dimanche 5 décembre 2010

Mon « pamphlet » dans ton cul...

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Dans la série "Comment vous disqualifier un auteur en trois lignes", voici un exemple de toute beauté :

"La thèse de P.-A. Taguieff converge très largement avec celle d'un disciple et ami de M. Gauchet, le sociologue Paul Yonnet, qui dénonce dans son pamphlet contre SOS racisme, Voyage au centre du malaise français, la très grave responsabilité des soixante-huitards dans la haine de la nation, en s'attardant sur le slogan : « Nous sommes tous des juifs allemands ! » Même si P.-A. Taguieff juge le propos de P. Yonnet trop polémique, l'orientation est semblable, tout comme celle de Shmuel Trigano, qui dresse un réquisitoire contre le mouvement altermondialiste, accusé de connivence avec l'islamisme radical : « Nous assistons aujourd'hui à une remontée à la surface des postures idéologiques qui étaient courantes dans les années 1970, dans la nébuleuse gauchiste et tiers-mondiste. » Comme chez P. Yonnet ou S. Trigano, la critique continue du legs de mai 1968 par Taguieff dessine en creux sa conception de la nation et du républicanisme. Celle-ci est d'abord inséparable des questions soulevées dans son champ premier de spécialisation : l'antisémitisme et l'extrême-droite."

Ces lignes sont extraites d'un livre de Serge Audier, La pensée anti-68. Essai sur les origines d'une restauration intellectuelle, La Découverte, 2008 (p. 336). Il s'agit de la seule et unique évocation du travail de P. Yonnet, une brève allusion au cours d'un chapitre consacré à P.-A. Taguieff. Il me semble difficile, si on est plutôt proche, d'un point de vue idéologique, de la ligne générale des éditions La Découverte et si on ne connaît pas Yonnet, de ne pas déduire de ces lignes qu'il est « encore plus à droite » que P.-A. Taguieff, en empathie par ailleurs avec le sioniste de choc Trigano, et férocement anti-68, de même que Marcel Gauchet, dont il est le « disciple » (?) et l' « ami ».

Que le nom de Yonnet, que je lis avec intérêt, soit accolé à celui du révisionniste Taguieff ou du négationniste Trigano ne m'irrite pas plus que ça, je découvre même à la lecture du livre de S. Audier qu'il y a peut-être des choses intéressantes dans les textes les moins polémiques du premier cité. Ce qui est gênant est cet amalgame, dont on n'est même pas sûr qu'il soit volontaire, qui vous range ipso facto un auteur dans une catégorie, rien moins finalement que celle de « ceux-qu'il-ne-faut-pas-lire ».

Je n'exagère pas : selon une vieille technique stalinienne que l'on retrouve malheureusement trop souvent dans les livres de la Découverte ou de la Fabrique, l'usage abusif de qualificatifs comme « très droitier », « catholique ultratraditionnaliste » vient régulièrement, dans le livre de S. Audier noircir les auteurs étudiés et nuire à l'analyse d'ensemble, qui vaut ce qu'elle vaut, mais qui aurait très clairement gagné à ne pas « restaurer » (allusion au sous-titre dépréciateur) en permanence une ligne jaune à ne pas franchir entre bons et méchants. En témoignent ces lignes révélatrices :

"Une première tension manifeste tient au contraste entre les choix normatifs affichés par P.-A. Taguieff - la République et sa devise, « Liberté, Égalité, Fraternité » - et les cadres conceptuels mobilisés pour défendre la modernité démocratique. Cette difficulté, on a vu qu'elle était déjà celle de M. Gauchet, dont les grands paradigmes sont très largement issus de l'anthropologie de Dumont, marquée par des accents traditionalistes dont les sources remontent à Guénon et à sa critique de la modernité." (p. 341)

Il y a ici deux niveaux : si, comme P.-A. Taguieff, on utilise des auteurs anti-démocrates tels Guénon, Nietzsche ou Sorel, tout en se proclamant républicain, on doit au lecteur des éclaircissements sur la possibilité qu'il y a, non pas à « vouloir réconcilier post mortem les ennemis d'hier », comme l'écrit dans une formule révélatrice S. Audier (p. 342), mais à concilier des idées qui sont ou ne sont pas conciliables. L'exigence de cohérence théorique de S. Audier est tout à fait légitime, mais qui ne voit, c'est l'autre niveau, que l'enjeu est plus général ? En tant que lecteur de Gauchet et Guénon, en tant que « disciple », allons-y sur les grands mots, de Dumont, je me sens évidemment visé par ces lignes, qui visent à empêcher que l'étude de ce que S. Audier, dans un passage où il évoque encore Guénon et Gauchet, appelle l'« exceptionnalité problématique des sociétés modernes occidentales » (p. 326), soit faite d'un autre point de vue que celui de cette exceptionnalité. Schématisons : si Castoriadis, souvent cité dans ce livre, J. Rancière ou A. Brossat expliquent pourquoi la démocratie est différente des autres régimes, c'est intéressant parce qu'ils sont pour la démocratie. Si c'est Guénon ou Dumont qui le fait, attention…

Je ne sais pas si P.-A. Taguieff donne des éclaircissements sur ce sujet, mais il n'est pas bien compliqué pourtant d'aboutir à une position qui est au demeurant celle de nombreux auteurs - relisez Les antimodernes d'Antoine Compagnon : on peut être très dubitatif, de façon plus ou moins argumentée, de façon plus ou moins subjective, sur les avantages réels des régimes démocratiques, tout en estimant que ces régimes sont les mieux adaptés à l'humanité actuelle et que, au moins pour l'instant, ne se dessine rien de beaucoup mieux à l'horizon. Je ne dis même pas que ce soit mon point de vue, en admettant que j'en aie un bien défini sur cette question, j'affirme simplement qu'une telle position n'a rien d'incohérent et regrette qu'un livre de 370 pages ne soit pas capable de lui donner droit de cité.

Par ailleurs, pour en finir, au moins aujourd'hui, sur cette Pensée anti-68, on ne peut que sortir d'un tel ouvrage en se demandant en quoi il est digne de confiance. Par-delà la limite naturelle de ce genre de livres, S. Audier étant nettement plus intéressant lorsqu'il évoque Aron, qu'il connaît bien, que lorsqu'il s'aventure dans des contrées pour lui inconnues, au point, errare humanum est certes, mais combien révélatrice, d'écrire La Règle du jeu pour Le Grand Jeu (p. 326), au-delà de cette limite naturelle, on ne peut qu'être atteint, en voyant à quel point les thèses d'un Jean-Claude Michéa ou d'un François Ricard sont mal présentées - je parle d'auteurs que j'ai lus dans le texte -, par une impression d'ensemble dubitative : si je prends S. Audier en faute sur tel cas que je connais de première main, pourquoi lui donner crédit sur tel autre cas, au sujet duquel son analyse semble crédible, mais où je n'ai pas les outils pour juger de sa validité ? Et en même temps, les critiques portées à Marcel Gauchet par exemple, sont souvent pertinentes.

Bref, revenons aux textes…

…et à ce propos, La pensée anti-68 m'a au moins donné une idée - du grain à moudre pour Paul Yonnet en l'occurrence. Page 180, Serge Audier cite Tocqueville :

"L'individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s'isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l'écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s'être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même." (De la démocratique en Amérique, vol. II, Deuxième partie, ch. 2 : "De l'individualisme dans les pays démocratiques".)

Issues d'un chapitre célèbre et cité jusqu'à la nausée par les libéraux français des années 80, notamment pour sa fin crépusculaire ("Non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains ; elle le ramène sans cesse vers lui seul et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre coeur."), chapitre qui à la relecture donne le vertige tant les aperçus admirables y voisinent avec les généralisations imprudentes, ces lignes, contre justement d'autres passages de ce chapitre, proposent une définition souple de l'individualisme, qui inclut l'accompagnement permanent de l'individu, durant son existence, par la « petite société » de « sa famille et ses amis ». "La filiation devient individualiste", écrivais-je récemment en me plaçant dans l'optique de Paul Yonnet, que Tocqueville dans ces quelques lignes conforte brillamment, avant d'oublier cette idée, ou tout au moins de la masquer dans la sentence finale de son chapitre : non, l'individu moderne n'est pas seul (il est en revanche séparé), il a même du mal à être seul, l'individu moderne vit avec et est fondé par une « petite société ».

