mercredi 23 juin 2010

"Le désespoir est une forme supérieure de la critique." - Quelques réflexions sur le syndicalisme et l'association, II.

Première partie.



Quelque part dans son Maurras, Boutang s'en prend à Durkheim et son École. Ses reproches ne sont pas très clairs, mais ce qui est pour nous parfaitement clair, c'est que la volonté de retour aux corporations professionnelles exprimée par Maurras est partagée par Durkheim [c'est un des points communs entre le royaliste anti-dreyfusard et antisémite (j'y reviendrai !), et le juif dreyfusard et républicain, l'autre étant la haine de l'Allemagne (j'y reviendrai !)].

J'avais de mon côté, dans le temps, retrouvé par mes propres moyens la thèse du classique de R. Nisbet, La tradition sociologique, de la naissance de la sociologie comme interrogation sur ce qui fait tenir les sociétés, interrogation provoquée par la Révolution française et la dissolution des liens traditionnels : on se pose des questions sur ce qui a disparu, sur ce qui ne va plus de soi.

Troisième élément : je ne crois pas vous avoir déjà parlé de ce livre très intéressant de Philippe Chanial (édité par le MAUSS) : Justice, don et association. La délicate essence de la démocratie (2001), qui fait le point sur les théories et pratiques de l'association aux XIXe et XXe siècle. A la vérité, c'est un livre par certains côtés tellement intéressant et riche… que j'en ai suspendu la lecture, tant vous en livrer la synthèse me semblait difficile. Ce n'est que partie remise espérons-le, mais constatons en parcourant sa table et sa bibliographie que Maurras - certes antidémocrate et goûtant fort peu cette « délicate essence » - ne semble pas y figurer, alors qu'Auguste Comte, qui l'a influencé - de même qu'il a inspiré Durkheim -, est étudié.

Relions tous ces fils : la sociologie, l'association, le syndicalisme, font finalement partie de la même configuration. Je veux dire par là que nous avons affaire à des interrogations théoriques et pratiques sur ce qui permet (ou pourrait permettre), après la Révolution française, aux gens de vivre ensemble. Lorsque Raymond Aron, dans ses Étapes de la pensée sociologique (1967), étudie Comte, Tocqueville et Marx, il comprend bien que l'important n'est pas de partir de catégories comme « droite » et « gauche », mais de saisir les spécificités d'un mouvement intellectuel nouveau. Ceci pourrait sembler une vague généralité mais permet en réalité de découper différemment l'histoire intellectuelle des XIXe et XXe siècle : sans chercher à faire une révolution copernicienne, mais en nous libérant, au moins momentanément, de catégories comme gauche, droite, progrès, réaction qui, si elles ne sont pas inopérantes, obstruent le paysage et charrient avec elles trop de haines et de procès d'intention. Évitons par commodité le terme trop connoté de syndicalisme : l'association, la mise au point d'associations, la recherche sur ce que peuvent être désormais de nouvelles associations, tout cela relie aussi bien des figures politiques, de Malon à Maurras en passant par Jaurès et Sangnier, que des historiens-sociologues, de Proudhon à Maurras (bis), en passant par Maistre, Marx et Tocqueville.

Que, malgré ces apparences de catégorie fourre-tout, ce mouvement intellectuel ne recouvre pas toutes les directions possibles, cela se montre simplement par le rappel de l'existence de deux autres configurations de pensée, l'une postérieure à la Révolution, l'autre antérieure, et toujours présentes depuis lors. Je vous parlais récemment de l'anarchisme : il y a une anthropologie anarchiste, mais peut-on vraiment parler de sociologie anarchiste ? Certains évoqueront Proudhon, mais, à lire P. Chanial (pp. 176-184), on a le sentiment que l'homme et le théoricien se livrent dans son oeuvre des combats non toujours résolus : s'il serait trop systématique d'écrire que Proudhon est d'autant plus sociologue qu'il est moins anarchiste, et vice-versa, il semble bien qu'il ait du mal à mettre en ordre dans sa pensée ce qu'il croit être la nature humaine, ce qu'il souhaite qu'elle soit, ce qu'il constate d'elle au jour le jour. A charge de vérification, bien sûr, mais je crois d'ores et déjà pouvoir tenir pour acquis que, en restant sous l'angle d'attaque qui est le nôtre, on ne peut faire de Proudhon le pur et simple emblème d'une sociologie anarchiste.

L'autre configuration intellectuelle est bien sûr le libéralisme : nettement plus imposante quantitativement et variée qualitativement que l'anarchisme, il semble absurde de l'expédier en quelques lignes. On peut néanmoins soutenir que ce qui fait la spécificité de cet étonnant courant de pensée est l'individualisme méthodologique : on pense d'abord l'homme seul, et ce n'est que dans un deuxième temps que l'on essaie de voir comment peut se faire son association avec d'autres : association politique, économique, éventuellement culturelle… Notre Proudhon sera ici Tocqueville et ses ambiguïtés, Tocqueville qui a trop connu l'ancien monde holiste pour ne pas savoir la force de la coutume et des réciprocités, mais qui d'une part se méfie, avec raison, des nouveaux embrigadements en cours de maturation, d'autre part constate l'individualisme de ses contemporains et sent (un peu trop ? avec un rien de masochisme ?) que l'on ne peut revenir en arrière. J'ai relu il y a quelque temps le premier tome de la Démocratie : que d'hésitations d'une page à l'autre, d'une ligne à l'autre parfois, entre l'admiration et le dégoût, entre la clairvoyance prophétique et la résignation fataliste - et que d'hésitations du lecteur entre la reconnaissance la plus impressionnée et le dépit agacé...

