jeudi 1 mars 2012

"Qu'on me donne l'envie..."

"Faut qu' ça saigne
Faut qu' les gens ayent à bouffer
Faut qu' les gros puissent se goinfrer
Faut qu' les petits puissent engraisser
Faut qu' ça saigne
Faut qu' les mandataires aux Halles
Puissent s'en fourer plein la dalle…"

(Les joyeux bouchers.)

"Cornegidouille ! Nous n'aurons point tout démoli si nous ne démolissons même les ruines ! Or je n'y vois d'autre moyen que d'en édifier de beaux édifices bien ordonnés."

(Ubu enchaîné.)


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"Statu quo impossible, alternative impensable : tel pourrait se résumer l'état d'esprit qui prévalait dans l'Europe de 1914. Trop de tensions accumulées, trop d'oppositions à l'oeuvre, entre les États, entre les classes, trop de changements en cours, dans l'économie, dans la géographie, dans les moeurs, pour que les choses puissent continuer sur leur lancée et conserver longtemps encore leur physionomie familière dont on sentait bien, au regard de cet abîme potentiel du futur, qu'elle s'était au total maintenue, en dépit des bouleversements phénoménaux amenés par le siècle de l'histoire et de l'industrie. Jetant un regard en arrière, Péguy pouvait constater, sans grand risque d'être démenti : « Le monde a plus changé au cours des trente ans qui viennent de s'écouler qu'au cours des deux millénaires depuis le Christ. [L'Argent, 1913] » Ce n'était encore rien par rapport à ce que laissait pressentir le moindre regard vers l'avant. Impossible, en même temps, d'imaginer ce qui pouvait sortir de ce chaudron en ébullition. Autre chose, mais quoi ? Comment se représenter l'irreprésentable, c'est-à-dire une rupture avec le présent telle qu'on ne puisse lui attribuer de contenu défini ? Même la perspective eschatologique du Grand Soir pâlit d'apparaître encore trop déterminée. L'attente grandit, tandis que la capacité de prédiction recule. Entre un passé dont l'appui se dérobe et un avenir gros d'un insaisissable renouvellement du monde, l'histoire semble en suspens.

Il n'est pas exclu que cette expectative fébrile ait joué un rôle dans le déclenchement du conflit. Les conditions étaient réunies, avec le face-à-face explosif des deux systèmes d'alliances. On a décrit cent fois le noeud fatal qui s'était formé entre le désir de revanche français, les aspirations allemandes à la « politique mondiale », la machine aveugle de l'expansionnisme russe, la vulnérabilité agressive du conglomérat austro-hongrois et le refus britannique de toute hégémonie continentale, comme de toute remise en question de sa suprématie navale. Il n'empêche que ce réseau serré de contraintes eût pu fonctionner comme un corset, destiné, au final, à contenir et à neutraliser les rivalités et les passions guerrières qu'il exacerbait par ailleurs. C'est ce qu'escomptaient quelques observateurs parmi les plus avertis [par qui, demanderait Coluche], sur la foi de la manière dont les crises répétées qui avaient secoué ce fragile équilibre s'étaient chaque fois apaisées. La légèreté des gouvernants, leur myopie devant les suites de leurs actes, l'impéritie des diplomates, l'engrenage des plans de mobilisation, la méconnaissance générale de ce qu'allait réellement être cette guerre préparée de si longue main ne suffisent pas à expliquer le dérapage de l'été 1914. Il a fallu autre chose pour précipiter la soustraction des événements au contrôle d'un mécanisme qui avait, en somme, fait ses preuves. Il a fallu l'intervention d'un facteur subjectif, d'autant plus mystérieux que manifestement partagé. Quelque chose entre l'envie d'en finir avec une attente insupportable, le recours à une épreuve décisive en forme d'ordalie et l'appel de l'abîme. L'inconscience n'est pas exclusive d'une obscure fascination pour ce qu'on ne veut pas voir, d'une attraction magnétique pour ce qu'on redoute de découvrir de l'autre côté." (M. Gauchet, A l'épreuve des totalitarismes, pp.7-8 - il s'agit de l'incipit et des premiers paragraphes du livre.)

Quand un auteur pour lequel vous avez une certaine estime écrit quelque chose que vous avez déjà pensé et à plusieurs reprises exprimé (voici le lien le plus ancien sur ce thème), vous avez tendance à être d'accord avec lui… quitte d'ailleurs à extrapoler un peu : j'ai en tout cas été sensible aux échos contemporains de cette présentation de l'Europe de 1914 avant son Holocauste.

"Le sang n'a pas coulé, il ne s'est donc rien passé.", tel fut paraît-il le « résumé » de Mai 68 par Kojève. En 1914 comme maintenant, plus encore maintenant, on a le sentiment que ce qu'on appellera faute de mieux « les gens » se comportent comme s'ils souscrivaient à cette phrase. Que l'on peut bien sûr retourner : pour qu'il se passe quelque chose, il faut que le sang coule. Faut qu'ça saigne… Notre ami Homo Occidentalus est en train de réussir cette prouesse étonnante qui consiste à s'enculer soi-même par tous les trous : il a fait semblant que des guerres ne soient pas de vraies guerres (l'OTAN contre la Serbie), qu'il n'y avait que les autres, les salauds, qui faisaient de vraies guerres, ça a encore marché récemment en Libye, en attendant de voir ce qui se passe pour la Syrie… et il entre en même temps dans une autre logique, au contraire eschatologique, sacrificielle et masochiste, celle que l'on voit à l'oeuvre au sujet de l'Iran, une sorte de logique du pire et de la catastrophe, de la catastrophe inouïe qui seule redonnerait un peu de « réalité » au monde qui nous entoure. Pour utiliser la formule de Lacan selon laquelle "le réel, c'est l'impossible", on dira ici qu'il faut passer (ou qu'il semble qu'il faille passer) par l'impossible pour retrouver un peu de réel.

Ces choses sont toujours un peu compliquées. Le pékin moyen n'est pas un va-t-en-guerre, il a d'autres chats à fouetter que l'Iran et n'en souhaite certes pas la destruction ; pourtant je crois que les manoeuvres atlantistes, sionistes, « impériales », etc., ne pourraient tout simplement pas se produire si elles ne répondaient pas quelque part à un désir assez communément partagé de simplification des choses, "l'envie d'en finir avec une attente insupportable", joints à une conscience que si on saute ce pas on ne pourra pas revenir en arrière, et que donc, je me répète, le réel va revenir…

Ce pourquoi, soit dit en passant, si les avertissements et craintes d'Alain Soral concernant l'advenue possible d'une situation de combat binaire entre « eux » et « nous », d'une situation où l'on sera sommé de choisir son camp, ont leur pertinence, peut-être ont-elles tendance à méconnaître ce fond, ce fond de sauce, si j'ose dire, ce désir de clarifier enfin un peu les choses - et de les clarifier façon Kojève

Soit dit en passant bis, il n'est pas tout fait inintéressant de constater qu'en ce point nous pourrions aller dans deux directions opposées. Marcher aux côtés d'Alain Soral et du modèle du juif talmudique, sans pitié, qui d'une part utilise ce qu'on peut appeler les composantes archaïques du désir de violence (régler les problèmes par le sang ; avoir besoin d'un ennemi pour souder la communauté, etc.) pour asseoir sa propre domination ; et qui, d'autre part, est lui-même profondément imprégné de ce modèle violent et vengeur - par opposition (je rappelle que je ne fais ici que suivre les propos du président d'E&R dans ses vidéos des derniers mois) aux capacités chrétiennes de pardon. - A l'opposé, on peut prendre le chemin d'un René Girard, assimiler ces idées de violence et de vengeance à l'humanité pré-chrétienne en général, et considérer que c'est avec l'Ancien Testament, non certes d'une façon linéaire, que se met petit à petit en place un autre modèle, que le juif nommé Jésus viendra finalement incarner.

Peut-être d'ailleurs ai-je ici le tort de trop souscrire à la caricature qu'il arrive à Alain Soral de donner de lui-même sur ce thème, peut-être peut-on plutôt, ainsi que l'écrivait récemment Laurent James dans la lignée de Céline, M.-É. Nabe et, donc, A. Soral lui-même en certaines occurrences, s'interroger sur le rapport compliqué et fluctuant des Juifs au judaïsme et à la façon dont celui-ci s'est construit au fil du temps, pour déboucher quand même sur une autre religion...

