dimanche 10 octobre 2010

"Les défaillances et les triomphes..." - Ma bite dans mon cul. - A bas les Boches ! Vive les Juifs ! Vive les pédés !

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Le premier jet de ce texte date d'il y a trois semaines. Pour des raisons diverses et qui ne lui sont pas toutes liées, j'ai eu un peu de mal à l'achever. Je lui garde son aspect bigarré et daté.


"Le supplice du pal / Qui commence si bien / Et finit si mal…" (V. Hugo)

Quelques remarques de rentrée des classes et des artistes, en attendant mieux j'espère :

- "L'avenir de l'Allemagne, pour nous", déclare de Gaulle [en 1949], "ce n'est pas le Reich. C'est une Allemagne reconstruite à partir des États allemands. Bien entendu, nous ne voyons aucun inconvénient à une fédération de ces États, dans laquelle chacun jouira de ses droits naguère écrasés par le Reich.

On peut et on doit refaire une Bavière, un Wurtemberg, une Rhénanie, un Palatinat, une Whestphalie, des Hesse, etc… Il faut organiser les morceaux d'Allemagne. (…)

Si l'on persiste, on va manquer une occasion historique de ramener le peuple allemand dans le giron des peuples de l'Europe. Du même coup, on va manquer l'occasion, peut-être la dernière, de faire l'Europe. Que peut être l'Europe en pratique ? Ou bien ce sera un accord entre le peuple français et le peuple allemand, ou bien ce ne sera rien. Or, il n'y aura pas d'accord, même si on écrit le contraire sur des papiers, si l'Allemagne, sous une forme ou une autre, redevient un Reich. Je dis que dans ce cas il n'y aura jamais d'accord entre nos deux peuples." (cité par J.-R. Tournoux, La tragédie du Général, Plon, 1967, pp. 70-71.)

Le Reich a changé de nom, s'appelle maintenant « l'Allemagne réunifiée », prosit !, et il n'y a à l'heure actuelle aucun accord entre les peuples français et allemand. De Gaulle voulait éviter la résurgence de l'« impérialisme germanique », le voilà en plein renouveau ces dernières années, sous une forme certes différente de l'époque de Guillaume II ou de tonton Adolf. Il n'est pas inutile - intellectuellement parlant, car dans la pratique le mal est fait, merci Tonton tout court -, de constater à quel point ce fut le bordel en Europe depuis que l'Allemagne a été unifiée. Guerres extrêmement meurtrières en série jusqu'en 1945, un petit holocauste au passage, et maintenant la guerre économique, plus soft, pour l'instant, mais bien réelle. Sans doute y a-t-il eu des spécialistes de géopolitique pour traiter cette question : on a le sentiment que l'Allemagne unifiée est, tout simplement, trop grande pour l'Europe. On me parlera des guerres napoléoniennes et du bordel qu'elles ont mis en Europe, mais, sans angélisme à l'égard de notre politique extérieure, elles ne furent qu'une exception, ne revêtent pas le caractère structurel qu'il me semble déceler dans le poids excessif de la grande Allemagne. Demandez aux Autrichiens, qui n'ont plus aucun intérêt politique, ni, après quelques années de flamboyance typique des peuples qui se sentent entrer en décadence, aucun intérêt culturel, depuis que Bismarck a unifié le Reich, demandez aux Russes, aux Polonais…, ce qu'ils en pensent. Même l'extermination des Juifs d'Europe, en ce qu'elle découle en partie de la notion d'espace vital, peut à certains égards être reliée à l'existence du Reich.

A ce propos, il m'a fallu quelques jours pour la regarder depuis qu'elle a été mise en ligne par Égalité et réconciliation, mais j'ai trouvé tout à fait excellente, y compris dans ses hésitations, cette réponse d'Emmanuel Todd à une question sur Israël :



Emmanuel Todd, Israel, Gaza et la Shoah



Enfin, dans la série « nous entrons dans la civilisation du (godemichet dans le) cul », je vous signale cet article d'enculés, au sens « propre ». Autant le reproduire :

"Spécial sexe: hétéros passifs, la fin d'un tabou

Se faire pénétrer analement par sa copine ? Une pratique qui ne semble plus un tabou. Enquête sur ces hétéros qui jouissent sans complexe avec leur cul.

"Bonjour, j'aimerais savoir si les hommes qui aiment se dilater l'anus sont tous gays, car j'ai vu sur un forum un gars qui dit qu'il s'enfile des tournevis, mais il affirme également qu'il n'est pas gay, je trouve ça étrange."

La question que pose un jeune internaute avec une candeur de SMS peut faire sourire par son aspect désintéressé ; elle n'en reste pas moins cruciale.

La pratique anale chez les garçons est-elle - tournevis mis à part - une affaire de pédés ? On ne parle pas de la pratique anale qui consiste à sodomiser sa partenaire. On sait depuis les années 1950 et le rapport Kinsey, qui a ouvert les yeux du monde sur les comportements sexuels des Terriens, que la sodomie est une activité, sinon habituelle, du moins courante chez les couples de toutes obédiences. Il suffit pour s'en convaincre de regarder la plupart des pornos hétéros et d'observer la régularité du triumvirat pipe-baise-sodo, cette dernière étant devenue une obligation du genre. Ou d'écouter avec une attention soutenue une conversation de vestiaire (qui est publique, comme chacun sait depuis les propos d'Anelka) et son lot de vantardises anales.

Mais pour ce qui est du propre cul des mecs hétérosexuels, la littérature scientifique est pauvre et les déclarations de type "j'adore me faire prendre" sont rares, voire risquées dans certains contextes. Pourtant, la stimulation anale est tout aussi agréable pour l'homme que pour la femme et la sodomie peut être la source d'orgasmes puissants dont sont privées les demoiselles, faute de prostate.

"L'orgasme prostatique peut provoquer un plaisir d'une intensité qui n'a rien à voir avec l'orgasme éjaculatoire, confirme le sexologue Alain Héril. Alors que l'orgasme classique ne concerne que les parties génitales, celui de la prostate, qu'on peut atteindre même avec les doigts, remonte le long de la colonne vertébrale et engage le corps entier."

Pourquoi diable les garçons se priveraient-ils dès lors de ce nirvana sensoriel ? "Ils ne s'en privent pas du tout, affirme Cécile, dont le CV sexuel tient de l'entreprise sociologique. Les mecs un tant soit peu libérés refusent rarement qu'on s'occupe de leur cul, quand ils ne prennent pas eux-mêmes l'initiative", raconte la jeune trentenaire. Pour elle, le fait de pratiquer l'anulingus "fait partie des conditions de politesse" que l'on doit à son partenaire. "Le cul des mecs, tu peux t'en occuper mais il ne faut pas la ramener après. La règle tacite, c'est qu'on ne doit jamais en parler", confirme l'une des auteurs de Kata Sutra, la vérité crue sur la vie sexuelle des filles, ouvrage dans lequel un chapitre est consacré à cette question taboue.

L'internet et ses formidables possibilités d'anonymat fournissent un bon indicateur du drame intérieur que vivent les garçons qui ont découvert les joies interdites de l'anus. Les forums fourmillent de topics dont l'interrogation centrale se résume ainsi : "Je prends du plaisir avec mon anus, suis-je un homosexuel refoulé ?" Trouble normal selon Louis-Georges Tin, auteur de L'Invention de la culture hétérosexuelle :

"Une injonction non verbalisée, mais présente partout, prescrit qu'un vrai garçon n'est ni un bébé, ni une fille, ni un pédé. Et ce statut masculin ne s'acquiert pas une fois pour toutes comme un diplôme : l'homme doit démontrer chaque jour qu'il est un homme, y compris à lui-même."

Bref, l'hétérosexualité, ce douloureux problème, implique, en plus de cracher dans la rue, de se tenir à une distance raisonnable de ses fesses. "Les garçons apprennent très tôt la fierté de dominer leur anus et la société dresse la liste des parties du corps avec lesquelles ils sont censés prendre du plaisir. Les tétons et l'anus n'y figurent pas. Or, les individus se définissent sexuellement autant par leurs goûts que par leurs dégoûts. Et il existe un véritable rejet de l'anus, qui confine à la sodophobie", analyse Tin.

Au point que certains hommes, pourtant à l'aise dans leur identité hétérosexuelle, se refusent à impliquer leur derrière. C'est le cas de Romain, dont la copine a tenté plusieurs fois d'approcher la croupe.

"Je ne peux pas dire que je trouve ça désagréable, mais ça me paralyse, comme si c'était sale ou trop subversif. Ça me coupe du trip. Ce serait pareil si elle me sortait un fouet, je découvrirais peut-être que j'adore qu'elle me fasse un peu mal, mais je ne suis pas sûr d'avoir envie de le savoir."

Les filles ne sont pas non plus à l'abri de ces blocages psychologiques qui font barrière à leurs fantasmes de pénétration :

"Je peux ressentir une certaine excitation devant un cul offert, avoue Anne, mais j'ai toujours un peu peur que le mec soit un pédé refoulé. Si je lui mets un doigt, je ne peux pas m'empêcher d'avoir l'impression d'être méchante, et si je m'imagine en train de le prendre debout avec un gode, c'est carrément comme s'il se mettait en robe."

"Le couple masculin-féminin s'est construit dans nos sociétés autour de la notion d'actif et de passif
, explique le psychiatre Serge Hefez, auteur de Dans le coeur des hommes. Le garçon doit être actif et érigé, la femme accueillante, dans tous les sens du terme. On retrouve ce point de vue dans l'antagonisme vagin-pénis. Pourtant nous assistons à un mouvement de fond : garçons et filles se rapprochent psychiquement."

Mathieu, 31 ans, papa d'un petit garçon, se définit comme un hétéro classique, "peut-être un peu plus ouvert que la moyenne". Il y a huit ans, sa copine de l'époque lui a fait découvrir qu'il disposait d'un organe sexuel supplémentaire. "Depuis, j'y vais. Ça doit se voir que j'aime ça, je suis partant pour tout même si je ne me suis jamais fait prendre complètement, plutôt parce que ça ne dit pas trop à ma copine."

Cette passivité, loin de lui faire craindre une homosexualité refoulée, semble le conforter dans son identité d'homme et approfondir sa relation de couple :

"C'est quasiment une forme d'honnêteté pour moi, comme assumer une part de soi avec elle, ça nous sort du rôle où le mec coupe du bois pendant que la fille fait la cuisine, ça enrichit notre relation. Elle m'offre un truc, mais je n'ai pas l'impression d'être plus féminin quand je le fais, ça n'est pas plus passif qu'une pipe. Par exemple, quand elle me pénètre avec ses doigts pendant que je suis en elle, il y a une sensation de partage super jouissive." Complètement à l'aise avec le sujet, Mathieu en parle même volontiers avec ses potes : "Ce n'est pas de la fierté, mais j'ai une certaine satisfaction à me montrer comme un garçon moderne", convient-il.

De là à dire que le doigt dans le cul est la meilleure arme féministe, il n'y a qu'un pas, comme le laisse entendre Serge Hefez : "L'autorité parentale est en train de remplacer la puissance paternelle dans l'imaginaire collectif. Les papas actifs accompagnent leur enfant de manière différente, depuis leur présence à l'accouchement jusqu'à la manière d'élever leur fils. Si bien que le garçon ne voit plus l'utilité de se construire un bouclier défensif."