Quoi qu'il en soit du cas particulier de Tocqueville (et de son disciple Aron, d'ailleurs), essayons d'être clair sur le libéralisme. Quels que soient ses charmes et ses avantages, qui lui ont permis de conquérir sa position, et qui pourraient nous faire écrire que nous sommes tous un peu libéraux…, nous tenons l'individualisme méthodologique, son fondement théorique, pour une pure et simple absurdité conceptuelle. L'homme seul, ça ne veut rien dire (au contraire de la solitude de l'homme dans le monde moderne, dont le libéralisme est justement grandement responsable…). Et nous pouvons soutenir cette fois l'idée que les sociologues libéraux sont d'autant plus sociologues qu'ils sont moins libéraux philosophiquement parlant. L'exemple extrême est sans doute celui de Hayek, dont j'avais découvert, non sans joie, que sa théorie individualiste du marché reposait en réalité sur une cosmologie tout à fait holiste. On peut le dire autrement : le libéralisme étant - à la différence de l'anarchisme - une pensée contradictoire, une pensée qui ne tient pas debout, il ne produira des choses intéressantes qu'à la condition de ne pas respecter intégralement - avec des contradictions plus ou moins fortes, plus ou moins gênantes, plus ou moins productives - ses propres principes.

Ce qui nous amène à préciser le sens du partage que nous essayons aujourd'hui de clarifier, par rapport à notre bonne vieille dichotomie holistes / individualistes. Ces deux découpages intellectuels sont très liés, mais ne se confondent pas, d'une part parce qu'ils n'opèrent pas sur le même domaine : j'inclue aujourd'hui des hommes politiques, des syndicalistes, à qui l'on ne peut demander la même rigueur doctrinale qu'à des théoriciens (pas facile d'écrire sans ça sans sourire…) ; d'autre part parce que le résultat : la prise en compte de la nécessité de l'association, d'associations multiples, est ici plus important que le point de départ conceptuel. En laissant de côté un auteur inclassable comme Max Weber, c'est ce qui permet de mettre des gens comme Proudhon, Tocqueville et Jaurès, par exemple, dans la même catégorie que Maistre, Durkheim, Maurras, Descombes… Disons que si l'on est holiste, on est nécessairement, par définition même, du côté de nos « associationistes », mais que l'on peut être « associationniste » sans être holiste, en partant même de présupposés individualistes.

Un bon exemple en sera le cas de Marx. Dumont a consacré la moitié de son Homo Aequalis (1977) à montrer les ambiguïtés de sa pensée, à préciser comment le penseur de la lutte des classes est toujours plus ou moins resté un rationaliste individualiste à la mode du XVIIIe. Je ne me souviens plus si Dumont fait le lien, mais il est clair que le plus ancien reproche que l'on a pu faire au marxisme, à savoir la confusion entre la théorisation d'un mouvement de l'histoire, qui mène fatalement à la Révolution par généralisation de la paupérisation (une hypothèse qui soit dit en passant n'est pas sans retrouver ces derniers temps quelque jeunesse…) et la proclamation de la nécessité d'actions politiques coordonnées pour faire plier la classe bourgeoise, il est clair que cette confusion peut se lire à l'aune de cette ambiguïté sur l'individualisme et le holisme. On sait comment Lénine résoudra cette question.

Le problème ceci dit, c'est que l'on peut aussi être rigoureusement holiste - associationniste, et buter sur le réel - les faits sont têtus, comme disait, justement, Vladimir Illitch. Je m'efforcerai donc, la prochaine fois, de préciser les limites que peut affronter cette configuration intellectuelle. Peut-être d'ailleurs dois-je préciser, comme conclusion temporaire, que les hypothèses émises aujourd'hui ne visent pas à délimiter de nouvelles manières un camp des bons et un camp des méchants, mais de mieux saisir pourquoi et comment, des auteurs que l'on oppose généralement, ou qui se sont opposés entre eux, ou que l'on ne pense pas d'ordinaire à rapprocher - Maurras et Durkheim, pour reprendre notre figure de départ -, peuvent tomber d'accord sur des points essentiels. Je suis ici guidé par une idée qui n'est pas franchement nouvelle, pas plus à mon petit comptoir que depuis, au moins, Auguste Comte : contribuer à faciliter le dialogue entre des familles de pensées non libérales, ou explicitement anti-libérales. Le paradoxe étant peut-être que mieux comprendre ce qui réunit ces familles amène finalement à douter de leur efficacité. La suite au prochain épisode !





