reproduis les propos de M. Marseille ci-dessous. C'est moins joliment présenté, mais il n'y a pas de publicité.

Même si je serai en partie amené à le faire, mon propos n'est pas du tout d'énumérer et décrire les contre-vérités, inexactitudes, amalgames - et bonnes idées : principalement la suggestion finale - énoncées par J. Marseille : je voudrais surtout nuancer le cliché, employé ici dans un sens libéral, selon lequel l'histoire de France n'est faite que de ruptures et de psychodrames dommageables - quand, à entendre Jacques Marseille, il suffirait presque de s'asseoir tous autour d'une table, comme savent si bien le faire nos gentils voisins si doux et si tolérants, pour que tout s'arrange - c'est le grand soir libéral, finalement.

Je précise tout de même que je vise une interview parue dans le cadre de la promotion d'un livre, et qu'il se peut que l'auteur soit bien plus précis et prudent dans ce qu'il écrit que dans ce qu'il déclare. Ach, c'est lui qui a décidé de l'ouvrir, je n'avais pas quant à moi les moyens de le faire parler. J'éviterai d'ailleurs les procès d'intention, et si je parle de "libéral", c'est aussi parce que ce n'est pas d'aujourd'hui que M. Marseille publie des livres et expose publiquement ses idées.

Parenthèse : il y a des spécificités françaises comme il y a d'autres spécificités, mais le premier réflexe doit être de méfiance devant tout ouvrage ou article annonçant la couleur dans le style : "une exception française", "une passion française", etc. Dans le cas présent, je suis ravi d'apprendre, si je lis bien ce que M. Marseille cherche à nous dire, que l'histoire de l'Allemagne est un long fleuve tranquille, notamment pour ses voisins et pour ses Juifs, que les Anglais, qui ont eux aussi étêté un monarque, et qui ont de surcroît pondu Mme Thatcher, savent ne jamais s'énerver au moment de faire des réformes, que l'Espagne et l'Italie, qui ont toujours eu un mal de chien à avoir un régime consensuel, ont des leçons à nous donner... Quant aux Etats-Unis de la guerre de sécession, de la ségrégation, de la Nouvelle-Orléans sous les eaux, du système carcéral comme deuxième employeur du pays... ah, voilà "une démocratie qui fonctionne" ! Bien sûr, j'exagère... mais comme J. Marseille, je mélange passé et présent au gré des besoins de ma démonstration. Fin de parenthèse.


Tout cliché a une part de vérité. Que les Français aient un goût pour la dramatisation, ce ne sont pas les événements de ces jours-ci qui vont le contredire ; qu'il y ait eu des ruptures importantes dans notre histoire, je le veux bien. Qu'enfin nous ayons produit quelques "hommes [plus ou moins] providentiels", admettons, au moins pour l'instant. Mais Jacques Marseille confond tout au long de cet entretien des choses très différentes, ce qui l'amène finalement, à nous proposer, sous l'apparence de la simplicité et de la modération, un véritable galimatias, d'esprit un peu trop stalinien à mon goût.

Afin de tenter de le démontrer, il me faut varier les angles d'attaque :

- Pour juger si une démocratie "fonctionne", il ne faut pas seulement voir si ses institutions fonctionnent, cette fois-ci sans guillemets, correctement : il faut que les actes des gouvernants soient à l'unisson de la volonté populaire. Pour prendre un exemple extrême, certaines sociétés tribales, évoquées me semble-t-il par Durkheim, où le chef obéit en tout et pour tout à la volonté du groupe qu'il se contente de symboliser et d'exprimer à haute voix, sont démocratiques, puisque le chef ne fait qu'y rendre plus aisément formulable et applicable le "pouvoir du peuple". Lorsque Bismarck met en place les institutions de la social-démocratie allemande, quand de Gaulle en 1944 prend appui sur le programme du Conseil National de la Résistance pour très fortement consolider l'Etat-providence, ils ne sont en rien des "grands hommes", ils obéissent, poussés l'un par le SPD, l'autre par le PCF, à une forte demande de la société. J. Marseille oppose la naissance de la social-démocratie en Allemagne par Bismarck - omettant d'évoquer les socialistes et les syndicats, sans qui ce charmant démocrate de Bismarck n'aurait jamais levé le petit doigt pour les ouvriers - à l'immobilisme de la IIIe République, suggère que nous ne sommes pas vraiment démocrates parce que nous aimons les grands hommes, ce qui sous-entend que les autres pays les vénèrent moins que nous ou y moins souvent recours ; cite le cas du Général à l'appui de sa thèse... pour finalement laisser tomber, comme si cela ne changeait rien à ses arguments, que de Gaulle en 1944 n'avait fait qu'appliquer le programme de la Commune (ce qui d'ailleurs est une formulation discutable).