Bref ! C'est toujours la même chose : d'un côté on a l'impression que l'on peut très bien traiter tous ces problèmes - que l'on peut résumer, pour bien centrer notre sujet du jour, par la question : quel réel y a-t-il en dehors de la violence ? - sans devoir se retrouver dans les questions empoisonnées de judaïsme et d'antisémitisme ; d'un autre côté on n'a pas fait trois pas dans la description qu'Israël se pointe, et que c'est reparti pour un tour… Il n'y a rien à faire, on peut retourner le problème dans tous les sens, les Juifs ne sont pas comme les autres - en partie d'ailleurs parce qu'ils sont comme les autres ! Question juive…

A ce sujet, dans une interview récente (commentée ici par le maître), Emmanuel Todd glisse, en évoquant les rapports ambigus des Français à l'Allemagne : "De même que l'antisémitisme et le philosémitisme constituent deux versions d'un excès d'intérêt, pathologique, pour la question juive…" - Quand un auteur pour lequel vous avez une certaine estime écrit quelque chose que vous avez déjà pensé et à plusieurs reprises exprimé … E. Todd confirme d'ailleurs ici l'existence de cette « question ».

Que je n'aborderai pas plus avant ! Résumons-nous. En utilisant les échos par rapport à l'actualité la plus brûlante du diagnostic général de Marcel Gauchet sur l'état d'esprit des Européens avant la Grande guerre, j'ai suggéré que dans nos rapports compliqués avec l'Apocalypse à venir on retrouvait d'une part un désir du pire, d'autre part des idées et comportements que l'on qualifiera faute de mieux d'« archaïques », comme si finalement « les gens » étaient au fond d'accord avec l'idée de Kojève qu'il faut que le sang coule pour qu'il se passe quelque chose.

C'est une idée fausse et quelque peu naïve, mais dont la part de vérité est indéniable. Quitte à tomber, dans ce qu'un commentateur appelait récemment des "réflexions souvent très amples dans la critique verbale mais sans la moindre conclusion pratique", j'essaierai une prochaine fois, de trouver d'autres explications et interprétations à la crise, à l'aide notamment du bon vieux précepte : "La réalité objective n'est pas de nature matérielle" (sur lequel vous trouverez des éclaircissements ici et ). Précepte dont le caractère abstrait ne doit certes pas masquer le potentiel à la fois explicatif et érotique, cela en partie parce que ceci. A bientôt - juste avant la nuit...


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P.S. E&R publie ce texte sur l'Islande qui, du fait de ma connaissance « par alliance » du pays, me semble je l'avoue, plein de fantasmes. Si l'« alliance » en question fait un petit effort et me donne les arguments précis pour le prouver, je transmettrai, à vous comme à l'auteur de ce texte.

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mardi 14 février 2012

Y a-t-il un rapport sexuel ?

"On voit, ce qu'on appelle voir, des choses simples et connues de longue date : le capitalisme n'est qu'un banditisme, irrationnel dans son essence et dévastateur dans son devenir. Il a toujours fait payer quelques courtes décennies de prospérité sauvagement inégalitaires par des crises où disparaissaient des quantités astronomiques de valeur, des expéditions punitives sanglantes dans toutes les zones jugées par lui stratégiques ou menaçantes, et des guerres mondiales où il se refaisait une santé."

"En dépit de tout ce qui en dévalue jour après jour l'autorité, il est certain que le mot « démocratie » reste l'emblème dominant de la société politique contemporaine. Un emblème, c'est l'intouchable d'un système symbolique. Vous pouvez dire ce que vous voulez de la société politique, vous montrer à son égard d'une férocité « critique » sans précédent, dénoncer « l'horreur économique », du moment que vous le faites au nom de la démocratie (dans le genre : « Cette société qui se prétend démocratique, comment peut-elle faire ceci ou cela ? »), vous serez pardonné. Car à la fin, c'est au nom de son emblème, et donc au nom d'elle-même, que vous avez tenté de juger cette société. Vous n'en êtes pas sorti, vous êtes resté son citoyen, comme elle dit, vous n'êtes pas un barbare, on vous retrouvera à votre place démocratiquement fixée, et sans doute, d'abord, aux prochaines élections." (A. Badiou, 2009)

"Non seulement nous sommes moins démocrates que Danton et Condorcet, mais nous sommes, sur bien des points, moins démocrates que Choiseul et Marie-Antoinette. Avant la Révolution, les nobles les plus aisés étaient de petits bourgeois besogneux si on les compare à nos Rothschild ou nos Russell. De par son image publique, la vieille monarchie française était infiniment plus démocratique qu'aucune monarchie contemporaine. Quiconque ou presque, en ayant envie, pouvait pénétrer dans le palais et voir le roi en train de jouer avec ses enfants, ou de se limer les ongles. Le peuple possédait le monarque comme il possède Primrose Hill : on ne peut déplacer la colline, mais on a le droit de se vautrer dessus. La vieille monarchie française reposait sur cet excellent principe qu'un chat pouvait regarder un roi. De nos jours, un chat ne peut regarder un roi, à moins de faire partie de son entourage. La presse jouit de toute liberté, mais elle ne s'en sert que pour aduler le pouvoir. La différence réelle revient (...) à ceci : la tyrannie du dix-huitième siècle signifiait que vous pouviez dire : « Le R*** de Br***rd est un débauché ». La liberté du vingtième siècle signifie, en fait, que vous avez le droit de dire : « Le Roi de Brenford est un père de famille modèle. »"

"La démocratie, au sens humain du terme, n'est pas l'arbitrage de la majorité ; ni même l'arbitrage universel. Il est plus juste de la définir comme l'arbitrage du premier venu. J'entends par là qu'elle repose sur cette habitude de club qui consiste à considérer un parfait étranger comme un prolongement de soi, à assumer que vous avez inévitablement certains points communs. (...) Les règles que vous observeriez devant n'importe quel nouveau-venu dans une taverne, c'est ça la véritable loi anglaise. Le premier passant que vous apercevez par la fenêtre, c'est le roi d'Angleterre. Le déclin des tavernes, qui n'est qu'un aspect du déclin général de la démocratie, a, sans aucun doute, affaibli cet esprit masculin d'égalité. (...) Il est déjà assez triste que des hommes qui jadis se retrouvaient dans la rue ne sachent plus se retrouver que sur le papier ; il est déjà assez triste que les hommes aient pratiquement réduit le suffrage à une fiction."

"Beaucoup peuvent penser que j'écarte trop rapidement la proposition d'accorder le droit de vote aux femmes, même si la plupart d'entre elles ne le souhaitent pas. On ne cesse de répéter que les hommes ont reçu le droit de vote (les travailleurs agricoles par exemple) alors qu'une minorité seulement était en faveur de celui-ci. (...) Si nous avons réellement imposé les élections générales à de libres travailleurs qui n'en voulaient sûrement pas, nous avons fait là quelque chose de profondément antidémocratique ; et si nous sommes démocrates, nous devrions revenir en arrière. C'est la volonté du peuple que nous voulons et non pas ses suffrages ; donner à un homme un suffrage contre sa volonté, c'est donner à ce suffrage plus de prix qu'à la démocratie qu'il exprime. (...) La question n'est pas de savoir si les femmes sont dignes de voter mais plutôt si le vote est digne des femmes."

"Quiconque a connu la véritable camaraderie dans un club ou un régiment, sait qu'elle est impersonnelle. Il existe une formule pédante utilisée dans les clubs, qui décrit à la perfection les émotions masculines : « suivre son idée ». Les femmes se parlent, les hommes s'adressent au sujet dont ils parlent. Plus d'un honnête homme s'est tant et si bien lancé dans l'explication de quelque système, qu'il en a oublié la présence à ses côtés de ses meilleurs amis ici-bas. Cela n'est pas réservé aux intellectuels ; qu'ils parlent de Dieu ou du golf, les hommes sont avant tout des théoriciens. Les hommes sont tous impersonnels ; c'est-à-dire républicains. A l'issue d'une passionnante conversation, nul ne se rappelle qui a dit ce qui méritait d'être retenu. Chacun parle à une multitude visionnaire ; à une nuée mystique, au « club »." (G. K. Chesterton, 1910)

"Positivement, cela veut dire que la politique, au sens de la maîtrise subjective (...) du devenir des peuples, aura, comme la science ou l'art, valeur par elle-même, selon les normes intemporelles qui peuvent être les siennes. On refusera donc de l'ordonner au pouvoir ou à l'État. Elle est, elle sera, organisatrice au sein du peuple rassemblé et actif du dépérissement de l'État et de ses lois."