La lucidité se tient dans mon froc…

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vendredi 19 mars 2010

Les liaisons dangereuses : Hegel-Marx-Drumont-Bernanos-Voyer... l'ADN !

Je constate que le maître s'intéresse, via ses discussions sur le site de Paul Jorion j'imagine, au rôle de la monnaie dans les révolutions fondatrices de la modernité, l'américaine et la française. C'est un sujet que je ne connais guère, mais je m'en voudrais de ne pas reproduire ce passage de La Grande Peur, dans lequel Bernanos narre / évoque / imagine les méditations rétrospectives de Drumont devant les massacres qui ont mis fin à la Commune :

"Tout républicain qu'il soit resté, la mise en scène révolutionnaire lui paraît réellement trop bien réglée : il y flaire une énorme imposture. Or les misérables qu'il voit étendus à ses pieds ont cru dur comme fer aux rois tyrans, à la libération de la classe ouvrière par les Robespierre et les Danton. Eussent-ils autrement jamais quitté l'atelier, pris le chassepot ? Au fond, se dit le futur auteur de La fin d'un monde (...), cette Révolution fameuse, celle de 89, n'a eu qu'un résultat ["La raison d'être, c'est le résultat..."] certain : la consolidation des biens acquis grâce à quelques poignées d'assignats, frauduleusement. Une comédie se jouait, à l'avant-scène, avec la petite armée terroriste, les porteurs de piques, les sectionnaires, ou ces bonshommes habillés en femmes de la Halle que recrutait Choderlos de Laclos, tandis que les malins s'assuraient les dépouilles du régime, bouleversaient le Code civil pour y introduire une nouvelle conception du droit de propriété propre à décourager les anciens possesseurs légitimes en conférant au vol garanti par la Loi un caractère sacré.

[Drumont, jusqu'à la fin :] Un des derniers actes de la Convention fut d'abolir la confiscation. Jadis, dès qu'un homme avait trahi ses devoirs, il était indigne d'exercer sa fonction de riche, il était dégradé, déclaré déchu. Dans son Système de politique positive, Auguste Comte a bien discerné le sens qu'avait la confiscation, au point de vue social. Mais la Bourgeoisie tenait à bien marquer, au contraire, le caractère absolu, imprescriptible, indélébile, que devait avoir la propriété, dès qu'elle était passée entre ses mains. C'était sa façon à elle de clore la Révolution (...)

La Bourgeoisie n'a-t-elle pas, d'ailleurs, fait passer sur la collectivité toutes les charges dont étaient grevées autrefois les propriétés qu'elle avait acquises pour quelques chiffons de papier ? Le traitement du clergé, l'assistance publique, l'instruction primaire, tous les services auxquels pourvoyaient jadis les propriétés vendues pendant la Révolution retombaient sur le plus grand nombre, et les acheteurs de biens nationaux avaient les domaines, tandis que l'État prenait pour lui les obligations, c'est-à-dire les mettait sur le dos de tous les citoyens." (Pléiade, pp. 101-102)

Privatisons les profits, nationalisons les pertes, toujours la même histoire... Notons de plus que l'abolition de la Confiscation est contemporaine - au moins dans l'intention, les moeurs évoluant plus lentement que le Droit - de celle du Ridicule. Il faut bien le dire : à la Cour, un BHL n'aurait eu d'autre solution que de s'exiler ou se tuer. En théorie du moins.

A suivre...

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samedi 28 octobre 2006

Un bon socialiste est un socialiste mort (suicidé).

En 2004 ou début 2005, je rencontre un ami dont la famille compte des membres hauts placés au PS : comme je lui demandais pourquoi, alors que l'illustre Raffarin connaissait de nombreuses difficultés, les socialistes n'étaient pas plus vindicatifs, il me répondit que c'était parce qu'ils ne voulaient pas revenir au pouvoir : ils jugent la France ingouvernable, surtout pour eux, me dit-il.

Sur le coup je n'y ai pas trop cru. Des politiciens qui ne veulent pas du pouvoir... Et puis, question fiabilité des sources, c'était un peu l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours. La conjonction récente de la loi sur la pénalisation de la négation du génocide arménien, de la relecture de quelques textes de Marcel Gauchet et de la découverte de l'opinion, pas complètement nulle mais, pour le coup, très café du commerce, d'un célèbre imbécile sur le sujet, cette conjonction m'a amené à mieux comprendre ce que mon ami voulait dire.