Ce que d'ailleurs Facebook, dans son usage le plus courant (hors utilisation à des fins professionnelles, politiques ou promotionnelles, etc.), manifeste sans ambiguïté, puisqu'on y prolonge ad nauseam l'existence de cette société d'« amis », qui préexiste - et est alors renforcée dans sa cohérence - à son actualisation via Internet. Passer son temps dessus, ce n'est pas lutter contre la solitude au sens où l'on serait seul et abandonné si l'on n'était pas sur Facebook, puisque l'on y retrouve encore et toujours des amis que l'on a déjà ; en revanche, c'est lutter contre la possibilité d'être un peu seul de temps en temps avec « son propre coeur », dirait Tocqueville - comme si c'était si effrayant.


vietcongofficershootsman

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dimanche 10 septembre 2006

Faurissonneries.

Les liens n'étant plus disponibles sur le site de Libération, je reproduis les articles cités en fin de note.

- S. Trigano

- M. Tubiana

- B. Stevens


Léger ajout le 13.09.


Oublions - et espérons qu'elles se fassent d'elles-mêmes oublier - les dérisoires incompétences communautaristes qui font désormais l'ordinaire du débat public en France, et passons au degré supérieur du mensonge, de la propagande et de la bassesse, avec un article de M. Shmuel Trigano consacré au Proche-Orient.

Cet article, que j'ai découvert via Alain Gresh, est réfuté sur la plupart des points par Michel Tubiana, président de la Ligue des Droits de l'Homme (une organisation militante qui, tout arrive, me semble digne de respect) et Bruno Stevens, "photojournaliste" mis implicitement en cause par M. Trigano.

Je ne suis pas nécessairement en phase avec tout ce qu'écrivent MM. Tubiana et Stevens, mais l'on ne s'embarquera pas ici dans les détails - au contraire, justement, puisqu'en lisant Shmuel Trigano je me suis aperçu qu'un des éléments de sa stratégie rhétorique était de se concentrer sur les détails en lieu et place de l'essentiel. Ce qui m'a donné l'idée d'un parallèle entre son attitude et celle des négationnistes, parallèle que je vais de ce pas développer.


Auparavant s'imposent quelques précautions, que les lecteurs charitables, comme dit je crois Richard Rorty, c'est-à-dire, et c'est une corporation à laquelle je m'honore d'appartenir, ceux qui en lisant un texte s'attachent toujours à l'interprétation la plus favorable à ce qui y est écrit comme à son auteur, que les lecteurs charitables, donc, peuvent s'épargner la peine de lire, pour nous retrouver cinq paragraphes plus loin.

Je ne connais pas les livres de Shmuel Trigano, à l'exception de quelques pages qui ont un rapport direct avec son article et dont je ferai état plus loin. Je suis donc tout à fait prêt à admettre que cet homme-là, que la quatrième de couverture d'un de ses ouvrages présente comme un "philosophe reconnu", ce qui doit vouloir dire que d'aucuns n'en sont pas si sûrs, je ne doute pas, disais-je !, que cet homme soit capable d'écrire des choses intéressantes. Dans le cas présent, cela aggraverait plutôt son cas à mes yeux, mais je voulais par là préciser que ce qui m'intéresse ici est un état d'esprit et une rhétorique, pas un auteur précis. (D'ailleurs, en un certain sens, M. Trigano a tellement d'aplomb pour défendre l'indéfendable, que je pourrais ressentir pour lui le même genre de sympathie amusée qu'il arrive que l'on éprouve, de temps à autre, pour un clochard spécialement répugnant, un criminel honni par la foule - ou, justement, un Serge Thion ou un Robert Faurisson. Il y a tout de même une différence notable, sur laquelle je concluerai.)

Dès que l'on parle de négationnisme, tout le monde devient fou, et peut-être faut-il que je dissipe toute ambiguïté à cet égard : est-ce une naïve confiance en la vérité, j'ai, je l'avoue, toujours eu du mal à prendre le négationnisme comme ses zélateurs au sérieux. Quant à la façon dont ce discours est présenté comme le péché ou le risque majeur de l'Occident actuel, disons pour être bref et modéré qu'elle me laisse perplexe. Mais j'admets sans peine que l'irruption dans les pages du Monde d'un article de Robert Faurisson en décembre 1978 ait déclenché plus qu'un haut-le-coeur chez d'anciens déportés ou leurs descendants ; il est évidemment tout à fait sain que ce haut-le-coeur persiste. En gros, j'aurais un peu à l'égard du négationnisme l'attitude préconisée par Pierre Vidal-Naquet dans son classique sur le sujet, Les assassins de la mémoire (La découverte, 1987), lu spécialement pour l'occasion (y ayant trouvé du grain à moudre, j'y ferai souvent référence) : le négationnisme, c'est comme le porno, ça existe, autant faire avec, c'est-à-dire, faire sans (et puis, ajouterai-je, un peu de Pierre Guillaume vous défoule de vos bons sentiments, comme, peu ou prou, un peu de porno vous défoule de l'amour : ça purge - il faut se purger de tout, même du bon, même avec du mauvais). Bref, dans l'état actuel des choses, je tiens le négationnisme pour un phénomène marginal, plus farfelu et inintéressant qu'autre chose, sans nier que s'il venait à s'étendre - et contrairement à ce qu'on entend parfois, cela ne me semble pas être le cas - il faudrait prendre la chose moins à la légère. Il n'est pas certain que cette minimisation du péril négationniste atténue mes critiques à l'égard de Shmuel Trigano.

Je trouve par ailleurs de fort peu d'intérêt la comparaison entre Israël et les nazis, je ne cherche donc pas à l'établir en sous-main. Il me semble que les crimes d'Israël parlent d'eux-mêmes, sans que l'on soit obligé de les référer à quelque modèle. Ceci dit, au rythme actuel de plusieurs Palestiniens tués par jour, il y a certes de la marge avant que l'on atteigne la barre mythique des six millions, mais cela va tout de même vite faire du chiffre.

Enfin, je ne prétends nullement être le premier à dessiner le parallèle propagande pro-israélienne - négationnisme, j'en donnerai moi-même un exemple remontant à 1987. J'espère juste en tracer l'intérêt comme les limites.


L-ebranlement-d-Israel


Commençons par opposer à M. Trigano quelques arguments non développés par MM. Gresh, Tubiana, Stevens, au sujet de cette prédominance de l'enfant dans les images des guerres du Moyen-Orient. Elle ne me semble rien moins que naturelle, tant la société occidentale est obnubilée par l'enfance, la surinvestit de tous ses espoirs et d'une innocence qui n'existe que dans ses rêves (pour, par contrecoup, surinvestir de même l'image du pédophile, mais passons). Comme les Arabes font beaucoup d'enfants, ce qu'Israël certes n'ignore pas, il n'est pas étonnant qu'Israël en tue, et comme il y a beaucoup d'enfants morts et que nous les Occidentaux adorons les enfants, il est naturel que l'on en voie beaucoup à la télévision. De même sur les exagérations, les accusations trop rapides de génocide, démenties après coup par des estimations plus exactes des morts et des blessés : c'est toute la télévision qui agit ainsi, en permanence, sur tous les sujets qu'elle traite : on peut s'en moquer et la critiquer, mais si cela dérange vraiment Shmuel Trigano, qu'il fasse comme moi, qu'il ne la regarde pas, il ne s'en portera pas plus mal.

Sauf que... M. Trigano a besoin de la télévision pour son propos, quitte à lui prêter une intelligence qu'elle ne manifeste pourtant que fort rarement, de même que les négationnistes se repaissent du consensus des historiens - et des peuples... - sur la réalité de l'extermination des juifs, a fortiori si toute expression de désaccord avec ce consensus est sanctionnée par l'Etat. Pour jouer les victimes ? Bien sûr, mais cela est partagé avec toutes sortes de propagandes, y endosser le rôle du plus faible est un passage obligé. Non, ce qui fait vraiment se rejoindre ici MM. Trigano et Faurisson, c'est qu'un consensus réunissant par définition beaucoup de monde, donc une bonne part d'imbéciles, on y trouvera nécessairement des sottises, des exagérations, et même des manipulations, et que c'est sur ces bourdes, approximations et manipulations que l'on fera porter l'attention, au mépris de l'essentiel. Je viens d'en donner un exemple pour ce qui est des exagérations : certains négationnistes prennent pareillement appui sur le fait que la plaque commémorative à l'entrée d'Auschwitz indique un nombre bien supérieur aux gazages qui y ont effectivement eu lieu pour en conclure que ce chiffre pourrait encore être abaissé, éventuellement tendre vers zéro. Que l'on ait déliré sur Jénine ne signifie pas qu'il ne s'y est rien passé, et d'ailleurs, matois, le stalinien Trigano oublie de mentionner toutes les graves destructions de matériel perpétrées alors par l'armée israélienne.

