mercredi 20 janvier 2010

"Il n'y a pas de presse !"

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Voici une longue et belle citation extraite du Maurras de P. Boutang - écrit en 1984. Presque pas de photos aujourd'hui (ce seraient toujours les mêmes enculés... on s'en lasse ! - pas de femme nue non plus, ne courez pas en fin de texte vous rincer l'oeil), mais quelques clarifications préliminaires :

- les citations entre guillemets sont de Maurras dans son livre
L'avenir de l'Intelligence (1905) ;

- l'« Intelligence » dont il est ici question désigne le monde dit intellectuel : artistes, écrivains, journalistes...

- le « Sang » que Maurras va opposer à l'Argent ne doit pas selon Boutang être pris dans un sens biologique, racialiste : il s'agit des forces de pouvoir traditionnelles, transmises au fil du temps. J'y reviens en commentaire ;

- au cas où vous ne le sauriez pas, Boutang était royaliste ;

- il était aussi, peut-être en parlerai-je plus précisément un jour, sioniste. Cela ne donne que plus de poids à mes yeux au passage sur les rapports entre Israël et Mai 68 (il se fait le relais d'une thèse que j'avais évoquée ici) ;

- j'ai quelque peu modifié la ponctuation par endroits à fins de clarté et effectué une insignifiante petite coupure, non signalée.

Bonne lecture !



"Ceux qui ont reproché à Maurras, et par suite à l'Action française, leur méconnaissance des réalités économiques, feraient bien de prendre garde à ceci : l'économie, à son point d'arrivée, le panier de la ménagère, coordonne ou répercute des faits et des lois assez simples que l'extrême richesse, « anonyme et vagabonde », a toujours eu le plus grand intérêt à cacher et à fausser. L'instrument le plus puissant de cette falsification et de ce secret, dans le monde moderne, s'est tout de suite installée en un statut étrange : la presse est méprisée par ceux mêmes en qui elle détermine l'opinion ; elle n'est tenue pour libre par aucun de ceux qui la laissent pénétrer et dissoudre leurs foyers, et aidée aujourd'hui des autres « moyens de masse », pourrir et abrutir leurs enfants. Le premier fait économique était donc l'asservissement du « gros animal », comme dit Platon, et de son organe de jugement l'Opinion publique - la partie basse de l'Intelligence - à la force de l'Argent. Force secrète, dans ses moyens, les courroies de sa transmission, mais secret public comme l'opinion est publique ; la modalité la plus efficace de la servitude s'appelle même « publicité ». Libérer l'Intelligence, même la plus vulgaire, c'est, du même coup, libérer les intérêts économiques de la prétention à régner, non selon leur poids réel (il a, après tout, le droit de la force) mais à partir de leur instrument de mesure qui ne devient pas sans aliénation et crime moyen de puissance, ou plutôt de souveraineté.