- "Après quoi vient le moment de conclure : vivre « en Immortel », comme le désiraient les Anciens, est, quoi qu'on en dise, à la portée de n'importe qui." (A. Badiou, 2009)

- n'importe qui, mais pas tout seul... Peut-être avez-vous par ailleurs noté que dans ces citations que j'ai montées en système (j'aurais d'ailleurs pu trouver des phrases sur le « banditisme » de l'oligarchie aussi claires chez Chesterton que chez Badiou (ou Soral)), se pose le problème de la place des femmes. Nous y reviendrons, mais nous pouvons déjà formuler la thèse (de Chesterton, pas de Badiou, ce n'est pas un point sur lequel j'essaierai de les rapprocher) : c'est quand les femmes se sont mises en tête d'être démocrates que la démocratie a commencée à disparaître - et à être remplacée par le culte du suffrage et du bulletin. C'est une question d'équilibre. Je vous détaille ça la prochaine fois !


(Les citations d'Alain Badiou sont extraites des livres L'hypothèse communiste, Second manifeste de la philosophie et du recueil collectif de textes Démocratie, dans quel état ?, tous publiés en 2009, respectivement aux nouvelles éditions Lignes, chez Fayard et à La Fabrique. Pour Chesterton, j'ai utilisé (et parfois regroupé) des textes du Monde comme il ne va pas, édité par L'Age d'Homme en 1994.)

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jeudi 4 novembre 2010

"Elle sonne à la fin." De la psychose paranoiaque dans ses rapports avec la modernité.

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S'il est toujours quelque peu imprudent de comparer tous les ordres de savoir, en l'occurrence ici métaphysique, philosophie morale et économie politique, il est difficile de ne pas être sensible aux échos, dans d'autres domaines justement que la métaphysique, de cette analyse de Descartes par Jean Borella, il est difficile de ne pas avoir l'impression de saisir sur l'instant une des racines de l'absence de foi, dans le monde comme dans les autres, de l'homme moderne :

"Que le soleil ne se lève ni ne se couche, en réalité, alors que nous le voyons accomplir ces deux mouvements tous les jours, et que tant de significations et de sentiments s'y attachent qui sont liés aux rythmes les plus profonds de notre vie psycho-corporelle, un tel savoir ne peut pas ne pas introduire, dans la conscience existentielle de l'Européen, un divorce latent et une déchirure irréparable, entre l'ordre de l'être et celui du paraître. On peut, sans aucun doute, et dans une perspective très générale, considérer ce divorce comme l'origine de cette philosophie de la dualité qui, de Descartes à Kant, parcourt toute la pensée européenne, à l'exception de Spinoza et Hegel. Chez Descartes, l'idée très forte que le monde est « machiné » traduit un tel divorce. Le malin génie n'est pas seulement dans la substance pensante (à titre d'hypothèse) ; il est aussi dans la substance étendue : diabolus in machina. De même que les animaux ne sont que du mécanique caché sous du vivant, de même les effets merveilleux que nous offre la « fable du monde », s'expliquent entièrement par une machinerie complexe de poulies, de cordes, de soufflets, de tuyaux, de roues, de leviers articulés, de poids et autres dispositifs qui se ramènent toujours à l'étendue et au mouvement. Le monde est véritablement un « opéra fabuleux », qu'un Dieu machiniste a construit, peut-être pour nous étonner, et dont la « nouvelle philosophie » [perfide, ce Borella…] nous permet de penser le secret. Le décor, en son endroit (?), nous présente un spectacle riant et coloré où s'épanouissent les formes naturelles les plus belles et les plus harmonieuses : montagnes, forêts, tapis de fleurs, animaux variés, météores étonnants, grêle et arcs-en-ciel, nuages dérivant sur un fond d'azur, torrents bondissants et rivières paresseuses, que notre oeil (autre merveille de la nature) ne cesse de parcourir avec ravissement et qui sollicitent tous nos sens. Mais si nous le regardons en son envers (?), toute cette beauté s'évanouit, ces qualités qui paraissent si réelles s'effacent, il ne reste plus que des rouages savamment agencés, point si subtilement cependant que la « méthode » n'en puisse venir à bout.

« Telle est la montre qui chemine
A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.
Ouvrez-la, lisez en son sein :
Mainte roue y tient lien de tout l'esprit du monde
La première y meut la seconde,
Une troisième suit, elle sonne à la fin. » [La Fontaine]

Ce qui caractérise une telle étiologie, c'est non seulement le déterminisme mécanique, mais c'est aussi, et même surtout, l'idée d'un hétéromorphisme radical de la cause et des effets ; hétéromorphisme qui est lié à ce qu'il faut bien appeler une physique du soupçon. C'est un trait constant de la démarche cartésienne, nous semble-t-il, que de soupçonner les apparences et de croire à un monde truqué. Esprit d'une extraordinaire méfiance, Descartes vit au milieu d'un monde physique, social et même mental, qui déploie toute son industrie pour le tromper et piper sa créance. Il ne voit partout que piège à déjouer au prix de la plus grande vigilance. Acquérir une certitude exige qu'on s'entoure de mille précautions et qu'on développe l'immense appareil des Méditations métaphysiques. Et parmi la multitude innombrable de ces « effets intellectuels » que sont les idées, il n'en est qu'une seule pour échapper à l'hétéromorphisme étiologique, une seule qui ressemble à la Cause qui l'a produite (…), c'est l'idée de Dieu." (La crise du symbolisme religieux, éd. 2008, pp. 72-73.)

On voit ici se mettre en place une structure, ou un schéma, sans intermédiaire qui n'est pas sans évoquer ce que deviendra la monarchie absolue par rapport au système féodal : on conserve la clef de voute du système, l'Absolu, royal ou métaphysique, mais on supprime tous les étages intermédiaires, ce qui faisait qu'il y avait une véritable structure. Passons. Jean Borella dans les paragraphes suivants montre comment la pensée symbolique traditionnelle pouvait opérer une distinction du visible et de l'invisible qui ne déclenche pas la méfiance : "Le paraître est l'image de la révélation de l'être" (p. 74), et c'est précisément la fonction du symbolisme que de nous conduire pas à pas à l'Absolu, mais en prenant pour point de départ le visible, pas en le considérant comme une apparence trompeuse, maligne, méchante.

Il faudrait voir chez Hume et Berkeley ce qu'il en est, à quel point les analyses de Borella sur ce sentiment de méfiance ontologique peuvent s'adapter. Sans prêter trop d'influence aux philosophes - et de toutes façons, ils participent eux-mêmes d'un mouvement d'ensemble -, il ne me semble pas abusif de voir ici caractérisée cette configuration d'esprit moderne qui s'attache avant tout à ne pas être dupe, qui confond maturité et incrédulité (comme un gamin de 5 ans, en fait), qui ne comprend pas que sans un minimum de confiance - en le monde, en les autres, en soi - rien n'est possible.


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To be continued...

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vendredi 30 avril 2010

Les bourgeois, c'est comme les cochons.

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Recherchant pour vous le passage du Maurras de Boutang sur la façon dont l'Église s'est rabattue au XIXe siècle sur femmes et enfants, auquel je faisais brièvement référence il y a une semaine, je m'aperçois que tout le contexte de ce passage est intéressant - quoique, comme un peu trop souvent avec Boutang, d'une densité allusive telle que l'on ne comprend pas toujours la teneur exacte du propos.

Voici donc quelques éléments préalables de clarification : il est ici question d'un double de Maurras, Denys Talon, héros d'un « Conte moral, magique et policier », Le mont de Saturne, publié en 1950, et dans lequel Boutang voit une allégorie par l'auteur de son apprentissage de jeunesse aussi bien - et parallèlement - de la transcendance que des lois du désir. Désir au sens le plus large, pas uniquement sexuel. Boutang fait par ailleurs référence à un biographe anglais du fondateur de l'Action Française, James Mac Cearney (Maurras et son temps, Albin Michel, 1977) qui est une de ses « têtes » et à qui il reproche notamment de reproduire complaisamment les pires clichés anti-Maurras.