On en dira autant des appels guerriers des muftis tel que les cite Shmuel Trigano dans son livre L'ébranlement d'Israël. Philosophie de l'histoire juive, Seuil, 2002, lors d'un chapitre consacré précisément à "la déshumanisation d'Israël : l'enfant-martyr" (pp. 19-26, ici p. 20). Passons sur le fait que ces citations sont faites sans trop nous expliquer le contexte, admettons, en lecteur charitable, qu'elles constituent effectivement, comme il est possible, des appels fondamentalistes à la haine religieuse, cela ne changerait rien aux assassinats d'enfants palestiniens par les Israéliens. Comme le dit très bien Vidal-Naquet, après avoir d'ailleurs noté que le sionisme "fait du grand massacre [le génocide des Juifs] une utilisation qui est parfois scandaleuse" : "Qu'une idéologie s'empare d'un fait ne supprime pas l'existence de celui-ci." (p. 30)

Le même raisonnement s'applique aux manipulations. Les négationnistes se sont beaucoup excités sur l'authenticité douteuse du Journal d'Anne Franck, authenticité que Vidal-Naquet reconnaît problématique sans que je comprenne bien s'il admet qu'il s'agisse effectivement d'un faux (p. 215). Mais - outre que c'est un livre ennuyeux comme la mort -, qu'il soit un faux n'implique nullement que l'extermination des juifs n'ait pas eu lieu. Il est possible que certaines personnes, "bien intentionnées", aient déposé un ours en peluche auprès d'un cadavre d'enfant pour en rajouter sur le symbole, cela ne signifie pas qu'elles aient aussi tué l'enfant. Dans les deux cas d'ailleurs, la charge de la preuve incomberait à M. Trigano. Il n'est pas sûr en l'espèce que sa "méthode paranoïaque hypercritique" (Vidal-Naquet à propos de Faurrisson, p. 105) lui soit d'un grand secours. L'adjectif "hypercritique" s'applique d'ailleurs à la polémique sur la mort de l'enfant Mohammed Al-Dura, à laquelle fait allusion Shmuel Trigano dans son article et dont il fait un grand plat dans L'ébranlement d'Israël (p. 21 - cf. annexe). Quoi qu'il y ait là une manoeuvre de diversion fort classique, cela fait aussi penser aux négationnistes déployant des trésors d'astuce sur les points les plus fragiles de certains témoignages, tout en faisant l'impasse sur ce que ces témoignages ont de plus solide et de commun entre eux. Pour être clair : on pourrait accepter la discussion sur la provenance de la balle ayant tué Mohammed Al-Dura si, depuis sa mort le 30 septembre 2000, des centaines de gamins arabes ne l'avaient suivi dans la tombe.

Eloignons-nous un peu du négationnisme sans malheureusement tout à fait le quitter : il y a dans le texte de M. Trigano un mépris des faits, au profit de l'idéologie, qui ne laisse pas de sidérer. Sous prétexte qu'il y eut un mythe antisémite selon lequel les juifs tuaient des enfants, mythe d'ailleurs bien oublié en France de nos jours, ou plutôt qui le serait si certains ne passaient pas leur temps à le rappeler, il devient antisémite de dénoncer le fait que des juifs, actuellement, tuent des enfants. Il semble d'ailleurs à un esprit simple que, dans un monde en partie laïcisé - y compris chez les Arabes - le fait de tuer des enfants réactive plus aisément ce type de mythes qu'un inconscient collectif supposé inchangé depuis des siècles ou une propagande "très finement orchestrée" (p. 22). A poser le problème en ces termes il n'y a plus que deux possibilités : soit on se laisse qualifier d'antisémite - mais ce mot a-t-il alors encore un sens ? et n'est-il pas dangereux pour tout le monde que ce genre de termes devienne trop imprécis ? -, soit on en arrive, selon l'ignominie commise par M. Trigano à juste titre dénoncée par M. Tubiana, à mettre des guillemets au mot "victime" : à sous-entendre que ces enfants ne sont pas morts. On en revient au négationnisme.

Plus encore d'ailleurs que je ne le croyais... Car si, en lisant le livre de Pierre Vidal-Naquet, je cherchais des éléments de confirmation à ma piste de départ, je ne m'attendais pas à y trouver un passage de Robert Faurisson, déjà difficile à avaler en soi, mais encore plus dans le contexte qui nous occupe. Mais cédons d'abord la parole à Shmuel Trigano (L'ébranlement..., pp. 19-20) :

"Le phénomène le plus marquant de la première année de la guérilla palestinienne fut sans aucun doute, de ce point de vue, l'utilisation des enfants dans le combat de rues. C'était une invention, en effet. Jusqu'alors, on connaissait les enfants-soldats, enrôlés de force dans les conflits endémiques de l'Afrique, mais ces enfants portaient des armes et commettaient des atrocités. On n'avait jamais vu de bataillons d'enfants aux mains nues défier et affronter avec des pierres des soldats armés de façon sophistiquée. C'est ce que les caméras du monde entier ont avant tout immortalisé, construisant ainsi la scène absolue de ce conflit. Ses coulisses ont été escamotées, car, derrière ces murs d'innocents manipulés, se pressaient en effet de véritables armadas. Tous les observateurs savent que, protégés par les enfants, se tenaient à l'arrière des "policiers" armés, tirant sur les soldats israéliens, et, plus en amont, tout un système d'éducation (financé par l'Europe unie !) endoctrinant une génération entière en vue du sacrifice et de la mort."

Je rectifie les mensonges de ce texte en annexe, enchaînons avec l'extrait du livre de Vidal-Naquet (pp. 60-61 ; les citations au sein de cette citation sont de R. Faurisson ; j'ai supprimé les références de ces citations) :

"A partir de là, il devient possible de tout expliquer, de tout justifier. L'étoile juive ? Une mesure militaire. "Hitler se préoccupait peut-être moins de la question juive que d'assurer la sécurité du soldat allemand". Beaucoup de Juifs parlaient allemand et on les soupçonnait de pratiquer "l'espionnage, le trafic d'armes, le terrorisme, le marché noir". Les enfants qui portaient l'étoile à partir de six ans ? Faurisson a réponse à tout : "Si l'on reste dans le cadre de cette logique militaire, il existe aujourd'hui suffisamment de récits et de mémoires où des Juifs nous racontent que, dès leur enfance ils se livraient à toutes sortes d'activités illicites ou de résistance aux Allemands." Et, dans cette même page que l'on devrait faire figurer dans une anthologie de l'immonde, Faurisson nous montre, par un exemple précis, que les Allemands avaient bien raison de se méfier : "Ils redoutaient ce qui allait d'ailleurs se passer dans le ghetto de Varsovie où, soudain, juste à l'arrière du front, en avril 1943, une insurrection s'est produite. Avec stupéfaction, les Allemands avaient alors découvert que les Juifs avaient fabriqué 700 blockhaus. Ils ont réprimé cette insurrection et ils ont transféré les survivants dans des camps de transit, de travail, de concentration. Les Juifs ont vécu là une tragédie"."

On peut le dire comme ça... Soyons clairs d'emblée, le texte de R. Faurisson, pièce de choix à l'intérieur même de la littérature négationniste, est, par son sujet comme par son invraisemblance, nettement plus répugnant - voire drôle -, que celui de S. Trigano, qui n'est ici qu'un exemple commode d'une manière de penser. Il doit y avoir d'ailleurs des exemples encore plus frappants de ladite manière, laquelle est tout simplement, chez Shmuel Trigano comme chez Robert Faurisson, la manière de penser du maître : ces gens-là, que nous opprimons, sont des rebelles, la preuve, c'est qu'ils se rebellent, nous avons donc raison de les opprimer. Ils osent même fabriquer des bunkers, pardon, des blockaus, apprennent à leurs enfants à ne pas nous aimer, ce qui n'est vraiment pas gentil de leur part... Ach, arrêtons-nous là. (En notant au passage l'amusant paradoxe de voir Robert Faurisson, qui sévit notamment sur un site "islamiste", ou Shmuel Trigano, qui, selon une ficelle classique et un peu grosse, présente toujours Israël comme le "petit" de l'histoire, adopter cette vision dominatrice et coloniale. Mais nous sommes dans un cadre de pensée où rien n'est à sa place, si ce n'est la crapulerie.) [Parenthèse ajoutée le 13.09.]



A cette comparaison d'ensemble, il est possible me semble-t-il d'adresser deux objections principales :

- il est tout de même sain de la part de M. Trigano de ne pas se contenter de "ce qui se dit à la télévision" et de chercher à voir si ladite télévision reflète réellement la réalité du conflit, surtout après des épisodes controversés comme celui de Mohammed Al-Dura ou les exagérations au moment de "l'incursion" à Jénine. Après tout, lorsque certains vérifient à la loupe si les agressions antisémites en France, dont certaines furent fort médiatisées, se sont vraiment produites et dans quelles circonstances, ne font-ils pas le même travail ?