Siegfried, un garçon de 37 ans au look légèrement ambigu, affirme ne pas s'être construit de manière très libre : "Sade m'a plus influencé que mes parents, raconte cet amateur de gode-ceinture, de fist-fucking et de SM. Déjà ado, j'accueillais beaucoup d'objets dans mon cul, j'ai ensuite fait mon chemin, même si certaines personnes m'ont quitté à cause de mes pratiques anales. Ce qui m'a orienté vers des cercles plus transgressifs qui m'ont permis d'éclore à la vie."

Dans cette éclosion, il découvre son corps comme outil de toutes les pratiques, sexuelles, sportives, artistiques (Siegfried est très tatoué) au point "que ces pratiques peuvent parfois prendre le pas sur la nature du partenaire". S'il préfère les filles (mais pas forcément celles correspondant aux clichés féminins), la recherche du plaisir l'a amené à faire l'amour avec des garçons.

"A la fois parce que je trouve dans le monde homosexuel une facilité d'accès à ces choses qui sont moins évidentes pour les filles, mais aussi parce qu'il y a un véritable plaisir à se faire prendre par un organe vivant et pas toujours par du latex, où les sensations sont complètement partagées."

L'industrie du sex-toy commence à envisager des godes pour mecs qui procurent en même temps du plaisir à la partenaire. Le Share que met en vente Passage du désir, le sex-shop parisien et lillois, qui s'affranchit du gode-ceinture en s'accrochant dans le vagin de la femme, mutualise ainsi les sensations lors de la pénétration.

"C'est l'outil idéal pour moi, reconnaît Cécile, parce qu'il me permet de ressentir à la fois le plaisir cérébral de baiser un mec dans des rôles complètement renouvelés et en même temps de prendre mon pied physiquement." Selon Siegfried, cette démocratisation ne doit pas amoindrir l'expérience : "Si le dernier truc à la mode, c'est de se faire sodomiser, les mecs le feront, mais il ne faudrait pas que cela perde son côté révolutionnaire."



Bon, que dire… D'abord, on ne peut s'empêcher de penser à la réponse de Bataille à Benjamin, qui lui demandait à quoi servait le Collège de Sociologie : "à créer de nouveaux tabous". Ça ne se crée pas comme ça, hélas. L'air de rien, et en faisant mine d'oublier le côté prescripteur de ce genre d'articles - qui m'énervait déjà il y a cinq ans (avec déjà l'inénarrable Tin pour nous conseiller de nous faire élargir le fondement) -, même si la conclusion de Siegfried sur la « démocratisation » et le côté « révolutionnaire » de la chose ne manque pas de sel, l'air de rien, disais-je, cet article pose d'intéressantes questions. Quelques remarques en vrac :

- on touche ici du doigt, c'est un mauvais jeu de mots, la question qui fait mal, c'en est un autre, et après j'arrête de les souligner : jusqu'à quel point peut-on porter des jugements moraux sur des activités privées et inoffensives pour les tiers ? Si ce merveilleux papa « moderne » qu'est Mathieu trouve un enrichissement à sa vie de couple en se faisant un-peu-pénétrer par sa compagne, qui suis-je pour le critiquer ? D'un certain point de vue, je n'ai rien à dire, et de ce même certain point de vue, je m'en fous, d'autant qu'il faut être aussi naïf que le rédacteur de cet article pour croire que cette pratique soit récente (et con comme un balai pour y voir du féminisme, j'y reviens ci-après).

- ceci posé, le fait même que ladite pratique soit évoquée (dans un journal qui a son public, et ce texte a été repris par un portail aussi lu que Rezo, où j'en ai pris connaissance), et qu'elle le soit de manière très laudative, est, lui, justiciable de commentaires. Je ne vais pas vous en faire des tartines, vous connaissez mes raisonnements sur le sujet : je signalerai juste à quel point, quoiqu'à des degrés divers, les personnes interrogées dans cet article revendiquent ce qu'elles font, y voient de la « modernité », du « féminisme », de la « subversion ». Même le sympathique écervelé que semble être Siegfried (ach, ce prénom… c'est comme si le héros wagnérien s'enfonçait Notung (son épée, GRÔSSE MÉTAFORE !) dans le cul… quelle époque !) baigne dans ces stéréotypes marcuso-rimbaldiens. Bref, ce qui est une pratique privée, intime, justiciable de quelques confidences privées éventuelles entre amis, devient ici une revendication, une fierté, malgré quelques dénégations, - et bien sûr, quand on touche le fond - de Tin -, une agression, soit-disant contre la « sodophobie » (anus de tous les pays, unissez-vous contre une telle discrimination ! - il faudrait faire un sort à l'utilisation du verbe « confiner » (sans jeu de mots !), qui permet tous les amalgames, dans la « pensée » contemporaine), en réalité contre l'hétérosexualité.

- (M. Limbes attire par ailleurs mon attention sur le côté utilitariste de l'article, genre Walras : de l'utilité marginale, de l'ophémilité de la prostate, à rentabiliser de façon optimale, etc. Notons ici l'idée de « mutualiser » le plaisir à l'aide de cet « outil idéal » qu'est le gode nouvelle génération - si ce n'est pas une figure dégradée de la réciprocité, ça...)

- ce qui conduit à quelques précisions d'ordre général. J'ignore - il s'agit là d'un appel à témoins, n'hésitez pas à m'informer - quand et comment s'est mise au point la dualité actif/passif dans la vision de l'acte sexuel. Par analogie avec d'autres domaines du savoir, mon petit doigt me dit que si cette dualité est ancienne, nous en avons maintenant une vision schématique et rigide qui n'était pas celle de ses concepteurs - ce n'est qu'une intuition. Quoi qu'il en soit, on s'épargnerait je pense - et on m'épargnerait la lecture - de nombreuses conneries si l'on voulait bien ne plus lier hétérosexualité et dualité activité/passivité. La femme n'a rien de passif pendant l'acte, ni en pratique (du moins j'espère pour vous), ni en théorie, il faut n'avoir jamais touché une femme, ou, d'une manière plus ou moins consciente, ne pas aimer les femmes, pour avoir même l'ébauche d'une telle idée. Tout ce que l'on peut concéder à cette vision caricaturale revient à la phrase de Sade : "Tout homme est un despote quand il bande", autrement dit, lorsqu'on est excité on a une furieuse envie d'être actif - et cela ne concerne même pas spécifiquement l'hétérosexualité. De même Cioran pouvait-il écrire dans ses Syllogismes de l'amertume : "La chair est incompatible avec la charité : l'orgasme transformerait un saint en loup.", et, ce qui n'est pas exactement la même chose : "Un moine et un boucher se bagarrent à l'intérieur de chaque désir".

Dans l'état actuel des choses, la dualité actif/passif permet à bon compte à certains de se croire féministes, ou modernes, ou subversifs, en proposant une vision incroyablement schématique des rapports sexuels homme/femme.

- ma première réaction en lisant ce texte a été le "Vive les pédés" que j'ai fait figurer dans mon titre. Je ne crois pas - notre ami Siegfried mis à part - que les participants à l'article soient spécialement des homos refoulés (quoique… il faudrait retrouver papa Mathieu dans quelques années), mais je me suis dit que les pédés étaient tout de même moins faux cul, et moins cons, que ces hétérosexuels qui semblent avoir besoin de se faire prendre pour avoir une vague idée de ce que Madame peut éprouver. Naïveté : citons de nouveau Michel Schneider, au sujet de la bisexualité, "concept où les hommes s'imaginent entendre le féminin, alors qu'il ne s'agit que de leur féminin..." (Voleurs de mots, Gallimard, 1985, p. 159). On ne peut se mettre à la place de l'autre (de ce point de vue, le caricatural : "Tu la sens ? Tu la sens, hein ?" est aussi une expression d'angoisse et de conscience d'une limite). C'est peut-être frustrant d'un certain point de vue, c'est certainement enrichissant d'un autre point de vue ; il faut en tout cas le dire, contre tous ceux qui vous culpabilisent sans cesse sur ce qu'ils appellent vos « blocages » : ce n'est pas grave, ça ne fait pas mal.

Moralité : si c'est pour éprouver quelques sensations agréables, et éventuellement, je veux bien parce que je suis sympa, jouer avec quelques stéréotypes, pourquoi pas se faire mettre par Madame. Mais si c'est pour jouer le jeu, non de la réciprocité, mais de l'identité des plaisirs et des postures, alors autant être pédé - d'ailleurs, si c'est ce qu'on cherche, c'est qu'on l'est.

- à propos de « sensation agréable », une dernière remarque. Il faut être d'une grande débilité, non pas pour déclarer, car le docteur qui le fait est dans son rôle, mais pour y voir une vérité d'ordre général, comme le rédacteur de l'article, que "l'orgasme classique ne concerne que les parties génitales". Cet homme-là a-t-il jamais joui ? - Sans commentaires !

Donnons plutôt une nouvelle fois la parole à Cioran, dont ces lignes publiées en 1952 rentrent pour le moins en résonance avec l'article des Inrockuptibles :

"Depuis que Schopenhauer eut l'inspiration saugrenue d'introduire la sexualité en métaphysique, et Freud celle de supplanter la grivoiserie par une pseudo-science de nos troubles, il est de mise que le premier venu nous entretienne de la « signification » de ses exploits, de ses timidités et de ses réussites. Toutes les confidences débutent par là ; toutes les conversations y aboutissent. Bientôt nos relations avec les autres se réduiront à l'enregistrement de leurs orgasmes effectifs ou inventés… C'est le destin de notre race, dévastée par l'introspection et l'anémie, de se reproduire en paroles, d'étaler ses nuits et d'en grossir les défaillances ou les triomphes."

"Deux voies s'ouvrent à l'homme et à la femme : la férocité ou l'indifférence [ou les deux tour à tour…]. Tout nous indique qu'ils prendront la seconde voie, qu'il n'y aura entre eux ni explication ni rupture, mais qu'ils continueront à s'éloigner l'un de l'autre, que la pédérastie et l'onanisme, proposés par les écoles et les temples, gagneront les foules, qu'un tas de vices abolis seront remis en vigueur, et que des procédés scientifiques suppléeront au rendement du spasme et à la malédiction du couple."

- syllogismes de l'amertume… Il faudrait étudier le féminisme, ou plutôt les féminismes des années 60-70, sous cet angle, entre « férocité » et « indifférence », mais aussi, parfois, tentatives d'« explication ».

Un autre jour peut-être !


- Difficile de ne pas finir ce (qui devait être un) petit texte de rentrée par une vidéo wagnérienne de Siegfried - interprété comme il se doit par le compétent Siegfried… Jerusalem - en train de forger son épée, l'ignoble juif (dans l'esprit de Wagner) Mime complotant dans le dos de ce modèle d'aryen. Cette scène sublime et ridicule est une machine à fantasmes de toutes sortes. Je vous laisse donc avec les vôtres.


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samedi 23 août 2008

Le "saignant petit chemin"...

