dimanche 24 octobre 2010

De l'inconvénient d'être père. - Quelques réflexions sur le syndicalisme et l'association, III.

Voici de nouveau un texte dont la rédaction remonte à quelques semaines. Je n'arrivais pas à le finir, je comprenais en partie, mais en partie seulement pourquoi. A le relire il me semble que la meilleure chose à faire est de vous le donner tel quel, avec un commentaire en guise de conclusion.


Première partie.

Deuxième partie.


Dans la deuxième partie de ces réflexions, je vous annonçais quelques remarques sur les difficultés pratiques des conceptions holistes et/ou associationnistes de la société. Je pensais plus particulièrement à la doctrine de Maurras. Il peut paraître superflu de se lancer dans des explications sur l'impossibilité ou la très grande difficulté à « rendre » un Roi à la France en 2010, alors même que personne ou presque ne réclame officiellement un retour à la royauté, mais, outre le simple plaisir de comprendre et d'essayer de faire comprendre, il y a au moins deux bonnes raisons pour s'interroger (aujourd'hui, d'un point de vue assez général et théorique) sur la nature et les causes de l'échec de Maurras :

- les livres de Maurras proposent des analyses qui se veulent holistes de la société française et de ce qu'il faut faire pour l'améliorer : elles peuvent donc, dans une certaine mesure, être prises comme exemple des qualités et des limites de ce type d'analyse par rapport à la société contemporaine ;

- c'est un lieu commun que d'évoquer le caractère monarchique de la Constitution de la Ve République : quelle qu'en soit la véracité profonde, cela signifie au moins qu'il n'est pas si ringard que l'on peut le penser au premier abord que de se poser des questions sur les fonctions (politique, symbolique…) du Roi.

En réalité, j'ai déjà, au fil du temps, déposé, comme le Petit Poucet, assez d'indices sur ces thèmes pour que vous puissiez par vous-mêmes ajouter deux et deux, ou au moins pour que vous sachiez déjà où je veux en venir. Il s'agit donc, pour le dire vite, de jouer Yonnet contre Maurras - et contre Balzac, Bonald… Relisons donc le beau texte de Balzac mis en ligne il y a quelque temps par le maître :

"En coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a coupé la tête à tous les pères de famille. Il n’y a plus de famille aujourd’hui, il n’y a plus que des individus. En voulant devenir une nation, les Français ont renoncé à être un empire. En proclamant l’égalité des droits à la succession paternelle, ils ont tué l’esprit de famille, ils ont créé le fisc ! (…) Tout pays qui ne prend pas sa base dans le pouvoir paternel est sans existence assurée." - Maurras l'avait bien compris, qui n'a cessé de lutter pour la liberté de tester et pour la restauration de la puissance paternelle.

Le holisme de Bonald (qui, si ma mémoire est bonne, est explicitement évoqué dans les Mémoires de deux jeunes mariées d'où ce texte est extrait, Balzac en tout cas s'en réclamait) et de Maurras est notamment fondé sur cette idée : la puissance royale est à l'image de la puissance paternelle, elles se renforcent l'une l'autre. Chaque père est roi en sa famille, le Roi est le père des Français. La société est composée d'une pyramide de royautés familiales hiérarchisées, au sommet de laquelle se trouve la Royauté elle-même, fondée par ces « familles royales », les symbolisant, leur garantissant en pratique et symboliquement la pérennité.

De ce point de vue, il est tout à fait logique que Maurras ait senti l'importance de la liberté de tester, qui d'une part préserve la puissance du père, lequel a une arme de pression sur ses enfants, d'autre part permet aux fortunes familiales de se préserver dans le temps, au lieu d'être divisées à chaque génération. Ajoutons que le dirigeant de l'Action Française eut aussi le mérite de comprendre l'importance, d'une part de la démographie - et donc de s'inquiéter de la baisse de la natalité en France -, d'autre part des politiques publiques pour y remédier, cette baisse de la natalité - qui sera toujours pour un Drieu la Rochelle comme un crime de la France vis-à-vis d'elle-même - étant par ailleurs à mettre en relation avec les lois sur la succession :

"Notre natalité a baissé ? Mais il n'est pas prouvé que cette baisse soit indépendante de nos lois politiques, ces chefs-d'oeuvre de volonté égalisante et destructive qui tendent à rompre l'unité des familles et à favoriser l'exode vers les villes des travailleurs des champs. Il n'est pas prouvé davantage que l'on ne puisse y remédier, directement et sûrement, par un certain ensemble de réformes profondes et doublées d'exemples venus de haut. Une politique nationale eût changé bien des choses, du seul fait qu'elle eût existé." (Kiel et Tanger, p. 137.)

« Directement et sûrement » : là est le problème. Si le raisonnement de Maurras est aussi clair que cohérent, il ne colle plus à la réalité anthropologique de la France de la fin du XIXe siècle : pas seulement parce que depuis 1793 on a « coupé la tête » de la puissance paternelle et qu'une tête ne repousse pas comme ça, mais parce qu'avant même que Louis XVI fût étêté les pères, et pas n'importe lesquels, les aristocrates, avaient commencé, de leur propre chef, c'est le cas de le dire, à se la couper.

Revenons à l'absolutisme royal et à Louis XIV, apogée de la royauté française selon Maurras. Gobineau, Nietzsche, Péguy et Halévy l'avaient bien compris et exprimé : en sapant l'autorité des grandes familles nobles issues de la Royauté Louis XIV détruisait en même temps l'édifice pyramidal sur lequel reposaient et qui légitimait la présence et la symbolique royales. On l'illustre le plus souvent par le libertinage, le côté partouzard de la noblesse française au XVIIIe, critiqué ou moqué par Taine ou Cioran, mais il faut aller plus loin. En se comportant comme elle se comporte, en se laissant par ailleurs séduire par les thèses d'un Rousseau, la noblesse ne fait pas que se déconsidérer, et donner prise à la critique selon laquelle elle s'est juste "donné la peine de naître, et rien de plus". Elle est en train de mettre en oeuvre le tournant historique majeur qui forme l'ossature et la thèse principale du Recul de la mort de Yonnet.

Dans un enchevêtrement complexe de causes et d'effets, médicaux, techniques, psychologiques, politiques, la noblesse française désoeuvrée, dépossédée de ses fonctions historiques, ne se contente pas de partouzer, ou plutôt ne partouze que parce qu'elle est en train de mettre au point un modèle de reproduction familiale inédit, et qui, c'est en quelque sorte vertigineux, la France donne ici le ton, à tous et pour longtemps, va devenir petit à petit, évolution toujours en cours, celui du monde entier : elle ne va plus faire des enfants pour se reproduire en tant que noblesse, pilier et gloire de ce qui va bientôt devenir, en partie pour cette raison même, l'Ancien Régime, elle va les faire parce qu'elle a envie de les faire et pour les aimer en tant qu'elle a eu envie de les faire. C'est ce que Paul Yonnet appelle « l'enfant du désir d'enfant ». Je redonne ci-après quelques extraits de l'interview synthétique où l'auteur du Recul de la mort exprime l'essentiel de sa thèse, autorisons-nous deux digressions avant de reprendre la démonstration :

- pour les amateurs d'« identité nationale », il faut voir que nous tenons là une expression très concrète des ambiguïtés de l'identité française. La France est à la fois la fille ainée de l'Église et le pays des droits de l'homme, disait, après d'autres, Muray : la mutation idéologique, morale et, c'est l'expression, politico-sexuelle, de la noblesse française au XVIIIe siècle (on passe de La Rochefoucauld à Valmont, pour prendre des symboles) est le moment où le passage se fait entre les deux - et ce passage s'est notamment fait au plumard, papa dans maman ;

- j'ai dit que la noblesse avait commencé à cette période à se couper elle-même la tête, on peut se demander, en pensant à une autre phrase de Balzac, citée par Lucien Rebatet : "Balzac dit quelque part que les femmes ne redoutent plus les menaces de mort depuis que les hommes n'ont plus d'épée au côté", on peut se demander si, sous ses apparences libertines et queutardes auto-proclamées, elle ne s'est pas coupé, par la même occasion, un autre organe essentiel (dans Woody et les robots, on annonce à W. Allen qu'on va le transporter dans le futur après lui avoir modifié le cerveau, ce à quoi il répond : « Oh non, pas le cerveau ! C'est mon deuxième organe préféré ! »). Aller plus loin dans cette direction impliquerait de nombreuses précisions théoriques et historiques sur la « virilité », « l'égalité des sexes », etc. Je me contenterai ici de mentionner cette hypothèse et de rappeler cette phrase de Proudhon : "Nul n'est homme s'il n'est père." Ce qui dans notre contexte se reformule ainsi : un libertin est-il aussi viril qu'il le croit ? Peut-on être vraiment viril sans être père ? Etc.

Laissons ces questions que l'on aurait tort, n'est-ce pas Dr Orlof, de juger naïves ou conservatrices, et reprenons le fil de notre démonstration. Balzac, lorsqu'il publie les Mémoires des deux jeunes mariées (1841), saisit à chaud une évolution qui, si elle a déjà eu des effets, notamment politiques, très importants, n'en est encore, d'un point de vue démographique et surtout anthropologique, qu'à ses débuts. Quelques décennies plus tard, Maurras arrive… trop tard.

Le directeur de l'Action Française n'a pas saisi, d'une part l'importance du processus en cours, d'autre part que ce processus était irréversible. Irréversible d'abord parce qu'une fois que les progrès de la médecine permettent à la grande majorité des enfants de survivre, et donc aux couples de ne faire que les enfants qu'ils veulent faire, on ne revient pas en arrière.

(Écrivant ces lignes alors même que l'on constate que l'évolution du capitalisme le conduit à ne plus savoir faire ce qu'il savait faire il y a encore peu, au point qu'à certains égards il n'assure même plus le progrès technique qui est une de ses justifications principales (ce qui est une bonne nouvelle) : j'exagère, mais le règne envahissant de la mauvaise qualité et de la camelote n'est tout de même pas une évolution innocente ; écrivant ces lignes, donc, je les trouve un rien optimistes. Admettons néanmoins que du point de vue de la mortalité infantile il y aurait du chemin à faire pour revenir en arrière, ceci sans même évoquer les transformations psychologiques induites par le « recul de la mort. »)

Certes des lois égalitaires ont favorisé le processus, mais, outre que ces lois ne sont justement pas venues de nulle part, et que l'intérêt de la noblesse française au XVIIIe pour les théories des Lumières, puis des Droits de l'homme, est à relier à son évolution décrite plus haut, il est clair que les mesures proposées par Maurras auraient, à terme, été balayées par ce que l'on peut ici appeler sans remords le « sens de l'histoire ». Jugeant avec le recul il serait mesquin de se moquer, mais il n'est pas sans piquant de voir le pourfendeur du juridisme, l'apôtre du « pays réel » par opposition au « pays légal » (opposition en soi intéressante, mais parfois pervertie), s'illusionner quelque peu sur le pouvoir des lois.

C'est ici le point le plus important : le processus est irréversible non seulement à cause des progrès de la médecine, mais en raison de l'évolution psychologique qu'il induit. Cela a pour conséquence de saper, dans des mesures diverses mais irrémédiablement, l'autorité, paternelle comme institutionnelle. Relisons Paul Yonnet :

"Toute la psychologie de l'enfant se construit autour de ce désir [d'être désiré et de l'avoir été au moment de papa dans maman]. Dès sa naissance, et parfois pendant la grossesse, les parents vont lui répéter et lui montrer qu'il a été désiré. L'enfant va vouloir se l'entendre confirmer tout au long de sa croissance et surtout réclamer des preuves. La seule preuve, absolument cardinale, que cet enfant a bien été appelé au monde pour lui-même, c'est de lui offrir les conditions d'épanouir sa personnalité en toute indépendance. Car c'est un moi singulier qui échappe à ses parents. Il ne peut surgir que de l'intérieur de lui-même. Toute la relation éducative va être organisée autour de cette autonomisation rapide, avec, en filigrane, une crise de l'interdit. Car une question va se poser en permanence aux parents : « Si j'ai désiré cet enfant, pourquoi l'empêcherais-je de faire ce qu'il veut ? » En miroir, l'enfant va répondre : « Si je suis un enfant du désir, pourquoi mes parents m'empêchent-ils de faire ce que je veux ? » Ce besoin d'autonomie, désormais presque congénital, sape a fortiori l'autorité de l'État et de toute institution qui n'est pas les parents. Le terme « autorité » vient d'un mot latin qui signifie « auteur ». L'individu moderne étant né du seul désir de ses auteurs, les parents, il s'estime in-créé par tous les autres. Il ne leur doit rien. En réalité, la famille produit un nouvel individu affectivement et psychologiquement équipé, mais techniquement dépouillé : elle s'est délestée sur la collectivité de toute une série de fonctions, formation, éducation, santé, protection, contrôle social, etc. Mais la société est priée de se mettre au service de ce nouvel individu, et non l'inverse."

Il y aurait des objections à faire ou des nuances à apporter, mais continuons :

"L'individualisme n'a pas scellé la mort de la famille, qu'on accusait dans les années 1970 d'être castratrice : au contraire, c'est au sein même de la famille, revalorisée, qu'il niche et prospère. Quand la Révolution française s'est attaquée à la famille, c'était pour promouvoir les droits de l'individu, brimé. Le Code civil, en 1804, l'a réinstaurée, bétonnée aux dépens de ces derniers, tant pis pour l'individu. Jusqu'en 1965. Alors a commencé une vaste réforme réhabilitant la femme en tant qu'épouse et mère. On a cru qu'il s'agissait de mettre à égalité les deux sexes. Mais c'était un leurre. Ce qui était en jeu, c'était la refondation de la famille autour du droit de chaque individu la composant. (…) On pensait que l'individu ne pourrait jamais s'épanouir que sur les ruines de la famille. Mais celle-ci ne s'est pas effondrée. Elle s'est métamorphosée."

C'est le point cardinal de l'évolution, celui qui invalide les théories holistes conservatrices d'un Bonald ou d'un Maurras : l'évolution anthropologique a conduit à ne plus opposer individualisme et famille. Celle-ci était autrefois un rempart contre l'individualisme, celui-ci s'est construit, ou a cru se construire, contre elle (« Familles, je vous hais ! »), et voilà qu'elle devient le support et la légitimation d'un nouvel individualisme. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a plus d'adolescent fugueurs, cela veut encore moins dire qu'il n'y a plus de névroses familiales, mais que ce qui était le support de la pyramide ne peut plus rien supporter, n'est plus un support d'autre chose que de soi-même.

Notons au passage que l'erreur de Maurras (qui d'ailleurs n'eut pas d'enfant, légitime en tout cas) est ici partagée par la doxa gauchiste : famille moteur de l'autorité pour l'un, famille répressive, castratrice, pour les autres, dans les deux cas on reste sur un modèle dépassé, on veut le restaurer ou l'abattre sans voir qu'il a évolué.

Revenons à la politique. Son évolution ne peut être totalement synchrone avec celles des moeurs sexuelles et familiales ; au surplus, le processus mis en lumière par Paul Yonnet n'a pas été un long fleuve tranquille ni une évolution linéaire - la direction a toujours été la même, le rythme et la vigueur du courant ont pu varier ("La route est droite, mais la pente est forte", comme disait l'autre…). Ceci pour marquer qu'il peut y avoir des télescopages entre le temps de la vie politique, institutionnelle, et le temps des moeurs, et qu'il n'est donc pas illégitime de voir dans la Ve République, quand bien même elle serait antérieure de quelques années à l'apparition de la pilule (décrite par Paul Yonnet, toujours dans la même interview, comme une « arme atomique » : le gaullisme, c'est la bombe vis-à-vis de l'extérieur du pays, la bombe à l'intérieur des familles - évidemment nucléaires…) qu'elle n'a pas légalisée par hasard,

il n'est pas illégitime de voir dans ce régime celui qui correspondait à peu près à l'évolution en cours des moeurs (auxquelles on ajoutera ici le désir de croissance économique, laquelle avait besoin d'un État plus fort que celui de la IVe République pour vraiment prendre son essor). On peut ici faire un raisonnement analogue à celui utilisé l'autre jour au sujet du rôle de l'État dans la constitution gaullienne. Dans un pays où la notion de la famille est en train d'évoluer grandement, sans que l'on s'en rende encore vraiment compte (ajoutons le rôle de l'exode rural, au coeur de toutes ces évolutions), cette espèce de contrefaçon de la royauté mise au point par un républicain d'esprit maurrassien était bien l'objet hybride qui pouvait, d'une part être accepté des Français, d'autre part à la fois favoriser et dans une certaine mesure contrôler les grands mouvements de moeurs en cours. L'harmonie à cet égard entre les différentes composantes de la société fut d'ailleurs telle qu'on envoya à l'hospice le faux Roi, tel n'importe quel vieillard, dès que l'on considéra, à tort ou à raison, qu'il avait fait son temps, que le père était devenu un insupportable papy.