Il est vrai ! Mais, s'il serait tout à fait imbécile, voire négationniste, d'inférer du canular du RER D qu'il n'y a jamais d'agressions antisémites en France, il ne faut pas confondre esprit critique et chicaneries à fins de diversions : il faut se baser sur la moyenne statistique des faits prouvés. En France, cette moyenne tendait à montrer que les agressions antisémites ont augmenté à un certain moment, avant que de retrouver leur niveau, si j'ose dire, habituel. Au Proche-Orient... la tendance n'est pas franchement à la décrue de la violence contre les Palestiniens.

- dans un autre ordre d'idées, on peut me reprocher d'avoir supposé qu'il existait un mode de pensée négationniste en soi, radicalement différent d'autres modes de réflexion et/ou d'expression. J'assimilerais ainsi la rhétorique d'un Shmuel Trigano à ce qu'il y a de plus unanimement repoussé par les honnêtes gens, sans même avoir fait la preuve que ce mode de pensée si justement condamné a une particularité telle que l'on puisse concrètement le comparer à quoi que ce soit.

Il se peut effectivement que le négationnisme ne soit finalement qu'une tactique de guerre antisémite, menée par des fanatiques pour qui tous les coups sont permis. A lire Vidal-Naquet, on a parfois ce sentiment, au moins pour certains des représentants de cette "école". Mais cette objection ne remet pas en cause ma démonstration : il me suffit d'avoir montré les ressemblances entre la façon de faire de M. Trigano et ce qui serait alors la propagande de guerre la plus éhontée et la plus haineuse. Que celle-ci soit qualitativement ou quantitativement différente de la propagande de guerre "normale" ne change rien à l'affaire.

Il ne faudrait d'ailleurs pas croire que le fait de ne pas être "vraiment" négationniste exonère M. Trigano de quelque responsabilité morale que ce soit par rapport aux malhonnêtetés qu'il profère. Car jusqu'ici, les négationnistes non seulement non tué personne, mais n'ont fait commettre, que je sache, aucun meurtre (ce pourquoi d'ailleurs l'injure "un Eichmann de papier" utilisée par P. Vidal-Naquet à l'encontre de R. Faurisson m'a toujours semblé plus juste du point de vue d'un satiriste que d'un historien), même si certains esprits belliqueux peuvent trouver ce qui leur semble être des justifications dans leurs livres. Au lieu que M. Trigano approuve par ses propos des assassinats d'enfants qui ont lieu en ce moment. Les négationnistes seront peut-être dans le futur directement complices de crimes antisémites ; à l'heure qu'il est, c'est Shmuel Trigano qui se fait, pour des raisons qui le regardent, le complice de crimes qui ont lieu, comme on dit à la télévision, "sous nos yeux".


Annexe.

Puisque l'on vient d'en parler : "Complice. 1. Qui participe à l'infraction commise par un autre. Qui participe à une action répréhensible. 2. Qui favorise l'accomplissement d'une chose. Une attitude complice." (Robert) C'est du sens 2 qu'il est question dans ce qui précède. Ce qui n'est déjà pas si mal.

Je reviendrai d'ici quelques jours sur certains passages du livre de Pierre Vidal-Naquet qui peuvent nous permettre d'élargir utilement le propos, restons-en pour l'heure à ce qui est le plus directement lié à notre sujet du jour.

- Tout d'abord, ce que dit Shmuel Trigano de la mort de Mohammed Al-Dura :

"La figure de proue de ce dispositif militaire s'imposa universellement avec la scène de l'agonie du petit Mohamed, mort à Gaza dans un échange de tirs. Le sort médiatique et politique d'Israël se décida avec cette prise de vue qui a fait la une des journaux et des télévisions de toute la planète, au point de devenir le symbole de la cause palestinienne. C'est l'étincelle qui enflamma les masses arabes et retourna l'opinion publique occidentale contre Israël, voie le peuple juif dans son ensemble, convaincu d'inhumanité. Quelque chose de fondamental a été touché alors dans la conscience collective." (p. 21)

Faire de cet événement un tel pivot, alors même que l'on remet par ailleurs en cause sa véracité, est une tactique limpide. Efficace, c'est autre chose : d'une part, je ne dois pas être le seul à avoir, entre la vie quotidienne et le flux de l'actualité , perdu de vue la mort de M. Al-Dura ; d'autre part, et pour me répéter, s'il n'y avait que lui !

- Ensuite, revenons au passage déjà cité concernant le rôle des enfants, pour rétablir quelques vérités :

"Le phénomène le plus marquant de la première année de la guérilla palestinienne fut sans aucun doute, de ce point de vue, l'utilisation des enfants dans le combat de rues. C'était une invention, en effet. Jusqu'alors, on connaissait les enfants-soldats, enrôlés de force dans les conflits endémiques de l'Afrique, mais ces enfants portaient des armes et commettaient des atrocités.

est-ce mieux ? Un observateur malveillant pourrait d'ailleurs voir ici quelque relent raciste, du genre : "Voyez ces Arabes, ils sont encore pire que les Nègres." Mais je suis un observateur bienveillant, donc...

On n'avait jamais vu de bataillons d'enfants aux mains nues défier et affronter avec des pierres des soldats armés de façon sophistiquée. C'est ce que les caméras du monde entier ont avant tout immortalisé, construisant ainsi la scène absolue de ce conflit. Ses coulisses ont été escamotées, car, derrière ces murs d'innocents manipulés, se pressaient en effet de véritables armadas.

Les innocents manipulés avaient peut-être quelques raisons d'en vouloir aux Israéliens... Par ailleurs, entre ceux qui sont en prison et ceux qui ont été tués, il faut rappeler que la population mâle des territoires occupés tend à être quantitativement faible. Les plus jeunes prennent donc la relève. Passons sur cet incroyable complot des "caméras du monde entier" : il n'y eut donc même pas un journaliste américain pour montrer ces "armadas" ?

Tous les observateurs savent

Shmuel Trigano aime bien les expressions : "tout le monde sait", "tous les observateurs...", mais il peine à citer des exemples. On a vu (j'y reviens plus loin) à travers la réponse de M. Stevens ce qu'il fallait penser de la phrase de son article : "Filmer dans ces régions dépend en effet, comme tous les journalistes le savent, de l'autorisation des pouvoirs en place, qui exercent un étroit contrôle sur les images et les accréditations qu'ils donnent aux reporters."... Mais bref, tous les observateurs savent

que, protégés par les enfants, se tenaient à l'arrière des "policiers" armés, tirant sur les soldats israéliens, et, plus en amont, tout un système d'éducation (financé par l'Europe unie !) endoctrinant une génération entière en vue du sacrifice et de la mort."

J'ai déjà répondu sur cette génération. En ce qui concerne le système d'éducation, je me souviens avoir lu dans le livre de P. Boniface, Est-il permis de critiquer Israël ? (Robert Laffont, 2003), que les manuels scolaires dont disposaient les enfants palestiniens étaient plutôt plus tolérants vis-à-vis du voisin que les manuels israéliens. Si c'est vrai, de toute façon, la réalité de leur existence vaut bien tout ce qu'un manuel peut leur apprendre... Quant au financement par l'Europe des équipements qu'Israël détruit sans vergogne, je serais M. Trigano - à Yahvé ne plaise ! - je n'insisterais pas trop là-dessus.

- Revenons sur la question des accréditations. Deux journalistes que j'ai contactés et qui reviennent du Proche-Orient me confirment les propos de M. Stevens : le fonctionnement des Palestiniens vis-à-vis de la presse internationale n'a rien de "totalitaire" (L'ébranlement d'Israël", p. 22). L'un d'eux m'apprend aussi que M. Trigano a par contre raison de dire que dans les quartiers de Beyrouth non visés par les bombardements, la vie a pu continuer à peu près normalement. En revanche, dire que les gens vont à la plage est quelque peu trompeur : d'une part ils n'ont tout de même pas trop le coeur à ça, d'autre part la marée noire déclenchée par les bombardements israéliens calme les ardeurs des plus optimistes...

L'émission "Arrêts sur images" de ce jour a abordé ce thème. Les témoignages étaient concordants : au Liban (il ne fut pas question des territoires occupés), le Hezbollah a systématiquement conseillé aux journalistes de s'attarder sur les victimes, notamment les enfants. Il n'y a donc rien d'impossible à ce qu'un nounours ait pu être rajouté ici et là. Mais les participants à l'émission rappelaient que les cadavres, eux, étaient bien réels.