Cela donne une drôle de mélasse conceptuelle. Tout ce que l'on peut dire en vérité, c'est que la classe ouvrière allemande de la fin du XIXe siècle était mieux organisée que la nôtre, et que, précisément parce que l'Allemagne était à l'époque rien moins que démocratique d'un point de vue constitutionnel, celui qui la dirigeait a pu assez rapidement réformer un système dans un sens qui lui déplaisait fortement, ceci afin de limiter les mécontentements et de rester au pouvoir. Un pays était "en avance" socialement, l'autre "en avance" politiquement. C'est tout.


MAR

Seconde parenthèse. Quand quelqu'un sourit sur une photo, il vaut mieux se méfier. Staline sourit plus souvent à l'objectif que Churchill ou de Gaulle ; Baudelaire ne faisait guère de risettes à Nadar. Le faux cul n'est jamais loin du sourire. Fin de la seconde parenthèse.


- Pour juger si un pays se réforme, s'est réformé, a su se réformer, il ne faut pas simplement observer les évolutions spectaculaires. Il importe de prendre en considération les évolutions silencieuses, discrètes, à long terme. Ainsi de l'accession des femmes au marché du travail, qui s'est faite en France comme dans les pays d'Europe occidentale, sans plus de drames - et parfois mieux : les femmes allemandes, qui doivent en grande majorité abandonner, et pour toujours, leur boulot dès la naissance de leur premier enfant, sont jalouses des femmes françaises et des garanties qu'elles ont de retrouver assez rapidement la vie active.

On pourrait aussi parler de l'exode rural, de la consolidation progressive de l'Etat-providence sous deux républiques différentes...

- Pour faire des comparaisons historiques valables, il faut comparer des grandeurs commensurables, ne pas mettre sur le même plan des choses qui n'ont rien à voir. Ce n'est pas la peine d'être professeur d'histoire économique si l'on croit possible d'obtenir des chiffres significatifs en ajoutant des choux, des voitures blindées et des ratons laveurs.

D'abord, il aurait mieux valu ne comparer la France qu'avec un seul de ses voisins - l'Angleterre alors sans doute s'imposait. Chateaubriand, peut-être le père du cliché libéral dont j'essaie de démontrer l'insuffisance, s'en contentait. Car à picorer dans tous les sens, on trouvera bien sûr toujours dans un pays quelque chose qui marche mieux ou a mieux marché qu'en France.

Ensuite, donc, il ne faut pas tout mélanger. Revenons donc aussi brièvement que possible à ces ruptures "consubstantielles à notre histoire". Sur le grand gâchis des guerres de religion, admettons - tout en rappelant qu'en Angleterre, Henri VIII... Mais bon. "C'est avec la Fronde que les privilégiés ont dû se soumettre à une certaine forme d'ordre" : erreur ! Ces privilégiés avaient pendant des siècles dans leur grande majorité obéi à une "forme d'ordre" (divin) : c'est avec la naissance de l'absolutisme, qui rognait sur leurs privilèges, qu'ils se sont révoltés, parce qu'ils se sont sentis agressés, parce que l'ancien ordre était remis en cause. Il est vrai que l'histoire de France de Jacques Marseille ne commence qu'au XVIe siècle...

Je ne comprends pas le passage sur Mme de Staël et Napoléon.

L'exemple de Napoléon III est pernicieux, parce que finalement il réduit la révolution de 1848 à une crise issue d'une problématique protectionnisme (évidemment "exacerbé")/libre-échange. Matérialisme étonnant pour qui donne des leçons de démocratie, alors même que cette révolution a constitué un important moment de réflexion collective sur ce que pouvait être la démocratie en France.