Vient d'ailleurs à l'esprit cette idée de l'importance, symbolique, politique, de l'âge du Président. De Gaulle viré en partie parce que trop vieux pour la société dont il avait accompagné la croissance sinon la naissance, Pompidou vite malade et décédé, arriva au pouvoir une figure fort peu paternelle, plutôt filiale même (avec une contrefaçon - la particule - qui n'est pas innocente, qui lui donne un parfum de bâtardise), Giscard, l'homme de l'avortement et de la fin de la souveraineté française en matière monétaire. Foutu à la porte pour n'avoir pas su, enfant gâté, se contenir quand on lui proposa un beau cadeau (les diamants de Bokassa), il céda la place à une curieuse figure, dont l'ambiguïté par rapport à la silhouette paternelle traditionnelle résume à elle seule l'ambiguïté de son règne. Mitterrand avait l'âge et le charisme pour incarner une figure paternelle, mais si le père traditionnel incarne lui-même une sorte d'immuabilité et de sens de la fidélité, son itinéraire pour le moins méandreux empêchait ou rendait bien fragile et artificielle cette incarnation - d'ailleurs, qu'est-ce qu'un père rimbaldien, qui propose de sa propre initiative de vous « changer la vie » ? On touche là du doigt les causes du mélange de permissivité et de terrorisme intellectuel subtil qui caractérisèrent les années 80. Et finalement, dans cet ordre d'idées, ce que Mitterrand incarna le plus, c'est la maladie, la longue et douloureuse maladie de l'aïeul que l'on enverrait bien se faire euthanasier (tiens, le débat apparaît alors…), pourri de l'intérieur et autour duquel tout est pourri.

De même que le décès de Pompidou amena l'élection d'un président jeune, de même aurait-il sans doute été logique, par rapport à notre point de vue du jour, que Mitterrand cédât la place à une silhouette du type de celle de Nicolas Sarkozy. Pour des raisons où la contingence, les structures politiques du régime (il faut du temps pour percer, pour « devenir présidentiable »), la symbolique sont étroitement entremêlées, il fallut d'abord en passer par Jacques Chirac, qui partait à peu près avec les mêmes qualités (l'âge, l'expérience) et les mêmes défauts (les innombrables retournements de veste) que son prédécesseur pour ce qui est de ses possibilités d'incarnation paternelle. L'amusant avec Chirac, c'est qu'il sépara complètement cette fonction présidentielle symbolique, qu'il occupa avec sérieux et professionnalisme, mieux sans doute que Mitterrand, bien mieux que Giscard et Sarkozy, d'avec ses rares initiatives politiques, qui allèrent dans le sens contraire : la suppression du service militaire, figure usée mais encore existante de l'autorité ; la caution donnée aux Juifs pour se faire les dents sur la France ("Vous pouvez vous lâcher, vous pouvez vous gaver", telle était finalement la signification de la « reconnaissance » des responsabilités de l'État français dans la déportation des Juifs), repentance dont on ne saurait dire qu'elle ait fait beaucoup de bien pour la concorde nationale (pour l'unité de la famille). La seule fois où il fit coïncider son devoir d'incarnation symbolique et son devoir d'assurer la continuité de la souveraineté nationale fut justement sa seule initiative louable - un peu quichottesque, mais c'est une autre histoire -, l'opposition aux États-Unis sur la guerre en Irak. (Que malheureusement il voulut payer en bradant encore un peu notre souveraineté, au Moyen-Orient et par rapport à l'Otan, anticipant sur son funèbre successeur : après avoir été père, il joua la comédie du retour de l'enfant prodigue.)

Avec Sarkozy… nous retrouvons un fils, un faux fils, avec un gros problème concernant le désir qu'on a eu de lui (ce qui peut d'ailleurs expliquer en partie sa conception caricaturale et brutale de l'autorité [1]), de surcroît père très moderne - familles recomposées, adultères plus ou moins exhibés, par lui ou ses compagnes… Ici au moins et malgré les déclarations pompeuses il n'y a pas d'ambiguïté, l'incapacité à assumer un rôle paternel vis-à-vis de la nation correspond parfaitement à une politique d'abandon des formes institutionnelles et psychologiques de la souveraineté nationale.


Cette longue digression, que je n'avais pas prévue lors du début de la rédaction de ce texte, ne nous a pas fait sortir de notre sujet. Si un chef d'État, élu au suffrage « universel », est à la fois un symbole, une incarnation et un moteur des évolutions en cours dans la société, la possibilité, l'envie et la manière qu'il a de jouer le rôle du père que la constitution dans l'esprit de son fondateur lui attribue, tout cela est révélateur des dynamiques anthropologiques qui nous occupent aujourd'hui.

Il importe néanmoins de dissiper quelques ambiguïtés que l'histoire ici retracée à gros traits peut susciter. Tout d'abord, de même que l'honnêteté du général vis-à-vis de l'argent a pu couvrir de son manteau de vertu les turpitudes des barons de l'UDR et autres Foccart, Pasqua, etc., il ne faut pas oublier ce paradoxe constitutif de la Ve République qu'il fallait une silhouette paternelle à l'ancienne telle que de Gaulle pour accompagner la société dans ses évolutions anti-patriarcales. Ce que signifia, entre autres, Mai 68. Peut-être faut-il prendre le problème à l'envers et s'amuser de ce paradoxe historique qui vit un esprit maurrassien et holiste favoriser l'apparition du nouvel individualisme. Peut-être aussi ce régime ambigu est-il mort en 1968 et 1969, ou lors du décès de Pompidou (on a peur des vieux chefs d'État, on voit dans le père un malade, un impuissant en puissance) et l'éviction de Chaban-Delmas (on ne veut plus du gaullisme et des résistants, on leur préfère un héritier de collabos), ce qui expliquerait avec quelle facilité ceux-là mêmes qui ont en charge la souveraineté nationale l'ont petit à petit bradée, le sursaut chiraco-villepiniste au sujet de l'Irak ne pouvant masquer la longue histoire de cet abandon, depuis Giscard - si ce n'est depuis Georges « Rothschild » Pompidou…

Quoi qu'il en soit, il ne faudrait pas assimiler sans plus d'examen capacité du chef d'État à incarner le père, souci de la souveraineté nationale et faculté à exercer une politique efficace. Ce n'est pas parce que c'était le souci originel de de Gaulle, ce n'est pas parce que nous avons pu, dans notre bref survol, repérer des corrélations, positives (de Gaulle, Chirac et l'Irak) ou négatives, en ce sens, que l'équation est en elle-même aussi simple. Il est tout à fait possible d'envisager la possibilité, malgré la dérive des institutions depuis le passage au quinquennat et l'inversion du calendrier des élections par Lionel Jospin, de l'arrivée au pouvoir d'un président peu paternel mais compétent et concerné par l'intérêt national - d'ailleurs, le pro-de Gaulle Soral envisage, pour tenir ce rôle, une femme jeune (du point de vue des normes du personnel politique français), Marine Le Pen…

Tout cela nous ramène, tentons de boucler la boucle, à la question de l'autorité. Ce qui pose problème, je l'ai signalé de façon allusive plus haut, ce qui pose problème dans la thèse de Paul Yonnet au moins en tant qu'elle est exprimée dans les propos cités aujourd'hui, c'est une manière de suggérer qu'il n'y a plus d'autorité, paternelle ou institutionnelle. Je ne veux pas trop chicaner l'auteur du Recul de la mort à cet égard - il ne s'agit ici que d'une interview -, l'important est de ne pas se tromper de question. Ce qui a disparu, si ce n'est éternellement, du moins depuis un certain temps et pour un bon bout de temps certainement, c'est l'autorité paternelle en tant que fondement de la famille et en tant que pilier de la société, ce qui n'est pas rien. De ce point de vue, on ne saurait trop conseiller aux féministes de prendre des précautions au lieu d'utiliser à tout va les termes de « patriarcat », de « société patriarcale ». On peut évoquer des vestiges du patriarcat, à la limite des résurgences du patriarcat, mais la France n'est plus une société patriarcale.

Ce qui ne signifie pas que les violences des hommes à l'égard des femmes n'existent pas ou ne doivent pas être combattues, mais on doit plutôt se demander si elles n'entrent pas dans un autre cadre, que l'on appelle souvent - et cette appellation, sous les réserves que je vais essayer d'expliciter, me semble légitime - la « crise de l'autorité ». J'ai évoqué la conception caricaturale de l'autorité exprimée par Nicolas Sarkozy. Notre ignoble Président se comporte ici comme dans d'autres domaines, il isole un élément en lui-même légitime et partie intégrante d'une conception qui a fait ses preuves (ici, l'autorité du pater familias, ailleurs les fonctions régaliennes de l'État, son monopole de la violence légitime, etc.) et ne se concentre que sur cet élément. On ne fera pas grief à ce fumier d'avoir hérité d'une situation dans laquelle des composantes d'un tout autrefois cohérent ont été dissociées, on lui reprochera de continuer à les dissocier, avec l'agressivité impulsive qui le caractérise - donnant par là-même du grain à moudre aux gauchistes, toujours enclin à jeter le bébé de l'autorité avec l'eau du bain des violences policières. A ce train là nous sommes repartis pour des années de confusion entretenue des deux côtés, Sarkozy jouant les coqs, Onfray encaissant ses droits d'auteur.

Ceci posé, il me semble que, en dépit de ou en réaction aux antinomies évoquées par Paul Yonnet ("« Si j'ai désiré cet enfant, pourquoi l'empêcherais-je de faire ce qu'il veut ? » (…) « Si je suis un enfant du désir, pourquoi mes parents m'empêchent-ils de faire ce que je veux ? » Ce besoin d'autonomie, désormais presque congénital, sape a fortiori l'autorité de l'État et de toute institution qui n'est pas les parents."), parents comme membres d'institution éducatives en sont venus à se demander à quoi ils servaient encore, à quoi ils pouvaient encore servir, ne serait-ce que pour éviter de se coltiner des enfants purement et simplement névrosés.


Ici, j'ai bloqué… Il est bien évident avec le recul que ce blocage est dû à la conscience que je ne pouvais vraiment partir dans cette dernière direction sans un travail de documentation un peu plus consistant que les simples observations que j'ai pu faire au jour le jour ces dernières années au fil de la croissance de mes enfants. La sensation aussi vague que précise, eh oui, de commencer à employer un style convenu et ennuyeux était un autre indice que quelque chose n'allait pas.

Après relecture de l'ensemble, la piste que je donnerais est la suivante : nous serions face à l'autorité dans une situation analogue dans ses grandes lignes à celle des penseurs libéraux en face de l'État moderne, qu'ils ont contribué à créer. Désacralisée, désenchantée si l'on veut faire du Gauchet, désimbriquée si l'on penche vers Polanyi…, l'autorité n'est plus un élément d'un ensemble de relations réciproques - devoirs, droits, garanties, obligations, etc. -, elle est, pour ainsi dire, seule dans son coin. Du coup elle manque, du coup on la réclame, mais dès qu'elle arrive avec sa grande gueule et ses chaussures sales, on n'est plus sûr de la vouloir chez soi. De ce point de vue on peut admettre que la fonction de N. Sarkozy ne soit pas très facile.

Je reviendrai sur tous ces sujets, me contentant pour finir de rappeler la principale thèse de ce qui précède : la filiation, qui était soumission à la collectivité, qui était d'essence holiste, devient individualiste, devient peut-être la fondation même de l'individualisme. (De ce point de vue, l'expression « nouvel individualisme », qui m'était venue spontanément sous la plume, est très maladroite : il s'agit de l'individualisme, tout simplement, en tant que conséquence du « recul de la mort », mais il n'apparaît tel qu'en lui-même, dans son essence familiale, que petit à petit et d'une certaine manière seulement récemment. J'ai glissé dans ma rédaction de la nouveauté du concept introduit par P. Yonnet, à la nouveauté du phénomène, et cela peut être source de malentendus.)

Paradoxalement, cette thèse exprimée, et après avoir mentionné nombre des problèmes que pose cette situation, je me sens un peu comme un dépressif qui aurait l'impression, à tort ou à raison mais avec conviction, d'avoir mieux cerné les raisons de son mal, lequel lui apparaît momentanément plus léger. Et pensant à un texte quelque peu grotesque de Drieu sur Doriot en 1937 (Textes politiques, pp. 332-334), qui finit sur la sentence : "Un chef, c'est d'abord un père", je ne peux m'empêcher de trouver un certain charme à la « réponse » que lui fait Cioran, en 1973, dans
De l'inconvénient d'être né : "Avoir commis tous les crimes, hormis celui d'être père."

Et peut-être qu'après tout, en ces années pilule et MLF, Cioran vise déjà et d'abord le père individualiste et essaie de nous donner un peu d'oxygène...




[1]
On compare parfois Nicolas Sarkozy à la racaille de banlieue : leur rapport analogue au désir que l'on a eu, ou pas, d'eux est un élément à ajouter au dossier de cette analogie. Racaille d'en haut, racaille d'en bas, encore… avec, à l'origine, un problème d'origine.

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jeudi 12 août 2010

"Ce qui n'est pas peu dire…" (Decombriana, III.)

Decombriana, I.

Decombriana, II.




A écouter pendant la lecture, comme contrepoint…


Voici, avec quelque temps de retard, la dernière salve d'extraits de la partie conclusive des Décombres, « Petites méditations sur quelques grands thèmes ». Comme précisé dans les épisodes précédents, je pratique sans les signaler quelques coupures, je ne m'embarrasse pas, sauf réflexe incontrôlable, de commentaires ni de justifications autres que celles données en préambule, je vous donne du Rebatet tel qu'il se voulait, brut de brut, au fil des chapitres.


"Je vis. Je suis libre et en repos parmi mes livres. On se bat partout. Mais partout triomphent les forces dont j'ai su depuis longtemps apercevoir la puissance. Toutes les cartes sont abattues désormais. Maints peuples ont passé d'un front à l'autre. Leurs avatars purent être singuliers. Ils ne le sont plus. Cette guerre a pris sa forme logique. L'apocalypse est lumineuse."

Les catholiques.

"Regardons le monde catholique, tel que l'ont façonné ses prêtres. Nous voyons la bourgeoisie la plus sèche et la plus étroite. Tous ceux qui ont eu à gagner leur pain quotidien au bas de l'échelle - j'ai été de ceux-là pour ma part - peuvent en servir de témoins : sauf à de bien rares hasards, il n'est pas de patron plus dur et plus ladre que le patron qui va à la messe."

"C'est la dégénérescence, l'appauvrissement continu de la pensée catholique qui l'ont mise avec cette facilité à la merci du microbe juif. C'est en lui seul qu'elle a retrouvé un principe actif pour son apologétique et son éthique. Elle a subi avec délices la répugnante étreinte des Juifs, elle en porte la contamination, comme une blanche engrossée par un des ces sous-nègres. L'impur rejeton de ce coït aurait de quoi surprendre Bossuet ou Saint Thomas d'Aquin.

Regardez du reste les oeuvres d'art que l'Église, la grande patronne d'Angelico, de Tintoret, de Raphaël, inspire et commande aujourd'hui. Regardez les salsifis, les crottes qu'elle dépose dans ses plus grandioses sanctuaires, au point que l'on serait fondé à dire que toute église belle devrait être désormais interdite aux curés."