- Par ailleurs, je l'ai précisé d'entrée, le parallèle entre propagandistes pro-Israël et négationnistes n'est pas de mon invention. On en trouve notamment un exemple chez Pierre Vidal-Naquet :

"L'invasion israélienne au Liban, le 7 juin 1982, les massacres de Sabra et Chatila en septembre, sous la protection de l'armée israélienne, aggravèrent les choses pour Israël et par contre-coup pour les Juifs. Non que cette invasion ait été, comme on l'a dit alors, un "génocide du peuple libano-palestinien", ni que le siège de Beyrouth ait pu se comparer avec la destruction du ghetto de Varsovie. Mais on vit tout de même alors Annie Kriegel

tiens, une ancienne du PCF ! Le proverbe de Jean-Pierre Voyer, encore une fois : "Stalinien un jour, stalinien toujours..."

essayer de jouer les Faurisson, en se plaçant sur deux tableaux à la fois : tenter d'une part d'expliquer que le nombre des victimes de Sabra et Chatila était en réalité infime, et de l'autre de suggérer que les vrais tueurs pourraient bien être non les phalangistes alliés des Israéliens, mais tout simplement des Russes." (p. 174) Hélas, le bombardement de Cana a réactualisé ce genre de pratiques.

- enfin, et pour se quitter sur une note plus positive : Shmuel Trigano passe pour un bon connaisseur de la théologie juive. Mais, ainsi que je l'ai déjà dit (dans le P.S. 1 de ce texte), il ne faut pas laisser la théologie aux militants pro-Israël. Il semblerait que Pierre Vidal-Naquet ait eu le même sentiment, qui rédigea en 1981, après l'attentat de la rue Copernic et certaines représailles violentes qui s'ensuivirent, un court texte, "Du côté des persécutés" (pp. 104-107), où partant d'une vieille blague juive ("Dans un village de Sibérie deux vieux Juifs sont assis sur un banc. L'un d'entre eux lit un journal et dit soudain : "L'équipe de football de Sao Paulo a battu celle de Rio de Janeiro.". L'autre répond : "Est-ce bon pour les Juifs ?"") il considère que les actes violents dont furent alors victimes des négationnistes (des destructions de livres) sont contre-productifs, avant que de conclure :

"Et puisque précisément beaucoup de ces persécuteurs en puissance se réclament de la tradition juive, qu'ils me permettent de les renvoyer à un texte, que j'extrais d'un midrash (commentaire rabbinique ancien) de Lévitique, 27, 5. C'est Rabbi Huna qui parle au nom de Rabbi Joseph : "Dieu est toujours du côté de qui est persécuté. On peut trouver un cas où un juste persécute un juste, et Dieu est du côté du persécuté ; quand un méchant persécute un juste, Dieu est du côté du persécuté ; quand un méchant persécute un méchant, Dieu est du côté du persécuté, et même quand un juste persécute un méchant, Dieu est à côté de qui est persécuté."

Réfléchir sur un texte pareil et sur ce qu'il implique, voilà, certes, qui serait bon pour les Juifs."

Ach, s'il suffisait de le dire... Le malheur est qu'avec des gens comme Shmuel Trigano, on a tendance à en revenir, de nouveau, à l'Epitre aux Hébreux (V, 11) :

"Nous avons beaucoup à dire, mais les explications sont difficiles parce que vous ne mettez plus d'entrain à comprendre."



P.S. Je découvre en cherchant des détails supplémentaires sur les négationnistes un site consacré à ce "courant de pensée", lequel propose ces deux phrases sur sa page d'accueil :

"[L’historien] ne doit pas avoir en face des témoins du passé cette attitude renfrognée, tatillonne et hargneuse, celle du mauvais policier pour qui toute personne appelée à comparaître est a priori suspecte et tenue pour coupable jusqu’à preuve du contraire ; une telle surexcitation de l’esprit critique, loin d’être une qualité, serait pour l’historien un vice radical, le rendant pratiquement incapable de reconnaître la signification réelle, la portée, la valeur des documents qu’il étudie; une telle attitude est aussi dangereuse en histoire que, dans la vie quotidienne, la peur d’être dupe, cette affectation que Stendhal aime à prêter à ses personnages (« je suppose toujours que la personne qui me parle veut me tromper »...)." 

Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, Éd. du Seuil, coll. Points Histoire, 1975, pp. 92-93.

"[La] “méthode” [des négationnistes], si l’on peut dire, est perverse : elle associe l’hypercritique à la fabulation, l’ergotage sur les détails et sur les mots à l’ignorance massive du contexte, et cherche à faire apparaître comme conclusion d’une démonstration ce qui est postulat affirmé au départ. [C’est une] anti-histoire."

Bernard Comte, Le Génocide nazi et les négationnistes, 1990.

Ce n'était pas la peine de lire tout le Vidal-Naquet !







Article de S. Trigano : "Guerre, mensonges et vidéo", 31.08.06.

"Mais où êtes-vous ? Où sont les grandes âmes, le scandale ? Les déclarations des plus hautes autorités politiques du monde ? Depuis le 14 août, je cherche désespérément dans les colonnes des journaux et sur les écrans la condamnation du bombardement d'un orphelinat par l'armée sri-lankaise dans sa lutte contre le mouvement terroriste des Tigres tamouls. Quarante-trois écolières tuées, soixante autres blessées. Pas seize enfants sur vingt-huit morts, comme à Cana. On ne peut qu'être abasourdi devant la différence de traitement. Les victimes arabo-musulmanes seraient-elles plus précieuses que les autres ? Pas nécessairement, car qui s'émeut des meurtres de masse perpétrés en Irak par des Arabes sur d'autres Arabes ? Non ce qui est en question, c'est Israël ou, plus exactement, les Juifs.
Toute personne sensée aura remarqué, depuis l'année 2000, quelque chose d'étrange dans les images du conflit : la centralité de la figure de l'enfant, des corps sanguinolents des victimes d'Israël. Il suffit d'ouvrir la télévision française pour voir le projecteur braqué uniquement sur les civils libanais alors que l'image d'Israël se résume à des blindés, des avions ou des soldats. Aucune société civile n'est visible : ni les dégâts matériels, ni les victimes et les drames. Pas de corps ensanglantés, ni de blessés, ni de cadavres ou de cercueils. Ce choix ne fait que réactiver une idée antisémite très archaïque : les Juifs tuent des enfants. Dans l'Antiquité, ils étaient accusés de cannibalisme, au Moyen Age ­ et encore aujourd'hui dans le monde arabe ­ de crimes rituels.
La fabrication délirante de ce mensonge suit les mêmes chemins qu'au Moyen Age. Affabulations et «mystères de la foi» mettent en scène et «prouvent» le meurtre, en construisant de toutes pièces une narration, un exemplum édifiant, comme l'a si bien analysé Marie-France Rouart dans le Crime rituel ou le sang de l'autre (1). Le récent scandale (vite étouffé) de la photo truquée de Beyrouth en flammes, diffusée par l'agence Reuters, face émergée d'un ensemble de trucages, nous montre comment l' exemplum est fabriqué avec des images, alors qu'auparavant on agençait des mots pour mettre en forme le fantasme. Par exemple, cette photo du magazine US News où l'on voit un terroriste du Hezbollah en pose guerrière devant un avion israélien abattu et en flammes : examinée de plus près, la photo révèle en fait l'incendie d'un dépôt d'ordures. Le trucage de l'image du réel est le plus souvent moins grossier : ce n'est pas la photo qui se voit manipulée mais son angle ou sa composition, avant prise de vue. Le spectacle des destructions de Beyrouth est ainsi surdimensionné. Ce sont toujours les mêmes prises de vue qui passent en boucle à la télé, pour donner une impression d'étendue. Le spectateur innocent pense que tout Beyrouth est en flammes. Comment saura-t-il que, en dehors du quartier qui sert de QG au Hezbollah, les gens vont à la plage ou sont attablés aux cafés ? Ou alors, on place, comme à Cana, dans une photo de destruction, un objet insolite : un nounours (bizarrement très propre au milieu des gravats), une robe de mariée (très blanche), un petit Mickey (très coloré) (2)... La suggestion est ici encore plus forte que des cadavres: l'enfant absent, la jeune mariée promise au bonheur mais déplacée... On n'a jamais vu les «combattants» du Hezbollah, ni leurs bunkers systématiquement placés au milieu des civils, utilisés comme boucliers «moraux». On a gommé le caractère de milice fasciste du parti, ses provocations, ses tirs centrés sur la population civile israélienne.
Ce sur quoi il faut attirer l'attention de l'opinion, c'est la résurgence de l'accusation du meurtre rituel, c'est-à-dire le retour d'un stéréotype antisémite classique. Il est sciemment mis en oeuvre, de façon massive, par les médias arabes : la mort filmée «en direct» de Mohammed al-Dura à Gaza (3), puis Jénine, puis la plage de Gaza, puis Cana. Nous avons là une série d'événements pour le moins douteux quant à leur réalité exacte, qui nous sont parvenus à travers une mise en scène théâtrale par des reporters sous le contrôle de l'Autorité palestinienne, du Hamas ou du Hezbollah. Filmer dans ces régions dépend en effet, comme tous les journalistes le savent, de l'autorisation des pouvoirs en place, qui exercent un étroit contrôle sur les images et les accréditations qu'ils donnent aux reporters. Des simulations sont créées de toutes pièces au point que certains experts, comme le professeur Richard Landes, de la Boston University, parlent aujourd'hui des studios de «Pallywood» (du mot «Palestine»).
A voir les photos les unes après les autres, on retrouve souvent, dans des situations différentes, les mêmes acteurs, jouant des rôles différents. Quoi qu'il en soit de la réalité exacte des différentes affaires ­ et il ne s'agit pas ici de justifier tout ­, on constate qu'un scénario du type du légendaire «génocide de Jénine» (56 morts parmi les milices palestiniennes contre 23 soldats israéliens, au terme d'un combat au corps à corps pour éviter les victimes civiles) sous-tend tous ces exemples. Un scandale mondial est à chaque fois orchestré par les médias, avant que l'examen des faits n'en réduise la portée, et toujours en isolant comme par enchantement l'événement de son contexte et de la guerre menée contre les populations civiles israéliennes, sans doute, elle, jugée «juste». Entre-temps, l'impact a été gravé dans l'imaginaire collectif. Le plus terrible est que cette camelote puisse trouver acheteur dans la gent médiatique occidentale sans aucun recul critique.
Comment les journalistes peuvent-ils sous-traiter enquêtes et reportages auprès d'acteurs engagés dans le conflit aux côtés de mouvements totalitaires ? Que recherchent-ils ? Le spectacle brut et violent ? Les belles images ? Se rendent-ils compte que celles-ci incitent à la haine et au meurtre ?
Le mal est profond, car la facilité avec laquelle de nombreux médias acceptent ce récit montre que subsiste un fond archaïque, toujours vivace. Le discours sur Israël est hanté par une forme nouvelle de l'antisémitisme, un antisémitisme compassionnel qui se focalise sur la «victime» des Juifs, forcément innocente et pure comme un enfant, sans pour autant formuler directement le nom du bourreau cruel et inhumain que sa victime désigne. Un antisémitisme «par défaut», que la moralité conforte."