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Ce livre - comme d'autres de son auteur, qui m'auront accompagné une bonne partie de l'été - n'est pas sans défauts, approximations, raccourcis... Si l'on respecte l'étendue et la variété de la culture de Michel Schneider, si l'on admet sans peine qu'il a fourni pour ce livre un vrai travail (c'est bien le moins, certes, et certaines maladresses d'expression donnent de ce point de vue une impression de gâchis), on doit néanmoins constater qu'il n'est pas également à l'aise dans tous les sujets qu'il croit devoir traiter, qu'il est nettement plus brillant lorsqu'il s'agit de déplorer la confusion des sexes que quand il décrit en quelques lignes la vie sexuelle des terroristes musulmans ou s'interroge gravement sur le point de savoir si les Twin Towers étaient plus des phallus ou des mamelles.

Bref, je ne vous en parle pas pour vous en dire du mal, ni même pour vous donner une vraie analyse de cet ouvrage, mais il fallait que je plante le décor, avant une longue citation, que d'une part je trouve éclairante, qui d'autre part s'inscrit - mais il est trop tôt pour être précis - dans une réflexion en cours sur le sens du tragique, réflexion à laquelle la littérature psychanalytique peut éventuellement apporter quelques éclaircissements.

Big Mother date de 2002, ce qui incidemment permet de voir comment les choses ont (peu) changé depuis, malgré les promesses et les velléités de notre président. Les exemples cités ici sont donc datés, mais j'ai décidé de les garder, la clarté de l'analyse de M. Schneider étant je trouve d'autant plus frappante que certains des sujets qu'il évoque sont aujourd'hui « dépassionnés », comme dit la langue journalistique, si ce n'est carrément exotiques. (Je suis responsable, du fait des coupures que j'ai pratiquées dans le texte, de certains enchaînements boiteux.)

"Dans les débats actuels sur le genre sexuel et la politique instituée, on mêle généralement la question de la différence avec celle de l'égalité. A s'en tenir à la seconde, il faudrait au moins s'aviser qu'à côté des nombreuses et inadmissibles inégalités de fait frappant les femmes dans nos sociétés, existent en sens inverse de non négligeables inégalités au détriment des hommes, par exemple quant à la longévité, la toxicomanie, la durée du travail, l'état de sans-abri ou le suicide. Ces dernières ne suscitent ni commentaires ni indignations ni mesures correctrices. Sans doute parce que ce sont eux aussi des déséquilibres de fait. Mais existent encore des inégalités dans les textes juridiques ou leur application. Les juges du divorce estiment que dans la généralité des cas il faut donner à élever l'enfant à la mère, c'est-à-dire au parent qui a décidé de se séparer de l'autre [une note indique que dans 88% des séparations l'enfant est confié à la mère, et que 75% de ces séparations sont demandées par la mère]. Dans la fonction publique, les pensions de reversions versées aux conjointes sont plus favorables que celles versées aux hommes. Les pensions des fonctionnaires et les retraites du privé comportent des bonifications en faveur des mères et non des pères.

Mais la vraie question n'est pas d'évaluer des inégalités en sens contraire en opposant un constat irrecevable à une idée reçue. Elle est de penser que l'on peut travailler à l'égalité sans supprimer les différences. Pourquoi confondons-nous égalité et identité ? La différence est une notion à la charnière de deux oppositions : entre identité et altérité ; entre égalité et inégalité. Or, dans la psychopathologie de la vie politique et sociale, nous devenons incapables de discerner le « tous égaux » et le « tous identiques ».

- Précisons tout de suite, pour ne plus y revenir, que c'est une erreur commise aussi par certains critiques de l'égalitarisme.

A la vieille revendication : ne pas supporter que l'autre dispose de droits (égalité) ou de biens (égalitarisme) que je n'ai pas, se substitue la plainte des modernes : ne pas supporter que l'autre soit différent de soi. La montée de la demande égalitaire fait écran à la véritable aspiration qui est identitaire. (...) Tous semblables, tel est le mot d'ordre véritable d'une société qui n'a à la bouche que le respect des différences mais ne songe qu'à les réduire. La France d'aujourd'hui ? Monotone et agitée, ennuyée et colérique. Que devient la vraie société dont parlait Tocqueville, composée de sujets, où « les hommes sont prodigieusement dissemblables ; ils ont des passions, des idées, des habitudes et des goûts essentiellement divers : rien n'y remue, tout y diffère » ? Disparue pour faire place à une masse d'individus, sans goûts, mais pleine de dégoûts ? (...)

Prenons divers exemples de notre confusion. (...) Confusion de la pensée avec l'opinion : ceux qui s'affublent du beau nom d'intellectuels confondent tout lorsqu'ils parlent de droit à l'enfant pour désigner le fantasme d'une emprise absolue des mères ; de familles recomposées pour celles que le divorce décompose ; ou de sociologie féministe, comme il y avait naguère une science prolétarienne. L'opposition entre les classes devient elle aussi pratiquement non représentable. Si les rave parties et les soirées rollers sont tant prisées par nos édiles, c'est, disent-ils, d'abord parce qu'elles « effacent les différences de sexes ou d'origine ». Dans le discours politique, impensable est la lutte des classes. Ou plutôt celle-ci se représente comme revendication individuelle et « narcissisme des petites différences ». Elle a disparu des discours - cherchez le mot classe dans le vocabulaire socialiste - mais comme un refoulé qui resurgit dans les actes : aujourd'hui comme hier, sur la fiscalité et les subventions, l'insécurité, l'immigration, les classes dominantes imposent leur point de vue et leurs intérêts aux classes dominées. (...)

Confusion entre le masculin et le féminin surtout : un film récent avait pour titre : « L'homme est une femme comme les autres ». Une pétition reprit la formule : « La moitié des hommes sont des femmes ». On n'était pas loin du slogan béat : « La femme est l'avenir de l'homme », lancé naguère par [ce pédé d'] Aragon. Confusion entre les types de sexualité : « Trois milliards de pervers », tel était le titre d'un ouvrage de quelqu'un qui n'en était pas la moitié d'un, Félix Guattari, qui se disait psychanalyste. Aujourd'hui, la négation de l'existence d'une sexualité perverse prend la forme opposée : non plus dire que tout le monde l'est, mais que personne n'est pervers. (...)

Mais, affectée par les avatars de la précédente, de toutes les différences, celle entre les pères et les mères est sans doute la plus incertaine aujourd'hui. Dans un monde psychique freudien, comme on dit un monde physique copernicien, la fonction paternelle rassemble quatre rôles. Le père est celui qui contribue à la génération biologique ; il est l'objet du désir de la mère ; il forme l'image identificatoire au devenir homme du fils et pour la fille figure l'objet à séduire ; enfin, il est l'instance du pouvoir et de l'interdit. Or, le premier rôle s'exerce encore, mais sous une maîtrise totale de la conception par les mères ; le deuxième est de moins en moins rempli par les pères actuels et de plus en plus de femmes s'en affranchissent durablement, non seulement élevant mais désirant seules les enfants ; le troisième est contrebattu par la montée d'une androgynie souvent recommandée par les faiseurs d'images, et le dernier est jugé trop lourd par les titulaires de pouvoir, dans la famille comme dans l'Etat. Martine Aubry était donc en phase avec les plus souterraines évolutions des représentations psychiques lorsqu'elle vantait, parmi les avantages des trente-cinq heures, « la possibilité pour les hommes de rentrer plus tôt à la maison pour s'occuper de leurs enfants ». L'Etat-mère permet aux pères d'être des mères comme les autres.

Prenons dans la sphère sociale d'autres exemples encore de différences effacées. Les pilotes d'Air France demandèrent la suppression de la double échelle de salaires qui visait à payer les nouveaux entrants moins que les pilotes déjà en fonction, selon une différenciation liée non aux tâches accomplies, mais à l'ancienneté. Les associations de défense des immigrés prirent pour cible ce qu'elles appellent « la double peine », qui éloigne du territoire l'immigré délinquant après sa condamnation pénale. Les socialistes mirent fin à la manifestation de volonté pour les étrangers nés en France qui souhaitaient devenir français à dix-huit ans avec l'argument suivant : les jeunes Français, eux, n'ont pas à manifester leur volonté de le rester. Dans ces trois cas, on retrouve une même conception de l'égalité des droits confondue avec l'égalisation des situations. Il fallait donc nier une différence réelle pour justifier une égalité fictive. En effet, dans le premier exemple, on peut recruter des personnes appartenant à des catégories différentes sous des statuts différents, comme le rappellent constamment le juge administratif et le juge constitutionnel. Dans le deuxième, le délinquant immigré n'étant pas dans la même situation que le délinquant français, on peut sanctionner un manquement au code pénal comme pour n'importe qui, Français ou étranger, et pour ce dernier, sanctionner par ailleurs, et non en plus, un manquement aux règles de séjour qui sont une sorte de code de l'hospitalité. Tout comme le médecin condamné pour un délit ou un crime aura par ailleurs à subir une interdiction d'exercice qui ne double pas sa condamnation pénale. Tout comme l'homme d'affaires se verra en cas de faillite condamné au civil et éventuellement au pénal, et par ailleurs sera privé de ses droits civiques. Dans le troisième exemple, on n'a pas à demander aux jeunes Français s'ils veulent le devenir, parce qu'ils le sont. Dans tous ces cas, le raisonnement repose sur le déni du fait que l'autre est un autre, et construit un fallacieux syllogisme :

1. Pour lui reconnaître des droits, je dois aimer l'autre.

2. Pour que je l'aime, l'autre doit être comme moi.

3. Il n'existe donc pas de différence entre l'autre et moi.

Le principe d'égalité est interprété par le Conseil constitutionnel de façon claire : toutes les différences de traitement ne sont pas contraires à l'égalité juridique, mais seules celles qui ne sont pas fondées sur des différences de situations. Le droit de vote est égal pour tous les Français ; il n'est pas ouvert aux étrangers qui se trouvent dans une situation différente. Les droits de filiation sont ceux des couples ou personnes qui ne se sont pas mis eux-mêmes dans une situation qui exclut la parenté comme les couples ou personnes homosexuels.

Devenons-nous individuellement et collectivement incapables de soutenir la différence ? (...) La différence fait mal quand on ne perçoit plus ce qui la fonde, et qu'on ne tient plus à ce qu'elle fonde. L'illusion, au sens freudien, n'est pas seulement la croyance, c'est le fait que telle croyance est nécessaire au maintien du narcissisme et de l'identité. Surtout lorsqu'on confond (comme pour le débat entre égalité et inégalité) le droit et le fait. Il n'y a pas un droit de la différence, au sens où cette dernière conférerait des droits dans l'espace public. Il y a un droit à la différence qui garantit le respect d'un espace privé et d'une liberté individuelle. La République est un espace juridique et politique réglé par l'égalité des citoyens (non des hommes concrets) et l'universalisme des valeurs (non des intérêts). Elle ne doit pas prendre en compte les inégalités de fait (fût-ce pour les redresser par des discriminations positives), non plus que les différences réelles. Les unes et les autres sont le pain et le sel de la liberté des sujets. Au risque de paraître enfoncer des portes ouvertes, il faut rappeler que toute différence n'est pas une inégalité, ni toute inégalité une injustice. Mais, par cette confusion, générale dans le discours politique, l'Etat est amené insensiblement à effacer les différences pour ne pas perpétuer les injustices. Semblable en cela à une mère qui veut paraître équitablement bonne pour ses petits, il dit à chacun qu'il n'y a pas de préféré, que sa sollicitude et son amour vont également à tous ses enfants, et qu'entre eux, il n'y a plus de différences. Confondant la nécessaire et démocratique égalité des droits et une égalité de fait qui n'est ni possible ni souhaitable, il traque souvent des discriminations qui ne sont que des différences. « La passion de l'égalité, source d'injustice », disait Tocqueville. Est-il [donc] impossible de reconnaître une opposition sans penser un terme supérieur à l'autre ?