Je ne vais pas détailler tous les autres affirmations de ce genre, d'autant que certaines restent peu claires (la "première mondialisation" aurait gagnée à être présentée). Je note juste la référence à Munich, mis sur le dos de la IIIe République : peut-être faut-il rappeler qu'un Premier Ministre anglais y était, et qu'il n'y fut pas plus brillant que notre Président du Conseil. Ceci sans évoquer les atermoiements des Etats-Unis vis-à-vis de l'Allemagne hitlérienne jusqu'à une date fort tardive.

En ce qui concerne l'évocation de 1958, en revanche, je n'ai rien à redire, c'est évidemment un très bon exemple. Mais quand on additionne toutes les exagérations, erreurs et comparaisons non valables, on finit par se dire qu'il ne reste plus tant de ces ruptures si "consubstantielles" à notre histoire.

Quant à la notion d'"homme providentiel", je crois qu'il serait trop long, et pas tout à fait dans le sujet, d'étudier ce que veut vraiment dire M. Marseille, en admettant qu'il ait des idées précises à ce sujet. Il est d'ailleurs attiré sur ce terrain par les journalistes du Monde.

- Enfin, pour donner autant de leçons aux autres et aller jusqu'à qualifier la moitié des adultes de son pays comme des "inutiles", il faudrait peut-être songer préalablement à se regarder un peu soi-même en face. Je ne vais pas me lancer dans une défense, que certainement M. Marseille jugerait démagogique, de personnes qui malgré leur "inutilité" travaillent ou essaient de le faire et ne sont pas, comme M. Marseille, payées - avec un statut de fonctionnaire -, pour lire et écrire des conneries dans les journaux. Je préfère laisser la parole à Louis-Ferdinand, qui en 1941 apostrophait ainsi une dame qui, comme M. Marseille, se mêlait de faire la morale aux "familles" (elle voulait en l'occurrence s'attaquer à des livres qu'elle jugeait corrupteurs) :

"Ce qui les corrompt, c'est votre exemple, c'est l'exemple de vos privilèges, c'est votre astucieuse réussite de foutre rien avec des rentes, d'être bien heureuse dans votre nougat, toute parasite et pépère. La voilà la folle indécence, l'obscénité en personne ! Voilà le fléau Madame, c'est pas dans les livres, c'est dans votre existence même.

Je vous vois qu'une façon de les aider les familles qui vous sont précieuses, c'est de leur verser tout votre pognon, tous les attributs de la fortune. C'est ça qui les soulagera bien, c'est pas les déplacements de virgules, les nitoucheries effarées, les trémoussements autour du pot... Si vous attaquez le problème alors allez-y carrément ! amenez vos ronds ! là ! sur la table ! tous vos ronds ! on verra de cy que vous êtes sincère, que c'est pas du cinéma, que les familles vous tiennent à cœur.

Parce que si c'est pour la musique, nous aussi on peut composer..."


Puisque donc M. Marseille - à qui je ne reproche aucunement d'avoir de l'argent, tant mieux pour lui - se plaint d'avoir une trop bonne retraite et qu'il évoque "la guerre d'aujourd'hui", "celle du courage contre l'égoïsme", il ne lui reste plus qu'à montrer l'exemple. Ma langue de bois dans ton cul, fonctionnaire inutile !

On répondra que c'est là du poujadisme, que c'est le système entier qu'il faut réformer, que le cas de M. Marseille n'est qu'un exemple... Précisément non. Il se peut qu'il faille faire des réformes dans tel ou tel domaine. Mais tant que ceux qui les réclament ainsi, pleins de mépris à l'égard de ceux qui craignent, à tort ou à raison, d'en subir les conséquences, le font avec le sourire de qui ne craint rien pour lui-même... bonnes ou mauvaises, les réformes ne sont pas prêtes d'arriver. Ce qui donnera l'occasion à M. Marseille d'un nouveau tour sur les plateaux de télévisions et dans les colonnes des journaux, à coups d'affirmations soi-disant érudites que ses interlocuteurs n'osent pas, ne peuvent pas ou ne prennent pas le temps de contester.



Je vous laisse. Un jour je vous dirai pourquoi, malgré ses jeunes pleureurs, ses femmes de plus en plus désespérantes, ses Villepin et ses Marseille, la France est encore un beau pays.










Entretien réalisé le 25 mars.


La France est-elle un pays impossible à réformer ?

Oui. Ou en tout cas, c'est éminemment difficile. J'ai cherché désespérément dans l'histoire les moments où la France avait été capable de faire les grandes réformes qui allaient changer son destin, tranquillement, par le dialogue, par le Parlement. Je n'en ai pas trouvé.