(1) Berg International, 1997.
(2) http://zombietime.com/reuters_photo_fraud/
(3) Images tournées à Gaza par France 2 en septembre 2000, abondamment rediffusées par les médias arabes, et controversées, ndlr.




Article de M. Tubiana : "Israël, un Etat comme un autre", 05.09.06.

"Un vieux proverbe chinois édicte que, lorsque le doigt montre la lune, l'imbécile regarde le doigt. Autant le dire clairement, l'article publié par Shmuel Trigano nous invite à la même démarche. Que nous dit Shmuel Trigano ? Que l'on se préoccupe trop des cadavres libanais et pas assez des cadavres sri-lankais, que l'on ignore les corps des Irakiens martyrisés par d'autres Arabes ? Que l'image des enfants arabes tués envahisse les écrans, ressuscitant le mythe antisémite du Juif tueur d'enfants. Et de se livrer à une analyse des images pour en conclure qu'elles résultent d'une «mise en scène théâtrale par des reporters sous le contrôle de l'Autorité palestinienne, du Hamas et du Hezbollah». Shmuel Trigano en conclut que la source de tout cela est un «vieux fond archaïque» revisité par «une forme nouvelle de l'antisémitisme, un antisémitisme compassionnel qui se focalise sur la "victime"des Juifs». 
Certes, les manipulations de l'information existent, dans le conflit israélo-palestinien, comme dans tous les autres événements. On peut s'en désoler, on doit les dénoncer, car, non seulement, elles altèrent la réalité, mais, de plus, elles ne font qu'attiser la haine. Ce qui est inquiétant dans le propos de Shmuel Trigano, c'est la généralisation à sens unique. Toutes les images mettant en cause l'armée israélienne sont «sous contrôle». En postulant cela, il use du vieux procédé selon lequel toute information est nécessairement mensongère dès lors qu'elle va à l'encontre d'une des thèses en présence. C'est sans doute pourquoi il ne se souvient pas des images insupportables des corps déchiquetés d'enfants israéliens ou des morceaux de chairs humaines parsemant les rues de Jérusalem et de Tel-Aviv. Ces images reflètent-elles la réalité où ont-elles pour but de renforcer l'imagerie traditionnelle de la cruauté des Arabes ?
Le soupçon général que délivre Shmuel Trigano vaut alors pour tous, avec pour seul résultat d'absoudre le camp auquel on s'identifie. Il conduit, in fine, à justifier l'intolérable puisque, si la vérité n'est que relative, chaque horreur n'est, elle aussi, que relative. C'est, hors de toute éthique, faire de l'insupportable une possible morale. C'est, sans doute, ce qui permet à Shmuel Trigano d'oser les guillemets lorsqu'il évoque les victimes de la politique des autorités israéliennes.
L'invocation de l'usage de vieux mythes antisémites, qui seraient revêtus de nouveaux oripeaux, est encore plus inquiétante. Est-il donc possible de dire que bombarder des populations civiles volontairement, où que ce soit et quelque qu'en soit l'auteur, est un crime de guerre, sans être taxé d'antisémitisme ? Là encore, le processus de généralisation n'a pour effet que d'interdire tout dialogue : l'Autre est d'ores et déjà diabolisé, puisqu'il a recours à des mythes antisémites.
Lorsque Shmuel Trigano aura admis que l'Etat d'Israël est un Etat comme un autre, avec les mêmes droits et les mêmes obligations, lorsqu'il cessera de traquer l'antisémitisme derrière chaque image, derrière chaque critique d'une politique effectivement critiquable, il retrouvera peut-être le chemin d'une rationalité qui ne s'évapore pas dès que les mots «Juifs» et «Israël» sont prononcés.
En attendant, peut-être consentira-t-il à admettre qu'avant de se préoccuper des intentions de la main qui prend la photo le cadavre de l'enfant que l'on y voit est d'abord celui d'un innocent dépourvu de nationalité."




Article de B. Stevens : "Une manipulation fantasmée", 05.09.06.