Quelle est la place de l'autre pour Narcisse ? La liberté et ses modes règlent ce que les individus peuvent faire dans une société. Le narcissisme et ses formes dictent ce qu'ils veulent être. Or, c'est de plus en plus le narcissisme qui fonde la vie en société. Ce qui ne veut pas dire que tous les Français seraient des cas-limites de pathologies narcissiques, mais que, dans une société dominée par d'immenses organisations bureaucratiques maternantes et régies par une communication de masse, nombre d'entre eux individuellement et en groupe affichent désormais un ensemble de traits de caractère qui apparaissent, sous une forme plus extrême, dans la pathologie narcissique. Deux phénomènes concomitants semblent s'être développés, dont le second est sans doute la conséquence du premier : la dilution de l'ordre symbolique qui relie les sujets à eux-mêmes et entre eux, et la montée des pathologies narcissiques. Doit-on voir là deux évolutions simplement simultanées ou deux effets d'une même régression ? L'avènement d'une conception narcissique de la citoyenneté fut à la fois spontané et entretenu par l'Etat. Sur le plan de la pathologie individuelle, les psychanalystes constatent depuis une vingtaine d'années la raréfaction de la névrose classique liée à la sexualité, et la généralisation des états-limites ou des affections narcissiques. La figure d'Oedipe, pris dans un triangle qui est moins celui du père, de la mère et du fils que celui de la loi, du désir et de la faute, fait place à celle de Narcisse répétant, comme dans une chanson des années 1960 : « et moi, et moi et moi ». A la difficulté de faire avec l'autre, qui dominait dans les pathologies du temps de Freud, ont aujourd'hui succédé diverses formes d'un même mal d'être soi. La position autarcique s'oppose aux relations du monde des objets et du manque. Elle se définit comme repli de la libido sur le moi plutôt qu'investie dans l'objet, ce dernier étant certes source de satisfaction, mais aussi de déceptions, d'incertitudes, de blessures et de menaces. (...) Analyser le narcissisme est [néanmoins] une tâche presque impossible : la visée de la cure passe toujours par un dépassement du narcissisme, qui constitue l'une des plus profondes et fortes résistances à la psychanalyse. Mais, le voudrait-on, peut-on en sortir ? On ne lui échappe pas. On en change une forme contre une autre. Le conflit psychique originaire oppose moins le désir toujours actuel et son incertaine satisfaction que le désir et l'absence de désir. Plus qu'un évitement du besoin, le narcissisme est le désir de s'affranchir du désir. Il y a bien un amour de soi, mais pas de désir de soi. Il n'y a de désir que de l'autre. C'est donc à se passer de l'autre qu'invite le narcissisme contemporain, sous diverses formes, dans la sphère privée comme dans la sphère publique et selon une nouvelle organisation psychopathologique de notre quotidien. L'absence d'altérité fait de chacun un petit miroir dans lequel il s'aime. Ce narcissisme exacerbé où chacun revendique sa propre différence, tout en se voulant pareil au voisin qui a ou est plus que lui, promeut l'égoïsme comme fondement paradoxal du lien social. Ce qui est revendiqué, ce n'est pas le droit à la différence, c'est le droit à l'indifférence, et non pas à l'indifférence de l'autre, mais à l'indifférence envers l'autre.

La montée de la régression narcissique dans la sphère psychique ne saurait rester sans effets sur certaines pathologies du lien politique, qui d'ailleurs renforcent en retour ce fonctionnement chez les individus. Sur le plan de la pathologie collective, proximité, indifférence et indistinction règnent sous le beau nom d'égalité. Et si la fracture sociale était d'abord cela, la disparition d'un lien à l'autre comme autre, remplacé par une identification à l'autre comme soi ? Car la fragilité du lien social est bien plus grande lorsque ce lien fait appel à la bonté et à la ressemblance de l'autre, que lorsqu'il est fondé sur le conflit et la différence. Les sociétés dominées par les mères connaissent le plus souvent une dissolution du lien social et un retour de la violence la plus archaïque. Au bout du compte, il y avait moins de violence et d'agressivité lorsque le lien à l'autre était celui du combat politique et social que depuis l'identification humanitaire nie l'autre réel au profit de la victime abstraite.

- c'est une idée que j'avais notée en son temps, à propos de M. Gauchet il me semble : au bon temps de la lutte des classes franche et avouée, il y avait plus d'unité nationale en France qu'aujourd'hui.

En 1958, Lacan suggérait qu'« aimer le prochain comme son même » cachait une haine profonde de l'altérité. Il faut le reconnaître : le conflit structure, le consensus délie. Freud nous a enseigné une chose difficile, que tant d'exterminations et divers totalitarismes ont confirmée : la ressemblance, loin d'appeler tolérance, bienveillance et amour, suscite au contraire le rejet, la méchanceté et la haine. (...)

L'autre fait loi dans la relation sexuelle. Pourquoi le même devrait-il régner dans la vie sociale et politique ? Narcisse aspire à se libérer de sa propre avidité et de sa colère, il veut atteindre un détachement tranquille au-delà de toute émotion, il rêve de dépasser sa dépendance à l'égard des autres. Tous pareils : « Je suis toi, tu es moi ». (...). On croit éviter le rejet et la haine, on se prive du lien et de l'amour. Contourner ce que Proust appelait le « saignant petit chemin » qui mène à l'autre, ça évite de penser l'amour et la lutte des sexes ; ça dispense d'affronter le désir. Autrefois pour être soi, il fallait en passer par l'autre, l'aimer, le nier, le regarder, l'affronter. Désormais, pour être soi, il faut se passer de l'autre, nier la différence et le conflit. Etre identique, au lieu d'être lié à lui. Etre lui pour être soi. Paradoxe de l'individualisme : il recommande ou impose à chacun d'être autonome pour le rendre toujours plus indistinct et perdu dans la masse.

- on aura reconnu ici notre cher paradoxe de Tocqueville.

Se ressembler en se distinguant, rester exclu en croyant partager, ces mouvements psychiques animent la société narcissique. Sous les yeux inquiets et ravis de Big Mother, la plupart des défilés sont devenus des exhibitions narcissiques collectives, des pride dans lesquelles la manifestation ne manifeste que l'existence des manifestants." (pp. 149-158)

En bonne logique tout cela finit comme du Muray (cité p. 91) - qui d'ailleurs connaissait son Freud et aimait le côté lucide et sans grandes illusions du fondateur de la psychanalyse.

L'expérience de terrain des psychanalystes confirme ce que des approches plus globales et historiques (Dumont) ou simplement sensibles à l'air du temps ont ici maintes fois démontré : si le rapport à l'autre est par définition compliqué, il devient carrément infernal lorsque l'on n'est même plus assuré, au moins dans les grandes lignes, de son rapport à soi et que l'on mélange les deux.

Il y a ici deux pistes à suivre. La piste girardienne (Girard n'est pas cité dans Big Mother, mais on pense souvent à lui), qui inclut la psychanalyse freudienne dans un mouvement historique plus large, et qui, comme M. Schneider (lequel, pour autant que je puisse en juger, hésite sur le statut trans-historique à donner aux concepts freudiens), constate que l'Oedipe n'est plus suffisant à expliquer les pathologies quotidiennes des sujets. (Deux allusions à Girard dans cet ordre de pensées : ici et ) ;

la piste Lévi-straussienne : le « symbolique » est évoqué dans ces lignes par M. Schneider, c'est un concept largement évoqué au fil de son livre, mais, bien que les conclusions auxquelles il permet de parvenir me conviennent souvent, j'avoue avoir repensé en lisant ces pages aux critiques de J.-P. Voyer (dans Hécatombe) sur cette notion de « symbolique » : en substance et de mémoire, c'est une notion souvent utilisée comme un talisman - ce n'est ni du réel ni de l'imaginaire ou du faux, donc c'est du « symbolique », et voilà, les difficultés sont résolues. Appliquer cette critique au livre de M. Schneider serait excessif et injuste. Essayer de mieux voir en quoi son utilisation du « symbolique » tient ou non la route, et pourquoi ce « symbolique » diminue dans nos sociétés (et depuis quand), serait en revanche un travail utile. Quant à confronter systématiquement Lévi-Strauss et Girard... il est regrettable que le premier n'ait jamais répondu aux critiques du second. Peut-être que maintenant qu'ils peuvent jouer ensemble sur les bancs de l'Académie, ils vont apprendre à se parler !



Ceci dit, bonnes vacances.




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mardi 19 août 2008

Bien résumé.

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J'ai lu quelque part (c'était sur Vox.nr, où d'ailleurs on peut lire une récente interview de Thierry Meyssan ("Mon retour [en France] ne sera pas possible tant que la France sera aux mains de traîtres.")) que si la psychanalyse n'était pas une théorie exacte, les psychanalystes avaient tout de même accumulé au cours du XXe siècle une certaine épaisseur de savoir sur les comportements humains. N'ayant aucune culture psychanalytique moi-même je rejoindrais assez volontiers ce point de vue, que par ailleurs me semble confirmer la lecture du livre de Michel Schneider (psychanalyste, entre autres), Big Mother. Psychopathologie de la vie politique(Odile Jacob, 2002). Cette lecture ne fait pas l'effet d'une révélation, mais on trouve dans cet ouvrage, clairement exprimées, des idées justes :

"On assiste à une vaste et systématique psychologisation des rapports sociaux. (...) Par un rabattement des fonctionnements de l'espace privé sur ceux de l'espace public, le conflit entre soi et l'autre est dénié à mesure qu'est valorisé le conflit entre soi et soi-même. La lutte des classes relève désormais de la pathologie mentale. La souffrance sociale se traite par une médicalisation chimique. La motivation a pris le relais de l'intérêt ; ce n'est pas que l'initiative soit préférée à la docilité : il faut prendre l'initiative de la docilité." (p. 72)

et plus loin :

"C'est de vous que je me plains, et je ne peux m'en plaindre qu'à vous. Situation absurde, que tout chagrin d'amour fait vivre. Mais c'est aussi la situation courante de la vie publique quand elle tourne à la tyrannie démocratique. Les couches sociales, faute de corps intermédiaires, ne peuvent prendre à témoin de leur misère que celui qu'elles accusent : l'Etat. Ou ceux qui l'occupent, quitte de temps en temps à aller porter sa plainte et sa confiance ailleurs ; on appelle ça l'alternance." (p. 134)

Faites passer !