Laissons M. Gauchet planter le décor, d'abord dans un texte de 2000 :

"La marche de l'histoire pose à la droite un problème de définition (...). La dynamique des grands intérêts économiques n'a plus rien à voir avec la conservation sociale ; elle va même directement contre. Au titre de l'ordre, de l'autorité, de la hiérarchie, de la défense antirévolutionnaire, le capitalisme, pour parler vite, avait fait au total bon ménage, jusqu'à une date récente, avec l'héritage des valeurs chrétiennes, l'esprit de tradition, le souci des communautés et des institutions, l'attachement à la lenteur des évolutions. C'est ce compromis historique qui se défait à l'heure de la troisième révolution industrielle et de l'évanouissement du péril communiste, en disloquant l'ancien parti de l'ordre. Sa composante économique et sa composante sociétale se dissocient. Il devient un parti du mouvement économique, et d'un mouvement qui menace la stabilité sociétale dont il était par ailleurs le chantre. La Nation n'est plus qu'un obstacle à contourner, à l'heure de la mondialisation financière et du grand marché européen. Il ne s'agit plus d'exalter l'autorité de l'Etat, mais de la faire reculer, comme il s'agit d'instiller partout la fluidité des contrats au lieu et place de la rigidité des institutions et des statuts. Cet esprit individualiste du droit libéral pénètre et emporte jusqu'au tabernacle de la famille traditionnelle.

Les partis conservateurs, en d'autres termes (...), se sont insensiblement transformés en partis de la "dissolution sociale". Ce qu'il s'agit prioritairement de conserver, le moteur privé du développement des richesses, détruit le reste, dont, éventuellement, une partie de leur électorat. Ils avaient pour eux de rassurer, en incarnant la continuité des temps en face des ruptures et des aventures. Ils sont devenus inquiétants, à l'instar des "rouges" et des "partageux" de jadis. Le libéralisme économique, qui constitue désormais leur seul discours possible, révèle ici ses limites. C'est un discours critique, très puissant en tant qu'instrument de dénonciation des dysfonctionnements de nos machineries administratives, mais qui ne dit rien de la direction globale du mouvement dont il se contente de proposer une formule opératoirement efficace, et qui dit moins encore des motifs substantiels de l'existence en société.

Le parti "organique", au sens d'Auguste Comte, est à gauche, dorénavant. C'est la gauche qui a désormais pour elle l'ordre établi de l'Etat-providence et des régulations du salariat menacé par les aventuriers libéraux. La détraditionnalisation qui a enfermé la droite dans l'économie confère par ailleurs à la gauche un monopole virtuel du discours sur la forme d'ensemble de la société et sur les finalités du collectif. De ce point de vue, elle bénéficie, sur le terrain idéologique, d'un avantage structurel encore plus net que sur le terrain politique. Elle justifie l'acquis, en même temps qu'elle donne sens au mouvement. Les partis sociaux-démocrates représentent aujourd'hui les vrais partis conservateurs. Eventuellement, dans le sens trivial et polémique de la défense d'avantages et de rentes d'un autre âge. Mais surtout dans le sens profond et légitime de la préoccupation de la stabilité sociale, préoccupation qui a sa place nécessaire dans le champ politique." (La démocratie contre elle-même, Gallimard, "Tel", 2002, pp. 299-301)

On comprend au passage pourquoi, alors que L. Jospin réussissait à faire croire que l'économie française était florissante, il ne restait plus à J. Chirac qu'à attaquer sur le front de l'insécurité, le seul où l'on ne trouve pas cette prééminence des valeurs de gauche ou apparentées. Nuançons quelque peu aussi le propos de M. Gauchet en rappelant qu'il y a une forme d'individualisme à droite qui s'est toujours trouvée faire bon ménage avec les attaques contre "la famille traditionnelle", et laissons-le tirer les conclusions de la citation précédente, ce qu'il avait fait dans un texte remontant cette fois à 1990 (je supprime un passage avec lequel je suis en désaccord et qui n'est pas essentiel au propos) :

"Si le libéralisme n'a à promettre aux personnes que davantage de latitude pour leurs initiatives, tout en les assurant implicitement d'une moindre prise sur leur destin collectif, ses chances politiques resteront limitées, a fortiori dans un pays dont toute l'originalité depuis 1789 est d'avoir poussé plus loin que partout ailleurs cette aspiration à l'autorité de tous comme légitime prolongement de la liberté de chacun. Ce pourquoi d'ailleurs aussi l'échec du socialisme y affecte moins la gauche qu'on aurait pu croire. Battue sur le terrain économique, qu'elle avait investi sur la base de son jacobinisme, elle redevient simplement une gauche politique, et elle retrouve avec sa tradition historique un ancrage puissant. Le dialogue de sourds peut continuer longtemps entre une droite libérale forte de ses certitudes sommaires, confortées par le cours des événements, autant qu'aveugle à leurs limites politiques et une gauche "républicaine" (...). L'histoire en un sens a tranché, mais le résultat risque cependant d'en être une confusion prolongée. Sûrement ce blocage aussi irréductible que stérile ne contribue-t-il pas peu, d'ores et déjà, à l'impression d'onirisme ossifié que procure ce qu'on ose à peine encore nommer le débat politique." (ibid., pp. 181-182)