Mais voici le passage, dans lequel je pratique des coupes, à fins de clartés, coupes non signalées, à fins de clarté bis, tant il est parfois pesant de lire des citations entrecoupées de « (…) » tous les trois mots :

"Comme Raskolnikov, Denys Talon croit tout possible, et brûle de se le prouver. Mais par trois fois, de manière exemplaire, il ne parvient qu'à révéler une transcendance, plus secrète, et combien plus contraignante que le tu dois de Kant ; elle sommeillait donc en lui, l'attendait puisqu'à l'heure grave elle l'arrête catégoriquement, sans donner plus de motifs que le fameux devoir, mais sans prétendre du tout être la raison, ni se faire devancer par la moindre intention universelle. Les exemples de tels effets du principe de plaisir et de déplaisir ne sont pas, en eux-mêmes, sans intérêt. On y trouvera la trace d'une espèce d'indulgence pour Gomorrhe, et l'absence du moindre jugement naturaliste, encore moins moral, sur la sexualité et ce qu'on appelait alors la débauche. Maurras eût beaucoup ri en lisant cette niaiserie, où l'on prétend qu'il « se fait une image idéalisée de la femme épouse et mère de famille, ou bien il la rabat au niveau d'un objet sexuel ». Même pensé en anglais - comme c'est le cas - cela n'a guère d'excuse ; sans pénétrer inutilement dans un domaine intime [Pierre !], on ne peut ignorer, d'une part que Maurras n'a cessé de chérir un modèle féminin assez proche de ce que Dante voit en Béatrice et Platon en Diotime ; que, d'autre part, sa vie personnelle et passionnelle ne lui a jamais fait traiter la femme comme « simple objet sexuel », exercice au demeurant difficile, ou fastidieux. Comment se produit le retour, la « répression » (si l'on y tient, et encore qu'elle n'avoue d'autre cause que plaisir et déplaisir) ? Denys Talon ne peut en procurer d'explication que symbolique, et selon un symbole longuement ruminé par Maurras depuis l'enfance :

« Avez-vous vu danser un bouchon sur la vague ? L'affaire découvrant, non sans joyeux étonnement, que je n'étais pas le simple bouchon, et valais au moins d'être comparé à ces carrés de liège auxquels sont suspendus les filets des pêcheurs. Eux aussi dansent sur le flot. Mais sur les hauts et bas de l'onde, d'invisibles petits cylindres de plomb leur sont liés de place en place pour sous-tendre tout le réseau. Où étaient mes lingots de plomb, et combien en avais-je ? Je l'ignorais, mais ils étaient bons. L'aventure fut oubliée bien d'avoir d'avoir pris le temps d'en méditer le sens, et je restai bien aise de savoir par expérience que quelque chose me défendait d'en dériver à n'importe lequel des lieux bas et des points de dégradation. Beaucoup de mes camarades ont dû reconnaître le même bienfait par les tractions du petit métal caché sous l'ombre. »


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L'expérience en cause n'a rien de « moral » selon Kant, mais il faut admettre que la conception chrétienne de cette fin du XIXe siècle rejoignait Kant en vertu d'un accident de civilisation : le « privilège » du péché de la chair ; en France surtout, par un retour bizarrement romain (produit de la Révolution de 89), la bourgeoisie accédant au pouvoir avait avivé la pointe moliéresque de la femme « potage de l'homme », et sa première « propriété », en opposition avec l'ancien « relâchement » des aristocrates. La société à à laquelle on était parvenu, où l'argent, l'usure, dominait sans honte, avait quelque intérêt à fixer l'indignation morale sur la seule luxure ; le clergé, qui n'avait jamais réussi à tenir le peuple dans les limites de la chasteté, retrouvait une chance, plus limitée mais sûre, de persuader les femmes et peut-être les jeunes gens de la classe montante, en rassurant les hommes, et s'en faisant les alliés quant au mal que l'on craint le plus en pays gaulois. Cette « fixation », même catholique, contre la chair fut certainement l'une des raisons de l'éloignement de l'Église ; pour Maurras la valeur privilégiée, absolue, accordée à la chasteté en des moments de la vie où elle est fort improbable le conduisait à imaginer la situation de la Bonne Mort [conte publié en 1926] ; d'autre part l'exploration libre du désir rencontrait soudain des limites non soupçonnées. Denys Talon n'a pas le goût du mal pour trouver la règle qui rend, à son tour, le péché plus exquis ; ce Baudelaire-là, qui n'est pas tout à fait le vrai, n'a jamais été qu'une extrapolation paradoxale. Mais des « valeurs » (au sens qui n'est pas encore dans l'usage, et que la faillite sociale du « devoir » rendait inévitable) sont reconnues empiriquement, bien que la théorie n'en soit pas faite : elle attendra Max Scheler, que Maurras eût accepté, là-dessus, plus aisément que Nietzsche, car la valeur nietzschéenne, orientée contre le devoir kantien ou chrétien en conserve sous le déguisement de l'interprétation relativiste, la terrible unité [ici un appel de note, je reproduis la note ci-après]. Le système des carrés de liège et de leurs lingots est assez exactement schélérien, et d'ailleurs conforme à ce qui dans la tradition catholique se sépare du « moralisme »." (pp. 109-111 de l'édition Plon).

Et voici la note sur Scheler : "Du moins le Scheler de la période catholique - cf. surtout le Formalisme en Éthique et l'Éthique matériale des valeurs ; ed. Gallimard, 1955. L'oeuvre date de 1913-1916. La traduction en français a attendu plus de quarante ans - ce qui est bien étrange…" (p. 672) ; une brève recherche montre que ce livre est introuvable en français, sauf à débourser 130 euros : je ne sais pas si c'est « étrange », mais cela attise en tout cas la curiosité - de là à s'enfiler 600 pages de philosophie allemande...

Bon, cela fait beaucoup de choses, d'autant que, vous l'aurez compris, je ne connais pas moi-même Scheler. Quelques commentaires sur ce faisceau d'idées, où sont brassés des sujets familiers pour nous.

Il y a un sous-texte, le passage en France du catholicisme au protestantisme (les « valeurs » - au sens qui sera bientôt dans l'usage - en lieu et place du « devoir »), en même temps que la volonté de trouver une éthique du désir qui n'ait pas la dureté sadique de la loi morale kantienne. De ce point de vue, je ne peux que tomber en accord avec ce qu'écrit Boutang sur Baudelaire et ses sentences excessives sur le Mal dans l'amour ("Moi je dis : la volupté unique et suprême de l’amour gît dans la certitude de faire le mal. – Et l’homme et la femme savent de naissance que dans le mal se trouve toute volupté.", Fusées), complaisamment citées par Muray : certes il ne faut pas jouer les fleurs bleues, certes il y a une dimension de dureté dans l'acte, mais de là à ce qu'elle soit « unique et suprême »… A la limite trop insister sur cette facette de l'amour contribue justement à nourrir ce « privilège » du péché de la chair dans l'éthique de la société bourgeoise (et protestante), ce qui venant de l'anti-bourgeois (et à sa façon, catholique) Baudelaire, est tout de même aussi paradoxal que regrettable. Sans compter que cela peut aller dans le sens de la thématique de la femme comme « objet sexuel »… Il est possible de critiquer le « relâchement » des aristocrates, voir avec Maistre, Cioran ou Bernanos - lors d'un passage mémorable de La Grande Peur que j'essaierai de vous retranscrire à l'occasion - dans l'ambiance partouzarde des nobles de la fin du XVIIIe, désoeuvrés car rendus inutiles par l'absolutisme royal (vénéré par Maurras), une des causes de la Révolution, il reste qu'ils étaient loin, dans leur art de vivre, de ces dimensions à la fois noires et dégradantes pour les femmes. - Me voilà à écrire comme Sollers, et contre Baudelaire, si ce n'est pas de la largesse d'esprit…

Quoi qu'il en soit, on voit bien qu'un autre écueil à éviter - qui d'une certaine façon est symétrique du précédent, mais qui peut aussi « s'associer » avec lui -, est celui du « moralisme » : "ce qui dans la tradition catholique se sépare du « moralisme ».", on aimerait que Boutang soit plus précis… et on se retrouve devant un nouveau paradoxe, une certaine apologie de la nature, ou du moins une dissociation de la nature et du péché que d'une part on ne s'attendrait pas nécessairement à trouver sous la plume de Maurras, qui d'autre part n'est pas sans relents « gauchistes ». Il faut en effet être conscient que la thèse de Boutang sur l'« accident historique » (« paradoxe » ou « étrangeté » eurent je pense mieux convenu) qui vit, via Rome, la bourgeoisie masquer ses encouragements sans honte au pouvoir de l'Or et à l'usure en instrumentalisant l'Église et la « Chair », que cette thèse pourrait tout à fait - j'écrirais volontiers : a été soutenue, si j'avais des sources précises à vous soumettre, ce que ma mémoire se refuse à me donner - être soutenue d'un point de vue d'« extrême-gauche », genre Maspero 1970.