Cette "dégénérescence intellectuelle, morale et philosophique de l'élite chrétienne…, il suffit d['en] voir autour de nous les effets. Du côté des laïcs, quelle vision que les nouvelles « dernières colonnes de l'Église » : cette fielleuse hyène de Mauriac, cet aberrant et lugubre pochard de Bernanos, ce phacochère de Louis Gillet, paillasson cochonné d'encre où tous les youtres de Pourri-Soir se sont essuyé les pieds ; ou bien Henry Bordeaux, chapiteau en sucre d'orge et réglisse, où pendillent les bons dieux de Bouasse-Lebel ; ou encore parmi les trépassés d'hier, un vénéneux champignon de grimoire, tel que le petit père Georges Goyau. Quelques talents à côté, mais tous tellement spécieux, tellement équivoques, dont chaque ligne zigzague parmi les tares sexuelles, impuissant obsédés, masturbés choisissant les bénitiers pour tinettes, pédérastes cherchant Dieu au trou du cul des garçons. Un seul écrivain véritable et sain dans l'obédience catholique, Paul Claudel, mais politiquement un imbécile pyramidal."

Les Juifs.

"Le moment est prochain maintenant où les Juifs d'Europe ne relèveront plus que de la police. Je n'ai pas encore perdu toute espérance de voir des Français participer à cette opération."

"Les Juifs ont contribué plus que quiconque à déchaîner cette guerre. Ils ont travaillé bien davantage encore à la prolonger et à l'étendre. Ce sont les Juifs qui ont attelé l'invraisemblable et ignoble « troïka » Churchill-Roosevelt-Staline, dont le triomphe eût été l'effondrement de l'Occident. [Dominique de Roux, une fois encore : "Cette fin des Temps modernes, un été de 1945, à Berlin…"]

Nous comprenons toujours mieux que, sans les Juifs, nous eussions fait entre nous, avec les moindres dégâts, cette révolution du socialisme autoritaire devenue nécessaire à notre siècle, et dont les vieux doctrinaires français, tel que Proudhon, s'honorent d'avoir été les précurseurs. La barbarie marxiste a été la contrefaçon juive, folle et mortelle, de ce socialisme aryen qui s'en est dégagé douloureusement, dans des flots de sang blanc.

Je n'ai jamais cru à un empire juif, parce qu'un empire est une construction dont l'épilepsie juive est incapable. Mais nous pouvons faire le compte, morts, ruines, de ce que ce rêve effrayant nous a coûté.

D'une façon comme d'une autre, la juiverie offre l'exemple unique dans l'histoire de l'humanité, d'une race pour laquelle le châtiment collectif soit le seul juste. Ses crimes sont devant nous. La première tentative universelle, depuis l'antiquité, pour faire accéder le Juif au rang d'homme libre a porté ses beaux fruits. Nous avons compris. Après cent cinquante années d'émancipation judaïque, ces bêtes malfaisantes, impures, portant sur elles les germes de tous les fléaux, doivent réintégrer les prisons où la sagesse séculaire les tenait enfermées.

Quand on pense aux nobles races d'Amérique et d'Océanie qui ont succombé presque entières sous les fusils et les drogues des Blancs et surtout des féroces Anglo-Saxons, il est permis de considérer que ce monde est bien mal fait qui a laissé proliférer le Juif malgré tant et tant d'indispensables persécutions. Mais cette race puise sans doute dans son impureté même le secret de sa résistance. N'y pensons plus ! Le seul moyen pratique auquel un aryen raisonnable de 1942 puisse s'arrêter est le ghetto à l'échelle du monde moderne. J'entends naturellement le ghetto physique, réserves, « aires », colonies juives - la place ne manquera pas dans les immenses espaces des empires russe et anglais. Les États européens devront discuter ensemble et unifier leur législation sur les Juifs [c'est l'UE !], prendre en commun toutes les mesures concernant les colonies juives, car celui qui réserverait aux Juifs la moindre faveur les verrait aussitôt se répandre épouvantablement sur ses terres.

La France doit se pourvoir de lois raciales à l'instar de celles que l'Allemagne a su prendre, en renouvelant une des traditions de la chrétienté, lois interdisant le mariage entre Juifs et chrétiens et frappant de peines rigoureuses les rapports sexuels entre les deux races.

La liquidation des biens et offices juifs doit être opérée dans le but exclusif d'une réparation à la communauté aryenne de chaque pays, pour les ravages que les Hébreux lui ont fait subir. Les complicités qu'Israël a trouvées depuis l'armistice jusqu'en haut de l'État ont par malheur beaucoup réduit l'immense fortune qui eût pu être ainsi récupérée par nous. Les débris, quels qu'ils soient et de quelque façon que ce soit, devront profiter au peuple français. Dans la grande faillite juive, la France est la créancière privilégiée.

L'esprit juif est dans la vie intellectuelle de la France un chiendent vénéneux, qui doit être extirpé jusqu'aux plus infimes radicelles, sur lequel on ne passera jamais assez profondément la charrue. Cette déjudaïsation n'a même pas été esquissée depuis l'armistice, tant dans la France parisienne que dans la France vichyssoise. Nous percevons à chaque instant le fumet, le stigmate juifs dans ce que nous lisons, entendons, voyons. Le compte est effrayant des artistes, des écrivains français, souvent parmi les meilleurs, que leurs femelles, leurs maîtresses juives, leurs amis juifs ont dévoyés, qui sont peut-être irrémédiablement perdus pour la France. Des sections spéciales pourront être créées, dans les bibliothèques et les musées, pour l'étude historique de certains ouvrages d'Israël. Mais la mise en circulation publique, sous quelque forme que ce soit, concerts, théâtres, cinéma, livres, radio, exposition, d'une oeuvre juive ou demi-juive doit être prohibée sans réserves ni nuances, de Meyerbeer à Reynaldo Hahn, de Henri Heine à Bergson. Des autodafés seront ordonnés du maximum d'exemplaires des littératures, peintures, partitions juives et judaïques ayant le plus travaillé à la décadence de notre peuple, sociologique, religion, critique, politique, Levy-Brühl, Durkheim, Maritain, Benda, Bernstein, Soutine, Darius Milhaud.

Les Juifs, essentiellement imitateurs, ont été sans conteste de remarquables interprètes dans tous les arts, sauf le chant. Je ne verrais aucun inconvénient, pour ma part, à ce qu'un virtuose musical du ghetto fût autorisé à venir jouer parmi les Aryens pour leur divertissement, comme les esclaves exotiques dans la vieille Rome. Mais si ce devait être le prétexte d'un empiétement, si minime fût-il, de cette abominable espèce sur nous, je fracasserais moi-même le premier les disques de Chopin et de Mozart par les merveilleux Horowitz et Menuhin. Quoi ! au temps de Liszt, de Thalberg, de Paganini, qui valait beaucoup mieux que le nôtre, les Aryens n'avaient pas besoin du secours des juifs pour exécuter incomparablement leurs oeuvres. Dans le domaine de la virtuosité musicale on verra reparaître parmi nous d'innombrables talents que le monopole hébraïque étouffait.

J'ai une prédilection pour Camille Pissarro, le seul grand peintre qu'Israël, cette race incroyablement antiplastique, ait produit. Je serais prêt à décréter l'incinération de toutes ses toiles, si c'était nécessaire, pour que l'on fût guéri de ce cauchemar, de cette repoussante moisissure poussée sur les rameaux splendides de l'art français qui se nomma la peinture juive, débarrassé des montagnes d'ineptie que cette peinture engendra.

On avait voulu savoir si les ghettos ne renfermaient point des génies inconnus et dont l'exemple rajeunirait notre vieux monde. On a ouvert les portes. On a été bientôt renseigné. On a vu se ruer des bandes de porcs et de singes qui ont salopé, dégradé tout ce qu'ils approchaient.

Nous pouvons proscrire sans remords l'esprit juif et ses oeuvres, anéantir celles-ci. Ce que nous y perdrons ne comptera guère. Mais les vertus que nous gagneront seront sans prix."

L'armée française.

"La République détestait l'armée, en qui elle voyait l'ennemi de l'intérieur, infiniment plus dangereux à ses yeux que l'étranger. Elle s'appliqua à l'affaiblir, à la discréditer, tout en la domestiquant. Elle n'y réussit que trop bien. L'armée se laissa faire docilement. A chacun de ses succès, la République se hâta de la rejeter dans sa condition de galeuse indésirable et mal payée. Après 1870, notre armée était parvenue à une assez belle résurrection. La République la démolit alors par l'affaire Dreyfus, en dépêchant à son ministère ses plus tortueux politiciens. En 1919, l'armée, grâce à ses poilus, ruisselait de gloire. Le régime lui tourna le dos, l'accabla d'avanies, lui marchanda le plus modeste panache.

L'armée ne réagit pas, se fit plus inerte à mesure que le poison la gagnait. Quand un lion souffre qu'on lui rogne les dents et les ongles sans même froncer le nez, ce n'est plus un lion, mais une descente de lit, promise aux injures du pot de chambre. Ce qui est arrivé."

"L'armée, depuis vingt mois, n'a su fournir des volontaires que pour l'anti-France du judéo-gaullisme. Un sentiment patriotique, même horriblement dévoyé, force notre respect. N'oublions pas que les gaullistes combattants, s'ils comptent de basses canailles et des mercenaires, comptent aussi des braves qui n'écoutent que leur sang. On me permettra de préférer ces fous aux ramollis des garnisons auvergnates."

"Mon ami Robert Brasillach l'a dit magnifiquement : « En Europe, la paix ; en Afrique, la grandeur ». Que les militaires qui n'ont pas encore atteint les grades de l'artériosclérose s'efforcent d'enfoncer cette parole d'or sous leurs képis. Nous ne leur en demandons pas davantage."

Le monde et nous.

"Les généraux anglais ne se font une notoriété que par le nombre de revers qui leur pendent aux basques comme autant de désobligeantes casseroles. Le soldat anglais de métier, le troupier à la Kipling, lorsqu'on daigne le mettre en ligne, est sans doute plein de courage. Mais le commandement est d'une imposante nullité. Cette nation est encore plus rebelle aux règles de la guerre qu'à la musique, ce qui n'est pas peu dire."

"Les Anglais sont barricadés dans un orgueil passif. Ils peuvent bien, fermés ainsi à tout, se refuser à la pensée d'une défaite anglaise. Mais cette défaite n'en est pas moins acquise déjà, quelle que soit l'issue de la guerre. L'Extrême-Orient tout entier est arraché à la Couronne, l'Australie, digne pendant de la métropole égoïste, avec ses six millions de lascars installés sur un continent capable de nourrir cent millions d'êtres, refusant d'en partager la moindre bribe, aussi impuissants à l'exploiter qu'à le défendre, la Nouvelle-Zélande, l'Inde ne valent guère mieux. L'Amérique se jette sur les dépouilles que les Nippons ne peuvent atteindre. La vieille Albion se trouve dès maintenant réduite à l'état d'île maigre, brumeuse et charbonneuse.

Les États-Unis font [sont ?] la blague de l'Angleterre. Ce sont des gamins obtus qui singent l'aïeule tombée en enfance. J'ai trop aimé les films des Américains, leurs chansons, leurs livres, leurs garçons et leurs filles, je sais trop bien tout ce que leur exubérante jeunesse apportera de neuf au monde pour ne pas souffrir souvent d'être coupés d'eux. Mais c'est là-bas aujourd'hui l'énorme charge de la démocratie, avec la niaiserie de l'âge ingrat, nos tares à l'échelle des gratte-ciel, dix fois plus de Juifs, cent fois plus de faisans, l'impéritie et l'imprévoyance aussi démesurées que les plaines du Far-West, la guerre à coups de confettis et de grosses caisses portées par des girls avec des plumets de colonels nègres."

"Je souhaite la victoire de l'Allemagne parce que la guerre qu'elle fait est ma guerre, notre guerre. Je pense que depuis le début de la campagne de Russie, il faut avoir l'âme basse ou contrefaite pour ne point suivre d'une pensée fraternelle dans leurs exploits et leurs épreuves les soldats de la Wehrmacht, leurs alliés et compagnons d'armes de dix nations, les héros finlandais, les magnifiques troupiers roumains si longtemps méconnus chez nous. J'ai connu, je n'ai point à le cacher, des heures d'angoisse, quand j'ai vu ces soldats enfoncés au coeur de la Russie, aux prises avec le monstre rouge et les glaces d'un hiver inhumain. Il est peut-être singulier d'attendre la victoire de ces « feldgrau » dont la présence sur les Champs-Élysées me pèse. Mais il est bien plus étrange, il est tristement paradoxal que ces hommes aient dû venir chez nous en ennemis, quand ce qu'ils défendent est commun à nos deux nations. Non, la force des Aryens allemands brisée, ce ne serait plus pour l'Occident qu'une suite d'effrayants cauchemars. J'ai désiré passionnément depuis deux ans que la France réparât sa fatale erreur, reconnût dans quel camp sont ses vrais ennemis, se déclarât d'elle-même, franchement, contre eux. Français, je ne redoute la victoire de l'Allemagne que pour autant que mon pays ne sait pas la prévoir, en comprendre l'utilité, y coopérer librement.

Je ne suis pas pour cela germanisant ou germanophile, à la façon où peuvent l'entendre nos anglicisants et nos anglomanes en jugeant d'après eux-mêmes. Je m'ennuie vite en Allemagne. L'esprit germanique prend souvent des tours qui me sont étrangers, et j'en ai écrit à diverses reprises sans ménagement. Je lis beaucoup plus volontiers la littérature anglaise que l'allemande, qui comparativement est restée assez pauvre. Des quantités de Français sont dans mon cas. Je connais les défauts des Allemands, qui tiennent surtout à un esprit de système, procédant par compartimentages très rigide, et qui ne leur permet pas aisément de passer d'une case à l'autre. Beaucoup d'Allemands apparaissent un peu à des Français comme des provinciaux de l'Europe, tels des Lyonnais à des Parisiens. Je vivrais avec délices un an à Rome. J'appréhenderais de passer trois mois même à Vienne, qui est une ville charmante. Il existe une certaine uniformité allemande qui m'attriste rapidement.

Alors que les Français, lorsqu'ils s'engouent d'un pays étranger, prônent à tout venant ses méthodes, je nourris d'instinctives préventions devant ce qui porte une estampille spécifiquement germanique. Pour autant que l'on peut dégager dans le caractère d'un peuple ses traits permanents et généraux, ceux que l'on voit chez les Allemands me trouvent plutôt sur la défensive. Je n'admire pas l'Allemagne d'être l'Allemagne, mais d'avoir permis Hitler. Je la loue d'avoir su, mieux qu'aucune autre nation, se donner l'ordre politique dans lequel j'ai reconnu tous mes désirs. Je crois que Hitler a conçu pour notre continent un magnifique avenir, et je voudrais passionnément qu'il se réalisât.

Je n'ignore point qu'Allemands et Français s'observent les uns les autres, non sans défiance. Il ne peut qu'en être ainsi, après de si longues disputes auxquelles l'ère démocratique a fait participer ces deux peuples tout entiers. Les renversements d'alliance étaient autrement aisés sous l'ancien régime, avec des armées réduites, une opinion qu'on se gardait bien de mêler à ces grands desseins. Mais il faut aujourd'hui que les peuples participent à la paix aussi largement qu'ils ont participé aux dernières guerres.

Je sais que ce n'est point aisé. Il faudrait que je fusse une linotte, après quinze ans d'Action Française, pour ne point m'interroger moi-même, souvent avec inquiétude, sur les volontés, les sentiments de l'Allemagne à notre endroit. Or, depuis deux ans, me voilà devenu l'apôtre d'une réconciliation, d'une pacification dont il arrive que par la seule pensée on embrasse avec peine l'ampleur.

J'en vois aussi bien que personne, on peut en être sûr, toutes les difficultés. Je me demande parfois si, nous qui avons démoli tant de faux dogmes, nous ne sommes pas devenus à notre tour le jouet du vieux mirage sur la renaissance du monde.

Mais nous devons chasser ces doutes. Je suis convaincu que rien de grand ne peut être entrepris, rien de difficile être atteint si l'on ne combat pas soi-même son propre scepticisme. Celui qui refuse son intelligence à l'espoir d'un renouveau manque au fond de hardiesse et de virilité. Il s'interdit par là tout jugement sur la politique que peuvent faire les autres. Il ne lui reste plus qu'à retourner à ses songes intérieurs.

Les hommes d'argent en ricanent. Mais c'est Hitler qui fera la paix. A chacun de ses discours, on voit s'élargir et s'affirmer l'espoir de cette paix durable, c'est-à-dire juste, enfin à l'échelle du monde. Parmi les grands hommes de guerre, bien peu y son parvenus. Un vainqueur tel que Hitler ne pourrait plus rêver d'autre gloire. Elle passerait toutes les autres et ce vaste génie le sait.