Pour vous, la France n'évolue que par ruptures successives ?

La rupture est consubstantielle à notre histoire. J'ai examiné nos grandes ruptures. Il faut les guerres de religion pour passer du fanatisme religieux à une certaine forme de tolérance. C'est avec la Fronde que les privilégiés ont dû se soumettre à une certaine forme d'ordre. Après dix ans de révolutions, les contemporains auraient plutôt misé sur Cambacérès, Mme de Staël ou Benjamin Constant. Ils n'auraient jamais cité Bonaparte, qui incarnait la populace et qui allait pourtant, en l'espace d'un quinquennat, créer le socle de granit de la France : le franc, le Code civil, les lycées, l'université, le cadastre, les préfets. Lors de la révolution industrielle, la rupture pour faire passer la France du protectionnisme exacerbé à l'ouverture et au libre-échange est accomplie par Louis Napoléon Bonaparte, celui que les bien-pensants de l'époque traitaient de "crétin".

Comment expliquez-vous cette résistance au mode de la réforme ?

La France est incapable de faire des diagnostics partagés. Je provoque mes étudiants en leur disant que chaque matin, quand il se rase, Dominique de Villepin n'a qu'une seule idée en tête, précariser la jeunesse française, et que les patrons français n'ont qu'une seule obsession, licencier sans motif ceux qu'ils ont embauchés l'avant-veille. Avec de tels présupposés et une telle incapacité à négocier, il ne peut qu'y avoir des "guerres civiles" en France. La vraie question qui se pose aux jeunes n'est pas : est-ce que le gouvernement ultralibéral cherche à les précariser ?, mais comment, avec une croissance comparable à celle de ses voisins, la France crée si peu d'emplois et exclut du monde du travail les seniors et les juniors.
Ensuite, la France n'a pas réellement fait le choix de son régime politique : avons-nous un régime parlementaire ou présidentiel ? Les démocraties qui fonctionnent ont soit l'un soit l'autre. Dans les pays d'Europe du Nord, il existe deux grands partis, l'un, social-démocrate, qui, contrairement au Parti socialiste français, a fait le choix de l'économie de marché, et un parti chrétien-démocrate. Il existe deux chefs de parti, qui n'ont pas fait l'ENA et sont souvent issus du mouvement syndical. Ils ne font pas partie de l'"élite", au sens où on l'entend en France. Ils ont des programmes divergents, plus ou moins social ou libéral ; lorsqu'ils gagnent les élections, ils deviennent premier ministre et sont réélus une ou deux fois. Au bout de dix ou douze ans, on change de génération.

Dans un régime présidentiel comme aux Etats-Unis, le président est obligé de négocier avec le Congrès et ne peut rester à la Maison Blanche plus de huit ans. Après, c'est fini. Jimmy Carter et Bill Clinton donnent bien des conférences, mais ils sont écartés du jeu politique. En France, nous n'avons pas choisi. L'UMP soutient à peine le gouvernement et le Parlement n'a en fait aucun pouvoir. Les dirigeants font de la politique à vie et sont coupés du monde. Valéry Giscard d'Estaing fête ses cinquante ans de vie politique ; François Mitterrand est mort un an après avoir quitté l'Elysée après cinquante ans de vie politique. Jacques Chirac n'a fait lui que quarante-trois ans, et Lionel Jospin risque de se représenter.

Et les syndicats ?

Le syndicalisme en France est faible et divisé, alors qu'il est uni et représente les deux tiers de la population active dans les autres démocraties. Les corps intermédiaires n'existent pas : la Révolution française les a tous brisés pour établir une relation directe entre l'Etat et le citoyen. Il est donc assez logique que ce soit la rue qui ait pris la place du Parlement en France, d'autant plus que la moitié des Français ne participent pas à la vie politique : 20 % à 30 % ne votent pas, 15 % votent pour l'extrême droite et 10 % pour l'extrême gauche. C'est ce que j'appelle des Français "inutiles", qui ne participent pas à la vie politique du pays, sauf sous la forme de la contestation. La France est ainsi devenue le modèle de l'absence de réelle démocratie, en tout cas d'une réelle incapacité à la discussion, à la réforme ou au compromis.

Les choses vont-elles assez mal aujourd'hui pour qu'il y ait rupture ?