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On n'ira pas trop loin sans prudence dans cette hypothèse d'une « convergence des extrêmes » , car ni Maurras ni Boutang certes ne risquent de tomber dans une apologie béate de la nature ou dans un mépris naïf des institutions, mais il n'était pas sans intérêt je crois de relever cette forme de parenté entre des pensées d'horizons différents - ce que peut-être explique l'ambiguïté d'une notion comme celle de péché originel, que l'on peut interpréter dans des sens plus ou moins rigoristes - ceci sans évoquer les liens complexes entre Maurras et Boutang du point de vue du catholicisme, qui forment justement un des fils conducteurs principaux du long livre du second sur le premier…

(Par ailleurs, je suggère l'idée que dans le foisonnement éditorial de la première partie des années 70, du type Maspero justement, on trouverait des intuitions intéressantes : à force de « charger » la bourgeoisie, les jeunes auteurs gauchistes pouvaient retrouver les sociétés traditionnelles et leur plus grande richesse de sens. Mais cela allait trop contre leurs a priori : peut-être est-ce - en partie - parce qu'ils n'eurent pas le courage théorique et idéologique de franchir cet obstacle que le gauchisme s'essouffla.)


Encore un point. L'allégorie du bouchon tenu par le lingot de plomb exprime selon Maurras le rôle de la transcendance, qui évite à l'individu-bouchon de « dériver » : il est néanmoins difficile, d'une part, de ne pas voir dans l'organisation globale du filet une image de la société, dans laquelle chaque individu joue son rôle pour le bien de tous, d'autre part de ne pas penser, à la « théorie du bouchon » de Jean Renoir - contemporain de Maurras -, que je vous ai présentée ainsi : "un bouchon flottant sur la mer est certes ballotté par le courant dans des directions différentes, mais il ne coule pas, et peut même, d'un délicat mouvement de hanches, choisir de suivre telle vague plutôt que telle autre lorsqu'il se trouve à une intersection, sans même qu'on le remarque (Renoir, une belle crapule paraît-il, s'y connaissait en louvoiement)."

Ne schématisons pas ces schémas : l'image du filet reste celle d'une société figée, où personne ne peut bouger ; le louvoiement du bouchon n'est pas nécessairement signe de trahison ou d'égoïsme. Mais gardons en mémoire cette double image : à partir d'une même violence de fond, celle du courant (la Nature, le Temps, l'Histoire…), on aura le modèle traditionnel d'une société bien agencée résistant ensemble à cette violence et en captant quelque chose (la nourriture, en l'occurrence), mais où il peut être difficile à titre personnel d'évoluer ; et le « modèle » de la société moderne, où chacun est ballotté par le courant, mais où certains, s'ils sont assez souples, peuvent s'en accommoder mieux que d'autres.


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Que ce deuxième modèle fût exprimé par un grand cinéaste doublé d'une canaille en illustre bien les avantages et inconvénients. On pourrait d'ailleurs plus justement voir dans le personnage de Bardamu - Céline, autre contemporain… - une personnification de ce bouchon, « libéré » par la Grande Guerre (dont j'ai maintes fois écrit qu'elle était liée à la combinaison particulière d'individualisme et de holisme qui sous-tendit la « première » IIIe République) des liens traditionnels usés, emporté par des flots que parfois - rarement - il parvient à domestiquer quelque peu. Nous sommes tous des Bardamu !


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samedi 23 août 2008

Le "saignant petit chemin"...

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Ce livre - comme d'autres de son auteur, qui m'auront accompagné une bonne partie de l'été - n'est pas sans défauts, approximations, raccourcis... Si l'on respecte l'étendue et la variété de la culture de Michel Schneider, si l'on admet sans peine qu'il a fourni pour ce livre un vrai travail (c'est bien le moins, certes, et certaines maladresses d'expression donnent de ce point de vue une impression de gâchis), on doit néanmoins constater qu'il n'est pas également à l'aise dans tous les sujets qu'il croit devoir traiter, qu'il est nettement plus brillant lorsqu'il s'agit de déplorer la confusion des sexes que quand il décrit en quelques lignes la vie sexuelle des terroristes musulmans ou s'interroge gravement sur le point de savoir si les Twin Towers étaient plus des phallus ou des mamelles.

Bref, je ne vous en parle pas pour vous en dire du mal, ni même pour vous donner une vraie analyse de cet ouvrage, mais il fallait que je plante le décor, avant une longue citation, que d'une part je trouve éclairante, qui d'autre part s'inscrit - mais il est trop tôt pour être précis - dans une réflexion en cours sur le sens du tragique, réflexion à laquelle la littérature psychanalytique peut éventuellement apporter quelques éclaircissements.

Big Mother date de 2002, ce qui incidemment permet de voir comment les choses ont (peu) changé depuis, malgré les promesses et les velléités de notre président. Les exemples cités ici sont donc datés, mais j'ai décidé de les garder, la clarté de l'analyse de M. Schneider étant je trouve d'autant plus frappante que certains des sujets qu'il évoque sont aujourd'hui « dépassionnés », comme dit la langue journalistique, si ce n'est carrément exotiques. (Je suis responsable, du fait des coupures que j'ai pratiquées dans le texte, de certains enchaînements boiteux.)

"Dans les débats actuels sur le genre sexuel et la politique instituée, on mêle généralement la question de la différence avec celle de l'égalité. A s'en tenir à la seconde, il faudrait au moins s'aviser qu'à côté des nombreuses et inadmissibles inégalités de fait frappant les femmes dans nos sociétés, existent en sens inverse de non négligeables inégalités au détriment des hommes, par exemple quant à la longévité, la toxicomanie, la durée du travail, l'état de sans-abri ou le suicide. Ces dernières ne suscitent ni commentaires ni indignations ni mesures correctrices. Sans doute parce que ce sont eux aussi des déséquilibres de fait. Mais existent encore des inégalités dans les textes juridiques ou leur application. Les juges du divorce estiment que dans la généralité des cas il faut donner à élever l'enfant à la mère, c'est-à-dire au parent qui a décidé de se séparer de l'autre [une note indique que dans 88% des séparations l'enfant est confié à la mère, et que 75% de ces séparations sont demandées par la mère]. Dans la fonction publique, les pensions de reversions versées aux conjointes sont plus favorables que celles versées aux hommes. Les pensions des fonctionnaires et les retraites du privé comportent des bonifications en faveur des mères et non des pères.

Mais la vraie question n'est pas d'évaluer des inégalités en sens contraire en opposant un constat irrecevable à une idée reçue. Elle est de penser que l'on peut travailler à l'égalité sans supprimer les différences. Pourquoi confondons-nous égalité et identité ? La différence est une notion à la charnière de deux oppositions : entre identité et altérité ; entre égalité et inégalité. Or, dans la psychopathologie de la vie politique et sociale, nous devenons incapables de discerner le « tous égaux » et le « tous identiques ».

- Précisons tout de suite, pour ne plus y revenir, que c'est une erreur commise aussi par certains critiques de l'égalitarisme.