Le monde entier, de la Tasmanie au Pôle Nord, nous donne le spectacle d'un gigantesque déménagement. Je n'en suis pas autrement affligé, parce que tout était sens dessus dessous dans ce monde, et qu'un homme raisonnable n'arrivait plus à y souffrir.

Je souhaite très fort que ce déménagement puisse être poursuivi jusqu'au bout, de fond en comble, c'est-à-dire que les deux plus grands empires, l'anglais et le russe, soient entièrement disloqués et changent de main, puisqu'ils ont été indignes de leur puissance et qu'ils en ont fait un danger pour la planète. Il le faut pour que nous puissions revoir un univers non point parfait, mais un peu plus logique que celui qui s'en va devant nous par lambeaux."



Je pourrais continuer ce florilège, d'amusantes saillies (la germanophobie de Maurras expliquée par sa surdité, qui ne lui a jamais permis de goûter Wagner) en remarques dignes d'approfondissement (Lucien cite Drumont, selon lequel nous aurions pu garder l'Alsace-Lorraine en 1870 lors de la première proposition de paix de Bismarck, si les républicains n'avaient alors été jusqu'au-boutistes). Je préfère m'arrêter là, sur cette vision de logique et d'apocalypse.

Rebatet écrit encore deux chapitres, le premier, excellent, sur Vichy, que je garde, si j'ose dire, en réserve de la République, notamment parce qu'il peut servir à mieux comprendre la fin des années 30 ; le second, « Pour le gouvernement de la France », dont je vous ai déjà cité de nombreux extraits dans mes deux précédentes livraisons. Le but n'étant pas par ailleurs de vous dispenser de lire les Décombres, mais au contraire de vous donner envie de le faire, en en retranscrivant assez pour essayer de vous communiquer les sentiments mêlés que ce livre a suscités en moi et que j'ai décrits en préambule. La suite est donc entre vos mains !


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mercredi 23 juin 2010

"Le désespoir est une forme supérieure de la critique." - Quelques réflexions sur le syndicalisme et l'association, II.

Première partie.



Quelque part dans son Maurras, Boutang s'en prend à Durkheim et son École. Ses reproches ne sont pas très clairs, mais ce qui est pour nous parfaitement clair, c'est que la volonté de retour aux corporations professionnelles exprimée par Maurras est partagée par Durkheim [c'est un des points communs entre le royaliste anti-dreyfusard et antisémite (j'y reviendrai !), et le juif dreyfusard et républicain, l'autre étant la haine de l'Allemagne (j'y reviendrai !)].

J'avais de mon côté, dans le temps, retrouvé par mes propres moyens la thèse du classique de R. Nisbet, La tradition sociologique, de la naissance de la sociologie comme interrogation sur ce qui fait tenir les sociétés, interrogation provoquée par la Révolution française et la dissolution des liens traditionnels : on se pose des questions sur ce qui a disparu, sur ce qui ne va plus de soi.

Troisième élément : je ne crois pas vous avoir déjà parlé de ce livre très intéressant de Philippe Chanial (édité par le MAUSS) : Justice, don et association. La délicate essence de la démocratie (2001), qui fait le point sur les théories et pratiques de l'association aux XIXe et XXe siècle. A la vérité, c'est un livre par certains côtés tellement intéressant et riche… que j'en ai suspendu la lecture, tant vous en livrer la synthèse me semblait difficile. Ce n'est que partie remise espérons-le, mais constatons en parcourant sa table et sa bibliographie que Maurras - certes antidémocrate et goûtant fort peu cette « délicate essence » - ne semble pas y figurer, alors qu'Auguste Comte, qui l'a influencé - de même qu'il a inspiré Durkheim -, est étudié.

Relions tous ces fils : la sociologie, l'association, le syndicalisme, font finalement partie de la même configuration. Je veux dire par là que nous avons affaire à des interrogations théoriques et pratiques sur ce qui permet (ou pourrait permettre), après la Révolution française, aux gens de vivre ensemble. Lorsque Raymond Aron, dans ses Étapes de la pensée sociologique (1967), étudie Comte, Tocqueville et Marx, il comprend bien que l'important n'est pas de partir de catégories comme « droite » et « gauche », mais de saisir les spécificités d'un mouvement intellectuel nouveau. Ceci pourrait sembler une vague généralité mais permet en réalité de découper différemment l'histoire intellectuelle des XIXe et XXe siècle : sans chercher à faire une révolution copernicienne, mais en nous libérant, au moins momentanément, de catégories comme gauche, droite, progrès, réaction qui, si elles ne sont pas inopérantes, obstruent le paysage et charrient avec elles trop de haines et de procès d'intention. Évitons par commodité le terme trop connoté de syndicalisme : l'association, la mise au point d'associations, la recherche sur ce que peuvent être désormais de nouvelles associations, tout cela relie aussi bien des figures politiques, de Malon à Maurras en passant par Jaurès et Sangnier, que des historiens-sociologues, de Proudhon à Maurras (bis), en passant par Maistre, Marx et Tocqueville.

Que, malgré ces apparences de catégorie fourre-tout, ce mouvement intellectuel ne recouvre pas toutes les directions possibles, cela se montre simplement par le rappel de l'existence de deux autres configurations de pensée, l'une postérieure à la Révolution, l'autre antérieure, et toujours présentes depuis lors. Je vous parlais récemment de l'anarchisme : il y a une anthropologie anarchiste, mais peut-on vraiment parler de sociologie anarchiste ? Certains évoqueront Proudhon, mais, à lire P. Chanial (pp. 176-184), on a le sentiment que l'homme et le théoricien se livrent dans son oeuvre des combats non toujours résolus : s'il serait trop systématique d'écrire que Proudhon est d'autant plus sociologue qu'il est moins anarchiste, et vice-versa, il semble bien qu'il ait du mal à mettre en ordre dans sa pensée ce qu'il croit être la nature humaine, ce qu'il souhaite qu'elle soit, ce qu'il constate d'elle au jour le jour. A charge de vérification, bien sûr, mais je crois d'ores et déjà pouvoir tenir pour acquis que, en restant sous l'angle d'attaque qui est le nôtre, on ne peut faire de Proudhon le pur et simple emblème d'une sociologie anarchiste.

L'autre configuration intellectuelle est bien sûr le libéralisme : nettement plus imposante quantitativement et variée qualitativement que l'anarchisme, il semble absurde de l'expédier en quelques lignes. On peut néanmoins soutenir que ce qui fait la spécificité de cet étonnant courant de pensée est l'individualisme méthodologique : on pense d'abord l'homme seul, et ce n'est que dans un deuxième temps que l'on essaie de voir comment peut se faire son association avec d'autres : association politique, économique, éventuellement culturelle… Notre Proudhon sera ici Tocqueville et ses ambiguïtés, Tocqueville qui a trop connu l'ancien monde holiste pour ne pas savoir la force de la coutume et des réciprocités, mais qui d'une part se méfie, avec raison, des nouveaux embrigadements en cours de maturation, d'autre part constate l'individualisme de ses contemporains et sent (un peu trop ? avec un rien de masochisme ?) que l'on ne peut revenir en arrière. J'ai relu il y a quelque temps le premier tome de la Démocratie : que d'hésitations d'une page à l'autre, d'une ligne à l'autre parfois, entre l'admiration et le dégoût, entre la clairvoyance prophétique et la résignation fataliste - et que d'hésitations du lecteur entre la reconnaissance la plus impressionnée et le dépit agacé...

Quoi qu'il en soit du cas particulier de Tocqueville (et de son disciple Aron, d'ailleurs), essayons d'être clair sur le libéralisme. Quels que soient ses charmes et ses avantages, qui lui ont permis de conquérir sa position, et qui pourraient nous faire écrire que nous sommes tous un peu libéraux…, nous tenons l'individualisme méthodologique, son fondement théorique, pour une pure et simple absurdité conceptuelle. L'homme seul, ça ne veut rien dire (au contraire de la solitude de l'homme dans le monde moderne, dont le libéralisme est justement grandement responsable…). Et nous pouvons soutenir cette fois l'idée que les sociologues libéraux sont d'autant plus sociologues qu'ils sont moins libéraux philosophiquement parlant. L'exemple extrême est sans doute celui de Hayek, dont j'avais découvert, non sans joie, que sa théorie individualiste du marché reposait en réalité sur une cosmologie tout à fait holiste. On peut le dire autrement : le libéralisme étant - à la différence de l'anarchisme - une pensée contradictoire, une pensée qui ne tient pas debout, il ne produira des choses intéressantes qu'à la condition de ne pas respecter intégralement - avec des contradictions plus ou moins fortes, plus ou moins gênantes, plus ou moins productives - ses propres principes.

Ce qui nous amène à préciser le sens du partage que nous essayons aujourd'hui de clarifier, par rapport à notre bonne vieille dichotomie holistes / individualistes. Ces deux découpages intellectuels sont très liés, mais ne se confondent pas, d'une part parce qu'ils n'opèrent pas sur le même domaine : j'inclue aujourd'hui des hommes politiques, des syndicalistes, à qui l'on ne peut demander la même rigueur doctrinale qu'à des théoriciens (pas facile d'écrire sans ça sans sourire…) ; d'autre part parce que le résultat : la prise en compte de la nécessité de l'association, d'associations multiples, est ici plus important que le point de départ conceptuel. En laissant de côté un auteur inclassable comme Max Weber, c'est ce qui permet de mettre des gens comme Proudhon, Tocqueville et Jaurès, par exemple, dans la même catégorie que Maistre, Durkheim, Maurras, Descombes… Disons que si l'on est holiste, on est nécessairement, par définition même, du côté de nos « associationistes », mais que l'on peut être « associationniste » sans être holiste, en partant même de présupposés individualistes.

Un bon exemple en sera le cas de Marx. Dumont a consacré la moitié de son Homo Aequalis (1977) à montrer les ambiguïtés de sa pensée, à préciser comment le penseur de la lutte des classes est toujours plus ou moins resté un rationaliste individualiste à la mode du XVIIIe. Je ne me souviens plus si Dumont fait le lien, mais il est clair que le plus ancien reproche que l'on a pu faire au marxisme, à savoir la confusion entre la théorisation d'un mouvement de l'histoire, qui mène fatalement à la Révolution par généralisation de la paupérisation (une hypothèse qui soit dit en passant n'est pas sans retrouver ces derniers temps quelque jeunesse…) et la proclamation de la nécessité d'actions politiques coordonnées pour faire plier la classe bourgeoise, il est clair que cette confusion peut se lire à l'aune de cette ambiguïté sur l'individualisme et le holisme. On sait comment Lénine résoudra cette question.

Le problème ceci dit, c'est que l'on peut aussi être rigoureusement holiste - associationniste, et buter sur le réel - les faits sont têtus, comme disait, justement, Vladimir Illitch. Je m'efforcerai donc, la prochaine fois, de préciser les limites que peut affronter cette configuration intellectuelle. Peut-être d'ailleurs dois-je préciser, comme conclusion temporaire, que les hypothèses émises aujourd'hui ne visent pas à délimiter de nouvelles manières un camp des bons et un camp des méchants, mais de mieux saisir pourquoi et comment, des auteurs que l'on oppose généralement, ou qui se sont opposés entre eux, ou que l'on ne pense pas d'ordinaire à rapprocher - Maurras et Durkheim, pour reprendre notre figure de départ -, peuvent tomber d'accord sur des points essentiels. Je suis ici guidé par une idée qui n'est pas franchement nouvelle, pas plus à mon petit comptoir que depuis, au moins, Auguste Comte : contribuer à faciliter le dialogue entre des familles de pensées non libérales, ou explicitement anti-libérales. Le paradoxe étant peut-être que mieux comprendre ce qui réunit ces familles amène finalement à douter de leur efficacité. La suite au prochain épisode !





La lucidité se tient dans mon froc…

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mercredi 23 septembre 2009

Bonnes actions et bonnes affaires : Apologie de la race française, VI-1.

42-15819098



Apologie I.

Apologie II.

Apologie III.

Apologie IV-1.

Apologie V.




Voici quelques extraits du livre de Pierre Boutang, La terreur en question, publié en mai 1958, dans lequel l'auteur s'efforce de situer la question de la torture en Algérie dans un contexte global : que peut faire l'armée, que veut le pouvoir politique, qui dénonce la torture et pourquoi, que veut et que fait le FLN, etc. Précisons pour éviter tout malentendu et parce qu'il semble que ce livre ait une réputation sulfureuse, que l'auteur n'y défend d'aucune manière la pratique de la torture.

Pourquoi, hors du simple intérêt qu'il peut y avoir à faire connaître de beaux textes, choisir ceux-ci, et les inclure dans mon « Apologie » ? Il se trouve qu'au cours de l'élaboration de celle-ci, si j'ai peu à peu clarifié mes idées sur certaines tendances que l'on peut sans exagération ni « diabolisation » qualifier d'anti-françaises au sein de nos « élites » (tendances qui devaient à l'origine constituer le sujet du troisième volet de cette série), je me suis aussi aperçu que l'on ne pouvait décrire avec la précision nécessaire ces traîtres et ces traîtrises si l'on ne mettait pas au point, dans le même temps, certains principes sur ce que peut être la critique de son propre pays. Où s'arrête la critique, où commence la félonie ? Il ne peut y avoir sans doute de réponse univoque à une telle question, mais cela n'empêche pas, au contraire, de tenter de mieux cerner ce qui en elle fait problème.

Centré sur une question à tous égards douloureuse, l'emploi de la torture par l'armée française durant la guerre d'Algérie, et notamment pendant la bataille d'Alger, le livre de Pierre Boutang s'inscrit dans cette double optique : en situation de guerre, jusqu'à quel point et comment peut-on dénoncer l'emploi de moyens indiscutablement inhumains par l'armée française, sans de facto apporter du soutien à ses ennemis ?

(La thèse de Boutang est que la dénonciation n'est rien si elle ne s'accompagne d'une volonté politique d'aider l'armée française à faire son travail sans être obligée de recourir à de tels moyens inhumains. Je ne la discuterai pas en tant que telle : si, sur le fond, cette position semble, au moins, sensée, il faudrait pour l'approuver pleinement quant à la guerre d'Algérie, savoir à quel point on pouvait à l'époque se faire entendre, au sujet de la torture, sans faire beaucoup de bruit, question que je ne saurais discuter aujourd'hui.)

Que l'on veuille donc bien lire ces extraits comme des outils à utiliser le moment venu, comme des préliminaires, que l'on espère savoureux, avant d'entrer dans le vif du sujet. Un peu longs certes, mais plus les préliminaires sont longs... Ach, allons-y :

- "La valeur d'une protestation morale n'est-elle pas tout entière dans la vertu de celui qui l'énonce et dans la vocation qui lui impose de se faire entendre ? Or pas plus que les grandeurs d'établissement, l'équipage, la fortune ne donnent autorité pour un tel cri ou un tel conseil, pas plus la qualité de professeur de mathématiques, de physique ou de littérature, ou l'honneur du prix Nobel, de méritent le moindre crédit.

Quand je vois ces professeurs de la Sorbonne étirer leurs patronymes au bas de pétitions contre les excès de notre armée, je n'en fais ni plus ni moins de cas que d'une liste qui bizarrement grouperait les égoutiers, les manucures, ou les joueurs de célesta.

Ils portent de belles robes, aux jours de cérémonie, des bonnets carrés, de l'hermine, et les lambeaux d'une science qui a depuis longtemps renoncé à toute sagesse, unité, conscience, qui a fait de ce renoncement solennel, la condition de ses progrès. Et que l'un d'eux soit sage, conscient, cohérent, c'est miracle pareil, et de même chiffre probable, que si mon boucher se rencontre tel. La profession n'y est pour rien.

Ils voudraient, ces habiles, à la fois le privilège de leur chaire particulière, selon une division du travail qui les rend presque étrangers les uns aux autres, co-locataires d'une Babel assurée contre les accidents, et l'autorité de la science et de l'esprit selon l'antique unité de l'âge théologique qu'ils décrivent comme enfance et ténèbres de l'histoire." (pp. 16-18)


- "N'est-il pas établi que l'argent et ses puissances sont de l'autre côté, à droite ?