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samedi 1 décembre 2007

Où le pire n'est jamais sûr.

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(Au Motard, et vive la France tout de même !)



Encore en pleine lecture, je consacre un premier texte au dernier livre de Marshall Sahlins publié en français


9782070762439L


dont je vous conseille instamment la lecture. Pour quelques dérapages husserliens et quelques considérations peut-être trop optimistes, que d'aperçus novateurs, que de finesse dans les analyses, que de recul par rapport aux clichés de toutes sortes. (La traduction est très correcte, même si elle peine parfois à suivre les cheminements de l'ironie de l'auteur et se perd entre premier, deuxième et troisième degrés. Je la modifie d'ailleurs çà et là à fins de clarté.)

M.Sahlins part d'études ethnographiques récentes consacrées à des tribus Eskimos, études aboutissant toutes au même résultat : ces tribus ont maintenant réussi à dompter à leur profit culturel les richesses matérielles (motoneiges, radios CB, bateaux de pêche à moteur, avions...) que le capitalisme leur a apportées, et s'en servent pour intensifier leurs relations sociales, tribales, cérémonielles.


HANK


Ce qu'il est important de noter, c'est que ce processus est vécu par les Eskimos comme une continuité de ce qu'ils ont toujours fait : "Nous avons toujours accepté et remodelé la technologie qui marche pour la plier à nos propres buts." (p. 324) Autrement dit, cette adaptation n'est pas vécue par les intéressés et ne doit pas être a priori interprétée comme une réaction volontariste à l'impérialisme capitaliste, mais comme la poursuite d'attitudes face à la nouveauté qui ont toujours été celles des Eskimos. Cela ne veut pas dire - nous aurons l'occasion d'y revenir - qu'il n'y a pas de différence entre la rencontre avec le capitalisme et les précédentes rencontres avec d'autres cultures. Cela ne veut pas dire non plus, s'il ne s'agit pas d'une « réaction volontariste », que cette réaction est irréfléchie ou spontanée (mais qu'est-ce qu'une réaction culturelle « spontanée » ? Autre sujet de réflexion...). Cela signifie juste qu'il est de meilleure méthode, au moins dans un premier temps, de suivre la perception que les Eskimos ont d'eux-mêmes. Que l'on juge de la fécondité de cette approche :

"Ce n'est pas seulement que les cultures eskimos - ou celles d'autres groupes nordiques (...) - ont survécu malgré le capitalisme ou parce que les peuples lui ont résisté. Il s'agit moins de culture de la résistance que de résistance de la culture. Parce qu'elle implique l'assimilation de ce qui est étranger dans les logiques de ce qui est familier - un changement de contexte dans lequel les formes et les forces étrangères vont également changer de valeur -, la subversion culturelle est dans la nature des relations interculturelles. Inhérente à l'action signifiante, cette résistance de la culture est la forme la plus englobante de différenciation culturelle, ne requérant aucune politique intentionnelle d'opposition culturelle et n'étant pas réservée aux seuls opprimés de la colonisation. Même les sujets de la domination occidentale et des relations de dépendance agissent dans le monde en tant qu'être socio-historiques, de sorte que leur expérience du capitalisme est médiatisée par l'habitus d'un mode de vie indigène. Il est malheureusement vrai que leur trop classique dépendance pourrait bien achever des peuples comme les Yupik. Mais, en attendant, l'apparente mystification culturelle de la dépendance produit une critique empirique de la doxa selon laquelle l'argent, les marchés et les relations de production d'objets de consommation seraient incompatibles avec l'organisation des sociétés dites traditionnelles.


eskimotypeofsledge


PullSled

En voiture Simone !


Marx dit que l'argent détruit les communautés archaïques parce que l'argent devient la communauté. Comme si, rétorquait Freud, un individu se trouvait brusquement doté d'une psyché le jour où il touchait sa première paye. Dans un ouvrage intitulé Money and the Morality of Exchange, Maurice Bloch et Jonathan Parry ont rassemblé bon nombre d'exemples du contraire, dans des sociétés très variées. Contre l'idée que l'argent donne naissance à une vision du monde particulière - le monde insociable, impersonnel et contractuel que nous associons à l'argent - ils montrent au contraire qu' « une vision du monde particulière donne naissance à des façons spécifiques de se représenter l'argent ». C'est la position structurelle que l'on accorde à l'argent dans la totalité culturelle qui est ici en question. Les fameuses déclarations de Marx, Simmel et compagnie, sur les effets destructeurs des marchés et de l'argent sur la communauté présupposent un domaine « économique » séparé, comme le remarquent Bloch et Parry, une sphère amorale de transactions bien distincte de la générosité des amis et parents. Mais là où il n'y a pas d'opposition structurelle entre les relations économiques et celles qui régissent la sociabilité, là où les transactions matérielles sont ordonnées par les relations sociales plutôt que l'inverse, l'amoralité que nous attribuons à l'argent n'a pas lieu d'être.

- cette dernière formulation n'est pas tout à fait correcte : par rapport au raisonnement suivi, il faudrait plutôt écrire : l'argent est amoral, hors de la moralité, mais la faculté de corruption que nous lui prêtons n'a rien d'automatique. Si d'ailleurs l'on pouvait nettoyer notre esprit de tout a priori sur la nature supposée de l'argent, cela simplifierait les choses (et en compliquerait d'autres : je me permets à ce sujet de renvoyer à cette mise au point déjà ancienne.)

On peut par ailleurs formuler ces thèses sur un mode kantien, élargi à la collectivité : une culture assimile la nouveauté en utilisant pour la comprendre et la traduire, ses catégories
a priori de perception - tout simplement parce qu'elle ne peut faire autrement.

Quoi qu'il en soit, tirons les conséquences des faits et conclusions exposés par M. Sahlins. D'abord, par rapport à nous, les Sauvages sont, dans les cas qui nous préoccupent aujourd'hui, des
lucky bastards : ils vivent dans des communautés assez fortes, assez cohérentes, pour intégrer l'argent à leur mode de vie sans le dénaturer. Mais bien sûr, la chance n'a pas grand-chose à voir là-dedans, puisque c'est nous-mêmes qui avons sapé nos propres communautés, les avons affaiblies : nous nous sommes rendus nous-mêmes plus vulnérables à l'action destructrice de l'argent (pour, ultérieurement, projeter sur les Sauvages notre propre vulnérabilité spirituelle, et croire indûment que l'argent les détruisait comme il nous avait détruits.)

De ce point de vue la civilisation occidentale, qu'elle ait cédé à une virtualité qui lui était propre ou à un danger éternel dont les autres civilisations jusqu'à une date récente s'étaient mieux protégées que nous, la civilisation occidentale, masochiste et jusqu'à un certain point fière de l'être, est punie par où elle a péché. Ce qui ne serait certes que justice, si nous n'en avions aussi « puni » d'autres, ce que certes ni M. Sahlins ni moi n'oublions. En termes « kantiens » : elle a au fil des siècles modifié ses propres catégories
a priori de perception - ce serait ça, la grande transformation - jusqu'à les rendre assez souples, assez flexibles pour accueillir le mode de pensée (le braquemart) capitaliste. Comment a-t-elle fait ça ? Je ne sais pas. Qui est le premier : la poule, ou l'oeuf ?


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« Punie par où elle a péché » : par goût et à dessein j'emploie une expression judéo-chrétienne : de fait, l'alternative présentée au début du paragraphe précédent (qui est aussi un problème guénonien : comment et pourquoi s'éloigne-t-on de sa Tradition ?) conduit à la question du rôle du christianisme, puis du protestantisme, puis d'une certaine forme de protestantisme, dans la naissance et le développement du capitalisme. Dans un esprit assez wébérien, mais sur une perspective historique beaucoup plus étendue, M. Sahlins, au cours de son livre, met en rapport un certain christianisme, celui du désespoir augustinien quant à la nature de l'homme, et l'essor du capitalisme. On pense tout de suite aux sentences fort misanthropes que Weber trouve chez certains calvinistes. M. Sahlins consacre le dernier essai de son livre, soit à peu près soixante-dix pages, à ce sujet : sans entrer aujourd'hui dans les détails, on estimera qu'il est plus convaincant dans la mise au clair de certains rapports entre haine de la condition humaine et capitalisme que, d'une part, dans la caractérisation de la civilisation occidentale comme tout entière masochiste, et que, d'autre part, dans l'idée rousseauiste sous-jacente d'un bonheur de vivre,
a contrario, dans les autres civilisations.

Cela ne résout pas notre problème : le capitalisme a-t-il été le fruit défendu de l'Occident, dont les autres civilisations ont su, plus raisonnablement que lui, se garder, ou une création culturelle qui lui est propre, qu'il était le seul à pouvoir mettre au point ? Peut-être la réponse ne peut-elle être que nuancée, mais laissons-là cette question immense, retenons que si nous vivons dans un tel monde,


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c'est que nous l'avons bien cherché, et revenons au raisonnement de Marshall Sahlins.



L'une des Grandes Surprises du « capitalisme tardif », c'est donc que les cultures « traditionnelles » ne sont pas inévitablement incompatibles avec lui ni vulnérables à son contact. Les ethnographes actuels des habitants de l'Alaska et du nord du Canada ont un bon sujet de divertissement intellectuel avec les thèses de Service ou Murphy et Steward, classiques des années 1950 et 1960, selon lesquelles la commercialisation des échanges allait marquer la fin des cultures indigènes des chasseurs et des piégeurs. L'asservissement par endettement, l'éclatement des grandes communautés et des initiatives collectives, la désintégration des réseaux de parenté étendus, la réduction de la parenté jusqu'à la nucléarisation, le déclin des échanges de nourriture et des autres réciprocités, la privatisation de la propriété, et, par-dessus tout, l'individualisme, telles étaient les prévisions sur la destinée des chasseurs. La phase finale, selon Murphy et Steward, serait caractérisée par « l'assimilation des Indiens en tant que sous-culture locale du système socio-culturel national » qui pourrait finalement se solder par « une perte quasi totale de leur identité en tant qu'Indiens ». Pour résumer sommairement les contradictions apportées à ces raisonnements par les études modernes sur les chasseurs du Nord, il suffit de dire que leurs démêlés longs, intensifs et variés avec l'économie de marché internationale n'ont pas fondamentalement altéré leurs organisations coutumières de production, leurs modes de propriété et de contrôle des ressources, leur division du travail, leurs modes de de distribution et de consommation, que leurs liens étendus de parenté et de communauté n'ont pas été dissous, que leurs obligations économiques et sociales ne sont pas tombées en désuétude, que leurs relations sociales (et « spirituelles ») avec la nature n'ont pas disparu et, enfin, qu'ils n'ont pas perdu leurs identités culturelles, pas même en vivant dans les villes des Blancs.

- surtout pas, d'ailleurs, puisqu'il est montré aussi que ce souvent les individus les plus « acculturés » d'apparence qui se retrouvent les plus actifs dans l'organisation des cérémonies traditionnelles. Mais enchaînons.