A côté de la domination directe de l'argent, celle de l'Étranger au moyen de l'argent : Maurras n'est pas revenu sur le mécanisme que Barrès décrit dans Leurs figures et qui met surtout en cause la profession parlementaire. Il écarte « l'argent du roi de Perse » ou « la cavalerie de saint Georges » comme ultime raison historique, mais donne deux exemples : les distributions d'or anglais en France, pour les campagnes de presse, de 1852 à 1859, en faveur de l'Unité italienne. Le fait n'est plus contesté, l'explication en est difficile : l'esprit public, le choix de Napoléon III, suffiraient semble-t-il. L'autre cas, non moins certain, est plus frappant (et Maurras aura l'occasion, entre 1905 et 1914, comme entre les deux guerres mondiales, d'en dénoncer bien d'autres de même sorte), c'est celui des arrosages de la presse française par Bismarck après Sadowa : « la Prusse eut la paix tant qu'elle paya, et, quand elle voulut la guerre, elle supprima les subsides ». Ce qui paraissait scandaleux et inavouable en 1905, Maurras a vécu assez longtemps pour le voir devenir l'objet d'une tolérance générale : les libéralités des États étrangers n'ont pas cessé, se sont même accrues, et la guerre civile planétaire leur a donné de nobles excuses ; les syndicats et les partis à dimensions internationales ont amélioré encore le niveau de vie des journalistes bien de chez nous ; recevoir, directement ou non, de l'argent étranger est devenu aussi anodin que la consommation du whisky ou de la vodka. Cela pouvait se prévoir. Notre auteur ne s'indignait pas : « c'est à la Patrie de se faire une presse, nullement à la presse, simple entreprise industrielle, de se vouer au service de la Patrie. Ou plutôt, Patrie, Presse, tout cela est de la pure mythologie. Il n'y a pas de Presse, mais des hommes qui ont de l'influence sur la presse (...) menés en général par des intérêts privés et immédiats. » Le patriotisme est une vertu, ce n'est ni une conduite spontanée, ni une opinion qui oblige ; il est absurde de spéculer, pour le salut d'un pays, sur sa présence dans l'ensemble ou la majorité des citoyens ; de sorte qu'« une patrie destinée à vivre est organisée de manière à ce que ses obscures nécessités de fait soient senties promptement dans un organe approprié, cet organe étant en mesure d'exécuter les actes qu'elles appellent... » Un État démocratique, parlementaire ou plébiscitaire dépend de sa presse, plus ou moins. Nous l'avons vérifié, même avec de Gaulle, malgré l'intention monarchique du régime qu'il avait fondé, et malgré sa légende. Qu'on le regrette ou non : sa chute en 1969 fut une conséquence - comme, pour l'essentiel, la révolution des transistors, en mai 1968 - de la position qu'il avait prise devant la guerre des Six jours, face à Israël. Je crois que cette position était erronée, je l'écrivis sur le moment ; mais comment admettre l'entreprise de revanche qui suivit, le consentement au « parricide » dans les organes de presse jusque là respectueux ou zélés ? Le « tournant » fut une tournée, une grande distribution d'argent, comme il allait y en avoir bien d'autres, diversement orientées, à l'occasion du conflit du Proche-Orient : que d'organismes de presse et d'édition pourraient faire faillite, aujourd'hui même, si les Émirats cessaient de payer ! La prévision était donc presque trop modeste : la Presse est devenue, peut-être depuis Badinguet, et toujours plus, une « machine à gagner de l'argent et à en dévorer », un « mécanisme sans moralité, sans patrie et sans coeur ». Les hommes qui tiennent en état cette machine « sont des salariés, c'est-à-dire des serfs, ou des financiers, c'est-à-dire des cosmopolites. » La conclusion du chapitre pouvait donc être empruntée à Anatole France et à son Mannequin d'osier : « la Finance est aujourd'hui une puissance et l'on peut dire d'elle ce qu'on disait autrefois de l'Église, qu'elle est parmi les nations une illustre étrangère ». Est-ce toujours vrai en 1984 ? Oui, mais en pire, car la tyrannie tient la moitié du monde, et le dollar tient l'autre : illustres étrangers, apparents ennemis, mais que l'on ne peut plus dire « entre les nations ».

Un premier indice de l'issue, où la question particulière du sort de la littérature s'estompe devant celle du salut de la nation qui lui est si affreusement lié : alors qu'en France « l'Intelligence nationale pouvait être tournée contre l'Intérêt national quand l'or étranger le voulait », il n'est était pas de même partout en Europe : en Allemagne ni en Angleterre, l'Argent ne pouvait constituer le Chef de l'État ; « quelles que soient les influences financières, voilà un cercle étroit et fort qu'elles ne pénétreront pas. Ce cercle a sa loi propre, irréductible aux forces de l'Argent, inaccessible aux mouvements de l'opinion : la loi naturelle du Sang. » Au contraire, nos gouvernements modernes - issus d'un suffrage universel qui est bien, selon le mot de Péguy, mais sans qu'il soit possible de s'en faire une raison à cause des sacrifices prodigués pour l'obtenir, une formalité truquée - continuent d'exercer tous les anciens pouvoirs légitimés par le sang, mais leurs administrations agissent dans l'intérêt de l'Argent, maître invisible de l'État : « L'État-argent régente ou surveille nos différents corps et compagnies littéraires et artistiques (...) Il tient de la même manière plusieurs mécanismes par lesquels se publie, se distribue et se propage toute pensée. » (Sur ce point Maurras venait à la suite de Drumont, dont il faut lire, dans La fin d'un monde, les pages vengeresses sur le « trust » Hachette.) « L'État-argent administre, dore et décore l'Intelligence, mais il la musèle et l'endort. Il peut, s'il le veut, l'empêcher de connaître une vérité politique, et, si elle voit cette vérité, de la dire, et, si elle la dit, d'être écoutée et entendue. » Mais l'Action française n'a-t-elle pas surmonté ces obstacles ? Partiellement ; et si un moment elle fut écoutée et entendue, une victoire sanglante et gâchée [1918], puis une défaite méritée par l'imprévoyance criminelle de cet État-argent [1940], lui ont interdit, non pas de s'inscrire dans la réalité de ce second demi-siècle, mais de produire ses conséquences salutaires plus vite que ne s'épuisaient les réserves de la nation." (pp. 295-298)