Or l'argent, et justement celui du capitalisme international, ne s'accommode tout à fait que des partis et des hommes de gauche ; s'il est une droite ploutocratique et fermement républicaine qui le sert depuis un siècle, elle lui coûte moins cher et lui donne moins de plaisir que la gauche qu'il tient et corrompt en secret ; la gauche, ennemie déclarée des intérêts, attentive à leur faire très officiellement honte, à leur interdire son paradis politique - bouchant même le Trou de l'Aiguille pour enlever sa chance au chameau de l'Écriture - l'argent l'inventerait si elle n'existait pas ; hier radicale, conservatrice des intérêts dans la mesure où ils étaient inavouables, aujourd'hui encore « mendessiste », elle pavoise côté cour, d'une christianisme mauriacien au service du pauvre, mais installe dans ses jardins les tables des banquiers et de la famille Servan-Schreiber des Échos. Elle fait des abonnements combinés à la charité hargneuse et aux profits consolidés ; reprenant la célèbre maxime jésuite des bonnes actions qui doivent être d'abord bonnes affaires, elle met la rhétorique progressiste au service des plus gros revenus." (pp. 25-26)


- sur la torture, les réactions publiques lors de la parution du livre de Henri Alleg, La question, un schéma dont vous n'aurez guère de peine à trouver des équivalents dans d'autres domaines : "A gauche on en fit crier les nerfs des personnes sensibles, à droite on en nia l'existence, et l'armée, abandonnée à son drame, insultée, ou vénérée de manière niaise et plus insultante que l'insulte, dut continuer sa tâche de guerre et de nuit." (pp. 36-37)


- un peu de Proudhon en passant, Proudhon cité avec éloge par P. Boutang, ainsi que, dans d'autres livres, Sorel, en une volonté de relier royalisme et anarchisme sur laquelle nous nous pencherons un jour, Proudhon donc : "Nul n'est homme s'il n'est père." (p. 46) (Malgré les exceptions de valeur que chacun peut trouver autour de lui, je crois qu'il y a quelque chose de fondamentalement vrai dans cette phrase.)


- en France, "il y a un parti de la défaite. Et le livre d'Alleg [communiste, rappelons-le], comme les « forums » de l'Express, comme les « colloques universitaires » sont les armes vraiment guerrières de ce parti que le communisme et la révolution vertèbrent et dont la bourgeoisie de la gauche bigarrée fournit les parties molles.

[N.B. : Peut-être est-ce injuste pour l'anticommuniste Mauriac, souvent mis en cause dans ce livre.]

Nul ne trouve bon, nul ne trouve normal que, depuis dix ans, des Français ne cessent de se battre et de mourir parce que le pays n'est pas capable de réinventer un État et une politique qui mesurent sa force. Mais il existe des hommes, passions, intérêts, qui conspirent à ce que les Français en train de se battre soient contraints de capituler. Ce parti de la défaite est le premier du Parlement. Il compte, de l'avis même de ses membres, qui sont « dans le siècle », maint ancien président du Conseil : tous titrés, ayant chacun quelque marquisat de la honte - Reynaud, M. de Dunkerque ; Pleven, M. de Dien Bien Phu ; Mendès, M. de Carthage ; Robert Schuman, le seul député français qui osa prendre la parole en 1935 pour féliciter le gouvernement d'avoir sauvé la paix et permis à Hitler de remilitariser la Rhénanie." (pp. 69-70)

Il peut y avoir de l'injustice dans tel ou tel de ces jugements ; la notion de « parti de la défaite » ne doit par ailleurs pas être poussée dans un sens trop « complotiste ». Ceci posé, ce passage, complété par la citation suivante, ne manque pas d'intérêt - et méritait d'être retranscrit ne serait-ce que pour la mise en cause d'un des « pères fondateurs » de l'Europe, R. Schumann : si ce qu'écrit Boutang est juste - ce que pour l'heure je n'ai pu vérifier - cela jette un éclairage nouveau sur une « certaine idée de l'Europe »... La paix à tout prix, l'Europe à tout prix, et tant pis pour la France ! Nous retrouverons ce schéma à l'occasion. Enchaînons (en précisant bien que J.-J. Servan-Schreiber, comme il est évoqué dans une précédente citation, possédait non seulement l'Express, mais les Échos) :

- "Le parti de la défaite a l'argent du côté de son esprit. L'Express et les Échos, l'intelligence de la fuite et de la concentration des capitaux, se nomment également Servan-Schreiber. Pas Servan d'un côté, tirant à hue, Schreiber de l'autre, allant à dia ! Mais un nom composé, un solide mélange de sophisme et d'or, au service des déshonneurs nationaux. Il ne manque jamais de cet or pour expédier très vite un Jean Daniel ou un Stéphane Worms au constat de nos malheurs ou de nos « crimes ». Les envoyés de la presse progressiste tiennent le rôle tragique des chiennes Erinnyes poursuivant le Soldat, ce misérable Oedipe de la France moderne, coupable quoi qu'il fasse, et reniflé sans trêve par ces truffes à scrupules.

Or la meute devrait être chassée à coups de fouet, mais le fouet - en 1958 - est hors de prix pour les pauvres.

Il faudrait que ce fouet pût enfin être manié en justice, que la société française ne se révélât pas, en ses prétendues élites, pourrie jusqu'à l'os et complice de sa propre mise au tombeau." (pp. 72-73)


- "Tout ainsi, en 1913, Lucien Herr, et avec lui Jaurès d'après Péguy - ne pouvaient sentir le moindre soldat portant l'uniforme de leur pays : la force, dans Hegel ou chez Marx, ils la reconnaissaient ou la vénéraient. Dans l'armée française, elle leur faisait horreur." (p. 76)


- il y en a pour tout le monde : "Il est sûr que les Puissants qui semèrent la mort à Hiroshima, en sachant que déjà la décision de capituler était prise chez leurs ennemis, ne feront jamais jaillir eux-mêmes la fontaine profonde qui laverait leur crime, et qu'ils ont rendu immense et neuve la tâche de la pitié de Dieu. Car l'exercice d'une terreur qui ne terrorise même pas, qui n'a même plus de fin intelligible (en dehors du raisonnement à la fois puéril et diabolique que, puisqu'on possède cette arme inédite et redoutable, il faut bien s'en servir) est comme l'envers de la Grâce. Il appartenait à l'Amérique nordiste, à qui la Grâce a si évidemment manqué, dont la société et les moeurs se meuvent à l'intérieur d'un reniement de l'histoire, d'un meurtre prolongé du Père, à ce peuple somnambule et plus tragiquement athée qu'aucun autre, d'inverser ainsi les lois de surabondance de l'être et de faire surabonder gratuitement le néant." (pp. 100-101)


- sur « l'homme du XXe siècle », enfin : "la sensibilité exquise des nerfs conjuguée avec une épaisseur toujours croissante du sens moral..." (p. 110)



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"La fin du monde, en avançant..." A bientôt !

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vendredi 1 février 2008

De Charles Baudelaire à Nicolas Sarkozy, V.

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Surnommé "l'homme et demi"... Il faut bien ça, de nos jours !



Et dernier épisode de la série. Non que j'en aie fini avec La voix de l'âme..., mais les autres aspects de ce livre que je pense aborder ultérieurement ne se situent pas, ou se situent moins dans la même optique. Il s'agissait, non pas vraiment d'expliquer, mais de mieux comprendre comment une époque, aussi pleine qu'une autre de « vitalité universelle », et le plus souvent partie, parfois « au fond de l'Inconnu », (y) « trouver du nouveau », en a récemment ramené cette créature à la fois nouvelle et très ancienne, voire archaïque, qu'est notre président. Il semblerait qu'elle le regrette déjà, mais là n'est pas notre problème pour l'heure.

"Le désarroi de l'époque actuelle n'est pas dû aux excès de l'intelligence et du savoir, mais à une situation de fait, devant laquelle nous sommes tous pour l'instant également désarmés (...). Musil décrit cette situation comme celle du chaos qui résulte de la dissolution inévitable des liens organiques traditionnels dans des sociétés aussi démesurées et compliquées que les nôtres : « La relation habituelle de l'individu à une organisation aussi grande que celle qui est représentée par l'Etat est le laisser-faire [das Gewährenlassen] ; en fait, ce mot représente une des formules de l'époque. L'existence collective de l'homme est devenue si étendue en largeur et en épaisseur et les relations constituent un entrelacs si immense qu'aucun oeil et aucune volonté ne peuvent plus pénétrer à des distances suffisamment grandes et que chaque homme, en dehors du cercle restreint de sa fonction, reste, comme un mineur, placé sous la responsabilité d'autres hommes ;

- comme Baudelaire lui-même, soit dit en passant, très tôt placé sous tutelle

jamais encore l'intelligence des subordonnées n'a été aussi restreinte qu'aujourd'hui, où [pourtant] elle crée tout. Que cela lui plaise ou non, l'individu doit laisser aller et ne fait rien. » (...)

- nuançons tout de même en rappelant cette phrase de Proudhon : « L'homme le plus libre est celui qui a le plus de relations avec ses semblables. » Mais il y a bien sûr relations et relations.

La difficulté est ici que, comme le fait remarquer Musil, « on ne peut pas croire [seulement] parce que l'on a décidé [mit Absicht glauben] ». Et l'on ne peut pas non espérer « venir en aide à une race de constructeurs et de vendeurs de machines avec du mythe, de l'intuition et du classicisme ». Les objets que l'on propose aujourd'hui à la croyance reposent essentiellement sur une méconnaissance délibérée de la situation actuelle et de la réalité qui s'impose pour le moment et probablement pour longtemps à tout le monde : ce ne sont pas des choses auxquelles on peut réellement croire, mais de simples « succédanés idéologiques », dont la crédibilité apparente provient de la tendance à considérer comme résolus des problèmes qui justement ne le sont pas et dont la solution ne peut même pas être pressentie. C'est un fait que personne n'est en mesure de dire à quoi devraient ressembler aujourd'hui une culture, une religion ou une communauté, si elles devaient intégrer certaines des données les plus fondamentales de la civilisation actuelle, sur lesquelles il est impossible de revenir, et non pas simplement faire comme si elles étaient déjà dépassées. Les critiques radicaux de la civilisation ne connaissent, bien entendu, pas plus que les autres la solution et se rendent simplement la partie beaucoup plus facile qu'elle ne l'est en réalité. (...)

L'Europe a tendance à s[']installer dans la passivité et l'attentisme et croit trouver la solution de ses problèmes dans la restauration des idéologies anciennes ou l'avènement proclamé d'une idéologie nouvelle. Mais, en réalité, « jamais plus une idéologie unitaire, une “culture” ne viendront d'elles-mêmes dans notre société blanche ; même si elles ont existé dans les temps anciens (encore que, probablement, on embellisse trop les choses sur ce point), il reste que l'eau descend de la montagne, et ne la remonte pas. »

- bien catégorique, Robert,d'un coup : je remplacerais volontiers son « jamais plus » par un « il est très peu probable ». Continuons (je supprime une intervention de J. Bouveresse et reprend au milieu d'une autre citation de Musil) :

« Il semble (...) faux que l'on puisse améliorer la situation par une restauration, une restituo in integrum, par l'exigence de plus de responsabilité, de bonté, de christianisme, d'humanité, bref, par un plus de ce qui était auparavant en quantité insuffisante, car ce qui manquait n'était pas l'idéalité, mais déjà les conditions préalables qu'elle requiert. C'est là, à mon avis, la connaissance dont notre époque devrait se marquer au fer rouge ! La solution ne réside ni dans l'attente d'une nouvelle idéologie ni dans l'affrontement de celles qui luttent aujourd'hui entre elles, mais dans la création de conditions sociales dans lesquelles les efforts idéologiques en général ont de la stabilité et de la pénétration en profondeur. Il nous manque la fonction, et non les contenus ! »

- autrement dit : la maladie, ou tout simplement une caractéristique de base de la modernité, n'est pas de trouver des solutions à ses problèmes, solutions sur lesquelles à peu près tout le monde de sensé, et même parfois notre président, peut s'accorder, mais de se donner les moyens de mettre en pratique ces solutions, ce qui, à partir des prémisses individualistes qui la fondent, n'est pas une mince affaire.

(Un danger actuel, évidemment, est de partir de prémisses vraiment très individualistes, tendance
néo-cons, et pour compenser en rajouter sur ce qu'il y a de plus grégaire, de plus archaïque, éventuellement de plus bêtement sacrificiel, dans l'idée de communauté. Bouc-émissarisation débile, Bush, Hortefeux, etc., pas besoin de développer.)

A vue de nez et pour en rester au cas français, deux époques semblent avoir réussi à faire une synthèse à peu près cohérente entre « l'individualisme et son contraire » : la IIIe République jusqu'en 1914, lorsque l'épicentre de l'individualisme qu'était le parti radical a réussi son OPA sur l'épicentre du holisme qu'était le monde paysan, les deux tendances se nourrissant l'une l'autre, et ce qu'on appelle communément les « Trente Glorieuses », où l'on crut pouvoir trouver un équilibre entre l'expansion économique et l'organisation de la solidarité.

Dans les deux cas, on connaît la suite : cette forme paradoxale et bâtarde du holisme que fut le nationalisme, qui aboutit
in fine à ce suicide de l'Europe que fut la Grande Guerre (ceci sans même rappeler à quel point la période 1870-1914 fut troublée et violente) ; et l'abandon des principes holistes au moment même où ils s'avèrent le plus nécessaires, le sacrifice de « l'organisation de la solidarité » au profit de « l'expansion économique » (je simplifie évidemment, mais sur une trentaine d'années depuis un « choc pétrolier » lui-même issu de « l'expansion économique », telle semble être la tendance générale, non certes sans hésitations, soubresauts, velléités diverses...).

Autrement dit encore : je n'aurai aucun mal à trouver, à partir de 1789 pour faire simple, des diagnostics pertinents et en nombre sur la modernité et ce qui lui manque, car sur ce point tout le monde (de sensé) est à peu près d'accord, des bonnes âmes aux esprits les plus pénétrants, de la Diotime de
L'homme sans qualités à Edgar Morin (ou ce que N. Sarkozy en tire) pour les premières, de Joseph de Maistre à Vincent Descombes pour les seconds. Une des difficultés bien sûr, est de ne pas tomber dans le syndrome de Constant, et ceci que l'on parte ou non de prémisses individualistes : que l'époque soit individualiste, qu'elle donne semble-t-il de plus en plus naissance à des types anthropologiques de plus en plus individualistes est à prendre en compte dans la façon dont on peut, sinon résoudre les problèmes, les atténuer autant que faire se peut, mais n'est pas non plus à soi seul une définition de l'époque ("hanté par son contraire"...), ni un paramètre qui jamais n'évoluera. C'est ce qui me chatouille toujours chez des gens comme C. Castoriadis, M. Gauchet et même Musil - celui-ci étant néanmoins fort important par sa capacité à ne pas se laisser tromper par de fausses solutions holistes.

Je reviens à Musil et J. Bouveresse pour finir, reprenant le texte où je l'ai laissé. Ce dernier extrait démarre par une appréciation qui justement me dérange un peu, pour s'achever sur des avertissements bien difficiles à contredire :


Quels que soient les reproches que l'on adresser à l'intellect, il n'en reste pas moins « la force de liaison la plus puissante dans les relations humaines. » Ce qui est exact est que la vérité, la rationalité, l'objectivité ne peuvent fonder, à elles seules, un ordre proprement humain. Mais le sentiment, l'intuition et l'amour ne peuvent créer par eux-mêmes aucun ordre et aucune organisation d'aucune sorte." (pp. 167-69 ; 1981)

Deux remarques d'inégale importance pour finir :

- de cette série de textes, et des critiques que je viens d'adresser sotto voce à Musil, il ne faudrait pas en venir à classer celui-ci dans le rayon « social-démocrate rationaliste ». On ne doit pas oublier que "l'auteur de L'homme sans qualités a passé une bonne partie de son temps pour ainsi dire à contre-emploi" (p. 398-99) : sa grande affaire, j'ai eu l'occasion de le rappeler, est d'explorer un domaine "surrationel", de voir comment l'intellect et le sentiment peuvent se mélanger, se nourrir l'un l'autre, comment on peut analyser et systématiser, pour mieux les utiliser, ces interactions. Mais pour ce faire, il fallait, et cela prit beaucoup de temps et d'énergie à Musil (pour rien, d'une certaine manière, puisque son travail est contemporain des triomphes hitlériens), distinguer le bon grain de l'ivraie, effectuer le tri entre ce qui peut être "surrationnel" et ce qui n'est qu'anti-intellectualisme régressif (pas loin des occultismes pourchassés par Muray). Inutile d'insister sur l'actualité de ces distinctions ;

- avec tout ça, je n'ai pas eu le temps de me documenter sur Jérôme Kerviel et ses palpitantes aventures. J'ai néanmoins pu constater que M. Defensa connaît son Girard, auteur largement présent dans mes commentaires du jour. Peut-être d'ailleurs a-t-il (Defensa) une conception un peu trop sacrificielle du religieux. A suivre...