En d'autres termes, la dépendance est réelle mais elle ne constitue pas l'organisation interne de l'existence des Cree, ni des Eskimos Inuit ou Yupik. La perte des savoir-faire traditionnels - la conduite des chiens, la fabrication des kayaks, les méthodes de chasse et tant d'autres - rend cette dépendance encore plus forte. Mais le véritable problème rencontré par ces peuples n'est pas l'invivable contradiction entre l'économie de l'argent et le mode de vie traditionnel. Les vrais problèmes surgissent lorsqu'ils ne trouvent pas assez d'argent pour financer ce mode de vie." (pp. 325-28)

Tout n'est donc pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, attendons la suite.

Ce qui séduit dans ces idées, c'est leur côté « Castoriadis » : on sait que celui-ci critiquait
Le Capital entre autres raisons parce que Marx y considérait les ouvriers comme de simples objets passifs, se laissant enculer par le capitaliste sans le moins du monde réagir - ce qui est certes une approche théorique d'autant plus paradoxale lorsque l'on pense au rôle actif de Marx dans le mouvement ouvrier (honni soit !). Castoriadis allait jusqu'à écrire que les ouvriers avaient d'une certaine façon sauvé le capitalisme en aidant à le rendre à peu près viable - de fait, il est fort possible que le capitalisme creuse depuis quelques années sa propre tombe, en oubliant les garde-fous, c'est le mot, que les ouvriers avaient su construire en son propre sein. Quoi qu'il en soit, M. Sahlins nous invite ici à ne pas reproduire le même genre d'erreurs bien intentionnés à l'endroit des Sauvages : ceux-ci non seulement ne sont pas restés inertes par rapport à l'arrivée chez eux des capitalistes, mais, c'est une nuance que je souligne de nouveau, ne se sont pas contentés de réagir à cette arrivée - ils se sont adaptés (parfois très mal) à cette évolution comme ils s'étaient adaptés précédemment à d'autres rencontres et à d'autres évolutions. En d'autres termes, il ne faut pas désespérer a priori des possibilités d'actions des cultures et de ceux qui les vivent et font au jour le jour.

Ceci posé, on ne se laissera pas aller, par goût du contre-pied ou zèle de nouveau converti, à un optimisme sans réserve. Sans aborder encore tous les problèmes que ces perspectives posent, on rappellera, pour en rester à l'exemple des mouvements ouvriers occidentaux, et notamment français, ce diagnostic de Dominique de Roux déjà cité en ces lieux : « Les ouvriers pris de vitesse par le gaullisme sont devenus des bourgeois avant même qu'ils aient eu le temps de souffler comme ouvriers. » - d'où le fameux « Pompidou des sous » (punis par où ils ont péché, eux aussi. Bien fait, après tout). Peut-être les Eskimos et autres Sauvages sont-ils en train de se faire avoir de la même manière, le ver du confort se glissant petit à petit dans le fruit de la facilité croissante à vivre dans le cérémonial. Peut-être cela prendra-t-il des générations, et ne le verrons-nous pas de nos propres yeux (si l'on ose dire). Peut-être resteront-ils « intacts » fort longtemps. Dieu seul le sait. Et encore !



Vertigo


Ce qui s'appelle écrire droit avec des lignes courbes. Bazin déjà le savait, que « Hitch » se prenait pour Dieu...

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samedi 29 septembre 2007

Du Pape. (Tous les chemins... I)

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Dans le premier volume de ses Exorcismes spirituels (p. 170-172), au cours d'un texte consacré à Zola, Philippe Muray explique, de façon plus détaillée que dans son XIXè siècle à travers les âges, le dogme de l'infaillibilité pontificale.

"Comment ne pas être un enfant ? Comment arrêter de se demander d'où viennent les enfants ? Quelqu'un a-t-il le droit de s'affirmer sorti de la commune mesure infantile ? Oui, répond l'Eglise en 1870. Quelqu'un. Pas tout le monde. Un. C'est une nouvelle qui tombe comme la foudre sur les contemporains alors que, comme tout dogme, celui-ci a été longuement, laborieusement préparé par des siècles de débats, d'intuitions, de contradictions. Mais allez donc expliquer ça alors que la plupart sont persuadés qu'il s'agit d'une lubie ridicule ! (...)

Tout cela va faire une crise profonde, et bien compréhensible, dans la chrétienté. Mais ce qui est intéressant, c'est que cette crise en signale une autre dans l'humanité en enfance, une crise bien plus profonde encore puisque, au moment où commence à se diffuser l'idée que Dieu est mort et où chacun commence donc à avoir la prétention de maîtriser sa vie, eh bien quelqu'un arrive et se proclame comme étant le seul à avoir le privilège de ne pas errer. Quelqu'un qui serait, par grâce, préservé de toute erreur dans son magistère. On peut difficilement imaginer plus à contre-courant des souhaits de la communauté qui, pour autant qu'elle attende encore quelque chose du pape, réclamerait justement le contraire si l'on en croit Zola : qu'il devienne enfin philanthrope ! Qu'il passe son temps à justifier la Vie, la Nature, le Futur, la Justice, je ne sais quoi encore. En tout cas pas sa propre perfection. C'est énorme. C'est tellement énorme que personne n'a plus jamais osé aborder cette affaire, ce qui fait que personne ne sait plus non plus de quoi il s'agit. Zola, lui, contemporain du dogme, savait encore plus ou moins. Mais si l'on interroge un catholique d'aujourd'hui à propos de l'infaillibilité, il y a de grandes chances pour que son discours soit une resucée sans le savoir de la leçon protestante à ce sujet : il n'existe aucune infaillibilité et tout le monde est libre d'interpréter la parole obscure de Dieu selon sa conscience. Ce qui implique qu'il y a intérêt à ce que la parole de Dieu reste le plus obscure possible de façon à ce que la conscience de chacun se développe aussi en toute liberté. La Rome nouvelle du curé des Trois villes [de Zola] dit à peu près la même chose, la Congrégation de l'Index [qui condamne le livre du héros] ne va pas s'y tromper : à l'exercice de la liberté de conscience sans limites, c'est la prétention à l'infaillibilité de chacun qui risque aussi de se développer. On pourrait donc définir l'infaillibilité pontificale comme un encouragement donné à chacun à se mettre en doute. Bien entendu, cet encouragement n'a pas été écouté, mais nous avons, grâce à ce dogme, la preuve qu'il y a quelque part quelqu'un qui a pressenti le formidable règne de narcissisme et de puérilité dans lequel l'humanité était en train de s'engager.

Le dogme de l'infaillibilité réservée à un seul est donc une manière de presser la masse humaine pour lui faire exprimer le contraire de ce qu'elle veut penser : qu'elle n'est faite que d'actes manqués, que d'échecs de la parole. Que nous ne savons pas ce que nous disons. L'infaillibilité pontificale comprend en elle-même la faillibilité de chacun des membres du genre humain, et ce serait facile de démontrer que, sous une forme « rationnelle », la psychanalyse n'est rien venu dire de très différent de ce que raconte le dogme hyper-complexe de l'infaillibilité. La démonstration freudienne que la vie quotidienne est bourrée d'actes manqués et la déclaration d'infaillibilité papale désignent la même direction. D'autant plus - et cela évidemment n'a été vu par personne - qu'il n'est jamais dit que le pape lui-même ne se trompe pas dans son comportement individuel et ses opinions privées. Au contraire : dans ce cas-là, il est logé à la même enseigne que n'importe qui. C'est seulement en tant que docteur suprême de l'Eglise, quand il prend une position qui oblige au nom de la foi d'une manière universelle, qu'il est préservé de l'erreur. Seulement là. Ce qui fait que le dogme de l'infaillibilité du pape est aussi une façon d'insister sur la faillibilité de n'importe quel pape lorsqu'il ne s'exprime pas ex cathedra. La solidarité ou la complicité de la démonstration freudienne et du dogme de Pie IX auraient sûrement étonné Freud et le pape, mais tant pis. C'est comme ça. L'obligation, pour un catholique, de croire à l'infaillibilité pontificale met en accusation la croyance de tout un chacun à sa propre infaillibilité. Mise en accusation que chaque analysant paie pour trouver sur un divan. Il est comique de penser que c'est ça que l'on va très sérieusement chercher dans la psychanalyse, alors que, si c'est formulé ailleurs, par exemple dans un concile, ça mérite la réprobation la plus convulsive. Mais passons. Freud lui-même, on le sait, a mis des années à se donner la permission d'entrer dans Rome. Ça a été toute une histoire pour lui. On ne va pas demander à ses descendants inconscients d'avancer plus loin. Sa réaction, en 1901, quand il pénètre enfin dans la cité qu'il s'était si longtemps interdite, ressemble d'ailleurs à du Zola : « Je ne puis supporter le mensonge de la rédemption des hommes, qui dresse si orgueilleusement sa tête vers le ciel. »"



En guise de complément, deux brèves :

- dans la série "Désenchantement mon cul", cette remarque de Musil :

"Un magasin de gants : que de connexions, que d'inventions avant qu'une peau de chèvre soit tendue sur une main de dame et que la peau de bête soit jugée plus élégante que notre propre peau !" (Troisième partie, ch. 22)

(ce que l'on peut rapprocher de la vision de l'institution chez Castoriadis et Descombes) ;

- dans la série "L'enfer impérialiste est pavé de bonnes intentions", la façon dont Emmanuel Todd nous explique à quel point ce serait mal de bombarder l'Iran, a tout d'un appel à l'enculisme. A quoi ça sert qu'Ahmadinejad se décarcasse ?


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vendredi 9 mars 2007

Apocalypse - Misère de l'altermondialisme - Littérature et anthropologie.

Commençons par une citation d'ampleur quelque peu disproportionnée avec notre sujet - mais pourquoi se priver d'utiliser et d'exposer le talent des autres ?

"Cela se passait en 1945. L'Europe, dans la démence des jours de liberté et des ultimes batailles de la Lieutenance Nazie, tandis que fumait la Chancellerie, que s'achevait la Septième Symphonie de Bruckner, tandis que tout se déchaînait, subissait la prise, coups de force sur coups de force, tandis que les généraux russes couverts de vison entraient dans Prague, dans Buda, escortés de dromadaires chargés d'obus ; tandis que l'armée américaine dans ses ponchos de nylon, casquée d'acier, s'approchait pesamment de la Bavière et d'Ulm, derrière ses escadrons de chars, ses bulldozers ; tandis que sur le front d'Asie Tokyo Rose répétait d'une voix encore plus douce au G.I. en pleine jungle : "Hello boys... I hope you're having fun, because your wives at home are certainly having fun too with all those lucky guys...", la plus éclatante image de Rita Hayworth se balançait un instant au-dessus du Japon et la victoire remportée au prix de l'unique conflagration. Le XXè siècle, drakkar vert sur les flots de mazout, explosait dans un tourbillon d'étincelles, cent millions d'hommes, et c'était tout."

(D. de Roux, La mort de Céline, C. Bourgois, 1966, pp. 153-154).