Les Français ont très souvent cette expression lorsque vous les interrogez : "Ça va péter." S'ils le disent, c'est que cela va assez mal pour qu'il y ait rupture. L'histoire nous offre trois scénarios.

Le premier - auquel je crois de moins en moins - est celui de l'accommodement, c'est-à-dire celui de la non-rupture, de la lente agonie. C'est l'exemple de la IIIe République. La Commune, qui est la plus terrifiante des guerres civiles, ne débouche sur rien. Adoptée à une voix près, la IIIe République est une alliance mi-chèvre mi-chou entre les orléanistes et les républicains les plus opportunistes. Elle prend un grand retard sur le plan social. Il faut plus de vingt ans entre le moment où on dépose la loi sur les accidents du travail et son vote, en 1898, pour reconnaître la responsabilité des employeurs en cas d'accident. Pendant ce temps, l'Etat-providence naît rapidement dans l'Allemagne ultra-conservatrice de Bismarck. La France, très ouverte sur le monde, se replie sur elle-même et rate la première mondialisation. Elle sait creuser des tranchées, mais pas construire des blindés. Pendant l'entre-deux-guerres, elle s'accommode de la menace allemande avec Munich et Vichy.
La plus longue de nos Républiques débouche ainsi sur une triste agonie. La deuxième en longueur, c'est la Ve République, qui connaît de nouveau un accommodement : une France pour laquelle la mondialisation est l'horreur absolue, l'Europe une menace, et qui veut rétablir la ligne Maginot pour se protéger du plombier polonais. Cette coalition hétéroclite qui dit non au monde, ou vit dans un monde imaginaire qui fait de plus en plus sourire les étrangers, a paradoxalement pour grand rassembleur Jacques Chirac. Il est l'anti-Charles de Gaulle des années 1940.

L'agonie de la Ve République, dont "l'esprit" est en fait bonapartiste, commence lorsque François Mitterrand accepte la cohabitation. La Ve République a beaucoup de défauts, si celui qui en est à la tête trahit ainsi son esprit. Si le peuple désavoue le président, il doit se démettre, comme l'avait fait Charles de Gaulle en 1969 et comme aurait dû le faire M. Chirac après la dissolution manquée de 1997 et le référendum perdu de 2005.

Quels sont les autres scénarios ?

Le deuxième scénario est celui de la "rupture-trahison". Notre histoire en offre deux superbes. La plus belle est celle de De Gaulle, qui arrive au pouvoir en 1958 avec une opinion qui croit que, comme elle, il est pour l'Algérie française, alors qu'il est persuadé qu'il faut s'en débarrasser. Pour faire cette rupture-trahison, il faut un charisme très fort, beaucoup d'autorité et de cynisme. Un cynisme porté par un grand dessein. La deuxième est celle de François Mitterrand, qui se fait élire en 1981 sur le thème de la rupture avec le capitalisme, et qui opère peu après la conversion de la France au "réel", c'est-à-dire à l'économie de marché.

Le troisième scénario est celui de la rupture-élan, qui consiste à accepter la modernité. Cela s'est produit avec Louis XIV après la Fronde, Henri IV à l'issue des guerres de religion, Bonaparte en 1799, puis avec Napoléon III en 1851. Au XXe siècle, la France connaît une rupture-affirmation avec le de Gaulle de la Résistance et de la Libération. A l'époque, les bastilles sont à prendre. Et de Gaulle réalise finalement le programme des "communards", qui est à la fois patriotique et social.

Vos hypothèses tablent toutes sur l'homme providentiel ?

C'est ce qui apparaît dans notre histoire, je n'y peux rien. On peut y trouver des causes historiques, notamment dans la faiblesse du lien syndicat - social-démocratie. La France n'a pas fait son deuil de la monarchie, alors qu'elle se croit révolutionnaire. Elle se pense l'héritière de la Révolution et affirme au monde qu'elle est le modèle à suivre en matière de démocratie, alors qu'elle ne l'est pas réellement.

Sur le CPE, quelle issue vous paraît la plus probable ?