Un seul commentaire : je ne sais pas ce qu'il en était pour l'Allemagne de 1905, mais Maurras me semble surestimer l'importance du « Sang » chez les Anglais - en réalité, à cette époque, cela fait déjà un certain temps qu'outre-Manche « Sang » et « Argent » marchent main dans la main - ce qui, il est vrai, peut diminuer les ingérences extérieures telles qu'il les décrit pour la France, mais c'est parce que le sale boulot est fait de l'intérieur. Et ne parlons pas des États-Unis, à qui l'Angleterre (c'est une histoire que je dois vous raconter depuis longtemps... J'essaie de le faire un de ces jours !) a confié le relais, et où, dès leur création, et plus encore depuis la guerre de Sécession, l'« Argent » prend toute la place, où l'« Argent » est le « Sang »...


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De l'esclavage à l'esclavage salarié...


Quant à la situation de l'Allemagne et de l'Angleterre actuelles, point n'est besoin d'épiloguer sur la place qu'y tient l'« Argent ». Ni sur le fait que, « dissolvant universel », il ne détruise tout sur son passage...


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Tout ça pour ça !


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lundi 26 janvier 2009

Weiß ist schön !

Allez, le coup de pub habituel :

"« L'Amérique se réconcilie avec elle-même et avec le monde ! » Ah bon ? Je connais des milliards d'individus qui n'ont pas envie de se réconcilier avec ce pays d'ordures... Pour en arriver à élire un Noir, c'est que les Yankees étaient à bout... Obama n'a pas été élu parce qu'il était noir, mais parce que les Blancs au pouvoir ont compris qu'en mettant un Noir devant, l'Amérique allait pouvoir revenir au Ier rang en effaçant ses saloperies. Son image était tellement noircie qu'il fallait un Noir pour la nettoyer. Obama blanchit l'Amérique.

Obama ne s'en cache pas : il veut redonner « la stature morale » de l'Amérique. En a-t-elle déjà eu une depuis le premier jour où les Espagnols débarquant ont tiré à l'arquebuse sur les Indiens venus leur apporter des fleurs sur la plage ? L'Amérique sera toujours porteuse de guerre et de mort. Kafka avait tout compris : au début de son roman L'Amérique, ce n'est pas un flambeau que le héros voit dans la main de la statue de la Liberté, mais un glaive...

L'Amérique se fout d'Obama, ce qu'elle voulait, c'est faire semblant aux yeux des autres de se laver de Bush alors qu'elle l'a plébiscité deux impardonnables fois. Ne pas oublier que les pires bushistes sont ceux-là mêmes qui ont voté Obama. Logiquement, il ne devrait pas y avoir assez d'oreilles pour mettre toutes les puces dedans. Personne ne semble trouver anormal que les néoconservateurs pro-Bush se soient transformés en obamiens de la vingt-cinquième heure. Il y a pourtant une raison à cela : pour mieux réenculer le monde, il fallait à l'Amérique un nouveau gode."

Le reste sur le site de l'auteur... Bonne lecture !


(NB : G. W. Bush n'a pas été plébiscité à sa première élection, il n'est même pas sûr qu'il ait été effectivement élu. Mais l'Amérique y a vite pris goût !)

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lundi 1 décembre 2008

Avant, pendant, après la « démocratie ». (Ajout le lendemain.)