"Vous avez raison, M. Trigano, de vous demander où reste la condamnation par la communauté internationale du bombardement par l'aviation sri-lankaise d'un internat.
Mais sur tout le reste ou presque, vous avez tort.
Votre macabre comptabilité des victimes («Quarante-trois écolières tuées, soixante autres blessées. Pas seize enfants sur vingt-huit morts, comme à Cana») est abjecte. Vous tombez dans le travers que vous prétendez combattre. Une seule victime innocente d'un conflit est intolérable, insupportable, et surtout en aucune manière justifiable, par aucune cause, quelle qu'elle soit.
Si l'image de l'enfant victime est en effet fréquente ­ pas uniquement dans le conflit qui nous occupe ­, c'est précisément parce qu'un enfant tué dans une guerre est exemplaire de la barbarie qui la produit. Si les images d'enfants morts sont récurrentes dans le conflit israélo-palestinien, dont la récente guerre est un avatar, c'est parce que ce conflit tue des enfants, des milliers d'enfants.
Il n'y a rien d'antisémite dans le fait d'affirmer et de montrer qu'Israël, par sa politique et son armée, tue des milliers d'enfants et de civils innocents ; bien entendu les attentats terroristes tuent et blessent de nombreux enfants et civils israéliens, personne ne le nie, personne ne le cache. Au contraire de ce que vous affirmez, la presse internationale accorde beaucoup d'espace aux victimes israéliennes ; en fait, et c'est très facile à montrer, un espace équivalent à celui des victimes que vous appelez arabo-musulmanes.
Durant le récent conflit, un temps égal ou à peu près était alloué pendant les journaux télévisés du soir par les chaînes de télévision occidentales, et françaises notamment, à des reportages de part et d'autre de la frontière. Et c'est bien là que réside la véritable manipulation, beaucoup plus insidieuse que celle que vous prétendez décrire : présenter de manière équivalente des choses qui ne le sont pas, donner autant d'espace aux quarante morts civils israéliens qu'aux mille morts civils libanais serait une imposture. Sans tomber dans le travers de comptabilité macabre que je condamne sans ambages au début de ces lignes, un rapport de un à vingt-cinq dénote une asymétrie manifeste qu'il convient de rapporter, et sur laquelle il est éthiquement impératif de se pencher. Lorsqu'une armée, quelle qu'elle soit, tue quatre à cinq fois plus de civils que de combattants ennemis, il ne s'agit plus de «dommage collatéral», expression à la mode depuis la guerre du Golfe, mais au contraire d'une stratégie de terreur et de punition collective sur tout un peuple. Cette armée, quelle qu'elle soit, se rend ainsi coupable de crimes de guerre caractérisés, qui sont le résultat de son incompétence et/ou du cynisme intolérable de ceux qui la dirigent, tout autant que du manque de conscience et de discipline de ses soldats.
Vous avez encore tort, M. Trigano, de citer comme exemple des événements dont vous n'avez pas été un témoin direct, et de me mettre en cause ainsi que mes collègues sans en avoir les moyens. Il se trouve que je suis l'auteur de la photo (et d'une autre similaire dans Time ) du combattant du Hezbollah publiée en couverture de US News que vous dénoncez comme une fabrication grossière. J'ai également participé pour le magazine allemand Stern à une enquête en profondeur sur la mort de Mohammed al-Dura ; j'étais l'un des deux seuls journalistes présents à l'intérieur du camp de Jénine durant trois jours et deux nuits, juste avant la levée du siège de l'IDF (Israeli Defense Force) ­ Jénine où, sur cinquante-six victimes palestiniennes, au moins vingt-deux étaient des civils ­ ; présent encore au Liban durant quatre des cinq semaines du récent conflit.
Mais présent également lors d'ignobles attentats kamikazes sur des bus dans la rue de Jaffa à Jérusalem, présent toujours lors de l'enterrement des deux soldats de l'IDF lynchés par la foule à Ramallah en octobre 2000, présent encore pour témoigner de la fermeté du gouvernement Sharon face aux colons de Gaza il y a tout juste un an.
Pour revenir à l'image parue dans US News, magazine dont l'orientation éditoriale est notoirement pro-israélienne, ce que vous appelez un dépôt d'ordures est un parking de la caserne de l'armée libanaise à Kfar Chima, dans la banlieue est de Beyrouth, sur lequel se trouvaient des camions affrétés vraisemblablement par le Hezbollah, contenant au moins une rampe de lancement de missiles et plusieurs missiles. La mise à feu incontrôlée causée par le bombardement israélien a provoqué le décollage intempestif d'un fragment de missile suivi par sa chute et son explosion sur le stock de pneus et de camions désaffectés à l'arrière de la caserne. Les images de la télévision libanaise montraient un objet métallique de taille importante en feu, chutant de très haut à cet endroit précis. L'hypothèse d'un F16 israélien abattu, avancée au moment des faits, paraissait crédible ; mais après être retourné personnellement trois fois sur les lieux dans les jours et les semaines qui ont suivis (il fallait attendre la fin de l'incendie), je suis arrivé à la conclusion que l'explication la plus plausible est celle du missile endommagé retombant ; j'ai photographié à cet endroit une rampe de lancement de missiles accréditant cette hypothèse... où est la fabrication grossière que vous dénoncez ?
Lorsque vous écrivez : «On n'a jamais vu les "combattants" du Hezbollah», le démenti est simple : sur cette image précise, par exemple !
Je vous enjoins, M. Trigano, d'appeler France 2 et de leur demander de pouvoir visionner l'entièreté de la cassette filmée par leur cameraman Talal Jalouni, à Netzarim, lors de la mort de Mohammed al-Dura. Les quatorze minutes de cette vidéo sont absolument insoutenables ; je suis à votre disposition pour vous montrer les photos et des plans des lieux (détruits quelques jours plus tard par l'IDF...).
Je pourrais continuer à démonter ici point par point chacune de vos allégations calomnieuses à l'égard des milliers de journalistes qui risquent leur vie depuis soixante ans pour témoigner de ce conflit tragique ; il me paraît plus opportun de réfuter les idées erronées qui les sous-tendent. A vous lire, une vaste conspiration relierait les médias internationaux, leurs correspondants sur le terrain et d'innombrables accessoiristes de génie, qui, à la chute de chaque bombinette venant de la Terre Promise, se précipiteraient pour en parsemer le cratère de peluches bariolées et de cadavres frais, tirés d'on ne sait où.
La réalité est bien différente.
Personne, à l'exception de l'état-major de l'IDF et du gouvernement de M. Olmert, ne sait où tomberont les prochains engins de mort qui, dans l'histoire récente, ont tué, estropié et brisé les vies de milliers d'innocents sans beaucoup d'autre résultat «militaire» que d'encourager à la lutte armée des générations entières de jeunes Palestiniens et Libanais désespérés. Les innombrables images et témoignages que vous contestez sont, dans leur immense majorité, bien documentés par des professionnels honnêtes, ne faisant partie d'aucune conspiration antisémite. Bien au contraire, le souvenir de la Shoah et le respect de ses victimes sont bien souvent un facteur d'autocensure aux critiques envers Israël et sa politique. Contrairement à ce que vous avancez, les journalistes n'ont pas besoin d'accréditation et ne font l'objet d'aucune censure au Liban ou dans les territoires occupés (1). Ce n'est pas le cas en Israël, où il devient de plus en plus difficile d'obtenir une accréditation temporaire, spécialement en ce qui concerne les journalistes indépendants (freelance) ; toute production est sujette à la censure du service de presse de l'IDF, censure rarement appliquée mais effective. J'ai personnellement été, à de multiples reprises, insulté, menacé, pris pour cible (2) ; mon téléphone personnel a été brouillé durant chacune de mes interventions en direct sur la RTBF (Radio-télévision belge francophone) depuis le camp de Jénine.
Le mal est profond, qui consiste à jeter l'opprobre sur le messager plutôt que sur la faute. Le peuple israélien et la communauté juive, que je respecte infiniment, feraient mieux de soutenir de justes solutions négociées et humaines, à l'instar par exemple du Congrès de Genève. Il est temps pour ces deux peuples de s'engager sur le chemin de ce que le regretté Rabin appelait la «paix des braves» ; Israël aurait tort de se complaire dans un rôle de Goliath.
Ne croyez surtout pas que mes collègues ou moi-même soyons aveugles quant aux tentations totalitaires du Hezbollah et à la dangereuse dérive fondamentaliste du Hamas. Pour autant, c'est du dialogue avec leurs représentants les plus modérés et non des bombes sur leurs extrémistes que naîtra une paix juste et durable dans la région.
Pour conclure, M. Trigano, je vous invite à venir cette semaine à Perpignan rencontrer personnellement les milliers de photojournalistes qui y sont présents, à l'occasion du festival du photojournalisme Visa pour l'image, et assister à la projection de leur travail, souvent extraordinaire, toujours émouvant. Bien connaître les sujets sur lesquels on écrit, avec la plume ou par l'image, permet d'éviter de répandre des contrevérités et surtout d'avancer vers une société plus juste, plus pacifique et, en un mot, plus humaine."

Dernier ouvrage paru : Bagdad, au-delà du miroir , Ludion.
(1) Une accréditation est souhaitée par l'Autorité palestinienne, mais n'est pas soumise à conditions et ne paraît servir qu'à l'informer de l'identité des journalistes présents et de leur provenance.
(2) Le 10 octobre 2000, à Ramallah, par un sniper de l'IDF, dix minutes avant que Jacques-Marie Bourget de Paris-Match soit grièvement blessé, au même endroit et dans les mêmes circonstances, où il ne pouvait y avoir aucun doute quant à notre identité et statut.

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vendredi 8 septembre 2006

Présentation.

Ayant le sentiment de mieux savoir où je veux aller avec ce blog et pourquoi que lorsque je l'ai démarré, prenant conscience de ce qu'il commence à y avoir ici beaucoup - quantitativement - de choses à lire, je me permets cette petite introduction générale, tant pour les nouveaux venus, éventuellement décontenancés par le joyeux désordre régnant ici, que pour les habitués, éventuellement irrités par ce qui peut leur sembler être des contradictions entre tel et tel texte. Je corrigerai ou actualiserai de temps à autre cette introduction, sans nécessairement toujours le signaler.