La guerre d'aujourd'hui, c'est celle du courage contre l'égoïsme. Pour la première fois, les Français pensent que leurs enfants vivront moins bien qu'eux. Ces enfants vont devoir financer la retraite et la santé de leurs parents, leur propre retraite, et rembourser la dette publique, qui ne cesse de grossir. Un système de répartition où l'on vit trente ans après son départ en retraite, cela ne peut pas fonctionner sans réelle remise en question. J'ai ainsi calculé qu'avec mon espérance de vie je toucherai plus en retraite que l'ensemble de mes revenus d'activité ! Aux frais, bien évidemment, de la génération suivante, qui devra supporter ce poids. Le service de la dette représente l'équivalent de l'impôt sur le revenu. L'autre jour, Bercy a révélé que la dette n'était pas de 65,6 % du PIB, mais de 66,4 %. 0,6 % de PIB en plus, c'est 10 milliards d'euros, deux fois le budget du ministère de la justice, quatre fois celui de la culture, quatre fois l'ISF.

Assiste-t-on à une rébellion de la classe moyenne, dont le niveau de vie s'érode ?

Effectivement, les classes moyennes souffrent. Elles ont dit non au référendum européen, pour la première fois. Leur idéologie, c'est l'ascenseur social. A partir du moment où elles pensent qu'il est en panne, cela devient très grave. Il y a bien deux France, une France exposée et une France abritée, mais notre lecture des grilles sociales habituelles ne fonctionne plus. Les ouvriers et employés "protégés" votent socialiste, tandis que ceux qui sont "exposés" votent Le Pen ou s'abstiennent.
On est à la veille de la rupture. La rupture élan, pour moi, ce serait affirmer que le monde existe et que la France ne peut pas se couper de ce monde. Mais on ne peut exclure une rupture socialiste, qui risquerait d'être, une nouvelle fois, une rupture-trahison. Ce serait celle d'un parti qui arrive au pouvoir grâce aux voix des "protégés" et qui s'adapte ensuite au "réel". Car il sera obligé de le faire.


Retour au début de l'analyse.




Ajout le 9.06.


La découverte de l'œuvre de Max Weber me permet d'apporter quelques compléments à cette analyse, précisément dans l'optique du "grand homme", ou "homme providentiel", que j'avais laissée de côté.

Dans la conférence "La profession et la vocation de politique", prononcée en 1919, Weber distingue trois types de domination d'ordre politique : la domination "traditionnelle" (j'obéis aux institutions parce que je l'ai toujours fait), la domination "légale" (j'obéis aux institutions parce que j'admets leur légalité, légalité à laquelle il se peut de surcroît que j'ai contribué, par exemple par mon vote), la domination "charismatique" (j'obéis à X (et à X précisément), parce que j'ai confiance en lui). Cette typologie a posé des problèmes à Weber, lequel précise d'emblée que dans la réalité ces trois types de domination agissent le plus souvent ensemble, dans des mesures néanmoins variables selon les circonstances historiques et les individus. Ce qui amène rapidement à la question du statut de validité de cette classification : est-elle valable pour l'homme de la fin du XIXe siècle seulement, pour l'histoire universelle (mais quid alors de la domination "légale" ?), ou "entre les deux" ?

Telle quelle cependant, elle est tout à fait adaptée pour nuancer les propos de Jacques Marseille, puisque, précisément, Weber met les pieds dans le plat, en suggérant très fortement, par cette théorie, et en affirmant nettement, par des exemples sur lesquels nous allons revenir, que le régime démocratique est loin de reposer uniquement, comme cela semblerait devoir être le cas, sur la domination légale, l'acceptation par tous de lois auxquelles tous sont censés avoir contribuer plus ou moins directement.

Comme toute personne de bonne foi, serais-je tenté de dire, Weber avait des sentiments mélangés à l'égard de la "démocratie" - du moins si l'on ne fait pas l'impasse sur le décalage entre ce qu'elle est censée être et ce qu'elle devient souvent. Quoi qu'il en soit de son diagnostic personnel, il a beau jeu de montrer que, dans une démocratie installée, la domination devient souvent aussi "traditionnelle" que "légale" - on obéit par habitude, parce qu'on fait confiance à ses "représentants" ou parce qu'on a le sentiment de ne plus rien maîtriser à des lois toujours plus compliquées.