A la vieille revendication : ne pas supporter que l'autre dispose de droits (égalité) ou de biens (égalitarisme) que je n'ai pas, se substitue la plainte des modernes : ne pas supporter que l'autre soit différent de soi. La montée de la demande égalitaire fait écran à la véritable aspiration qui est identitaire. (...) Tous semblables, tel est le mot d'ordre véritable d'une société qui n'a à la bouche que le respect des différences mais ne songe qu'à les réduire. La France d'aujourd'hui ? Monotone et agitée, ennuyée et colérique. Que devient la vraie société dont parlait Tocqueville, composée de sujets, où « les hommes sont prodigieusement dissemblables ; ils ont des passions, des idées, des habitudes et des goûts essentiellement divers : rien n'y remue, tout y diffère » ? Disparue pour faire place à une masse d'individus, sans goûts, mais pleine de dégoûts ? (...)

Prenons divers exemples de notre confusion. (...) Confusion de la pensée avec l'opinion : ceux qui s'affublent du beau nom d'intellectuels confondent tout lorsqu'ils parlent de droit à l'enfant pour désigner le fantasme d'une emprise absolue des mères ; de familles recomposées pour celles que le divorce décompose ; ou de sociologie féministe, comme il y avait naguère une science prolétarienne. L'opposition entre les classes devient elle aussi pratiquement non représentable. Si les rave parties et les soirées rollers sont tant prisées par nos édiles, c'est, disent-ils, d'abord parce qu'elles « effacent les différences de sexes ou d'origine ». Dans le discours politique, impensable est la lutte des classes. Ou plutôt celle-ci se représente comme revendication individuelle et « narcissisme des petites différences ». Elle a disparu des discours - cherchez le mot classe dans le vocabulaire socialiste - mais comme un refoulé qui resurgit dans les actes : aujourd'hui comme hier, sur la fiscalité et les subventions, l'insécurité, l'immigration, les classes dominantes imposent leur point de vue et leurs intérêts aux classes dominées. (...)

Confusion entre le masculin et le féminin surtout : un film récent avait pour titre : « L'homme est une femme comme les autres ». Une pétition reprit la formule : « La moitié des hommes sont des femmes ». On n'était pas loin du slogan béat : « La femme est l'avenir de l'homme », lancé naguère par [ce pédé d'] Aragon. Confusion entre les types de sexualité : « Trois milliards de pervers », tel était le titre d'un ouvrage de quelqu'un qui n'en était pas la moitié d'un, Félix Guattari, qui se disait psychanalyste. Aujourd'hui, la négation de l'existence d'une sexualité perverse prend la forme opposée : non plus dire que tout le monde l'est, mais que personne n'est pervers. (...)

Mais, affectée par les avatars de la précédente, de toutes les différences, celle entre les pères et les mères est sans doute la plus incertaine aujourd'hui. Dans un monde psychique freudien, comme on dit un monde physique copernicien, la fonction paternelle rassemble quatre rôles. Le père est celui qui contribue à la génération biologique ; il est l'objet du désir de la mère ; il forme l'image identificatoire au devenir homme du fils et pour la fille figure l'objet à séduire ; enfin, il est l'instance du pouvoir et de l'interdit. Or, le premier rôle s'exerce encore, mais sous une maîtrise totale de la conception par les mères ; le deuxième est de moins en moins rempli par les pères actuels et de plus en plus de femmes s'en affranchissent durablement, non seulement élevant mais désirant seules les enfants ; le troisième est contrebattu par la montée d'une androgynie souvent recommandée par les faiseurs d'images, et le dernier est jugé trop lourd par les titulaires de pouvoir, dans la famille comme dans l'Etat. Martine Aubry était donc en phase avec les plus souterraines évolutions des représentations psychiques lorsqu'elle vantait, parmi les avantages des trente-cinq heures, « la possibilité pour les hommes de rentrer plus tôt à la maison pour s'occuper de leurs enfants ». L'Etat-mère permet aux pères d'être des mères comme les autres.

Prenons dans la sphère sociale d'autres exemples encore de différences effacées. Les pilotes d'Air France demandèrent la suppression de la double échelle de salaires qui visait à payer les nouveaux entrants moins que les pilotes déjà en fonction, selon une différenciation liée non aux tâches accomplies, mais à l'ancienneté. Les associations de défense des immigrés prirent pour cible ce qu'elles appellent « la double peine », qui éloigne du territoire l'immigré délinquant après sa condamnation pénale. Les socialistes mirent fin à la manifestation de volonté pour les étrangers nés en France qui souhaitaient devenir français à dix-huit ans avec l'argument suivant : les jeunes Français, eux, n'ont pas à manifester leur volonté de le rester. Dans ces trois cas, on retrouve une même conception de l'égalité des droits confondue avec l'égalisation des situations. Il fallait donc nier une différence réelle pour justifier une égalité fictive. En effet, dans le premier exemple, on peut recruter des personnes appartenant à des catégories différentes sous des statuts différents, comme le rappellent constamment le juge administratif et le juge constitutionnel. Dans le deuxième, le délinquant immigré n'étant pas dans la même situation que le délinquant français, on peut sanctionner un manquement au code pénal comme pour n'importe qui, Français ou étranger, et pour ce dernier, sanctionner par ailleurs, et non en plus, un manquement aux règles de séjour qui sont une sorte de code de l'hospitalité. Tout comme le médecin condamné pour un délit ou un crime aura par ailleurs à subir une interdiction d'exercice qui ne double pas sa condamnation pénale. Tout comme l'homme d'affaires se verra en cas de faillite condamné au civil et éventuellement au pénal, et par ailleurs sera privé de ses droits civiques. Dans le troisième exemple, on n'a pas à demander aux jeunes Français s'ils veulent le devenir, parce qu'ils le sont. Dans tous ces cas, le raisonnement repose sur le déni du fait que l'autre est un autre, et construit un fallacieux syllogisme :

1. Pour lui reconnaître des droits, je dois aimer l'autre.

2. Pour que je l'aime, l'autre doit être comme moi.

3. Il n'existe donc pas de différence entre l'autre et moi.

Le principe d'égalité est interprété par le Conseil constitutionnel de façon claire : toutes les différences de traitement ne sont pas contraires à l'égalité juridique, mais seules celles qui ne sont pas fondées sur des différences de situations. Le droit de vote est égal pour tous les Français ; il n'est pas ouvert aux étrangers qui se trouvent dans une situation différente. Les droits de filiation sont ceux des couples ou personnes qui ne se sont pas mis eux-mêmes dans une situation qui exclut la parenté comme les couples ou personnes homosexuels.

Devenons-nous individuellement et collectivement incapables de soutenir la différence ? (...) La différence fait mal quand on ne perçoit plus ce qui la fonde, et qu'on ne tient plus à ce qu'elle fonde. L'illusion, au sens freudien, n'est pas seulement la croyance, c'est le fait que telle croyance est nécessaire au maintien du narcissisme et de l'identité. Surtout lorsqu'on confond (comme pour le débat entre égalité et inégalité) le droit et le fait. Il n'y a pas un droit de la différence, au sens où cette dernière conférerait des droits dans l'espace public. Il y a un droit à la différence qui garantit le respect d'un espace privé et d'une liberté individuelle. La République est un espace juridique et politique réglé par l'égalité des citoyens (non des hommes concrets) et l'universalisme des valeurs (non des intérêts). Elle ne doit pas prendre en compte les inégalités de fait (fût-ce pour les redresser par des discriminations positives), non plus que les différences réelles. Les unes et les autres sont le pain et le sel de la liberté des sujets. Au risque de paraître enfoncer des portes ouvertes, il faut rappeler que toute différence n'est pas une inégalité, ni toute inégalité une injustice. Mais, par cette confusion, générale dans le discours politique, l'Etat est amené insensiblement à effacer les différences pour ne pas perpétuer les injustices. Semblable en cela à une mère qui veut paraître équitablement bonne pour ses petits, il dit à chacun qu'il n'y a pas de préféré, que sa sollicitude et son amour vont également à tous ses enfants, et qu'entre eux, il n'y a plus de différences. Confondant la nécessaire et démocratique égalité des droits et une égalité de fait qui n'est ni possible ni souhaitable, il traque souvent des discriminations qui ne sont que des différences. « La passion de l'égalité, source d'injustice », disait Tocqueville. Est-il [donc] impossible de reconnaître une opposition sans penser un terme supérieur à l'autre ?