La rubrique "Principaux textes" (comme d'ailleurs les "Sites utiles") est là pour donner une idée des principaux axes de travail, le rappel de ceux-ci peut et doit être augmenté de quelques précisions sur les directions suivies :

- la compréhension de la modernité : c'est à quoi l'on consacre l'essentiel de ses efforts. Le texte qui prend appui sur Max Weber résume assez bien l'état actuel de mes réflexions en la matière. Ce que l'on cherche à faire pour l'instant est de définir, petit à petit, cette modernité, on ne cherche aucunement à proposer des "solutions", on ne se pose même pas la question de savoir si on sera un jour en état de le faire. Simplement espère-t-on s'armer autant qu'il est possible pour juger à bon escient les solutions que d'autres ne manquent jamais de proposer ou d'imposer ;

- c'est à l'intérieur de ce cadre qu'il faut inscrire les deux textes consacrés aux débats constitutionnels sur le TCE et la Vè et la "VIè" Républiques. "Pas de liberté pour les amis de la liberté" tente d'élargir et de théoriser le propos ;

- de même, le texte "Points de repère", sur Jean-Pierre Voyer et Alain Badiou, peut être lu comme une réflexion sur la possibilité du gauchisme (d'où je viens) dans notre monde. Il doit tout de même être abordé avec des pincettes, car je ne l'écrirais plus aujourd'hui de la même manière, mais je le laisse dans les "Principaux" parce qu'il est le seul que j'aie vraiment consacré à ce jour à Jean-Pierre Voyer, dont l'influence est pourtant prépondérante sur ce blog ;

- il m'arrive d'aborder la question du Proche-Orient, après avoir plus ou moins annoncé dans "Israël-Palestine : c'est simple" que je n'avais pas l'intention de le faire. Si je dirige les nouveaux lecteurs vers ce texte, c'est notamment parce qu'il résume ma (très simple) position sur les aspects géopolitiques de ce conflit. Pour le reste, il me semble aujourd'hui évident que cette question est révélatrice de tellement d'aspects de notre modernité - l'évolution des démocraties, le rapport aux religions... - qu'elle ne peut que s'insérer dans notre cadre principal ;

- comme si tous ces problèmes n'étaient pas assez compliqués tels quels, des canailles viennent sciemment les obscurcir, et c'est à elles que l'on réserve les principales critiques, ce que l'on peut justifier de deux manières : d'une part, dans l'ensemble on s'attaque ici à des gens dont la malhonnêteté intellectuelle est flagrante, plutôt qu'à des gens dont on ne partage pas les conceptions, mais à qui l'on peut, au moins au bénéfice du doute, reconnaître un certain désintéressement et/ou une réelle conviction ; d'autre part on ne se fait pas d'illusions : G. W. Bush ou Saddam Hussein sont évidemment de plus grands criminels que, pour prendre des exemples canoniques, Bernard-Henri Lévy ou Philippe Sollers, mais attaquer ceux-là ne sert strictement à rien, alors que s'en prendre à des compatriotes, que ce soit un valet du capital comme Jacques Marseille, une baudruche prétentieuse de la gauche morale comme Guy Birenbaum, ou un négationniste autorisé par la loi comme Shmuel Trigano peut, qui sait, aider le lecteur à reconnaître d'autres voyous du même type. Le cas de Maurice Dantec peut rappeler à toutes fins utiles qu'il ne suffit pas d'être contre l'ordre établi - et surtout pas de le proclamer -pour être digne d'intérêt. Le personnage médiatique d'une Carla Bruni, (agréable, c'est bien là une partie du problème) caricature de la beauté féminine, ajoute a contrario à certaines interrogations sur la différence des sexes (googlez cafeducommerce + : « différence des sexes » ou « Où sont les femmes ? »).


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Et c'est à l'intersection de ces diverses problématiques que se situent les communautarismes actuels, auxquels, à partir de l'exemple de l'homophobie, un texte est plus spécialement consacré.


(Ajout le 28.10.08)
A côté de ces "principaux textes", je ne crois pas inutile de vous recommander d'autres tentatives d'approches de la modernité.

D'abord par trois citations et/ou commentaires :

- un texte de Baudelaire qui est peut-être la meilleure présentation possible de ce blog autant que, c'est immodeste mais c'est comme ça, de son auteur ;

- une longue réflexion de P. Muray sur la Révolution française, grâce à laquelle on peut poser certains problèmes sur la notion de sacré avant, pendant et après cet événement pivot de notre modernité ;

- une variation sur René Guénon, Robert Musil, Claude Lévi-Strauss et le sport où l'on essaie, en mettant en rapport des auteurs d'horizons différents, de juger de l'évolution des différentes cultures à travers les prismes de la mondialisation et du sport.


Ensuite par des séries - format auquel la pratique d'un blog conduit assez aisément. Je vous donne la référence au premier texte de chaque série, vous y trouverez les liens pour la suite :

- la retranscription commentée d'une conversation entre Julien Freund et Pierre Bérard, où sont évoqués, dans un esprit proche du mien, nombre de problèmes de notre modernité ;

- la série intitulée "Fragments sur le holisme", dans laquelle j'essayais de mieux définir ce concept cardinal. Cette série est restée inachevée, je n'ai jamais à ce jour rédigé le "bouquet final", où je devais synthétiser ce qui précédait et proposer une définition du holisme. Restent pour l'heure des diagnostics sur ce qu'il désigne autant que ce sur ce qu'il ne désigne pas ;

- la série consacrée à la notion de "nature humaine" fait un point - très général, par nature... - sur cette expression et ses rapports avec le sacré, la notion de culture... ;

- la série "Ethique et statistique" (qui démarre au numéro "I bis", c'est normal), plus spécialement consacrée à Musil, précise quelques données sur la philosophie de l'histoire et notamment le rôle que peut y jouer le hasard ;

- la série "De Charles Baudelaire à Nicolas Sarkozy" présente des réflexions ambiguës sur les beautés et les désastres, tellement liés les uns aux autres, produits par l'époque moderne ;

- enfin, pour les fainéants, je signale ce texte inspiré par Marcel Mauss et Louis Dumont, qui fut un de ceux dont la rédaction m'a semblé m'apporter à moi-même quelque chose.

Voilà, vous avez assez de boulot. Fin de l'ajout du 28.10.08.



A l'heure actuelle, je n'ai pas l'énergie de déployer assez de temps pour mettre sur pied un véritable index thématique. L'apparition récente [écrit le 30.03.07] des "labels" en fin de messages me permet d'y suppléer en quelque manière. Quiconque veut des indications sur l'existence de textes se rattachant à un thème précis peut me contacter directement (cafeducommerce - arobase - hotmail - point - fr). Il est conseillé de faire de même si on me laisse un commentaire sur un texte ancien.

[14.06.08] A l'origine, et suivant le raisonnement exprimé ici, raisonnement formé de la conjonction d'un fait : je ne suis personne de connu ni de spécial, et d'un voeu : que ce café soit un lieu de création collective où les habitués et les gens de passage ne se privent pas d'apporter leur grain de sel, à l'origine donc j'ai décidé de rester anonyme - étant par ailleurs entendu qu'il suffisait de m'écrire pour avoir mon nom. Plus de trois ans après la création de ce site, dans la mesure où les commentaires sont assez rares et où personne ne m'a jamais proposé, malgré mes appels du pied, un texte à fins de publication, je prends acte du fait que je suis seul à la barre, et signe désormais mes interventions de mon nom - en bonne logique, inconnu et fort banal. Il peut donc être la peine de souligner aux nouveaux arrivants que, malgré le caractère rétroactif d'une correction effectuée dans le "profil", les textes présentés ici n'ont été vraiment signés qu'à partir du 10 juin 2008.

[09.12/07] Je regroupe dans le texte Terminologie la définition de quelques expressions que j'emploie régulièrement.

Pour conclure, je rappellerai les principaux auteurs sur lesquels je m'appuie (j'oublie volontairement les artistes à fins de clarté) - par ordre alphabétique : Vincent Descombes, Louis Dumont, Emile Durkheim, René Girard, Marcel Mauss, Philippe Muray, Jean-Pierre Voyer. Et derrière eux l'on devine sans peine la Bible, Hegel, Wittgenstein... Quelque part entre le rationalisme et le sacré.





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P.S. : en faisant une recherche Google pour retrouver rapidement le texte consacré à M. Birenbaum, je découvre que Wikipedia me classe dans les blogs de droite. Je commençais à trouver cette introduction un peu superflue et auto-justificatrice, me voilà au moins en partie rassuré. Ceci dit, le café du commerce étant un lieu public et démocratique, les gens de droite y sont, je rougis de le préciser, aussi bienvenus que les autres.


Ajout le 27.09.06, sur les ajouts : en règle générale, je signale dans la rubrique "Ajouts récents" les compléments apportés aux différents textes. Néanmoins, lorsqu'il s'agit de modifications de détail, je ne m'y astreins pas.

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