Les amateurs de Muray apprécieront à sa juste valeur cet "onirisme ossifié". Ceux qui ont moins de certitudes que Marcel Gauchet (car il en a trop, mais j'y reviendrai une autre fois) s'autoriseront quelques doutes sur ce que signifie exactement l'expression "battue sur le terrain économique". Là n'est pas aujourd'hui l'important : les bonnes intuitions qui forment le coeur de ces textes montrent que mon ami avait raison, mais péchait par imprécision. Si les socialistes ne veulent pas le pouvoir autant que l'on pourrait s'y attendre de la part de politiciens, c'est simplement parce que, pour une bonne part, en tout cas sur le terrain "sociétal", là où ils sont le plus à l'aise, ce pouvoir, ils l'ont déjà. La loi sur la négation du génocide arménien l'a encore rappelé récemment, de même que, a contrario, la controverse quant au "rôle positif" de la France dans ses territoires occupés. Pourquoi alors se fatiguer, lorsque l'on peut exercer une influence certes pas à tout coup déterminante, mais souvent fort importante, sur le vote de lois qui vous tiennent particulièrement à coeur, ceci sans devoir assumer tous les emmerdements du pouvoir ? Ajoutons que sur le terrain de la politique étrangère, grosso modo le président actuel mène une politique qui convient au PS, ce qui évite aussi les états d'âme à ce propos.

On n'en concluera pas pour autant que "la France est gouvernée à gauche". D'une part j'ai laissé ici de côté les fausses évidences de M. Gauchet et A. Con-Pense-Vil en ce qui concerne l'économie, d'autre part l'insécurité, et tout ce qui autour d'elle a trait aux libertés publiques, appartient en ce moment à la droite. Et bien sûr la conjoncture décrite par M. Gauchet n'est pas éternelle. Il y a d'ailleurs de l'apprenti sorcier dans tout cela.

On n'en concluera pas non plus que, ces jours-ci, MM. Strauss-Kahn et Fabius, Mme Royal, n'ont pas le mors au dent. Mais les ambitions personnelles, pour réelles qu'elles puissent être, ne remplacent pas la situation structurelle qui pousse ou non un parti, léniniste ou mitterrandien, chiraquien ou sarkozyste, à prendre le pouvoir.




N.B. Ce texte fait suite à celui-ci, que j'annonçais il y a un an comme le début d'une série. Ce bilan d'activité étant fort peu brillant, je ne promets plus rien. Promis !

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lundi 5 juin 2006

Une vérité sur les émeutes.

"L'explosion des banlieues exprime aussi une révolte anarchique, mais authentique et tragique, en provenance de peuples d'outre-mer encore assez sains pour ne pas tolérer sans réagir l'avilissement de l'espèce. Pendus comme ceux des autres à la télévision, leurs enfants ressentent obscurément, mais intensément, tout ce qu'elle détruit, avilit de leurs valeurs ancestrales. Parce qu'ils touchent encore de plus près un héritage archaïque, ils en ressentent d'autant plus douloureusement les blessures. D'une certaine façon, ils hurlent, ils cassent, parce qu'ils refusent la déshumanisation du monde moderne, véhiculée par une idéologie où chacun vénère la démocratie mais regarde Star Academy. (...) L'immigration a transplanté aux périphéries de nos villes des peuples restés encore très traditionnels. Ils y subissent depuis trente ans l'agression d'un modernisme destructeur sous toutes ses formes, à commencer par la permissivité et la domination de l'argent. Si la droite clabaudeuse avait été autre chose que ce qu'elle est, c'est-à-dire un ramassis de petits bourgeois bruyants mais apeurés, c'est là qu'elle aurait envoyé des missionnaires, afin d'y lever des secours."

Gilbert Comte, in Eléments, n°120, printemps 2006.

Ce diagnostic me rappelle... le mien, quand j'avais essayé de montrer, que, même du fond de sa bêtise, A. Finkielkraut pouvait avoir mis le doigt sur quelque chose d'intéressant quant à l'aspect "religieux" des émeutes. Mais il s'agissait alors tellement soit de le condamner soit de prendre sa défense, que l'idée qu'il ait pu soulever un problème intéressant au milieu d'un fatras de sentencieuses conneries ne semble pas avoir eu d'échos.

Ce n'est pas la première, ni même la deuxième fois que je cite Eléments ou son saint patron Alain de Benoist. Je conseille d'ailleurs, pour qui aura la chance de le trouver, le dernier numéro de cette éclectique revue, lequel est notamment consacré au cinéma français - ceux qui comme moi ont éprouvé un étrange parfum d'ennui à la vision de Rois et reine, auront, grâce au subtil M. Cinéma, les idées plus claires à ce sujet.

Ceci posé, il ne faudrait pas en conclure que tout dans la "Nouvelle Droite" emporte mon adhésion. En particulier, les velléités païennes de ce mouvement me laissent pour le moins de marbre. (Je constate d'ailleurs une nouvelle fois que Eléments, dans ce numéro 120, rend hommage à Muray sans évoquer son catholicisme - le diable et le stalinisme sont vieux). Mais je remets à plus tard une analyse sérieuse de ce qui peut rapprocher et éloigner le café du commerce de la nouvelle droite - il se trouve justement que cela nous renvoie entre autres à Max Weber, au supposé "désenchantement du monde", aux supposées théodicées rationalisatrices des religions monothéistes, voire même à la distinction jugements de fait - jugements de valeur, etc. Plus on bosse, et plus il y a du boulot.