Alors, Todd... Le début de son dernier livre, Après la démocratie - disons les soixante premières pages -, laisse quelque peu circonspect. Fondamentalement, si je comprends bien, Emmanuel Todd est un durkheimien : auparavant, on avait l'équation Dieu(x) = société, cette équivalence n'existe plus, c'est un des premiers enseignements du très long terme ; un autre enseignement est le nombre croissant de gens qui savent lire, et parmi eux le nombre croissant de gens qui savent se servir de la lecture pour réfléchir (la formulation est abrupte, mais par là Todd veut dire qu'il y a une grande différence entre la personne qui lit L'Humanité tous les jours depuis cinquante ans et celle qui lit L'Humanité, Le Figaro et Rezo, les compare, les confronte...). Ces deux enseignements sont liés l'un à l'autre, et, si Dieu n'est plus la société, soyons, comme Durkheim, volontairement rationalistes, puisque de toutes façons nous n'avons pas le choix. Ce qui peut gêner n'est pas tant ce raisonnement - ce qui ne veut pas dire que je l'admette totalement - que l'optique plus « simplement » rationaliste chez E. Todd que chez Durkheim (ce qui rapproche d'ailleurs le premier nommé de Musil) : s'il évoque bien (p. 65) « l'individu triomphant et malheureux » dont « la hausse du taux de suicide a suivi pas à pas le développement de l'alphabétisation », en mentionnant alors explicitement Durkheim, on sent bien que E. Todd n'a pas grand regret des sociétés traditionnelles. On n'engagera pas de débat avec lui sur ce point, mais cela rend sa position moins tendue que celle d'un Durkheim, et l'amène par ailleurs à glisser trop vite sur les ambivalences de l'apprentissage de la lecture et du rôle de l'écriture (à ce sujet, une confrontation avec le Lévi-Strauss de Tristes tropiques, qui cherche à relier développement de l'écriture et extension du pouvoir de l'Etat, serait intéressante [ajout le 6.12 : ce point est un peu développé ici]). Pour le formuler autrement : dans ce livre tout au moins, l'intérêt de l'auteur n'est pas centré sur les traditions culturelles en tant que telles, mais sur le fait que leur disparition permet ce qu'il appelle le « moment Sarkozy ».

Il fallait faire cette réserve générale pour débuter, à la fois parce qu'elle est importante et pour que le lecteur puisse situer à peu près E. Todd dans notre typologie habituelle : durkheimien tendance Musil, ou musilien mâtiné de Durkheim, au choix - on ne va pas non plus le soumettre à une analyse sans fin -, voilà où nous le situerions.

Ceci étant dit, nous n'y reviendrons plus guère, car toute la suite du livre, si elle a souvent recours à la longue durée (c'est une des choses que l'on demande à son auteur...), le fait à partir de données anthropologiques concrètes (structures familiales principalement) qui nous éloignent de ces débats très généraux sur la Tradition et la Modernité, et fourmille de plus d'aperçus parfois fort intéressants - auxquels il est temps que nous arrivions.

"L'avènement d'une classe culturelle éduquée et nombreuse a créé les conditions objectives d'une fragmentation de la société et provoqué la diffusion d'une sensibilité inégalitaire d'un genre nouveau. Pour la première fois, les « éduqués supérieurs » peuvent vivre entre eux, produire et consommer leur propre culture. Autrefois, écrivains et producteurs d'idéologies devaient s'adresser à la population dans son ensemble, simplement alphabétisée, ou se contenter de parler tout seuls. L'émergence de millions de consommateurs culturels de niveau supérieur autorise un processus d'involution. Le monde dit supérieur peut se refermer sur lui-même, vivre en vase clos et développer, sans s'en rendre compte, une attitude de distance et de mépris vis-à-vis des masses, du peuple, et du populisme qui naît en réaction à ce mépris.

A l'échelle d'une classe se produit un phénomène de narcissisation qui mène à une culture d'ordre inférieur parce qu'elle se désintéresse de l'homme en général pour ne plus refléter que les préoccupations d'un groupe social particulier. Le roman, le cinéma sombrent dans les petits soucis des éduqués supérieurs, dans un nombrilisme culturel qui se pense très civilisé, mais s'éloigne des problèmes de la société, et donc de l'homme. Paradoxalement, la hausse du niveau éducatif produit donc à ce stade une régression de la haute culture. Rien de définitif dans ce constat : l'appauvrissement économique en cours des jeunes éduqués supérieurs nous promet un revirement dans les décennies qui viennent." (pp. 83-84)

- eh oui, nous sommes une génération sacrifiée - jurant, mais un peu tard, qu'on ne l'y reprendrait plus... Simple comme bonjour !

Enchaînons, sur l'une des causes de ce phénomène, Mai 68 - à travers les fameuses critiques que N. Sarkozy a proféré à l'égard des « événements » :

"Les soixante-huitards ne s'intéressaient pas à l'argent. Mais, vieillissant, ils surent étendre à la monnaie la tolérance qu'ils pratiquaient en matière de sexualité, et qui fut effectivement l'une des dimensions de mai 68. Liberté sexuelle et affection pour l'argent apparurent finalement comme les soeurs jumelles de la révolte libertaire. En quoi Sarkozy s'est-il opposé à ce double message ?