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vendredi 5 mai 2006

Tiens, Proudhon.

"L'homme le plus libre est celui qui a le plus de relations avec ses semblables."


Un nouveau monde s'offre à qui découvre cette phrase - à condition de prendre en compte les différents sens du mot relation (dans l'ordre du Robert 2006) : "Lien de dépendance ou d'influence réciproque (entre des personnes)." ; "Rapports sexuels." ; "Le fait de communiquer, de se fréquenter." ; "Connaissance, fréquentation d'une personne." ; "Lien moral et variable entre groupes (peuples, nations, Etats)." ; "Tout ce qui, dans l'activité d'un être vivant, implique une interdépendance, une interaction (avec un milieu)." Bref, c'est encore pour les rapports sexuels que cette phrase est la moins vraie.

Le reste on s'en fout.

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dimanche 31 juillet 2005

Points de repère (Ajout les 19 et 22.01.06).

(Voici le texte annoncé, accompagné de notes et d'une bibliographie. C'est un projet bâtard, puisque l'on risque de n'y rien comprendre si on ne connaît pas déjà les auteurs évoqués, et que dans ce cas on risque de le trouver par trop vague. Je le mets néanmoins en ligne parce que les thèmes qui y sont évoqués concernent tout un chacun, mais je l'ai d'abord écrit pour faire le point avec moi-même en une période de lectures intensives, presque désordonnées, et il en porte la trace. Que le grand Critique me croque !)




"Fataliste comme un Turc, je crois que tout ce que nous pouvons faire pour le progrès de l'humanité, ou rien, c'est exactement la même chose."
G. Flaubert.

"Les troubles sont une excellente chose."
Mao Zedong.




Le lecteur aura déjà noté, ce n'est guère difficile, l'influence qu'exercent sur l'auteur de ces lignes les livres de Jean-Pierre Voyer. Personne d'autre ne me donne autant le sentiment de parler du monde même dans lequel je me trouve évoluer. M. Voyer crée notamment par la destruction et la polémique (un recueil de sa correspondance a pour titre : Hécatombe [1]). Un seul intellectuel contemporain, qu'à ma connaissance il n'a jamais cité nommément, me semble exprimer une pensée assez solide pour ne pas être balayée par ces attaques : Alain Badiou. Lequel réussit même à susciter de la curiosité à l'égard d'auteurs que l'on pensait irrémédiablement disqualifiés par les attaques de Jean-Pierre Voyer (Lénine, Althusser [2]...).

Disons-le donc en une phrase : c'est en examinant les tensions entre les pensées respectives de MM. Voyer et Badiou que l'on doit pouvoir le mieux comprendre quelque chose de ce monde - voire de comment et sous quelles conditions on peut l'aider à changer. Il va sans dire que d'autres ont peut-être dépassé depuis longtemps ces questions : je serais ravi de les connaître. Mais mon horizon actuel est là, et c'est à en clarifier la configuration que je vais travailler ici.

Ce n'est certes guère mon problème : il est néanmoins fort possible que ce rapprochement puisse déplaire autant à l'un qu'à l'autre de ces messieurs. S'ils sont à peu près contemporains (A. Badiou est né en 1937, J.-P. Voyer à peine plus tard), ils n'ont pas vécu ces soixante dernières années de la même manière. Sans trop anticiper sur ce qui va suivre, on peut donner quelques repères : le premier fut maoïste [3] tandis que l'autre frayait avec les situationnistes. Alain Badiou a été et est toujours un militant, quand Jean-Pierre Voyer a écrit de cinglantes sentences contre le militantisme en tant que tel [4]. Le premier appartient de plein droit à la catégorie regroupée par le second sous le vocable de "pute intellectuelle" : fonctionnaire (professeur), il explique doctement tout le mal qu'il pense de l'état. Je ne sais pas de quoi le second vit et a pu vivre, mais certainement pas de l'argent du contribuable. Enfin, le sens de l'humour est très inégalement réparti entre eux.

On ne cherchera pas ici d'hypothétiques et inutiles réconciliations. Mais le fait est que je retrouve dans ces deux intellectuels la même tension qui me traverse à peu près depuis que je me suis intéressé à ce qui se passait autour de moi, à l'adolescence (A. Badiou dit quelque part qu'il est bien plus important d'être fidèle à ses conceptions politiques qu'à ses goûts artistiques, je suis pleinement d'accord avec lui), la tension, pour le dire très vite, entre anarchisme et communisme. Précisons tout de suite que cela n'implique nullement que M. Voyer soit "anarchiste" et M. Badiou "communiste", mais que l'un comme l'autre me semblent travailler sur cette tension, et que sans doute dans les deux cas la balance, s'il faut absolument qu'elle penche, ne penche pas tout à fait du même côté.


Essayons de présenter ces tensions.

Pour prendre un point de départ très simple, posons que ces deux auteurs n'ont pas renoncé à la question : "qu'est-ce qui fait que la vie vaut - ou peut valoir - la peine d'être vécue ?". Qu'ils cherchent tous deux à confronter leurs espoirs de dépassement de l'homme par lui-même à l'état du monde. Qu'ils possèdent une culture historique suffisante pour accepter des réponses diverses à cette question - notons pourtant déjà que M. Badiou est plus normatif de ce point de vue -, comme pour rejeter tout sentimentalisme humanitaire ou théorique [5]. Qu'ils sont tous deux des penseurs de la totalité, et qu'à cet égard ils sont tous deux anti-réformistes, anti-proudhoniens comme pouvait l'être Marx [6] - je mêle ici intentionnellement le vocabulaire de l'ontologie et celui de la politique. Qu'ils s'intéressent tous deux à la science et au progrès technique - A. Badiou rappelle quelque part la vocation de l'homme à devenir "maître et possesseur de la nature", J.-P. Voyer accable souvent de ses sarcasmes les lointains héritiers de Proudhon que sont les écologistes, les debordiens qui regrettent qu'on ne mange (et boive !) plus aussi bien qu'avant, etc... Qu'ils sont en même temps, et ceci est très important, tous deux idéalistes, au sens où l'est Hegel décrit et cité par K. Papaioannou (1977, p. 398) : "Pour lui, l'univers tout entier est le règne de la mort, le sépulcre de Dieu : seul l'homme manifeste et réalise la vie divine. Même ses crimes, dit Hegel comme pour répondre à Platon, même les pires aberrations de l'homme représentent "quelque chose d'infiniment plus haut que le cours régulier des astres, car ce qui erre ainsi est toujours l'esprit" ! (...) Hegel pousse jusqu'à ses plus extrêmes conséquences l'anthropocentrisme chrétien et noue et nie avec une égale véhémence aussi bien la vénération antique du cosmos que le panthéisme de la Renaissance. Le cosmos n'est ni le modèle de rationalité, ainsi que le pensait Platon, ni l'infini que vénérait Giordano Bruno : "Oui, tout le système solaire est quelque chose de fini... seul l'esprit exprime la véritable infinité." Reformulons notre question de départ en ces termes hégéliens : comment aider l'esprit à se réaliser ? Ce qui implique tout de suite une interrogation préliminaire : peut-on l'y aider [7] ?

Notre première ligne de partage va lentement se dessiner. Pour Jean-Pierre Voyer, le mieux que l'on puisse faire est de montrer comment l'esprit se réalise, ou s'est réalisé : la pensée arrive toujours après [8]. On peut aussi, et c'est aussi un travail considérable, montrer pourquoi il ne peut pas se réaliser ici et maintenant - depuis quelques semaines un de ses sites porte en exergue la phrase de Wittgenstein : "Le but de la philosophe n'est pas de dire ce qui devrait être ou ce qui est, mais de dire ce qui n'est pas, et c'est déjà beaucoup". Rien n'est plus ridicule que de formuler des souhaits et des recommandations, qui ne changent rien à la façon dont le monde évolue.

Chez Alain Badiou, la tentation de prescrire devrait être tout aussi radicalement absente. Toute sa philosophie, telle qu'elle se développe depuis L'être et l'événement (1988), tourne autour de la notion d'événement, en tant que surgissement imprévisible au sein du vide d'une situation - sachant qu'il y a et ne peut y avoir d'événements que dans quatre domaines : politique, amoureux, scientifique, artistique. Ce qui permet ou pourrait permettre d'expliquer pourquoi tous les vrais événements sont à la fois surprenants et explicables a posteriori. Le philosophe ne peut prédire ces événements, mais il peut les penser une fois qu'ils sont survenus (A. Badiou dira qu'alors le philosophe pense "sous condition" de la politique, de l'art...).

Pourtant, si je ne pourrais il est vrai citer de cas où M. Badiou enfreint ses propres théories, je le sens enclin à anticiper sur ce que seront les prochains événements, comme s'il ne se résignait pas à ce qu'ils soient vraiment si imprévisibles que ça, comme s'il avait, tout simplement, envie de les penser avant qu'ils n'aient eu lieu. Un exemple concret permettra de le montrer, mais a contrario.

Soit le "11 septembre". Jean-Pierre Voyer écrit un livre entier (Diatribe d'un fanatique, 2002) sur cet événement (au sens justement que M. Badiou donne à ce terme), s'efforce de pénétrer les motivations de ses auteurs [9]. Si tout ne lui plaît pas chez eux, il estime que c'est à lui de s'adapter - et de leur rendre au moins l'hommage que l'on doit à d'aussi fiers et convaincus guerriers. Alain Badiou, lui, écrira que "ce dont le crime de New York et les guerres qui le suivent témoignent, c'est de la synthèse disjonctive de deux nihilismes." (2003, p. 66 [10]), renvoyant ainsi dos à dos nihilistes commerçants américains et nihilistes islamistes. Non que M. Badiou prenne pour argent comptant la propagande occidentale sur M. Ben Laden, mais il n'a qu'antipathie pour ce qu'il croit deviner de ses intentions et ne fait donc pas l'effort, ou du moins un réel effort, de les comprendre - au sens où l'on parle de "sociologie compréhensive" [11]. Il n'est pas inutile ici de bien préciser que l'important n'est pas tant la différence - réelle - de jugement sur M. Ben Laden que la différence de méthode : pour Jean-Pierre Voyer M. Ben Laden est un fait qu'il faut prendre en compte, Alain Badiou n'y voit rien de bien nouveau à penser et le disqualifie assez rapidement.
On peut me répondre sur le thème de la poule et l'œuf : c'est parce que Oussama Ben Laden plaît à l'un et pas à l'autre que le premier prend la peine de l'étudier et pas l'autre. Peut-être. Mais je persiste à dire qu'il y a là une ligne de partage globale [12].

Et quand il ne s'agirait que d'une question d'inclination personnelle, cela ne nous renverrait pas moins à une deuxième tension - d'où viendrait en effet cette inclination ? Ne serait-ce pas d'un rapport au religieux ?

Revenons à la citation de K. Papaioannou, qui finalement peut nous servir de guide un peu plus longtemps [13]. On aura peut-être été frappé du ton religieux des phrases de Hegel. Je crois pouvoir dire que ce ton gêne beaucoup plus M. Badiou que M. Voyer. Pour le premier, la religion est désormais du passé. Si elle a eu un rôle des plus éminents à jouer, elle l'a joué, et c'est pourquoi elle ne revient que sous des formes caricaturales, notamment "intégristes". Et si elle peut revenir de cette manière, si même elle doit revenir de cette manière, c'est pour le dire vite, "la faute aux Américains" - j'entends par là que le système de domination capitaliste génère lui-même (quand il ne les aide pas directement financièrement) ces réponses simplistes et fondamentalistes. Sur ce dernier point, J.-P. Voyer a écrit des choses semblables ("Il est étonnant, mais logique, que face au triomphe mondial du manchestérianisme ce soit une foi de synthèse composée d'éléments archaïques (Roy [Olivier Roy, islamogue, NDLR]) qui se dresse mondialement. Seule l'abstraction de cet archaïsme peut lutter à armes égales avec l'abstraction commerciale. Allah est la première marque mondiale, loin devant Nike ta mère.", 2002, pp. 31-32). Mais il est on ne peut plus opposé au constat d'une fin de la religion. Au contraire, comme il l'écrivait dans un texte de 1982, "Le jugement de Dieu est commencé", c'est parce qu'au XIXe siècle on a cru trop vite en avoir fini avec la religion que celle-ci fait retour. On ne se débarrasse pas si facilement de la religion. Le fera-t-on un jour ? J.-P. Voyer s'interdit de répondre à cette question, tant du moins que l'on n'aura pas critiqué (ce qui veut dire ici : pris au sérieux, trié le bon grain de l'ivraie) la religion, tant qu'on ne l'aura pas mieux comprise. Je reviendrai bientôt sur ce point important, retenons que pour ce qui est de la religion A. Badiou tombe directement sous le coup de la critique de J.-P. Voyer. Cette critique est-elle justifiée ? On serait tenté de répondre que l'avenir le dira... En tout cas, les raisonnements et professions de foi athées que l'on trouve aussi bien dans le Court traité d'ontologie transitoire (1998, premier chapitre : "Dieu est mort") que dans Le siècle (pp. 234-239) sont certes fort persuasifs mais pèchent néanmoins par excès d'occidentalo-centrisme comme d'idéalisme, au sens de trop grande confiance en la puissance des idées.

Ces deux notions nous font revenir à Hegel, cette fois-ci sans K. Papaioannou. Philosophe de l'histoire, comme on ne peut l'ignorer ; j'ai d'autre part indiqué plus haut que mes duettistes partageaient une solide culture historique, ainsi qu'un certain sens de la relativité des circonstances. Mais, sur ce dernier point, de nouveau avec des tempéraments forts distincts. A. Badiou développe une philosophie, je l'ai dit, de l'événement comme surgissement imprévisible, surgissement que la philosophie doit ensuite comprendre et analyser, bref, penser. Il n'y a pas d'événements en philosophie, il n'y a que la possibilité de comprendre les événements qui ont eu lieu. Cette philosophie, qui s'appuie sur une ontologie mathématique que heureusement pour moi je n'ai pas à développer ici (que résume l'expression "platonisme du multiple"), est bien sûr puissamment intégratrice, puisque tous les événements de l'histoire sont susceptibles d'y être pris en compte. Précisons sans entrer dans les détails que M. Badiou donne une définition de l'événement qui permet d'éviter en grande partie (on peut discuter des cas particuliers) l'arbitraire - il ne s'agit pas de prendre certains faits au hasard ou selon un choix personnel et de leur conférer le label d'événements. Toujours est-il que la façon dont A. Badiou peut prendre au sérieux et faire dialoguer des philosophes (qui eux-mêmes ont pensé "sous condition" des événements dont ils avaient conscience) aussi différents que Platon, Aristote et les sophistes, Deleuze, Wittgenstein, Lacan... est assez vertigineuse, même si dans certains cas, ainsi que je l'ai déjà signalé, on peut se demander si la révérence explicite n'est pas plus ou moins feinte - dans le cas de Deleuze, auquel il a consacré un livre entier (1997a), on finit par suspecter, à forces de critiques, sauf en ce qui concerne l'utilisation répétée du concept de synthèse disjonctive, évoqué plus haut, que son "intégration" est une forme d'enterrement - de désintégration. Mais passons sur ce cas extrême, qui n'est d'ailleurs peut-être finalement qu'une critique au sens que J.-P. Voyer donne souvent à ce terme, et indiquons aussi clairement qu'il nous est possible que M. Badiou a une faculté étonnante à concilier les différences entre philosophes sans les faire disparaître, mais en les répartissant sur plusieurs niveaux - un peu comme, dans la théorie des types, Russell résolvait le paradoxe qui porte son nom [14]]. Référence à la philosophie analytique qui n'est d'ailleurs pas innocente tant M. Badiou s'y confronte et s'y intéresse beaucoup plus que ses plates saillies anti-anglo-saxonnes ne le laissent à première vue penser. Mais laissons ces problèmes difficiles pour la parution (annoncée depuis 1998) du deuxième tome de L'Etre et l'événement, il s'agissait juste de mentionner en passant ce point commun, que je crois important, avec J.-P. Voyer, lequel a consacré plusieurs textes récents au "père" de la philosophie analytique, G. Frege. Revenons au rapport de M. Badiou à l'histoire de la philosophie et résumons-le ainsi : il s'y trouve pour lui des acquis.
En revanche, dans sa philosophie du sujet, il se refuse à toute essentialisation, à toute naturalisation. Naturaliser le sujet, c'est le résigner à n'être que lui-même, le résigner à sa fatalité propre comme à celle du monde, au conservatisme. Seule la fidélité à un événement structure un sujet. On en trouvera une analyse exemplaire et passionnante dans le petit livre Saint Paul, la fondation de l'universalisme (1997b), Paul de Tarse y devenant lui-même dans sa fidélité à l'événement primordial que fut pour lui la venue du Christ.