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jeudi 25 mai 2006

Zappy Max M. Jourdain du holisme ?

"Parmi toutes les grandes oeuvres de la sociologie du XXe siècle, celle de Max Weber brille d'un état singulier ; alors que la valeur du Traité de Pareto reste contestée et que les travaux de Durkheim semblent trop souvent marqués par le contexte politique et épistémologique de son temps, les analyses de Max Weber n'ont pas cessé d'informer la pensée contemporaine."

- mon 11 septembre dans ta gueule ! Voilà quelqu'un de bien sûr de lui, que les faits se sont chargés de démentir.

Ces lignes, signées Philippe Raynaud, datent de 1987, elles sont les premières du premier chapitre de Max Weber et les dilemmes de la raison moderne (PUF, réédition "Quadrige" 1996, p. 13), classique ouvrage de vulgarisation consacré à un sociologue que je n'ai presque jamais lu, mais auquel je commence à m'intéresser, dans l'espoir de comprendre plus précisément encore pourquoi tous les héritiers plus ou moins lointains de Benjamin Constant me débectent et me semblent dangereux. - Pauvre Constant d'ailleurs, je lui en fais porter beaucoup - disons de ma hargne qu'elle s'exerce sur lui en tant que symbole. Passons. Deux sujets (liés) me poussent à m'intéresser à Weber : la dichotomie jugements de fait - jugement de valeur, dont j'ai lu sous la plume de Hilary Putnam qu'elle venait de lui, ce dont je ne suis pas sûr, et le thème du "désenchantement du monde", que j'aimerais creuser avec les outils conceptuels appropriés. Je vous raconte cela qui n'est pas mon sujet du jour, au cas où vous auriez des lumières sur ces questions complexes, et l'envie de me les communiquer.

Mon sujet du jour, c'est un bond que j'ai fait - je bondis souvent, certes - à la lecture des pp. 96-98 du même livre. La section est consacrée à l'individualisme méthodologique. P. Reynaud présente d'abord les grandes lignes de ce principe complexe, puis enchaîne :

"On pourrait tout d'abord objecter à Weber, dans la perspective qui domine la sociologie française (d'Auguste Comte à Emile Durkheim et, plus récemment, à Louis Dumont), que l'"individualisme méthodologique" méconnaît l'exigence première de la sociologie qui est d'admettre que son objet (la "société") préexiste aux individus. La difficulté essentielle du point de vue de l'"individualisme méthodologique" serait donc qu'il doit reconnaître un statut à des structures collectives (Etat, famille, Nation, etc.) qui, du point de vue même de l'individu agissant, n'apparaissent pas comme des résultats de leur activité, mais comme des références nécessaires qui s'imposent à la totalité des individus.

De là provient, dans une certaine tradition sociologique, une méthode qui, à l'opposé exact de l'"individualisme" wébérien, privilégie la totalité et tend à réduire l'activité des individus, et la signification que les hommes ont donnée à leurs actions et à leurs croyances, à de simples conditions fonctionnelles de la vie sociales.

Weber n'ignore pas ces objections : "la sociologie", écrit-il, "ne peut pas, même pour ses propres fins, ignorer les formes de pensée collective" ; elle doit donc faire une place aux représentations "holistes", pour des raisons qui tiennent à la fois à la structure du langage ordinaire, au fait que les hommes orientent leur activité en fonction des structures "collectives" (qui ont de ce fait une importance considérable) et à la puissance heuristique apparente des modèles organicistes ou fonctionnalistes d'interprétation de la société."

Viendront ensuite les réponses à ces objections, mais il faut d'abord décoder ce passage, lequel contient de multiples inexactitudes.

La première phrase est tout à fait juste, la seconde ne l'est pas du tout. P. Reynaud passe de la "société" en tant qu'elle préexiste aux individus, aux "structures collectives" en tant qu'elles s'imposent à eux, ce qui n'est pas la même chose. Qui plus est, il mélange dans ces structures des institutions juridiques : Etat, Nation, et une institution au sens large : la famille, que l'on retrouve dans toutes les sociétés. L'idée directrice de la sociologie durkheimienne est ainsi progressivement affadie et dénaturée. Durkheim met très fortement l'accent sur le fait que la société est toujours-déjà-là pour l'individu : par le langage, par l'éducation, par le poids des mœurs et des conventions - et aussi, naturellement, par tout ce qui est juridique, lois, police, sanctions. En assimilant la préexistence de la société au poids des institutions, Reynaud réintroduit le point de vue des individus opposés (dans le sens le plus neutre, topologique) aux institutions, ne respecte pas l'idée durkheimienne (que l'on est libre de critiquer par ailleurs) de la société comme présente dans les individus - à des degrés d'ailleurs divers.