L'important, du point de vue de l'analyse, n'est pas de juger Sarkozy, mais de percevoir en lui la puissance des déterminants anthropologiques ou, en des termes plus familiers, la prédominance des moeurs sur les doctrines, des comportements inconscients sur les formulations politiques. Le style postsoixante-huitard refuse effectivement un certain type de contrainte. L'individu qui a émergé au terme de quarante ans d'évolution des moeurs souffre certainement d'un déficit de surmoi. Il a beaucoup de mal à penser et à agir sur le mode collectif. Les implications économiques et politiques sont évidentes. La révolution néoconservatrice américaine et le néolibéralisme français dérivent autant sinon plus de ces transformations comportementales que d'une logique intrinsèque du capitalisme. S'il est interdit d'interdire, le marché règne, l'Etat se décompose, et en vérité il n'est guère nécessaire de chercher plus loin les causes de notre désarroi économique.

L'effondrement du système économique a aggravé la tendance, en supprimant le contrepoids qui avait permis d'optimiser la performance capitaliste au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale ; la menace communiste avait rendu le capitalisme social, pour tout dire civilisé [et les luttes ouvrières, elles puent des pieds ? - Bon, disons que c'est un oubli momentané.]. Mais la poussée néolibérale est bien antérieure à la chute du mur de Berlin. C'est vers le milieu des années soixante-dix que le sens du collectif a commencé de mourir dans nos têtes. François Denord, dans Néolibéralisme, version française [Démopolis, 2007], montre bien qu'une dynamique néolibérale interne était à l'oeuvre au sein de la société française, indépendamment des expériences de Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Si l'on admet une certaine primauté des moeurs sur les doctrines, il est évident que le pays de mai 68, l'un des plus actifs dans la mutation des moeurs, ne pouvait qu'être l'un des pôles de « l'individualisme » contemporain - aux côtés des démocraties libérales soeurs que sont le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Mieux vaudrait d'ailleurs parler, comme je l'ai déjà fait plusieurs fois, de « narcissisme » [quelque part dans sa récente interview à Médiapart, E. Todd évoque le concept d'« ultra-individualisme » et regrette de ne l'avoir pas utilisé dans Après la démocratie]. L'individualisme fut une croyance collective, une idéologie puissante. Le narcissisme désigne un état d'atomisation qui ne correspond à aucune doctrine spécifique, à aucun projet social, à aucune action de groupe. Dans des pays comme l'Allemagne ou le Japon, dont les systèmes familiaux étaient à l'origine plus autoritaires, où l'individu était plus fortement intégré à la collectivité, la poussée libertaire a été beaucoup plus mesurée ; quelques structures verticales importantes subsistent, l'entreprise au Japon, l'entreprise et les syndicats en Allemagne. La spécificité de l'explosion française de 1968 a quelque chose à voir avec le trait égalitaire du système anthropologique, qui n'a pas d'équivalent en Angleterre ou aux Etats-Unis. L'effondrement temporaire des rapports hiérarchiques fut un trait étonnant des événements de mai, dont on n'a jamais vu l'équivalent ailleurs. (...)

Président, Nicolas Sarkozy représente une sorte de triomphe bouffon de l'égalitarisme français ; pour la première fois dans notre histoire, nous avons un chef d'Etat qui se comporte comme s'il ne valait pas mieux que les citoyens. C'est en réalité toujours le cas, mais cette vérité doit être cachée pour que les institutions et le système social tournent de façon, si ce n'est harmonieuse, du moins raisonnable.

Mai 68 n'est qu'une étiquette. L'examen des évolutions démographiques permet de suivre et de mesurer celle des moeurs. Les « événements » ne furent qu'une sorte de préfiguration géniale produite par une société douée pour le happening politique. Ailleurs, les mêmes bouleversements ont eu lieu, avec des ampleurs et selon des rythmes divers, mais sans explosion initiale." (pp. 205-207)