Quelle est la place de l'autre pour Narcisse ? La liberté et ses modes règlent ce que les individus peuvent faire dans une société. Le narcissisme et ses formes dictent ce qu'ils veulent être. Or, c'est de plus en plus le narcissisme qui fonde la vie en société. Ce qui ne veut pas dire que tous les Français seraient des cas-limites de pathologies narcissiques, mais que, dans une société dominée par d'immenses organisations bureaucratiques maternantes et régies par une communication de masse, nombre d'entre eux individuellement et en groupe affichent désormais un ensemble de traits de caractère qui apparaissent, sous une forme plus extrême, dans la pathologie narcissique. Deux phénomènes concomitants semblent s'être développés, dont le second est sans doute la conséquence du premier : la dilution de l'ordre symbolique qui relie les sujets à eux-mêmes et entre eux, et la montée des pathologies narcissiques. Doit-on voir là deux évolutions simplement simultanées ou deux effets d'une même régression ? L'avènement d'une conception narcissique de la citoyenneté fut à la fois spontané et entretenu par l'Etat. Sur le plan de la pathologie individuelle, les psychanalystes constatent depuis une vingtaine d'années la raréfaction de la névrose classique liée à la sexualité, et la généralisation des états-limites ou des affections narcissiques. La figure d'Oedipe, pris dans un triangle qui est moins celui du père, de la mère et du fils que celui de la loi, du désir et de la faute, fait place à celle de Narcisse répétant, comme dans une chanson des années 1960 : « et moi, et moi et moi ». A la difficulté de faire avec l'autre, qui dominait dans les pathologies du temps de Freud, ont aujourd'hui succédé diverses formes d'un même mal d'être soi. La position autarcique s'oppose aux relations du monde des objets et du manque. Elle se définit comme repli de la libido sur le moi plutôt qu'investie dans l'objet, ce dernier étant certes source de satisfaction, mais aussi de déceptions, d'incertitudes, de blessures et de menaces. (...) Analyser le narcissisme est [néanmoins] une tâche presque impossible : la visée de la cure passe toujours par un dépassement du narcissisme, qui constitue l'une des plus profondes et fortes résistances à la psychanalyse. Mais, le voudrait-on, peut-on en sortir ? On ne lui échappe pas. On en change une forme contre une autre. Le conflit psychique originaire oppose moins le désir toujours actuel et son incertaine satisfaction que le désir et l'absence de désir. Plus qu'un évitement du besoin, le narcissisme est le désir de s'affranchir du désir. Il y a bien un amour de soi, mais pas de désir de soi. Il n'y a de désir que de l'autre. C'est donc à se passer de l'autre qu'invite le narcissisme contemporain, sous diverses formes, dans la sphère privée comme dans la sphère publique et selon une nouvelle organisation psychopathologique de notre quotidien. L'absence d'altérité fait de chacun un petit miroir dans lequel il s'aime. Ce narcissisme exacerbé où chacun revendique sa propre différence, tout en se voulant pareil au voisin qui a ou est plus que lui, promeut l'égoïsme comme fondement paradoxal du lien social. Ce qui est revendiqué, ce n'est pas le droit à la différence, c'est le droit à l'indifférence, et non pas à l'indifférence de l'autre, mais à l'indifférence envers l'autre.

La montée de la régression narcissique dans la sphère psychique ne saurait rester sans effets sur certaines pathologies du lien politique, qui d'ailleurs renforcent en retour ce fonctionnement chez les individus. Sur le plan de la pathologie collective, proximité, indifférence et indistinction règnent sous le beau nom d'égalité. Et si la fracture sociale était d'abord cela, la disparition d'un lien à l'autre comme autre, remplacé par une identification à l'autre comme soi ? Car la fragilité du lien social est bien plus grande lorsque ce lien fait appel à la bonté et à la ressemblance de l'autre, que lorsqu'il est fondé sur le conflit et la différence. Les sociétés dominées par les mères connaissent le plus souvent une dissolution du lien social et un retour de la violence la plus archaïque. Au bout du compte, il y avait moins de violence et d'agressivité lorsque le lien à l'autre était celui du combat politique et social que depuis l'identification humanitaire nie l'autre réel au profit de la victime abstraite.

- c'est une idée que j'avais notée en son temps, à propos de M. Gauchet il me semble : au bon temps de la lutte des classes franche et avouée, il y avait plus d'unité nationale en France qu'aujourd'hui.

En 1958, Lacan suggérait qu'« aimer le prochain comme son même » cachait une haine profonde de l'altérité. Il faut le reconnaître : le conflit structure, le consensus délie. Freud nous a enseigné une chose difficile, que tant d'exterminations et divers totalitarismes ont confirmée : la ressemblance, loin d'appeler tolérance, bienveillance et amour, suscite au contraire le rejet, la méchanceté et la haine. (...)

L'autre fait loi dans la relation sexuelle. Pourquoi le même devrait-il régner dans la vie sociale et politique ? Narcisse aspire à se libérer de sa propre avidité et de sa colère, il veut atteindre un détachement tranquille au-delà de toute émotion, il rêve de dépasser sa dépendance à l'égard des autres. Tous pareils : « Je suis toi, tu es moi ». (...). On croit éviter le rejet et la haine, on se prive du lien et de l'amour. Contourner ce que Proust appelait le « saignant petit chemin » qui mène à l'autre, ça évite de penser l'amour et la lutte des sexes ; ça dispense d'affronter le désir. Autrefois pour être soi, il fallait en passer par l'autre, l'aimer, le nier, le regarder, l'affronter. Désormais, pour être soi, il faut se passer de l'autre, nier la différence et le conflit. Etre identique, au lieu d'être lié à lui. Etre lui pour être soi. Paradoxe de l'individualisme : il recommande ou impose à chacun d'être autonome pour le rendre toujours plus indistinct et perdu dans la masse.

- on aura reconnu ici notre cher paradoxe de Tocqueville.

Se ressembler en se distinguant, rester exclu en croyant partager, ces mouvements psychiques animent la société narcissique. Sous les yeux inquiets et ravis de Big Mother, la plupart des défilés sont devenus des exhibitions narcissiques collectives, des pride dans lesquelles la manifestation ne manifeste que l'existence des manifestants." (pp. 149-158)

En bonne logique tout cela finit comme du Muray (cité p. 91) - qui d'ailleurs connaissait son Freud et aimait le côté lucide et sans grandes illusions du fondateur de la psychanalyse.

L'expérience de terrain des psychanalystes confirme ce que des approches plus globales et historiques (Dumont) ou simplement sensibles à l'air du temps ont ici maintes fois démontré : si le rapport à l'autre est par définition compliqué, il devient carrément infernal lorsque l'on n'est même plus assuré, au moins dans les grandes lignes, de son rapport à soi et que l'on mélange les deux.

Il y a ici deux pistes à suivre. La piste girardienne (Girard n'est pas cité dans Big Mother, mais on pense souvent à lui), qui inclut la psychanalyse freudienne dans un mouvement historique plus large, et qui, comme M. Schneider (lequel, pour autant que je puisse en juger, hésite sur le statut trans-historique à donner aux concepts freudiens), constate que l'Oedipe n'est plus suffisant à expliquer les pathologies quotidiennes des sujets. (Deux allusions à Girard dans cet ordre de pensées : ici et ) ;

la piste Lévi-straussienne : le « symbolique » est évoqué dans ces lignes par M. Schneider, c'est un concept largement évoqué au fil de son livre, mais, bien que les conclusions auxquelles il permet de parvenir me conviennent souvent, j'avoue avoir repensé en lisant ces pages aux critiques de J.-P. Voyer (dans Hécatombe) sur cette notion de « symbolique » : en substance et de mémoire, c'est une notion souvent utilisée comme un talisman - ce n'est ni du réel ni de l'imaginaire ou du faux, donc c'est du « symbolique », et voilà, les difficultés sont résolues. Appliquer cette critique au livre de M. Schneider serait excessif et injuste. Essayer de mieux voir en quoi son utilisation du « symbolique » tient ou non la route, et pourquoi ce « symbolique » diminue dans nos sociétés (et depuis quand), serait en revanche un travail utile. Quant à confronter systématiquement Lévi-Strauss et Girard... il est regrettable que le premier n'ait jamais répondu aux critiques du second. Peut-être que maintenant qu'ils peuvent jouer ensemble sur les bancs de l'Académie, ils vont apprendre à se parler !



Ceci dit, bonnes vacances.