Jusqu'ici, cette typologie est justiciable d'une analyse dans l'esprit de Jacques Marseille : en France nous serions trop enclins à miser sur le "charisme" (le terme est employé dans l'interview retranscrite plus haut) de nos grands hommes, au lieu d'évoluer vers une élimination progressive de cette composante de la domination, au profit de la domination légale, évolution qui serait le signe d'une démocratie mature. Or, ce qui est piquant dans l'analyse de Weber, c'est qu'il prend ces exemples de domination charismatique dans les démocraties anglo-saxonnes (j'utilise la traduction de Catherine Colliot-Thélène, La découverte, 2003, pp. 167-180). Il montre ainsi que le système moderne de partis en Angleterre a été fondé par Gladstone grâce à son charisme personnel, au point de transformer d'abord le parti libéral, puis, par contrecoup, s'il voulait rester dans la course au pouvoir, le parti conservateur, en machines à voter pour un seul homme - le plus charismatique du parti, en droit sinon toujours en fait (John Major ?). "La dimension fascinante de la "grande" démagogie de Gladstone, le fait que les masses aient cru fermement au contenu moral de sa politique, et surtout au caractère moral de sa personnalité, furent ce qui permit à cette machine [électorale] de l'emporter si rapidement sur les notables. Ainsi apparut un élément plébiscitaire-césariste sur la scène politique, le dictateur du champ de bataille électoral." (pp. 167-68). Précisons que pour Weber le terme "démagogie" n'est pas nécessairement péjoratif, il fait plutôt référence au fait qu'en démocratie un homme politique doit séduire et convaincre le maximum de gens. Quoi qu'il en soit de ce point de vocabulaire, Weber enfonce le clou (pp. 170-71) en estimant qu'aux Etats-Unis, "le principe plébiscitaire a été développé particulièrement tôt et sous une forme particulièrement pure", grosso modo à partir de l'élection d'Andrew Jackson en 1828, Lincoln en étant une confirmation plus récente (p. 180).

Elargissant le propos, Weber va alors jusqu'à écrire :

"Il doit être clair pour nous que la direction des partis par des chefs élus par plébiscite entraîne la "mort spirituelle" de leurs partisans, leur prolétarisation intellectuelle pourrait-on dire. Pour qu'un chef puisse user d'eux comme d'un appareil, ils doivent obéir aveuglément, constituer une machine au sens américain, qui ne soit troublée ni par la vanité des notables ni par leurs prétentions à l'originalité. (...) C'est là le prix qu'il faut payer pour la direction par des chefs. Mais il n'y a qu'une alternative : démocratie de chefs avec "machine", ou démocratie sans chef, c'est-à-dire la domination d'hommes politiques professionnels dépourvus de vocation, sans les qualités charismatiques intérieures qui font les chefs. Et cela signifie ce que les frondeurs à l'intérieur d'un parti nomment habituellement la domination de la "clique" [plus actuel : les "éléphants" du PS]. Pour l'instant, en Allemagne, c'est ce que nous avons." (p. 180)

On est libre de trouver cette analyse excessive ou datée (1919), et je ne la discuterai pas en elle-même. Ce qu'elle met tout de même à jour, de façon difficilement discutable me semble-t-il, c'est, si l'on respecte l'équation "domination légale" = "démocratie", la nécessité, pour que la démocratie fonctionne à peu près correctement, de la présence en son sein de caractères non-démocratiques [cf. P.-S.]. Si l'on est choqué par cette formulation, on peut très bien adopter l'équation : "démocratie" = "domination légale" + "un peu de domination charismatique" + "un peu de domination traditionnelle" - on est libre de se disputer alors sur le seuil viable de ces "un peu", mais je crois qu'il serait aberrant de les fixer trop bas.