Exprimer une déception revient à reconnaître une attente préalable - et pourtant je n'attendais pas grand-chose du nouveau Politis. Mais il était satisfaisant de voir que ce journal, avec ses qualités et ses limites, s'était sauvé tout seul, sans "l'aide" d'un Rothschild ou d'un BHL, en une certaine conformité avec son propos. Las, la première couverture de la nouvelle formule,


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avec le visage rayonnant de cynisme fier de la souillon pro-Royal Jamel Debbouze - Javel de Bouse : la merde à l'intérieur, le désinfectant universel à l'extérieur, M. Propre-sur-lui, M. République française et Islam moderne à moi tout seul, M. "je-suis-un-meilleur-flic-que-Sarkozy", etc. -, cette première couverture avait sonné comme un avertissement : nous sommes maintenant comme des poissons dans l'eau dans la réalité virtuelle des contestataires qui aident le système à fonctionner. La revue veut désormais assurer ses arrières, à grands jets de vaseline sur tout ce qui passe. Et cette semaine,


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à l'occasion de la pathétique "journée de la femme", l'appel à la si ridicule Clémentine "Je veux être Ségolène Royal à la place de Ségolène Royal" Autain (c'est la blanche derrière, oublions la rappeuse-à-l'air-à-moi-on-ne-la-fait-pas de service pour cette fois), quelle ambition, les putains modernes sont de sacrées donneuses de leçons, plus j'avale et plus je recrache (ah, la bi-phobie, ce douloureux problème !), un peu de folklore latino à la clé (la "Pasionaria"), confirme ce virage, ou cette actualisation d'une tendance déjà présente, ou cet aveu de soumission : on s'agenouille d'abord, on réfléchit après. Bref, et de nouveau sans prétendre découvrir la lune, on ne peut qu'être frappé par la coïncidence entre cette attitude et celle des différents leaders de l'altermondialisme ces derniers mois. Dans un cas comme dans l'autre, si j'avais versé de l'argent pour aider Politis, ou si j'avais eu le désir de voter pour une candidature "antilibérale", j'aurais de quoi déprimer. Mais, à mon tour d'avouer, ou d'expliciter l'implicite, si j'éprouve le besoin de m'énerver sur le sujet, c'est que, outre le plaisir de dire du mal des arrivistes modernes, de tels désirs m'ont à un moment ou un autre traversé l'esprit. Tous dans la même galère !


Pour conclure cette longue note de façon peut-être un peu plus constructive que ces plaisanteries de cour de récréation, poursuivons notre investigation des rapports entre littérature et anthropologie. Après Baudelaire, et plus anciennement, Dostoïevski (gosh ! je ne trouve pas la référence !), voici un passage de Musil (L'homme sans qualités, "Toujours la même histoire", ch. 39), que je livre à votre sagacité :

"Cette incertitude donnait au problème personnel d'Ulrich un vaste arrière-plan. Jadis, l'on avait meilleure conscience à être une personne qu'aujourd'hui. Les hommes étaient semblables à des épis dans un champ ; ils étaient probablement plus violemment secoués qu'aujourd'hui par Dieu, la grêle, l'incendie, la peste et la guerre ; mais c'était dans l'ensemble, municipalement, nationalement, c'était en tant que champ, et ce qui restait à l'épi isolé de mouvements personnels était quelque chose de clairement défini dont on pouvait aisément prendre la responsabilité. De nos jours, au contraire, le centre de gravité de la responsabilité n'est plus en l'homme, mais dans les rapports des choses entre elles. N'a-t-on pas remarqué que les expériences vécues se sont détachées de l'homme ? Elles sont passées sur la scène, dans les livres, dans les rapports des laboratoires et des expéditions scientifiques, dans les communautés, religieuses ou autres, qui développent certaines formes d'expérience aux dépens des autres comme dans une expérimentation sociale. Dans la mesure où les expériences vécues ne se trouvent pas, précisément, dans le travail, elles sont, tout simplement, dans l'air. Qui oserait encore prétendre, aujourd'hui, que sa colère soit vraiment la sienne, quand tant de gens se mêlent de lui en parler et de s'y retrouver mieux que lui-même ? Il s'est constitué un monde de qualités sans homme, d'expériences vécues sans personne pour les vivre ; on en viendrait presque à penser que l'homme, dans le cas idéal, finira par ne plus pouvoir disposer d'une expérience privée et que le doux fardeau de la responsabilité personnelle se dissoudra dans l'algèbre des significations possibles. Il est probable que la désagrégation de la conception anthropomorphique qui, pendant si longtemps, fit de l'homme le centre de l'univers, mais est en passe de disparaître depuis plusieurs siècles déjà, atteint enfin le Moi lui-même ; la plupart des hommes commencent à tenir pour naïveté l'idée que l'essentiel, dans une expérience, soit de la faire soi-même, et dans un acte, d'en être l'acteur. Sans doute y a-t-il encore des gens qui ont une vie tout à fait personnelle ; ils disent : "Nous étions hier chez tel ou tel", ou bien : "Nous faisons aujourd'hui ceci ou cela", et ils s'en réjouissent sans qu'il soit même nécessaire que ces phrases aient encore un contenu et un sens. Ils aiment tout ce qui est en contact avec leurs doigts, ils sont aussi "personne privée" qu'il est possible ; le monde, aussitôt qu'ils ont affaire à lui, devient "monde privé" et scintille comme un arc-en-ciel. Peut-être sont-ils très heureux ; mais d'ordinaire, cette sorte de gens paraît déjà absurde aux autres, sans qu'on sache encore bien pourquoi.


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Et tout d'un coup, devant ces considérations, Ulrich fut obligé de s'avouer, dans un sourire, qu'il était malgré tout ce qu'on appelle un "caractère", même s'il n'en avait aucun."


(Pour ceux que cela intéresse : mieux vaut choisir Furtwängler (qui s'y connaissait en apocalypse) ou B. Walter pour la 7è de Bruckner.)


P.S.1 : je m'absente de l'internet quelques jours. Au plaisir !

P.S. 2 : vive la liberté d'expression (note 2 de ce lien)...

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mercredi 7 mars 2007

"Tout va trop vite...

(Ajout le 9.03)



...et tout change sans crier gare.", chantaient Stone et Charden ("Heureusement il y a toi / Tu ne changes pas / Tu as toujours la même tête. / Toi, tu ne changes pas / T'es comme le prix des allumettes.") - Troyat, Baudrillard, Barre, Bush, Sarkozy, Royal..., on ne sait plus où donner de la plume. Heureusement il y a elle !

De mauvais esprits - des démons - y verraient de l'incitation au calembour lepéniste sur les différents usages du four, me souffle mon inconscient freudien, lourdement plombé de meaux (d'esprit), manifestement hanté par Lanzmann, c'est répugnant - et encore Mauricette (et son rapport au père) m'a-t-elle heureusement distrait quelque temps d'inavouables rêveries suggérés par M. Cinéma dans son commentaire du texte précédent, une bonne partie de la ma journée d'esclave salarié s'étant passée, Wagner à l'oreille ("Mein lieber schwann..."), hier, à imaginer ce que pouvaient être des rapports avec la fille du père - il faut dire qu'une des premières femmes nues qu'il m'ait été donné de voir dans ma vie, après ma mère, fut Pierrette Le Pen en couverture du Canard enchaîné - ça vous pose un homme. Bon, il est des détails (aïe, Le Pen, encore...) qu'il vaut mieux passer sous silence, - "Ce dont on ne peut parler, il faut le taire", comme disait un ancien camarade de classe de Hitler (la légende dit d'ailleurs que Wittgenstein n'avait pas arrêté de martyriser le petit Adolf à l'école - petites causes, grands effets ? -, mais je n'en garantis pas la véracité).


Il y eut une autre femme avant Pierrette (avant ma mère ?) - un célèbre livre de Norman Mailer trônait dans la bibliothèque maternelle, et a occupé quelques heures de ma vie :


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Cette photo ne s'y trouve pas, mais elle correspond à mon souvenir. - Les hommes juifs, les femmes blondes, Le Pen au milieu de tout ça... Voilà quelques choses inconnues, voilà comment se forme l'univers d'un gamin ! - Une prochaine fois je vous montrerai que le vrai responsable est Mitterrand. Bonne journée !




(Ajout le 9.03)


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J'ai adoré Portnoy quand je l'ai lu, m'identifiant sans peine à ce juif libidineux cherchant à baiser les Etats-Unis en même temps que les shiksa (femmes goy) américaines - comme si, quelque part, les femmes blanches n'étaient pas de mon monde. A ceux qui ne l'ont pas lu, et bien que cela remonte déjà à une bonne dizaine d'années, je ne peux que le recommander.

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jeudi 22 juin 2006

France 2002, Palestine 2006.

Après Julien Freund, et avant d'y revenir, un petit détour par ce qu'il est commode d'appeler l'extrême-gauche ne peut pas faire de mal. Il m'est déjà arrivé ici ou là de citer Alain Brossat, qui a entre autres mérites à mes yeux, pour quelqu'un qui fut, dans les années 70, d'après ses propres termes, un "marxiste-révolutionnaire", de s'être souvent intéressé aux populations vivant sous les régimes "marxistes-léninistes", au lieu comme d'autres de les passer par pertes et profits. De même a-t-il le bon goût de ne pas trop séparer Auschwitz et Hiroshima - et il me semble effectivement que, pour autant qu'il soit possible de comprendre un événement historique, on a plus de chances de comprendre l'un ou l'autre de ces processus de destruction si l'on n'oublie pas son noir symétrique et complément.

Bref, ce décor quelque peu planté, ne pouvant encore vous proposer un commentaire du dernier ouvrage dudit Alain Brossat, La résistance infinie (Lignes et manifestes, 2006), je me contente aujourd'hui de vous en retranscrire un passage qui ne m'a pas déplu. M. Brossat vient de stigmatiser l'attitude des Français après le 21 avril, ou tout au moins, leur volonté de se donner à l'Etat - et en l'occurrence à Jacques Chirac, pour qu'il les protège du grand méchant fasciste, alors que, selon lui, les circonstances auraient pu leur permettre de provoquer une réflexion sur ce qui venait de se passer, réflexion qui pouvait se traduire en actes (l'idée qu'il propose est une masse énorme - et si possible majoritaire - de votes blancs sous la forme de bulletins Le Pen rayés d'une croix), au lieu de voter comme on se purge, se torche, ou se lave les mains, je suis désolé mais le problème est que justement dans ce cas-là ce fut un peu la même chose. Quoi qu'il en soit, mon but n'est pas tant de discuter cette idée, ou le fait de la proposer, quatre ans après, comme une solution "aveuglante" (peut-être d'ailleurs A. Brossat y pensa-t-il dès le 22 avril), mais de donner une idée de l'optique de ce texte, qu'il conclut ainsi (comme à l'accoutumée, je glisse quelques incises par-ci par-là) :

"Naguère encore, je demeurais incrédule face à cette indifférence de glace que manifeste dans sa masse le peuple de notre pays à l'épreuve que subit sous ses yeux,

sous ses yeux... c'est trop dire, tout de même, et ce serait plutôt une formule de journaliste.

depuis tant d'années, un autre peuple, les Palestiniens - non pas celle d'une extermination génocidaire, mais bien celle qui découle de la tentative, en tous points expérimentale, d'en organiser la pulvérisation et la disparition en tant que peuple national, entité culturelle, puissance entre d'autres puissances. Comment, me demandais-je, notre peuple peut-il assister avec une telle impassibilité, sans manifester une fureur constante et visible,

faut peut-être pas trop demander... Pour des Arabes, en plus !