Le deuxième paragraphe. Cette fois-ci le glissement se fait entre "privilégie la totalité" et "tend à réduire l'activité des individus, et la signification que les hommes ont donnée à leurs actions et à leurs croyances, à de simples conditions fonctionnelles de la vie sociales." Il n'y a aucun lien strict de cause à conséquence entre ces deux attitudes. P. Reynaud le dira d'ailleurs plus tard, nous allons le voir - mais sous le patronage de Weber et non celui de Durkheim.

Le troisième paragraphe répète, en gros, l'opération du premier - les structures "collectives" (je passe sur l'usage irrégulier et tendancieux des guillemets) n'auraient d'importance que parce que les individus leur en donnent. On remarquera que Weber, lui, parle de "formes de pensée", ce qui le rapproche déjà plus des thématiques de Durkheim.

Dans ces conditions, on s'attendrait à ce que les réponses de Weber soient sans grand intérêt, puisqu'il est ainsi mis en position par son commentateur d'abattre une adversité déjà diminuée par les soins d'icelui. Eh bien, ce n'est pas du tout ce qui va se passer. Reprenons où nous nous étions arrêtés - cette fois-ci j'interromprai de temps en temps P. Reynaud :

"Cependant, les structures collectives [tiens, plus de guillemets...] et les concepts qui les désignent ne constituent, pour la sociologie compréhensive, que le point de départ de la recherche. Affirmer l'unité fonctionnelle des phénomènes sociaux, c'est donc construire un modèle provisoire qui peut orienter la recherche, mais qui ne permet pas de comprendre pourquoi les acteurs remplissent - ou ne remplissent pas - la fonction qui est la leur ;

- c'est effectivement ce qu'il y a de plus délicat dans la sociologie de Durkheim, et cela a pas mal tourmenté son héritier Mauss. Ainsi, d'où peut venir la nouveauté dans une société, si celle-ci tient ses membres en laisse ? Et si on se contente de dire qu'elle les tient plus ou moins rigoureusement, et que donc certains individus se retrouvent libres d'innover, ne dissout-on pas le modèle explicatif que l'on a mis en place ?

Il reste néanmoins capital de tenir ferme sur la ligne de départ - un modèle en serait l'
Homo Hierarchicus de Louis Dumont (Gallimard, 1966).

la transposition du modèle "biologique" des fonctions de l'organisme dans la sociologie et son absolutisation aboutissent en revanche à une tautologie qui présuppose ce qui doit être expliqué : les manières différentes dont les hommes se conduisent en fonction des conditions préexistantes.

- ceci doit être nuancé. Il est vrai tout d'abord que Durkheim use et abuse des métaphores empruntées à la biologie. D'une part cela ne donne pas ses meilleures pages, d'autre part et surtout ces métaphores deviennent parfois de véritables explications, et ceci bien sûr pose problème. Il me semble néanmoins que l'essentiel de ces théories se passe très bien de ces emprunts à la biologie et que l'"absolutisation" évoquée par P. Reynaud est plus un parasite ponctuel qu'un grand danger théorique. En ce qui concerne les différents comportements des hommes, il faut au moins reconnaître que Durkheim et son école ne considèrent pas que "la société", mais toutes formes de collectivités, plus ou moins juridiques, auxquelles tout un chacun se trouve appartenir. Cela fournit déjà un grand nombre de facteurs explicatifs. On peut affiner l'analyse, mais après ce gros travail préalable.

Les modèles "holistes" ou fonctionnalistes ont donc un usage légitime pour aider à la sélection et à la formulation des questions scientifiques, mais le véritable intérêt du travail scientifique se situe au-delà :

- suit une intéressante citation de Weber, qui n'est toutefois pas indispensable à notre raisonnement. Reynaud l'analyse ainsi :

Dans cette argumentation, les "structures collectives" apparaissent donc à la fois comme ce qu'il s'agit de réduire à l'activité individuelle et comme le présupposé toujours déjà présent de l'action individuelle-même.

- vous l'aurez remarqué : la fin est typiquement durkheimienne. Sur le début, patience.

On rencontre évidemment, de ce fait, une objection classique contre toutes les formes d'individualisme : alors que le problème serait de construire à partir de l'individu le collectif ou l'intersubjectif, ce dernier n'est-il pas en fait présupposé au départ ?

- cette fois-ci, l'objection est formulée en toute rigueur.

L'objection peut être surmontée, à condition de replacer la sociologie de Max Weber dans le contexte criticiste de son épistémologie. Le problème n'est pas ici d'opérer une déduction de la société en général à partir de l'individualité mais simplement de donner à la science pour tâche infinie (par définition jamais inachevée) l'explicitation de l'activité objectivée dans les structures collectives. La réduction de ces dernières à l'activité individuelle n'exprime donc pas la structure intime de la réalité

- se rend-il compte du poids de cet aveu ?

mais constitue simplement l'horizon d'attente du savant : rien ne garantit d'avance qu'elle sera accomplie."