Revenons aux exemples pris par Weber : ils montrent bien, surtout celui de Gladstone (qui, avec quelques adaptations, vaut pour Margaret Thatcher et Tony Blair, deux grands démocrates), en quoi l'analyse de Marseille souffre d'un défaut d'optique, ou de choix d'objectif, au sens où un photographe choisit le meilleur objectif pour obtenir le meilleur rendu possible du réel : vue de loin, avec son régime qui semble avoir si tranquillement évolué depuis la "Glorious Revolution", l'Angleterre peut passer pour le paradis de la démocratie et de la domination légale. Ce que Weber nous apprend, c'est que, en admettant que cela soit vrai, cela a continué à l'être, à partir de la fin du XIXe siècle, par la forte injection d'un élément de domination charismatique, qui a alors permis à ce système démocratique de fonctionner avec stabilité. On est d'ailleurs tout à fait autorisé à juger ce système plus malin que "le" système français, si l'on tient vraiment à porter un jugement de valeur sur une période historique aussi longue et variée. Mais l'on voit bien combien il faut pour ce faire affiner les outils d'analyse, si j'ose dire, de Jacques Marseille. Après quoi l'on sera rendu aux problèmes signalés dans mon commentaire : le chef charismatique peut ou non refléter la société qui l'a porté au pouvoir ; et, bien entendu, ceci à l'intention de ceux qui en lisant la référence à l'Allemagne dans la dernière citation que j'ai faite de Weber, ont pensé à Hitler, il peut la représenter plus ou moins selon les moments et selon son action. La difficulté qu'il y a encore aujourd'hui, après des centaines ou des milliers de travaux d'historiens sur le sujet, à savoir à quel point, jusqu'à quelle date et dans quels domaines Hitler a été représentatif de la population allemande, prouve bien que ces questions ne sont pas dans tous les cas d'une grande simplicité.




P.-S. : Je pense faire un jour un commentaire de ce texte, mais comme il m'arrive de ne pas donner suite à tous les projets qui me passent par la tête, et comme un extrait dudit texte vient à point par rapport à ce que je viens d'écrire, je vous soumets sans plus attendre ces propos tenus par Vincent Descombes à la revue Esprit en juillet 2005 :

"Les valeurs modernes sont parfaitement incompatibles avec d'autres choses importantes et précieuses de la vie humaine, du moins au premier abord et tant qu'on n'a pas introduit toutes sortes de complexités nécessaires. La démocratie, c'est très bien, la famille c'est très bien, mais la famille démocratique, cela n'existe pas. Ce qui peut exister, peut-être, et doit certainement être recherché, c'est la famille dont les membres sortent sur l'agora avec les vertus de caractère d'un citoyen démocratique. Cette famille sera donc démocratique par sa finalité [coïncidence ? c'est un terme très wébérien.], par son adéquation aux conditions d'une société démocratique, mais pas littéralement par son fonctionnement, car aucune famille ne saurait être conçue sur le modèle d'une société contractuelle, d'un instrument au service d'individus qui ont accepté de coopérer. Même chose pour l'école : elle est l'exemple même d'une condition non démocratique, du moins immédiatement, de la démocratie. De l'école devraient sortir des citoyens prêts à se tenir les uns les autres pour des égaux, mais à l'école elle-même, il est exclu que toutes les opinions aient le même droit à se faire entendre, ou qu'elles soient toutes respectables, ce serait même absurde de le demander. Qui plus est, sans ce passage par une école où tout n'est pas à égalité, les citoyens ne seront pas capables de pratiquer l'autolimitation qui permet de rendre viable l'égalité, que ce soit dans l'exercice de la souveraineté et dans les rapports sociaux."



Ajout le 10.09.

Dans la série "qu'il est doux de voir souffrir les gens qu'on ne peut pas souffrir", j'apprends (Le canard enchaîné, 6.09., p. 5), que Jacques Marseille, qui gagne une partie de son argent en dénonçant régulièrement les fraudes commises par "les" chômeurs, vient d'être condamné en appel à de fortes amendes pour avoir enfreint le droit du travail, ceci parce qu'il payait en droits d'auteurs, et non par un vrai salaire, une directrice de collection dans la maison d'édition qu'il gère avec sa femme (laquelle en est la gérante officielle, puisque M. le fonctionnaire n'a pas le droit d'avoir ce genre de double casquette.) Lui qui se plaignait d'avoir une trop forte retraite a maintenant de quoi l'employer aux fins altruistes qui lui semblent si délaissées par ses compatriotes. Espérons que la prochaine fois qu'il paradera sur un plateau de télévision, un interlocuteur lui rappellera ce brillant complément à sa crédibilité.

M. Marseille s'est pourvu en cassation (si j'apprends ce que cela donne, je vous le ferai savoir), mais pour ce faire il doit s'acquitter de cette amende, d'un montant de 74.000 euros. Il juge que cette affaire a "quasiment mis en faillite" sa maison d'édition. Ce "quasiment" me chagrine, évidemment. De même que l'idée que notre homme va devoir pondre encore plus d'enquêtes à la con dans Le Point pour se refaire. A part cela, santé bonheur, santé bonne humeur !

Libellés : , , , , , , , , , , ,