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lundi 10 décembre 2007

Prémonitoire.

Ce n'est pas tout ce qu'il y a à dire sur les droits de l'homme et les Déclarations dont ils ont fait l'objet, mais on ne peut qu'être frappé par cette réaction d'un membre du Comité de distribution du travail sur la Constitution, en 1789, alors que les propositions de Déclaration devenaient trop nombreuses :

"Il serait désirable, je dirais même nécessaire, que chacun ne se crût pas obligé de faire sa déclaration des droits."

(M. Gauchet, La Révolution des droits de l'homme, p. 61, je souligne.)


J'avance dans le livre de Gauchet, mais ce que j'aurais pu me formuler avant au sujet de cet auteur me saute aux yeux : en bon onaniste, il se regarde écrire autant qu'un Derrida ou un Lacan. L'idéologie change, les tics restent. Enervant.

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samedi 23 juin 2007

Où sont les femmes ?

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Feuilletant un peu de Muray, je tombe sur ce passage, qui me semble conclure, ou tout moins ponctuer la série de textes, situés quelque part entre la politique et l'érotisme, que j'ai placés ces dernières semaines sous le patronage de Sade ("Tout homme est un despote quand il bande", phrase que je connais d'ailleurs grâce au dit Muray) :

"Pour en revenir à cette solitude sexuelle d'Homo Festivus (...), elle ne peut être comprise que comme l'aboutissement de la prétendue libération sexuelle d'il y a trente ans, laquelle n'a servi qu'à faire monter en puissance le pouvoir féminin et à révéler ce que personne au fond n'ignorait (notamment grâce aux romans du passé), à savoir que la plupart des femmes ne voulaient pas du sexuel, n'en avaient jamais voulu, mais qu'elles en voulaient dès lors que le sexuel devenait objet d'exhibition, donc de social, donc d'anti-sexuel. Nous en sommes à ce stade. Dans une société maternifiée à mort (et où, pour être bien vu, il faut continuer à radoter que le féminin n'a pas sa place, est persécuté, écrasé, etc.), l'exhibitionnisme, où triomphent les jouissances prégénitales, devient l'arme fatale employée contre le sexuel, je veux dire le sexuel en tant que division ou différence des sexes (qualifiée de sources d'inégalités ou d'asymétries), et en tant que vie privée. L'exhibitionnisme est la forme sexuelle que prend aujourd'hui l'approbation des conditions actuelles d'existence.

C'est pour cela que je peux diagnostiquer, à partir des avalanches de parties de jambes en l'air qu'on nous montre ou qu'on nous raconte dans des livres, à la fois un désir forcené d'intégration sociale (par l'exhibition que réclame et même qu'exige cette société-ci) et une volonté plus forcenée encore de mort du sexuel adulte. Il n'y a aucune contradiction entre la pornographie de caserne qui s'étale partout et l'étranglement des dernières libertés par des "lois anti-sexistes" ou réprimant l'"homophobie" comme il nous en pend au nez et qui seront, lorsqu'elles seront promulguées, de brillantes victoires de la Police moderne de la Pensée.


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C'est aussi la raison pour laquelle j'écris que s'exhiber et punir sont les deux commandements solidaires de notre temps." (Moderne contre moderne, Belles-Lettres, 2005, pp. 271-272).






J'en profite pour passer une annonce : j'ai entendu parler d'un texte de Lacan où il met en rapport Sade et Kant du point de vue du rapport à la Loi - donc à la règle. Si un lecteur peut me tuyauter à ce sujet...

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dimanche 5 novembre 2006

A tiroirs et en tous sens.

Muray cite quelque part cette phrase de Lacan, que j'ai moi-même déjà citée, comme quoi "un athée, c'est quelqu'un qui se contredit tout le temps". En voici un nouvel exemple : Castoriadis dit, quelque part lui aussi, qu'il n'est pas croyant, mais qu'il ne peut écouter la Passion selon Saint-Matthieu sans être ému jusqu'aux larmes. L'auteur de cette Passion n'étant pas uniquement Jean-Sébastien "deux femmes, vingt enfants" (on se croirait dans la banlieue telle que la voit Hélène Carrière Dent Conne) Bach, mais, bien évidemment, comme Durkheim par ma voix nous l'a expliqué, Dieu lui-même, il s'ensuit que dans la phrase même où il dit n'être pas croyant Castoriadis admet l'être. Notons au passage que le cas de Bach est un contre-exemple de taille aux attaques anti-protestants de Muray dans son Rubens : peut-être a-t-il raison en ce qui concerne la peinture, je n'y connais rien, mais question musique... Enfin, ça dépend des pays, car en Angleterre, comme Max Weber l'a brillamment démontré, le protestantisme (anglican) a étouffé la joie de vivre qui y régnait auparavant et que l'on trouve encore chez Purcell, ce qui fait que de celui-ci

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(1659-1695, il est mort jeune, comme moi) jusqu'aux Beatles

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(d'autres s'accrochent) ce pays n'a rien produit d'intéressant en musique. Bref, Lacan n'a peut-être pas tort, Muray un peu, Castoriadis un peu beaucoup, Durkheim et Dieu pas du tout (ou presque).

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(D'autres n'en ont plus pour très longtemps.)



P.S. et modeste contribution aux Annales de recherche voyeriste : Si l'économie est enculisme, la propagande du "doux commerce" en est la vaseline (et ceux qui la font, de Voltaire et Benjamin Constant à Dominique Strauss-Kahn et Ségolène Royal (ici comme ailleurs, le niveau baisse), des enculés. Mais nous y reviendrons après dissipation des brumes (éthyliques ?) matinales).

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mardi 16 mai 2006

Durkheimien (bis).

Si Dieu est l'auteur de la Passion selon Saint Matthieu, il est aussi celui du Requiem de Verdi. Que Verdi fût athée n'y change strictement rien.


(Athée... Il se fit quand même paraît-il enterrer avec la partition de l'une de ses rares compositions religieuses - au cas où Saint-Pierre lui demanderait des comptes sans doute. Il paraît que Lacan a dit de l'athée qu'il se contredisait tout le temps. Peut-être avait-il ce genre de "au cas où" en tête.)


A propos de Durkheim, pour ceux qui y voient encore un penseur austère IIIè République, voici quelques lignes qui se passent de commentaires :

"La vie économique elle-même ne s'astreint pas étroitement à la règle de l'économie. Si les choses de luxe sont celles qui coûtent le plus cher, ce n'est pas seulement parce qu'en général elles sont les plus rares ; c'est aussi parce qu'elles sont les plus estimées. C'est que la vie, telle que l'ont conçue les hommes de tous les temps, ne consiste pas simplement à établir exactement le budget de l'organisme individuel ou social, à répondre, avec le moins de frais possible, aux excitations venues du dehors, à bien proportionner les dépenses aux réparations. Vivre, c'est avant tout, agir, agir sans compter, pour le plaisir d'agir. Et si, de toute évidence, on ne peut se passer d'économie, s'il faut amasser pour pouvoir dépenser, c'est pourtant la dépense qui est le but ; et la dépense, c'est l'action."


Allah l'ait en sa très sainte garde !

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vendredi 2 décembre 2005

Bouvard et Pécuchet - éloge de la modestie.

"Nous ferons tout ce qui nous plaira ! Nous laisserons pousser notre barbe !"





Flaubert a placé en exergue au Dictionnaire des idées reçues cette pensée de Chamfort :

"Il y a à parier que toute idée publique, toute convention reçue est une sottise, car elle a convenu au plus grand nombre."

Vincent Descombes enchaîne : "Il se trouve que cette même maxime est placée par Edgar Poe dans la bouche de Dupin, au début de l'aventure de La lettre volée. Ce qui a donné à Jacques Lacan l'occasion d'en faire le commentaire que voici : la formule de Chamfort "contentera à coup sûr tous ceux qui pensent échapper à sa loi, c'est-à-dire précisément le plus grand nombre". Ce plus grand nombre affligé de sottise est toujours ce nombre dans lequel celui qui fait le compte ne se compte pas lui-même. Cette formule est donc très exactement celle de la méconnaissance. Toute idée reçue du plus grand nombre est une sottise. Mais qui pense ainsi ? Justement le plus grand nombre."

(L'inconscient malgré lui, 1977, p. 120).

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