Certains éléments de cette analyse sont bien connus, qu'ils soient généraux : les différentes composantes de la matrice « libérale-libertaire » (pour une illustration sur ce site, relisez Julien Freund), ou particuliers : le côté soixante-huitard (tendance « tout pour ma gueule », ou « tout pour mon chibre ») de Nicolas Sarkozy, repéré aussi bien, cela fait drôle d'accoler ces deux noms, par Pascal Bruckner que par Jean-Pierre Voyer. Ce qui m'a semblé à tort ou à raison plus original est cette « ruse de l'histoire » : la contribution proprement française au développement de sensibilités inégalitaires et narcissiques (évitons le terme d'individualisme tant qu'il n'est pas absolument nécessaire) s'est faite par le biais de revendications égalitaires. On n'en tirera pas pour autant de leçon générale sur lesdites revendications : la configuration historique qui fut celle de Mai 68 est particulière. Il m'est arrivé de me demander, citons-nous sans vergogne, "si les hommes ne sont pas [parfois] plus égaux en pratique quand ils ne sont pas supposés l'être en principe". C'est assurément une bonne question, mais (justement parce que c'est une bonne question) on se gardera de lui donner une réponse univoque. On se contentera de noter qu'il y a toujours des gens pour donner leur bénédiction aux inégalités lorsqu'ils en profitent, que ce soit à travers une idéologie inégalitaire ou égalitaire (dans le cas de Mai 68 et du divorce qui s'est établi petit à petit entre ouvriers et étudiants (pour faire vite), il est clair que certains des seconds se sont mis à penser qu'ils étaient « plus égaux que les autres », et/ou que « égalité bien ordonnée commence par soi-même », quand les premiers dans leur ensemble - malgré les tentations du style « Pompidou des sous » - voyaient encore la recherche de l'égalité comme une recherche collective concernant l'ensemble de la société).

On appréciera par ailleurs - il faudrait lire le livre de François Denord pour avoir plus d'éléments à ce sujet - cette volonté de ne pas reporter la faute sur les autres, en l'occurrence les étrangers : regretter que nos « intellectuels » aiment tant se prosterner devant des divinités étrangères (de Hitler à Obama en passant par Mao et Blair) est une chose, estimer que tout le mal vient de Reagan, Thatcher, et des anglo-saxons en général, en est une autre. Comme disait Bernanos : "Que les élites soient nationales ou non, la chose a beaucoup moins d'importance que vous ne pensez. Les élites du XVIIe siècle n'étaient guère nationales, celles du XVIe non plus. C'est le peuple qui donne à chaque patrie son type original." Après tout, il est du rôle des élites, qu'elles le remplissent bien ou mal, de voir à l'étranger ce qui s'y passe et d'en rapporter des idées. Le problème - c'est précisément ce que Emmanuel Todd appelle le « moment Sarkozy » - vient quand le peuple en son ensemble élit très nettement quelqu'un qui prône des valeurs qui ne sont pas celles du peuple en question (une clé est fournie par le même E. Todd : Sarkozy comme « triomphe bouffon de l'égalitarisme français », comme homme moyen plus que moyen et fier d'être moyen). En politique étrangère, M. Defensa insiste souvent là-dessus, il semblerait que les circonstances - à long terme comme à court terme - forcent N. Sarkozy à être plus « français » que peut-être il ne voudrait l'être (avec l'intéressé, il faut toujours des guillemets et des « peut-être » lorsqu'il s'agit de ses « convictions », car il semble justement en avoir tellement peu). En politique intérieure, pour l'instant, le moins que l'on puisse dire est que si la société se sent violée dans ses valeurs elle ne porte guère plainte, ou ne fait guère en sorte que ses plaintes soient suivies d'effet.

A suivre !



(Ajout le 02.12.)
Oui, à propos d'Obama, un petit florilège :

- sur sa politique extérieure ;

- sur sa politique intérieure ;

- sur l'équipe qu'il a « choisie » ;

- avec une éventuelle nuance d'espoir pour finir...


I'd rather be a hammer than a nail. Yes I would. If I only could, I surely would...


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Le pire est à venir !

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jeudi 27 novembre 2008

Dix minutes avec Dieu.




(Piqué chez le Dr. Orlof.)





Au passage - il y a trois liens devenus avec le temps inutiles ou presque, dans ma colonne de droite : Mauricette du fait de son éclipse temporaire ; M. Balp, manifestement perdu quelque part dans la Sierra ; l'Observatoire du Communautarisme, qui pourtant, après l'élection de B. Obama, ou comme on peut le constater ici, aurait encore du grain à moudre. Bon, entre autres pour la documentation que l'on peut y trouver, j'ai décidé de laisser ces liens, c'est triste un lien qui meurt.

Bonne journée !

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lundi 10 novembre 2008

Consentantes.

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J'avais commencé à réfléchir à ce petit texte, je constate que le thème de l'Etat est dans l'air.