Ce qui explique aussi sa sympathie pour le thème de l'homme nouveau, figure fondamentale de la pensée du XXe siècle (2005, p. 144) : le sujet n'étant pas naturel, on peut le changer. Et là on se retrouve aux antipodes de la pensée comme de la démarche de J.-P. Voyer. Si A. Badiou est philosophe avant tout, on finirait par se dire que J.-P. Voyer est d'abord anthropologue. Il cherche des invariants dans l'espèce humaine, s'interroge sur "le propre de l'homme" - pendant des années, il a répondu : la communication. L'homme n'est pas là pour satisfaire des besoins - ce n'est que sa part animale -, il est là pour communiquer. Ce qui est difficile, d'autant plus aujourd'hui qu'une toute petite minorité "possède" la communication (aliénée), tandis que la très grande majorité est réduite à l'esclavage [15]. Et l'on communique, précise cet hégélien, pour obtenir la reconnaissance de l'autre. Tout est affaire de lutte pour la reconnaissance et le prestige (ce pourquoi tous ceux qui ne dirigent pas la communication aujourd'hui, tous les salariés, sont des esclaves, qu'ils soient payés 20,000 euros par mois ou qu'ils crèvent de faim). A partir de là, il est évident que les pensées rationalistes et utilitaristes, en refusant de prendre en compte ces dimensions primordiales et en faisant dans le réel de la lutte pour la reconnaissance des coupes artificielles (l'intérêt, la raison, la religion...) ne peuvent que louper le coche. Ne parlons même pas dans ce cas des tentatives de créer un Homme nouveau [16]... Récemment, après le 11 septembre et sous l'influence d'Emile Durkheim M. Voyer a remis la religion au cœur de ses préoccupations, semblant (je dis bien semblant, mais en réalité la question ne se pose pas vraiment tant que la religion n'aura pas été vraiment critiquée) la considérer comme inhérente à l'homme en tant qu'homme - "Dieu est l'autre nom de l'humanité". Ce qui, paradoxalement, est une conclusion que M. Badiou pourrait presque faire sienne, lui qui écrivait dans L'éthique (1993) et répéta dans Le siècle que ce n'est que lorsqu'il se hisse au-dessus de lui-même que l'homme devient intéressant.

Un passage du Siècle, justement, son dernier chapitre, écrit en 2004 (le reste du livre est de 1998-99), au titre pour le moins explicite, "Disparitions conjointes de l'Homme et de Dieu" (pp. 233-251), permet d'être un peu plus précis sur cette question de l'anthropologie. A. Badiou y oppose entre eux et par rapport au plat humanisme contemporain "l'humanisme total" de Jean-Paul Sartre et "l'anti-humanisme total" de Michel Foucault, rappelant que pour celui-ci la philosophie s'est au moins depuis Kant abusivement identifiée à l'anthropologie, et que donc pour en "sortir" il vaut mieux lui substituer la "pensée". Si ce texte n'est pas spécialement polémique à l'égard de Sartre, à qui il est surtout reproché d'arriver "trop tard" (p. 244), on sent bien que M. Badiou y est plus proche de celui que Jean-Pierre Voyer traita un jour (1982, p. 9) de "crotte", et cela permet de saisir une autre différence entre nos deux éminents intellectuels. Jean-Pierre Voyer est un Aufklärer, un rationaliste qui se qualifie lui-même de "durkheimien", quand Alain Badiou est plus sensible aux sirènes de cette fameuse "pensée". La surprise alors, si c'en est une, est que le rationaliste Voyer est plus à l'écoute du religieux que l'anti-positiviste et anti-essentialiste Badiou.

Cette considération en appelle d'autres, qui arrivent à la fin de ce paragraphe, mais revenons d'abord à l'histoire, et notamment à l'histoire des idées. Contrairement à ce qu'on trouve chez A. Badiou, on ne verra pas chez J.-P. Voyer d'acquis ni de conciliation : il y a des penseurs qui ont évoqué ou senti des vérités primordiales quant à la communication, la lutte pour la reconnaissance et la vision de la totalité (Hegel, Durkheim, Marx en de trop rares endroits), et il y a la foule des utilitaristes (qui sont notamment ceux qui croient à l'existence de l'économie, cf. note 15). Et le paradoxe, c'est que cette vision plus unilatérale, voire, ce n'est pas une critique, manichéenne, ou binaire, partant de prémisses simples, permet à M. Voyer d'être, on l'a vu, peut-être plus à l'écoute du réel que M. Badiou, pour qui il y a des acquis et qui ne prête pas nécessairement autant d'attention qu'il le faudrait à ce qui s'en éloigne trop visiblement. Ce que l'on gagne en souplesse dans un sens (l'Histoire), on le perd dans un autre (le Présent). D'une façon générale, il y a chez Alain Badiou une certaine tendance, peut-être pas à "sacrifier" le présent (il insiste en tout cas à juste raison sur le rapport des "nouveaux réactionnaires" au présent béatifié (2004, p. 247)), mais à faire des promesses un peu vagues, ce que l'on ne trouvera certes jamais chez Jean-Pierre Voyer. On lui reprochera par ailleurs, quelque portée que l'on veuille par ailleurs donner aux conclusions épistémologiques que l'on peut tirer d'un livre comme Les mots et les choses, de trop se désintéresser des enseignements, tout relatifs puissent-ils être, de l'ethnologie et de la sociologie [17].


Dans la pratique, est-ce que cela change grand-chose ? Reprenons la formule précédente, et adaptons-la : ce que l'on gagne en souplesse dans un sens (l'adaptation au présent), on risque de le perdre en morale dans un autre (les acquis). Chassez la morale, elle finit toujours par revenir. On ne suggérera pas du tout que J.-P. Voyer est un cynique s'adaptant à toutes les situations. Il y a en fait deux manières de voir les choses. Soit on se contente de penser que M. Voyer est tout simplement plus pudique que M. Badiou dans sa manière d'exprimer ses préférences (politiques, morales...). Soit on en fait un problème théorique : jusqu'où peut-on élargir ses références morales de façon à respecter le réel tel qu'il évolue ? En caricaturant : jusqu'où le respect que l'on peut avoir pour le courage des "terroristes" du 11 septembre peut-il empêcher de les condamner ? Mais que veut dire ici "condamner" ? Est-ce qu'une condamnation de ce genre a le moindre intérêt ? C'est un problème théorique, disais-je, mais un problème théorique de morale - la voie ouverte à tous les poncifs, on le sait bien.

Nous sommes bien avancés. Mais c'est peut-être que nous avons mal posé la question. J'ai évoqué au début de ce texte le militantisme. Et qui dit militantisme dit tout de suite organisation - Alain Badiou milite dans une organisation appelée - cet homme est décidément explicite quand il le veut - Organisation Politique (à propos de laquelle tous les renseignements sont d'ailleurs bienvenus, soit dit en passant). Jean-Pierre Voyer ne fait l'éloge, et encore, sur le principe seulement, le reste étant de toute façon hors de son sujet, que des révoltes individuelles - Jacques Mesrine, François Besse - ceci du moins jusqu'au 11 septembre. Il est plus que réservé, on l'a vu, et c'est un point sur lequel il me convainc totalement, sur le droit de certains de parler au nom des autres. A tous ceux qui se demandent "ce qu'il faut faire", il se dénie la possibilité d'apporter le moindre conseil, et n'aborde aucunement, que je sache, la question de l'organisation. Chacun est juge de lui-même. Chercher des aides en matière de morale, éventuellement rebaptisée "éthique" parce que c'est supposé être plus concret, est soit une affaire purement individuelle, soit du pur verbiage.

Peut-on, compte tenu de ces préalables qui me semblent absolument nécessaires, s'organiser tout de même collectivement ? Le fait que l'Organisation Politique de M. Badiou [18] soit ce que l'on appelle un "groupuscule" peut, en toute rigueur, être interprété aussi bien comme une preuve de ridicule que comme l'indice qu'elle est l'organisation disciplinée et méthodique de révoltes individuelles et qui entendent le rester. J'aimerais le croire. Mais on ne peut manquer ici de rappeler que M. Badiou est aussi un fonctionnaire.
Sommes-nous plus avancés ? Un peu plus conscients peut-être.
Il resterait à aborder d'autres problèmes, notamment celui de la politique du pire, qui se pose dès que l'on évoque Hegel et le fameux travail du négatif. Il se trouve d'ailleurs qu'entre le début de la rédaction de ce texte et sa mise en ligne, Jean-Pierre Voyer y a fait allusion. Mais ceci nous ferait revenir aux cas d'espèce. Le plus important est sans doute de bien faire comprendre que rien chez M. Voyer n'est marqué du sceau de la passivité. On en conclurait presque en faisant de nouveau allusion à Bakounine et à la destruction créatrice...[19]


Mais la boucle n'est tout de même pas totalement bouclée, et je voudrais ajouter une piste, d'ordre moins directement politique. Peut-être des éléments intéressants sont-ils à trouver dans l'œuvre de Marcel Mauss : neveu de Durkheim, ethnologue promoteur d'un "homme total", c'est-à-dire connu à la fois sous toutes ses dimensions, ce qui m'évoque à la fois le sens de la totalité de M. Voyer et la faculté de M. Badiou à concilier des pensées si parfois antagonistes... : peut-être les idées de M. Mauss peuvent-elles contribuer à jeter un nouvel éclairage sur ces questions. On remarquera d'ailleurs de nombreux passages presque hégéliens sur la lutte pour la reconnaissance dans le fameux Essai sur le don (1925). Une des questions serait de savoir si M. Mauss tient de bout en bout sa totalité de l'homme ou s'il la dissout dans un esprit pluri-disciplinaire "moderne". Et je découvre que dans un texte sur Marx (1963) Kostas Papaioannou consacre un passage au thème de "l'homme total"... A suivre, donc.




Notes.


1.
On trouvera en bibliographie (commentée) les références des différents textes cités. Je me contenterai dans le corps du texte de citer les textes par leurs dates, sans préciser, sauf ambiguïté, leur auteur.


2.
"Halte-tu-serres", comme dit M. Voyer...


3.
"...maoïsme français qui fut le seul courant politique novateur et conséquent de l'après-Mai 1968.", écrit-il en 1999 (2004, p. 93).


4.
"Ce que nous combattons dans un terroriste, ce n'est pas le terroriste, c'est le militant. Les militants doivent être combattus partout où ils sont, qui qu'ils soient et quoi qu'ils fassent." (1982, p. 163).


5.
Bien que là encore il faille nuancer : je me demande parfois si M. Badiou ne sauve pas par diverses ressources rhétoriques (et la rhétorique des philosophes, ainsi que Saint Paul le disait déjà : "Prenez garde que personne ne fasse de vous sa proie par la philosophie", cette rhétorique séductrice est une saleté), s'il ne sauve pas, disais-je, certains artistes ou intellectuels plus par copinage ou nostalgie que par réel intérêt envers leur œuvre.


6.
Je suis seulement en train de découvrir Marx. Deux citations pour expliciter ce point de vue, toutes deux tirées de la préface au tome II des Œuvres, Gallimard, La pléiade, 1968, toutes deux de l'auteur de cette édition, M. Rubel : "Pour critiquer l'économie politique, il faut la considérer dans son rapport avec toute la société : niveau d'observation qui distingue radicalement la critique marxienne de celle des prédécesseurs." (p. LXV) ; "Pour la même raison, Marx (...) reproche [à Proudhon] d'être resté prisonnier du système bourgeois : "Proudhon supprime l'aliénation économique à l'intérieur de cette aliénation", il n'abandonne ni l'institution de la propriété ni celle du travail salarié." (p. LXVI).


7.
Dans tout exposé il importe de tenir des points pour acquis, même si on les sait par ailleurs sujets à dispute (et intéressants à disputer). Traiter chacun des thèmes que je viens d'exposer dans ce paragraphe serait ici pure et impudente folie. Seul importe de préciser que ce sont en partie ces thèmes qui font pour moi l'intérêt des œuvres de MM. Badiou et Voyer. Je peux bien sûr donner des éclaircissements, qui ne sont pas mon principal sujet. Je reviendrai ceci dit à la fin sur le thème du réformisme.


8.
Notamment : "La pensée n'a pas pour but de haranguer des foules mais de combattre les porteurs salariés de la pensée morte, la police sociale de la pensée, la merde intellectuelle, ce que l'I.S. nommait pudiquement "la culture". Le débat parmi les pauvres, en Iran, en Pologne et ailleurs, sur la nature du monde n'est autre que la réalisation de la philosophie, chère à Marx, la réalisation dans ce monde de ce débat sur la nature du monde qui avait lieu jusque-là dans la philosophie. Pour étouffer ce débat, pour le calomnier et l'empêcher de se reconnaître, l'ennemi déverse sur le monde des tonnes de merde intellectuelle. Si donc la pensée peut aider au débat entrepris par les pauvres, c'est d'abord en combattant directement dans la pensée le centre de production de cette merde : le putanat intellectuel et son point d'appui, l'armée de la fausse conscience. Et cela, non en prétendant apporter aux foules la pensée juste, mais beaucoup plus simplement en faisant triompher dans la pensée, contre la merde intellectuelle, l'action entreprise par ces foules dans le monde. Et comme nous disions, le monde fera le reste. C'est déjà bien assez de travail comme cela sans qu'il soit besoin d'aller encore haranguer les foules. Oui, hélas, il semble bien que la théorie, c'est travailler beaucoup." (1982, p. 77).


9.
On remarquera, dans la lignée de ce qu'il écrivait sur le militantisme (note 4), qu'il y loue M. Ben Laden et ses alliés de ne parler qu'au nom d'eux-mêmes.


10.
Le concept de synthèse disjonctive est emprunté à G. Deleuze (cf. Badiou, 1997a, p.36).


11.
Est-il tout à fait hors de propos de citer ici Hegel ? "Cette ratiocination [Räsonnieren] se comporte négativement à l'égard du contenu qu'elle appréhende ; elle sait le réfuter et le réduire à néant ; mais voir ce que le contenu n'est pas, c'est seulement là le négatif ; c'est une limite suprême qui n'est pas capable d'aller au-delà de soi pour avoir un nouveau contenu." (Phénoménologie de l'esprit, 1807, Introduction, trad. J. Hyppolite, 1941).


12.
On attend peut-être ici que je donne ma propre position. Il faut distinguer je crois plusieurs niveaux.

J'ai du respect et même une certaine admiration pour M. Atta et ses camarades pilotes.
J'aime beaucoup le sourire de M. Ben Laden, mais je sais trop peu de choses de lui pour m'en faire vraiment une idée - je ne suis pas sûr que ce soit très important.
Je ne trouve pas que le monde se soit beaucoup amélioré depuis le "11 septembre". Mais il faudrait connaître à la fois le début (les Etats-Unis sont-ils plus ou moins derrière ces événements ?) et la fin de l'histoire... Précisons que disant cela je ne contredis guère M. Voyer, qui s'attache surtout à la signification immédiate de l'attentat contre les Twin Towers. Mais j'écris quatre ans après.