à une semblable opération sur le corps d'un peuple cyniquement décrété superfétatoire par une coalition de persécuteurs impunis ?

Après le 5 mai, je crois mieux comprendre. Un peuple devenu soumis avec tant de zèle et de bonne volonté aux conditions de la gestion étatique du vivant humain (le nôtre), un peuple aussi spontanément et allègrement (ou mélancoliquement, peu importe), biopolitisé que le nôtre

concept créé par Michel Foucault, que l'on peut, pour ceux qui ne le connaissent pas, se contenter ici de traduire par "soumis"

ne peut qu'éprouver aversion et rancune pour un autre qui, dans des conditions extrêmes sans cesse aggravées - pires assurément que celles que subit la masse des Français durant les quatre années de l'occupation - ne cesse de manifester son infrangibilité politique, à force de n'escompter - et pour cause - son émancipation que de son propre combat pour la liberté, de sa propre résistance. Le peuple qui a cru se guérir de sa petite frayeur brune en se jetant dans les bras du plus falot des commis de l'Etat

falot, falot... C'est aussi le personnage mis au point par ce grand copain de dictateurs. Passons.

ne peut qu'éprouver une sorte d'inarticulable ressentiment à l'égard de cet autre qui se montre si inflexiblement irréductible aux conditions d'une biopolitique mondiale dont le principe est le partage entre espèces protégées (...) et espèces criminalisées (celles qui se mettent en travers du nouvel ordre impérial). Plus notre peuple est spontanément cheptelisé, plus sa sympathie est susceptible de s'exercer à l'égard des protégés de la politique humanitaire mondiale (Kosovars, Timorais), et plus il est porté à éprouver un sentiment d'inquiétante étrangeté

expression empruntée à S. Freud

à l'endroit de ceux qui, par force, ne comptent que surs leurs capacités de résistance propre pour se maintenir en tant que peuple et dont la lutte demeure entièrement irréductible aux conditions d'un discours juridico-humanitaire. Il nous est plus incommode que jamais, quand nous nous voyons toujours plus en victimes et sommes portés à nous identifier aux victimes seules, de voir ce peuple solitaire endurer et durer sous le signe de ce qui, un jour, nous fut présent et nous a si radicalement abandonnés - l'esprit de résistance. Alors nous regardons ailleurs ou faisons semblant de croire à la version lénifiante et menteuse des journaux - "violences" au Proche-Orient, inextricable "complexité" de la situation, "horreur" des attentats terroristes, etc. Bonne nuit." (pp. 111-113)


Ce que j'aime bien ici, entre autres choses et en vous laissant vous faire votre opinion sur l'idée principale, c'est :

- la non-personnification des Palestiniens - pas de construction de "héros" à la Lénine, Mao, Blair ou (nous verrons) Chavez ;

- malgré quelques tics kouchnériens que j'ai relevés, l'utilisation de ce qui se passe ailleurs non tant pour culpabiliser les Français que pour les amener à réfléchir sur ce qu'ils acceptent pour eux-mêmes, ce qui me semble de bonne méthode.

Peut-être voit-on où je veux en venir. Sont abordés dans ce texte des thèmes liés à la soumission volontaire, à l'esclavage non seulement admis mais revendiqué, thèmes qui ne peuvent qu'évoquer P. Muray ou J.-P. Voyer. Nous verrons, j'espère bientôt, comment quelqu'un issu de l'extrême-gauche traite aujourd'hui ces thèmes, ce qu'il y apporte et ce qui lui manque. Bonne nuit !

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dimanche 9 avril 2006

Reddition (ekki Muray nuna).

Mur.

(Photographie Sophie Bassouls (1988), prise dans la revue L'imbécile.)



Cela doit faire plusieurs mois que j'annonce un texte sur l'œuvre de Philippe Muray : un retard si souvent répété a pu paraître suspect - il l'était. M'étant replongé dans ses livres suite à sa mort au champ d'honneur du politiquement incorrect (cancer du fumeur à 60 ans), j'ai vite constaté que je risquais fort de ne pas rendre service à son œuvre si je la traitais de façon systématique.

D'abord, Muray s'est beaucoup répété, et donc parfois contredit, ce qui obligerait à un lourd travail de clarification de ce qu'il aurait vraiment voulu dire. Ensuite et surtout, les présupposés sur lesquels reposent son travail, d'une part pour être étudiés de près demanderaient rien moins que la lecture de la Bible, de Freud et de René Girard..., d'autre part me semblent discutables, alors même que ce qu'il en dégage pour l'étude du monde contemporain est extrêmement fécond. Je finirais par me perdre dans des disputatio sur les "choses cachées depuis la fondation du monde", et dissoudre Homo Festivus dans l'histoire universelle.

Aussi me semble-t-il plus sage de remettre sine die une étude qui exigerait probablement beaucoup de travail pour un résultat décevant, et de continuer à me servir de ses intuitions et recherches pour tenter de comprendre deux ou trois choses à notre désarmant présent. Ce n'est que par ces tentatives sporadiques d'approche que j'arriverai peut-être le mieux à saisir ce qui séduit le plus dans cette œuvre, les liens énigmatiques entre le catholicisme de Muray et son approche du monde. J'ai donc perdu une bataille, mais, j'espère, pas la guerre.


(Quelques heures plus tard).
Furetant un peu sur Internet, je trouve, via une fiche Wikipedia qui lui est consacrée (il suffit de crever pour être wikipédié - la mort transforme la vie en Wikipedia), d'intéressants textes sur Muray, de la part de son éditeur ou de lecteurs. J'y apprends notamment qu'il assurait son pain quotidien en écrivant des polars sous pseudo, et que Péguy, à qui on rappelait la parole du Christ : "Ne jugez point", répondait : "Je ne juge pas, je condamne". La classe.

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lundi 28 novembre 2005

Au café du commerce...

...on évoque toutes sortes de sujets, sur lesquels on n'hésite pas à émettre des opinions définitives.


Aujourd'hui : pourquoi ce sont les fridolins qui ont été nazis, et pas nous.

Malgré la troublante insistance des intellectuels allemands depuis trois siècles à traiter la majorité de leurs compatriotes de parfaits abrutis, il me semble que la bêtise teutonne ne doit pas être tous comptes faits bien plus grande que la connerie hexagonale. Freud (non, je n'ai pas lu Freud, je ne me dédis pas si vite, c'est Muray qui le cite) a écrit des Allemands que c'était un peuple "mal baptisé", en ce sens qu'ils n'ont jamais été vraiment catholiques, ce qui expliquerait notamment que la Réforme soit née là-bas. Admettons. Quoi qu'il en soit, il me semble évident que si les Allemands ont si longtemps cherché "l'âme allemande", c'est qu'ils ne la trouvaient pas, ceci entre autres parce qu'ils leur manquaient l'issue du catholicisme latin. Je veux dire par là que pour qui est troublé de ce que le catholicisme soit une religion venue d'Orient - des Juifs en l'occurrence, mais dans l'imaginaire collectif pas seulement : utilisons comme Paul Morand le nom générique et euphémique de "Levantin" -, donc une religion de pouilleux basanés - tout à fait les Levantins de Morand -, et de ce que cette religion ait très largement contribué à la définition de notre identité... ; eh bien pour un Français il y a toujours la possibilité d'assimiler le catholicisme aux Romains, à "nos cousins Italiens", et à court-circuiter l'origine judéo-orientale de cette religion (au passage, Céline n'a pas tort de noter quelque part qu'il faut vraiment être con comme un Drumont pour être à la fois catholique et antisémite). Au lieu que les Allemands n'ont pas cette solution et sont donc obligés d'être plus cohérents avec la recherche de leurs origines s'ils veulent prendre leurs distances avec leurs racines catholiques. Ce qui serait cohérent avec les faits : ils ont été nazis, nous n'avons été "que" vichyssois.


A dire vrai, il y a au moins une autre possibilité, qui eut son heure de gloire au XIXe siècle, fut notamment adoptée par Richard Wagner, et qui permet d'éviter l'objection de Céline : séparer le catholicisme du judaïsme, pour en l'occurrence le rattacher au bouddhisme, à "l'esprit indo-européen", faire pencher le catholicisme dans la direction de l'ascétisme, du renoncement. Wagner, au moins cohérent dans son projet, cherchait vers la fin de sa vie à prouver que le Christ n'était pas juif. Dois-je préciser que ses arguments n'étaient pas tout à fait convaincants ? Ceci dit, ça ne m'empêche pas d'écouter du Wagner à peu près tous les jours depuis six mois, mais là n'est pas le problème.

Pourquoi les Italiens deviennent-ils racistes ? On sait qu'entre autres nombreux mérites - les pâtes, le bon cinéma, les femmes, la culture populaire, la Sicile, Verdi, Verdi, encore Verdi, et un peu Paolo Maldini - les Italiens avaient ce titre de gloire de n'avoir jamais, même au piteux temps mussolinien, créé de mouvement d'ensemble raciste. Il semblerait que cela change (un vrai point commun avec les Corses, pour le coup). Le café du commerce, n'ayant jamais peur de dire une connerie, suggère comme explication à cette regrettable évolution - remettant sine die un examen de cette hypothèse -, que le catholicisme tend à ne plus être le catholicisme, ou à l'être de moins en moins, et qu'il est donc moins armé pour faire obstacle à une idéologie raciste qu'il n'a pu l'être. Cette dernière remarque peut surprendre, mais s'il est vrai que l'on peut citer les lois espagnoles de pureté du sang ou tel ou tel débat sur l'âme des sauvages pour montrer que le catholicisme n'est pas exempt de tout reproche à ce sujet, il me semble que ces exemples restent minoritaires sur une histoire qui dure depuis maintenant plus de vingt siècles. Quant à l'évolution actuelle du catholicisme, il faut bien avouer que ses efforts pour être "moderne" me rendent très méfiant, d'autant plus que le fait qu'il fût en décalage avec l'époque commençait en revanche à me le rendre sympathique.


Les commerçants se mettent à installer leurs décorations de Noël. Portnoy, dans le roman éponyme, fâché avec sa judéité, disait tout de même qu'il lui suffisait de voir les catholiques acheter leurs sapins débiles et installer leurs épouvantables crèches pour avoir envie, un instant fugace, de se réconcilier avec la tradition dont il était issu. Comme je le comprends ! Mais sans doute Noël est-il plus païen que catholique.

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dimanche 18 septembre 2005

Je n'ai pas d'avis.

Tout arrive... D'ailleurs, sur la majorité des sujets, je n'ai pas d'avis. Mais là, la psychanalyse, son Livre noir, le tort qu'elle a fait ou pas aux homosexuels-lesbiennes-bi-et-trans, les inévitables accusations d'antisémitisme larvé que la moindre remise en cause du "charlatan viennois", comme l'appelait Nabokov, provoquent comme un fait exprès -

Non, vraiment, déjà Freud, je ne l'ai pas lu et ne m'y suis jamais intéressé, mais ce genre de marigot branletto-flicard-victimaire... Je préfère encore un discours de Le Pen, ou même de Laguiller.

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