Notamment chez M. Defensa :

"L’“Etat” est une chose bien souvent imparfaite, pleine de défauts, d’injustices, de lourdeurs, etc., mais tout cela reste acceptable si c’est au nom de cette force fondamentalement structurante qu’il représente, qui est l’expression de la légitimité et l’application de la souveraineté qui en découle ; et tout cela au nom d’une identité que l’Etat représente, dont les composants lui sont fournis par ses mandants. En retour, l’Etat, avec la légitimité et la souveraineté qu’il exprime grâce à la puissance identitaire qui lui a été fournie, donne à cette identité une force structurante dont profitent tous les citoyens.

Les travers de l’Etat sont des accidents dès lors que l’Etat représente ces principes structurants et les défend par le fait même. Le système qu’on a cherché à imposer de façon pressante depuis un quart de siècle tend, au contraire, à considérer l’Etat au mieux comme un outil subalterne s’il est privé de ses caractères constituants, au pire comme l’ennemi à abattre ; ce système recèle ainsi une substance et des principes fondamentalement déstructurants, subversifs, dépourvus de toute légitimité, géniteurs naturels des tendances prédatrices que nous subissons sans discontinuer."

Ainsi que chez P. Jorion, actuellement en discussion avec L. Abadie sur l'estimation du rôle actuel de l'Etat dans l'économie.

Sans bien sûr croire pouvoir résoudre la question, quelques remarques inspirées aujourd'hui par Tristes tropiques.

C. Lévi-Strauss, à la fin de son étude des indiens du Brésil Nambikwara, s'y livre à quelques généralisations. Peut-être faut-il préciser que si ces généralisations sont, ou ne sont pas, légitimes, elles ne font en tout cas pas des Nambikwara « le » prototype de « la » société primitive : c'était - car il n'en reste plus grand-chose -, en 1938, quand Lévi-Strauss les étudie, une des sociétés les plus primitives d'alors - et une société singulière, différente de celles qui l'entouraient. L'une de ses particularités est le privilège polygame accordé à son chef.


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(Je prie par ailleurs le lecteur, dans les deux premiers paragraphes, de ne pas se casser la tête avec le caractère individuel du « contrat » et du « consentement » évoqués par Lévi-Strauss : rien n'oblige ici à imaginer que chaque Nambikwara s'est levé un matin et a rationnellement et de son propre consentement décidé de signer un contrat avec son chef.)

"Rousseau et ses contemporains ont fait preuve d'une intuition sociologique profonde quand ils ont compris que des attitudes et des éléments culturels tels que le « contrat » et le « consentement » ne sont pas des formations secondaires, comme le prétendaient leurs adversaires, et particulièrement Hume : ce sont les matières primitives de la vie sociale, et il est impossible d'imaginer une forme d'organisation politique dans laquelle ils ne seraient pas présents.

Une seconde remarque découle des considérations précédentes : le consentement est le fondement psychologique du pouvoir, mais dans la vie quotidienne il s'exprime par un jeu de prestations et de contre-prestations qui se déroule entre le chef et ses compagnons, et qui fait de la notion de réciprocité un autre attribut fondamental du pouvoir. Le chef a le pouvoir, mais il doit être généreux. Il a des devoirs, mais il peut obtenir plusieurs femmes. Entre lui et le groupe s'établit un équilibre perpétuellement renouvelé de prestations et de privilèges, de services et d'obligations.

Mais, dans le cas du mariage, il se passe quelque chose de plus. En concédant le privilège polygame à son chef, le groupe échange les éléments individuels de sécurité garantis par la règle monogame [car il faut être deux, l'homme qui chasse et la femme qui cueille, pour parvenir à assurer sa propre subsistance, note de AMG] contre une sécurité collective, attendue de l'autorité. Chaque homme reçoit sa femme d'un autre homme, mais le chef reçoit plusieurs femmes du groupe.


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En revanche, il offre une garantie contre le besoin et le danger, non pas aux individus dont il épouse les soeurs ou les filles, non pas même à ceux qui se trouveront privés de femmes en conséquence du droit polygame ; mais au groupe considéré comme un tout, car c'est le groupe considéré comme un tout qui a suspendu le droit commun à son profit.


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Ces réflexions peuvent présenter un intérêt pour une étude théorique de la polygamie ; mais surtout, elles rappellent que la conception de l'Etat comme un système de garanties, renouvelée par les discussions sur un régime national d'assurances (tel que le plan Beveridge et d'autres), n'est pas un phénomène purement moderne. C'est un retour à la nature fondamentale de l'organisation sociale et politique." (Tristes tropiques, 1955, ch. XXIX ; "Pléiade", 2008, pp. 317-318.)