13.
C'est anecdotique, mais on remarquera que Jean-Pierre Voyer a tenu un rôle auprès des éditions Champ libre (il m'est impossible d'être plus précis), qui donc ont publié ce texte, et qu'il y est fait référence à Platon, principale source d'Alain Badiou depuis au moins L'Etre et l'Evénement. Il m'aurait été difficile de trouver une phrase qui réunisse sous plus d'angles mes deux auteurs.


14.
Rendons à César : c'est dans l'Histoire de mes idées philosophiques (1960) de Russell que l'on trouve, en exergue, l'avertissement de Saint Paul cité plus haut. On y trouvera aussi la théorie des types.


15.
La primauté de la communication entraîne en même temps qu'elle se nourrit de l'inexistence de l'économie - "il n'y a pas de faits économiques". Ce thème, un des plus fondamentaux - et les plus discutés - de la pensée de Jean-Pierre Voyer, mérite bien sûr développement, qui n'a pas tout à fait leur place ici [Ajout du 22.01.06 : la fiche retranscrite plus bas aborde quelque peu ce point]. On se contentera de remarquer que M. Badiou, dont les intérêts sont pourtant fort divers, ne semble pas accorder la moindre importance à la "pensée économique".


16.
Ici, il faudrait nuancer, la porte n'a pas à être totalement fermée. Mais il est évident qu'il y a beaucoup de travail à faire avant de penser à un Homme nouveau.


17.
Ce passage et la fin du paragraphe précédent doivent de toute évidence beaucoup aux livres de Jacques Bouveresse. Mais si celui-ci fustige à raison les promesses vides ou tout au moins vagues des idolâtres de la "pensée", on remarquera qu'il ne critique pas M. Badiou avec autant d'à-propos et de précision qu'il ne le fait pour les ouvrages d'un Jean-François Lyotard, d'un Jacques Derrida, ou pour certaines remarques aventureuses de G. Deleuze. Il ne l'aime manifestement pas, mais sent, pour le dire familièrement, que "c'est du solide". Quant à A. Badiou, il ne cite pas nommément, à ma connaissance, M . Bouveresse, mais on sent très clairement qu'il le lit et prend en compte (et lui rend sans doute son peu d'affection).

Par ailleurs, évoquer J. Bouveresse amène à signaler le problème de la philosophie de la perception, qui n'avait pas vraiment sa place ici, à la fois parce que je ne sais pas du tout si M. Badiou s'en est occupé et parce qu'il est en cours de traitement, autant par J. Bouveresse que par J.-P. Voyer, lequel rédigea un premier texte à ce sujet en 1982 (p.115-125) et s'y attaqua de nouveau dans la pour l'heure inachevée Critique de la raison impure (dernier état : septembre 2004). En l'état actuel de mes réflexions, je ferai l'hypothèse que cet inachèvement est lié à la grande difficulté qu'il y a à relier politique et philosophie de la perception, mais cette hypothèse est soumise à au moins deux conditions : que cette Critique reste à jamais inachevée... et que je la relise dans cette optique !


18.
Dont, à toutes fins utiles je peux citer deux autres membres : Sylvain Lazarus (un anthropologue !) et Natacha Michel.


19.
On voit que le réformisme est un sujet secondaire par rapport à cela. J.-P. Voyer le condamne encore dans sa Diatribe..., mais il n'est pas sûr que cette condamnation soit capitale ni irréversible. A ce sujet, on peut signaler le livre de Martin Buber, Utopie et socialisme (1950), qui place aussi le propre de l'homme dans la communication (pp. 226-27) tout en se situant dans une optique plutôt proudhonienne. Et pourtant, tous les efforts de l'auteur pour montrer que ceux que l'on appelle les "socialistes utopiques" étaient sur certains points plus concrets que Marx ou Lénine, s'ils peuvent convaincre ici et là dans quelques domaines précis, ne font qu'amener à penser que toutes les tentatives communautaires, que je prends ici, ainsi que M. Buber lui-même, comme des symboles du réformisme, tant qu'elles resteront isolées (donc pour un certain temps encore...), sont vouées à l'échec. On en revient toujours, en dernière analyse, aux efforts que chacun peut faire sur soi.






Références bibliographiques.

Concernant les deux auteurs qui sont le sujet de ce texte, il n'y avait pas de raison d'être exhaustif, mais de s'efforcer de présenter les ouvrages les plus importants.

A. Badiou :
- L'Etre et l'événement, Seuil, 1988. Cet ouvrage est le livre-somme de l'auteur, je ne l'ai pas (encore) lu. On en trouve résumées et mises à l'épreuve les principales thèses dans la plupart des ouvrages postérieurs.
- Manifeste pour la philosophie, Seuil 1989 - fournit justement une bonne introduction.
- L'éthique. Essai sur la conscience du mal, Hatier, 1993 ; réédition avec préface inédite, Nous, 2003.
- Deleuze. La clameur de l'être, Hachette, 1997a.
- Saint-Paul. La fondation de l'universalisme, PUF, 1997b.
- Court traité d'ontologie transitoire, Seuil, 1998.
- Circonstances, 1, éd. Léo Scheer, 2003 (notamment sur le 11 septembre).
- Circonstances, 2, éd. Léo Scheer, 2004 (notamment sur l'attaque de l'Irak par les Etats-Unis).
- Le siècle, Seuil, 2005.


J.-P. Voyer :
- Une enquête sur la cause et la nature de la misère des gens, Champ libre, 1976, réédité par les Editions anonymes, Strasbourg, 1995.
- Rapport sur l'état des illusions dans notre parti, suivi de Révélations sur le principe du monde, 1981.
- Revue de préhistoire contemporaine, n°1, 1982. Cet ouvrage et le précédent sont les plus fondamentaux de l'auteur. Les trois suivants précisent ses positions.
- Hécatombe, La nuit, 1991.
- L'imbécile de Paris, Editions anonymes, 1995.
- Limites de conversation, Editions anonymes, 1998.
- Diatribe d'un fanatique, Editions anonymes, 2002. Ce texte, écrit peu de temps après le 11 septembre, a depuis été corrigé et complété par l'auteur. Je donne les références selon l'édition imprimée, mais conseille de lire la version amendée (et plus nuancée), disponible sur son site. Comme je l'ai signalé, à partir du 11 septembre et de cette Diatribe, la pensée de M. Voyer se recentre sur la religion et prend ainsi une nouvelle direction - concurremment à la découverte de la philosophie analytique.
La plupart de ces textes ainsi que de plus récents et inédits sur papier sont disponibles sur internet, ainsi que la liste des libraires qui les mettent en vente.


Textes cités ou évoqués :
Hegel : Œuvres politiques, avec une postface de K. Papaioannou, Champ libre, 1977.
K. Papaioannou : De Marx et du marxisme, Gallimard, 1983 (recueil d'articles).
M. Foucault : Les mots et les choses, Gallimard, 1966.
M. Mauss : Essai sur le don, repris dans Sociologie et anthropologie, PUF.
M. Buber : Utopie et socialisme, trad. française chez Aubier-Montaigne, 1977.
B. Russell : Histoire de mes idées philosophiques, 1960, Gallimard.

Bien évidemment, un approfondissement du sujet (m')oblige à lire Platon, Hegel, Marx, Durkheim, des ethnologues tels que Malinowski ou Sahlins... Ceci sans même évoquer des gens comme Gödel ou Cantor.

Un détour par la philosophie analytique s'impose aussi, principalement Frege et Wittgenstein.

En ce qui concerne Jacques Bouveresse, on se reportera, pour notre propos, à deux séries d'ouvrages :

- les textes polémiques : Le philosophe chez les autophages, Minuit, 1984, et Rationalité et cynisme, Minuit, 1985, ainsi que ses vues sur "l'affaire Sokal-Bricmont" : Prodiges et vertiges de l'analogie. De l'abus des belles-lettres dans la pensée, Raisons d'agir, 1999. Il est par ailleurs tout à fait sain pour l'esprit, et pas si éloigné de notre sujet, de lire le livre de A. Sokal et J. Bricmont : Impostures intellectuelles, O. Jacob, 1997. Il faut vraiment tout le talent d'Alain Badiou pour redonner une certaine envie de s'intéresser à quelqu'un comme J. Lacan après cela.

- les deux recueils consacrés à la philosophie de la perception : La perception et le jugement, J. Chambon, 1995 (dont je n'ai lu que l'introduction et le dernier texte, sur Frege) et Phénoménologie, grammaire et sciences cognitives, O. Jacob, 2003 (que je n'ai pas lu).

Il serait utile enfin de faire la part de Philippe Muray, qui à de nombreux égards fait comme un trait d'union entre Alain Badiou et Jean-Pierre Voyer, en passant par Hegel - mais il aurait fallu réécrire tout l'article... P. Muray amène à évoquer au moins une fois le nom de F. Nietzsche, peu cité par J.-P. Voyer - peut-être pourtant son nom est-il venu à l'esprit du lecteur à la découverte de ce texte. Et cette fois-ci je m'arrête !





(Ajout le 19.01.06) Quelques mois après, et sans l'avoir encore relu, je ne me rends pas compte à quel point ce texte reflète mes hésitations concernant Alain Badiou. Mes réticences à son égard se sont plutôt aggravées entretemps, mais pas assez pour que je renonce à le lire et à m'y intéresser. Un échange de propos sur lequel mon ami Fleur bleue a attiré mon attention illustre assez correctement le bien et le mal que l'on peut penser du personnage : le texte est intitulé "Alain Badiou est un abruti", le meilleur commentaire, favorable à Badiou, est signé Abdallah.

(22.01.06) Suite aux mésaventures de la fiche Wikipedia que j'avais consacrée, quelque temps avant la rédaction de ce texte, à M. Voyer, je la retranscris ici, sans autre commentaire.

"Personnage discret, sur lequel on possède peu de renseignements, Jean-Pierre Voyer est avant tout une pensée et un style, dont on ne s'attachera ici qu'à résumer les grandes lignes. Ceci est d'autant plus légitime que les travaux philosophiques et polémiques de M. Voyer sont autant de variations et d'approfondissements sur un thème principal : les conditions et les possibilités de la communication entre les hommes.
Pour M. Voyer, l'humanité commence réellement avec la communication : la satisfaction des besoins reste purement et simplement animale - point de départ de sa critique de Marx, dès la fin des années 70. Etre homme, c'est communiquer, c'est rechercher la reconnaissance (Hegel). Bien qu'il ne s'épanche pas sur la nature de cette communication, et ce d'autant moins qu'il la considère aliénée, M. Voyer évoque notamment Mai 68, période durant laquelle des inconnus pouvaient s'adresser la parole dans la rue et discuter de choses importantes pour eux. Ce point de départ, qui est aussi un foyer de réflexion, peut sembler vague ou trop large, mais c'est lui qui donne aux écrits de M. Voyer leur érudition et leur variété - bien que proche pendant quelques années des situationnistes (ses premiers livres, Reich, mode d'emploi, Introduction à la science de la publicité, et la très belle Enquête sur la cause et la nature de la misère des gens, ont été publiés par G. Lebovici aux éditions Champ libre), M. Voyer, s'il partage avec eux le goût de l'invective, élargit considérablement leur horizon. Il ne s'agit pas de donner des leçons aux autres, encore moins de promouvoir des modèles ou de s'enfermer dans un conformisme sectaire, mais de réfléchir aux rares possibilités d'échanges proprement humains en milieu capitaliste. M. Voyer reprend pour ce faire la controverse entre Marx et Hegel : selon lui, si Marx vit bien les insuffisances idéalistes de la pensée politique de Hegel, il le critiqua au nom d'une vision utilitariste de la condition humaine, en fait la même que celle d'Adam Smith, Ricardo ou J. Stuart Mill, s'interdisant par là-même de poser les conditions d'une véritable émancipation. Une bonne partie du travail de M. Voyer consistera dès lors à dépister cet utilitarisme, chez Marx donc, chez les situationnistes, jusque, à tort ou à raison, dans la pensée d'un Marcel Mauss. Ce travail sera l'occasion d'une fructueuse controverse avec le M.A.U.S.S (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales), reproduite dans Hécatombe. Rétrospectivement, la limite des travaux pourtant bien intentionnés du M.A.U.S.S apparaît clairement : ses collaborateurs ne peuvent se résoudre à accepter l'idée de M. Voyer de l'inexistence de l'économie, ils s'enferrent dans une volonté de conciliation de l'"éthique" et de l'"économique". Car si les hommes en tant qu'hommes ne font que communiquer, si ce qu'ils cherchent est la reconnaissance, il n'y a pas d'économie (au sens d'économie politique), il n'y a, finalement, que de l'affectif, et c'est là, malgré quelques intuitions inverses, une autre limite de Marx - et une autre force de Hegel. Il est absolument impossible de séparer ou de prélever du réel une sphère économique : tout ce que l'on peut faire est de repérer les variations du statut des marchandises à travers les époques (et pour ce faire, Marx peut toujours être un guide précieux).

Bien évidemment, une telle pensée permet tout autant de comprendre les échecs répétés des prédictions des économistes que de relativiser les questions sociale, écologiste ou relatives à la "société du spectacle", mais ce qui est peut-être le plus important est de comprendre qu'il s'agit là d'une pensée de la totalité - qu'il faudra un jour prendre le temps de comparer aux réflexions de Mauss sur "l'homme total". Quoi qu'il en soit, il est logique qu'après le 11 septembre, qu'il accueille comme une manifestation de foi et de confiance dans un monde utilitariste, M. Voyer ait été amené à réévaluer l'œuvre d'un autre penseur de la totalité, passionné par la religion, et par ailleurs lui aussi influencé par Hegel : Emile Durkheim - lequel lui fournit au passage de nouvelles armes, concurrentes à celles qu'il trouve dans la philosophie analytique, et plus précisément chez Frege, contre l'idée de l'existence de "l'économie".

Dans un autre domaine, plus directement polémique, la lecture des lettres d'insultes et d'invectives envoyées par M. Voyer à certaines "putes intellectuelles" depuis la fin des années 70, révèle un remarquable don de détection des arrivistes et des renégats. De Pierre Nora à Bertrand Delanoë en passant par Jacques Attali et Serge July, les charges apparaissent rétrospectivement, quoique fort drôles, plus justes que féroces. D'une façon générale, la grande force des écrits de M. Voyer est de nous parler du monde dans lequel nous vivons. Si ce que les hommes cherchent est la communication, il y aura une différence de nature et non de degré entre ceux qui peuvent communiquer plus ou moins librement (car la communication ne peut être vraiment libre que si elle est générale), et ceux qui ne le peuvent pas, et qui ne sont en dernière analyse que des esclaves, le salariat n'étant que la forme moderne de l'esclavage. Un simple regard de chaque salarié sur ce qu'il est effectivement libre de faire ou de ne pas faire devrait confirmer pleinement un tel diagnostic, dont la simplicité binaire n'est en rien un handicap. Un cadre supérieur est autant un esclave qu'un ouvrier, tous deux peuvent se faire virer du jour au lendemain, aucun d'eux n'a le moindre pouvoir de communiquer. Que l'un vive plus confortablement que l'autre ne change rien à cet état de faits.

Telles sont, indiquées de manière encore générale, les principaux thèmes explorés par M. Voyer. Nous l'avons déjà dit, on ne peut nier qu'ils expriment des vérités que tout un chacun peut ressentir, ce qui n'est pas donné à tous. On ajoutera que par rapport à des pamphlétaires qu'il cite de temps à autre, tels M.-E. Nabe ou P. Muray, les textes de M. Voyer ont le double avantage d'être plus nourris de culture philosophique et scientifique, ce qui veut dire qu'ils offrent une assise conceptuelle plus solide, et de se faire moins d'illusions sur le passé ou sur une quelconque terre promise. Reste qu'un doute demeure, que l'on se propose d'explorer au fil du temps en approfondissant cette fiche : jusqu'où, en bon "hégélien", M. Voyer choisit-il ce qui représente le "négatif" ? Jusqu'à quel point plaque-t-il ses préférences, par ailleurs plus que respectables et intellectuellement très stimulantes, sur ses aperçus historiques ? Un hégélien choisit ses faits, il a raison ; il ne s'en cache pas, on l'en respecte - mais jusqu'où peut-on le suivre dans sa voie ?"

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