(J'abandonne les italiques). Reformulées ainsi, les thèses wébériennes ne semblent pas si éloignées du projet de Durkheim que P. Reynaud (et d'autres avant lui) veulent bien le dire. On pourrait même les y intégrer, en jugeant simplement - c'est une intuition que peut-être l'expérience démentira complètement - que Weber est trop rapide à vouloir dépasser le stade collectif dans lequel Durkheim se maintient. Car celui-ci n'a à ma connaissance jamais prétendu qu'expliquer les comportements individuels n'était d'aucun intérêt en sociologie ; il a maintenu que pour les expliquer il fallait passer par les comportements collectifs, et que ceux-ci n'étaient eux-mêmes explicables que par d'autres comportements collectifs. En tout cas, dans le passage de Weber que je n'ai pas retranscrit, on trouve une conscience acérée des risques encourus par l'individualisme méthodologique : "Cet acquis supplémentaire [ - la "compréhension du comportement des individus singuliers" - qui n'est pas un acquis, Weber va le dire tout de suite] est cependant payé chèrement, car il est obtenu au prix du caractère essentiellement hypothétique et fragmentaire des résultats auxquels on parvient par l'interprétation." Et mon intuition donc, est que la conscience de ces risques n'aurait pas été contrebalancée par la conscience de la difficulté à passer du niveau collectif au niveau individuel.

Quoi qu'il en soit, j'en étais là de ces réflexions lorsque je tombe, pp. 143-144, sur le passage suivant :

"Si l'on considère que la logique des représentations relève d'une herméneutique des significations sédimentées au cours de l'Histoire, on est sans doute conduit à nuancer les principes "individualistes" de la méthodologie de Max Weber, pour retrouver l'inspiration qui avait conduit Dilthey à redécouvrir l'intérêt de la catégorie hégélienne de l'"Esprit objectif". Dans la compréhension de la logique de l'évolution des idées, en effet, le problème n'est pas tant de remonter aux activités individuelles objectivées dans les représentations collectives que de traiter celles-ci comme significatives en elles-mêmes, en y voyant les conditions toujours déjà présupposées pour la constitution de l'individualité. La dissociation, déjà opérée par Dilthey, entre les deux plans que l'hégélianisme confondait (celui des significations et celui de la causalité), conduirait ainsi à dépasser le conflit parfois stérile entre méthodologie individualiste et sociologie "holiste" : privilégiée dans l'analyse des activités techniques ou stratégiques, la méthodologie individualiste passe au second plan dans la reconstitution de la logique des représentations."

A quoi ça sert qu'Emile se décarcasse ? (Ne pinaillons pas sur la dernière phrase.) Il existe un livre collectif intitulé Durkheim, Weber, vers la fin des malentendus. Ce peut être une direction de recherche intéressante, effectivement.




Quel est l'enjeu de tout cela ? Je ne vais pas jouer les Zorro pro-Durkheim (ou pro-Muray, ou pro-Chateaubriand, etc.) chaque fois que ses thèses me sembleront déformées, a fortiori dans des ouvrages dont il n'est pas le sujet principal. Mais il serait tout de même intéressant de comprendre pourquoi sa pensée est aussi souvent dénaturée - c'est loin d'être la première fois que je le constate, y compris en en parlant autour de moi depuis que je l'ai redécouvert.

Dans le cas présent, et sans très bien connaître Philippe Reynaud, dont l'intention donc ne me semble pas bassement polémique, et dont le livre est plein d'enseignements, je crois que comme beaucoup d'autres il a cru la question religieuse (comme on parlait de la question sociale) résolue. Le contexte n'a peut-être pas tant changé que l'on veut bien le croire depuis, il ne permet tout de même plus d'ignorer que cette question n'est en rien résolue - à supposer qu'elle puisse l'être un jour, ce que j'ignore complètement et ne vivrai très probablement pas assez longtemps pour savoir. Il se peut d'ailleurs, mais de nouveau je serai prudent, que Weber ne soit pas pour rien dans ce type de... croyances en la fin de la religion, en la rationalisation du monde, en son désenchantement. Mais, ainsi que je l'ai dit en introduction, sur tous ces thèmes, je n'en suis qu'au début. Et encore faudrait-il que les thèses de Weber à ce sujet aient toujours été correctement interprétées. Après tout, un lieu commun à propos de Durkheim - qui certes fut dreyfusard et laïcard - le peint comme positiviste anti-religieux.

Bref, nos libéraux (ou nos matérialistes, si l'on veut) sont bien dépourvus depuis que le 11 septembre est venu. Admettons qu'ils ne sont pas tout à fait les seuls. De là à les suivre pour qu'ils nous sortent de là où ils nous ont eux-mêmes mis, il y a plus qu'un pas.

Les vrais intérêts sont ailleurs...







P.S. : J'oubliais ! Dans Le monde morcelé (Seuil, 1990), C. Castoriadis analyse le livre de Reynaud et en profite pour se situer par rapport à Weber. Sa perspective est à certains égards très différente de celle utilisée ici, mais il insiste de même sur la préexistence des institutions (au sens large) par rapport aux individus. Le texte, clair et dynamique, s'intitule "Individu, société, rationalité, histoire" - pp. 39-69.

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