Le plan Beveridge est communément considéré, et c'est dans cette optique que Lévi-Strauss l'évoque, comme l'acte de naissance de l'Etat-providence moderne.

En citant ce texte, j'ai deux idées en tête. La première, c'est de rappeler, et je rejoins M. Defensa sur ce point, que l'Etat, qu'il soit un chef nambikwara polygame ou les incroyables machines actuelles, n'est pas qu'un « monstre froid », je veux dire n'est pas que quelque chose d'extérieur à la société : il en est aussi, au moins en principe, l'émanation - et c'est à la société de s'assurer qu'il remplisse ce rôle. Autrement dit, je m'excuse d'employer ce terme, ce n'est pas prendre position pour l'Etat-providence que de s'efforcer ne pas « diaboliser » a priori la notion d'Etat.

La deuxième idée doit être exprimée aussitôt après : si l'Etat se situe dans un système de « prestations et de contre-prestations », donc de don/contre-don, il faut garder à ce système son caractère agonistique, c'est-à-dire de rivalité constructive entre les différents partenaires (c'est-à-dire, entre les citoyens, et entre les citoyens et l'Etat). Chez les Nambikwara ce caractère agonistique est assez limité. Il peut tout autant disparaître dans notre Etat-Providence : on pensera à ce qu'on appelle communément, à tort ou à raison selon les cas, l'« assistanat », mais aussi aux formes de séparation ainsi encouragées : si l'Etat ne prend pas en charge les pauvres, ce n'est pas à moi de les aider.

(Dans ce contexte, il n'est peut-être pas indifférent que le sport en tant que phénomène public ait pris son essor en même temps que l'Etat providence, comme une compensation générale à la diminution des rapports de rivalité entre les gens ; comme une compensation codifiée : si l'Etat selon M. Weber dispose du « monopole de la violence légitime », le sport aurait acquis une sorte de « monopole des rivalités légitimes ».)

Dans les textes que je vous recommandais la dernière fois, F. Gauthier et C. Tarot s'étripent gentiment sur la question de l'importance, chez Mauss et dans la vie réelle, de la composante agonistique du don, mais aucun des deux ne songe à la nier, et moi encore moins.

Pour être clair : ce qui est important ce n'est pas plus d'Etat ou moins d'Etat, c'est d'une part la préservation du rôle de l'Etat comme émanation de la société, d'autre part les combats agonistiques que la répartition Etat-société permet encore. Ces deux aspects sont comme de juste liés : un Etat trop fort (qu'il soit dictatorial ou "Providence" - il peut bien sûr être les deux à la fois) est en marge de la société, un monstre froid qui lui est extérieur, et qui ne permet pas un système agonistique de don/contre-don - qui même peut paralyser les relations d'échange les plus courantes entre particuliers. On restera néanmoins prudent et on n'identifiera pas sans précaution ces deux aspects.


Deux remarques concernant ces généralités :

- il est évident que j'adopte ici une posture morale - que, via Mauss, je crois anthropologiquement fondée : sans rivalité, la vie n'est pas franchement marrante. On n'est pas obligé de se conformer à cette posture, mais, si l'on prend garde à ne pas l'assimiler à un éloge de « la guerre de tous contre tous », il faut prendre la peine de la contredire ;

- il est tout aussi évident que j'ai adopté, aujourd'hui, une conception atemporelle de l'Etat. Du point de vue que j'avais choisi, cela me semble légitime. Mais il faut bien sûr affiner grandement la perspective - ne serait-ce que pour être plus précis par rapport à la crise actuelle : si j'ai soutenu récemment, à l'appui de François Fourquet, que capitalisme = Etat, il ne peut plus s'agir du même Etat que notre polygame Nambikwara. C'est d'ailleurs dans cette optique que l'on abordera l'objection qui vous est peut-être venue à l'esprit dès la lecture de la citation de C. Lévi-Strauss : y a-t-il un seuil quantitatif à partir duquel un Etat devient nécessairement incontrôlable ?

A suivre donc... De même d'ailleurs que les aventures de notre Polygame de la République.


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Une journapute de ce genre ? Trop facile !


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Tzipi ? Pourquoi pas - encore faut-il que Condi soit d'accord.


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Voilà du sérieux ! Voilà une vraie ambition ! Barack peut faire dans son froc, le french lover, braquemart toujours fier, est dans les starting-blocks. - Vive la France !

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